‹ Le chevrierChapitre 12 sur 13 · F RANG ON. 24T · texte numérisé non relu

F RANG ON. 24T

Il me regarda avec égarement et bredouilla des mots sans raison.

Je redescendis quatre à quatre les escaliers , au bout du corridor.

Me voyant entrer en la cour, les vendangeurs se prirent à rire.

« Quelqu'un voudrait-il me donner des nouvelles de Françoise Lazaire? » m'écriai-je.

— Mon fils, me répondit un vieux Cévenol, Prançon continue ici son métier d'enjôleuse, comme au Larzac. Elle est partie, cette nuit, avec le fils du fermier de Gassan. Ils ont répété qu'ils allaient à GettC; du côté de la mer.

— La mer!... Merci... La mer!... »

J'étais fol... Le fermier me paya mes journées, et je m'élançai à travers la grande route, tirant à tout hasard du côté de Cette.

Encore que je marchasse d'un bon pas, la mer n'apparaissait aucunement devant moi. Toujours des vignes et des oliviers, des oliviers et des vignes, quelquefois des mûriers et des micocouliers. Enfin, vers le soir, je vis là-bas une grande ligne bleue. En même temps, un air frais et salé me monta au nez et me raviva la poitrine. Je me mis à courir , curieux de contempler au plus tôt la mer. Malheureusement je dus m'arrêter : je n'en pouvais plus. Sis sur une borne du chemin, je laissai errer ma yue dans l'espace uni. C'est en ce moment

qu'au lointain, en la brume qui s'épaississait avec la chute du jour, je distinguai comme des maisons échelonnées tout au long d'une montagne. Là était Cette sans doute. Je repris mes jambes à mon cou...

Quand j'entrai dans cette ville de la marine, la nuit était close, et je ne vis rien, sinon beaucoup de ponts et beaucoup de bâtiments. Où retrouver Françon?...

J'allais, vaguant tristement par les rues, quand, devant une maison, j'avisai quatre mulets arrêtésj ayant accrochées au bât de grandes comportes pleines de raisins. Deux hommes à la veste courte et au pantalon de serge bleue déchargeaient les bêtes.

a Compagnons, sommes-nous du Larzac? fis-je, tapant sur l'épaule à l'un deux.

— Nous sommes, non du Larzac, mais des monts Garrigues, du côté de Milhau.

— N'avez-vous pas aperçu, en cette ville, une fille de Madières, de son nom Françoise Lazaire?

— Nous ne la connaissons point.

— Je suis étranger à Cette , et je ne sais point le chemin du boulanger. Cependant, voyez-vous, marchant depuis l'aube , un morceau de pain ne serait trop lourd à mon estomac.

— Venez avec nous 1 » me dirent les Cévenols, qui avaient fini leur besogne.

En l'auberge, étaient attablés cinquante vendangeurs pour le moins ; malheureusement pas un de

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€hez nous. A mon tour, je pris mon écuellée de soupe et mon morceau de viande; mais je ne sais comment, mon idée courant soudain de Françon à Félice et de Félice à Françon , au lieu de manger, le cœur me creva, et je fondis en larmes. Les Cévenols, travaillant des dents, ne virent rien. En mon coin, je pus vider sur mon chagrin jusqu'à la dernière goutte de mes yeux. J'étais content.

Cependant, encore que ces montagnards bons enfants m'eussent procuré besogne chez un négociant riche, à qui son métier était, comme à tous les négociants cettois, de fabriquer des vins des pays étrangers, mêmement de l'Espagne et de Bordeaux, au bout d'un mois, avec tous ses bâtiments, son bruit de barriques sur le port et sa mer longue jusqu'à l'Afrique, cette ville marinière me déplaisait au point que je lui eusse préféré un hameau de notre Larzac, voire le plus misérable et le plus noir. -

Il va sans dire que, pour ce qui est de cette fille de Madières, je ne l'avais avisée nulle part. Qui sait, peut-être sur une de ces barques, qui, chaque matin , ailes éployées semblablement à des oiseaux, prennent leur vol sur la mer, s'étaient enfuis vers des contrées lointaines cette jeunesse et son galant! Ah! si cette Françon retombait jamais sous ma main, quels soufflets et quels baisers ensemble je lui appliquerais sur les joues !...

Saint-Clair est une petite montagne dominant la ville. Tout autour sont bâties nombreuses maisonnettes blanches envisageant la mer. En ce pays, onri appelle bastides ces maisonnettes. Le dimanche,* les caves fermées et le port tranquille, tout le monde s'encourt aux bastides, où les Gettois ne mangent ni tranches de lard , ni oignons doux, mais bien volailles grasses et gigots succulents. De vrai, je ne possédais bastide en le monticule, et, certes, en nul endroit, ne m'attendait quartier de poularde ou de mouton. Ce néanmoins , chaque dimanche, une fois messe entendue, je suivais le chemin de Saint-Clair et prenais plaisir à me perdre aux détours les plus isolés. Là, sis sous quelque olivier, je regardais longuement la mer; puis, les yeux fatigués, je tirais de ma poche un morceau de pain et le mangeais. Souvente fois je pleurais aussi un peu, mordant à ma croûte. Vous savez, Mirande... Félice... Sacripant... les Agathon... cette fille...

Un jour, mon repas fini, j'allais redescendre à la ville, quand s'ouvrit à côté de moi la porte d'une bastide. Un monsieur sortit donnant son bras à une dame. Ayant ouï une voix, laquelle avait soudain remué quelque chose en mon dedans, je considérai le couple...

