XVIII
La conversation n'avait guère intéressé Rigaud de Vaudreuil qui baillait en se cachant le mieux possible. Il détestait les philosophes et les appelait une bande de sceptiques et de railleurs qui travaillaient à détruire la religion et finiraient par s’atlaquer au roi et à la France.
“hacun de nous a son sujet favori de discussion, un sujet où il se sent à l’aise et fort. Il est plaisant de voir un homme silencieux, s’élancer tout à coup, et comme emporté par un coursier vigoureux, sur le terrain qu’il connaît et qu’il aime.
Rigaud de Vaudreuil était taciturne comme un Indien, mais si vous lui parliez de guerre, il devenait tout. feu, et c'était plaisir de l'entendre. Il partait au galop comme le cheval de bataille à l'appel du clairon.
Le gouverneur s’aperçut de l'ennui qui se peignait sur sa figure, et amena fort adroitement la conversation sur un SO BUMURS ce vaillant soldat pourrait prendre part. Rigaud de Vaudreuil raconta alors ce qu'avaient fait, pour la défense de la colonie, les troupes du roi et les loyaux indiens. Il dit aussi les travaux qui restaient inachevés à cause de la négli-
ence de la cour, et de la division de l’autorité dans a Nouvelle-France. Le gouverneur contrôle la campigne, le général en chef commande l’armée et ’Intendant tient l’argent—le nerf de la guerre! Le
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roi espère de nouvelles victoires ! s’écria-t-il. Nous en gagnerons! dussions-nous les payer dix fois de notre sang ! Mais ses courtisans, mais ses maîtresses, mais tous ces vampires qui entourent le trône, nous extorquent les dernières bribes de nos richesses! Entre les inains de Bigot, la Nouvelle France va perdre la dernière goutte de son sang et le dernier scu de son trésor. Ici comme en Acadie, les soldats ne reçoivent plus leur solde ! ici comme en Acadie, probablement, ils seront obligés de piller leurs comatriotes pour vivre !:N'’est-ce pas vrai, de La Corne? it-il en se tournant vers son illustre camarade.
De La Corne fumait avec ardeur en écoutant Rigaud de Vaudreuil, et il se perdait dans un bleuâtre nuage qui s’épaississait toujours.
—C'est vrai! c’est trop vrai! Rigaud, répondit:il. La Nouvelle-France aura la destinée de l'Acadie; elle sera brisée comme ceci, —il prit sa pipe et la cassa,—à moins qu’un feu nouveau ne s'allume dans les cœurs français ! à moins que la France ne soit gouvernée par des hommes d’étit honnêtes et ca-
pables, et que le règne des courtisanes, des prodigues
et des philosophes ne finisse !
Vous êtes historien, Herr Kalm, continua-t-il. Eh bien! je vous demande d'écrire que la Nouvelle. France—si jamais elle est perdue—ne l’