« Françon! m'écriai-je, luaFrançonheite! »

Je courus à elle.

Le monsieur se retourna.

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« Que voulez-vous? me dit-il.

— Parbleu, je veux mon amoureuse, je veux Françon ! .

— Est-ce que vous connaissez cet homme, Marie? demanda le monsieur à cette fille, laquelle, au lieu de baisser ses yeux de honte , me regardait effrontément.

— Moi, mon ami, je ne l'ai jamais vu.

— Retirez-vous! » cria le monsieur, levant sa canne.

J'eusse pu briser la canne, lancer l'homme en la mer; puis, me retrouvant seul avec cette fille, la corriger comme elle méritait de l'être. Mais à l'instant, tout courage me fit défaut. — Quoi! Françon avait déjà quitté le fils du fermier ! Quoi \ elle avait pris le nom de Marie, le nom sacré de la Sainte Vierge! — Toutes ces choses me traversant ensemble la tête empêchèrent mes bras d'agir.

Quand je revins de mon trouble subit, mes deux galants arrivaient presque au bas de la côte. Je m'emportai après eux, déterminé à quelque éclat terrible. Malheureusement, comme je les rejoignais aux quais de la ville, ils s'enfoncèrent dans la foule, où mes yeux les perdirent tout à fait.

Vrai est que jamais Cette ne m'était apparue en si grande animation. Tout le monde, descendu des bastides, se promenait sur les quais, comme en l'attente de quelque événement extraordinaire.. Les têtes curieuses refluaient jusque sur les larges

pavés, où chaque matin les pêchciu^ xninn-ni \ider leurs barques farcies de poissons. — J'ai niante du thon deux fois, et vous?...-

ïoujours poursuivant Françon, mômementonla multitude grouillante, à force déjouer des coudes, je m'ouvris un passage et parvins non guère loin dun gros bâtiment, lequel, par un énorme tuyau, < nvoyait dans l'air plus de fumée que n'eussent liit ensemble cinquante cheminées de notre Larz.i.'. Considérant ce tuyau , je me demandais à quelle fin tant de fumée, et, m'arrêtant à l'idée que peutêtre le feu était en le bâtiment, j'allais traverser la planche qui y conduisait pour proposer aux gens de par là de les aider à éteindre l'incendi', quand de tous côtés s'éleva ce cri :

« Les conscrits! Les conscrits!... Les voilà! •• En même temps, au milieu de la foob tèrent des bras, des chapeaux, des bâtons, ci j i:vinrent à moi ces mots chantés à pleine voix :

a Les pratiques Du régiment Vont en Afrique Tambo ir battant,

Ran tan plan.

Tambour battant... »

Je braquai mes yeux sur les conscpits.

Ils arrivaient en colonne serrée, chantant b nr chanson à toute gorge. Chacun leur donnait quelque chose au passage, qui des oranges, qui des

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bouteilles de vin, qui des fougasses tendres ou des tortillons frais, quelques-uns de l'argent, d'autres enfin, trop pauvres, des poignées de main qui faisaient plaisir. Bientôt ils allaient passer devant moi. Par un effort, je me glissai plus près du bâtiment. Je voulais les voir.

Hélas! monsieur, tous n'étaient pas gais, et si beaucoup chantaient, beaucoup aussi ne desserraient les dents. Un, tout à coup, m'apparut dans la bande, encore plus triste et plus pâle que le plus triste. Mon Dieu! quoiqu'il fût bien changé, je reconnus Frédéry. Jean Bernadel , le neveu de la Fontenille, conscrit aussi, marchait à côté de lui. Assez content, ce Bernadel...

« Ohé! Frédéry, m'écriai-je, ne fais un pas de plus, ne va, je t'en prie, chez les Arabes... C'est moi qui serai le soldat du gouvernement par làbas... Attends !... Attends!... »

Bousculant le monde, j'avais perdu beaucoup de temps, et quand, libre, j'arrivai pour traverser la planche du bâtiment, planche avait été levée.

Cependant Frédéry, debout près du grand tuyau fumant, ne disant rien, me regardait de ses deux yeux tristement. Je devins fol, et, pour arriver à lui, ne portant attention à nulle chose, je m'élançai dans la naer. Une corde du bâtiment était là, je m'y accrochai. Mais au même instant, de grandes roues s'agitant, je sentis la corde filer sous moi... J'étais perdu... Juste le temps me fut

de mettre la main en mon gousset, d'y saisir mat bourse, exi laquelle étaient serrés quatre-vingttrois francs, et de la jeter en criant : « Pour toi, Frédéry, en cette Afrique... »

Un pêcheur, qui, avec sa barque, rôdait autou^ du bâtiment africain, vendant des bagatelles aux conscrits, me repêcha de Teau salée... Rouvrant les yeux, au lointain sur la mer je vis une longue f^imée noire. — Pauvre Frédéry!...

Encore que je fusse mouillé comme un rat de rivière , ne tenant plus à la pensée de Félice , de l'Agathonne et de l'Agathon seuls désormais à Mirande, incontinent je repris le chemin de nos montagnes, de temps en temps me donnant du courage à la marche en fredonnant ce couplet de ma romaaee favorite :

Et le cœur fidèle De ton pastoureau

T'appelle :

C'est le renouveau,

La belle, C'est le renouveau.

fin DU LIYRB TROIS16MB

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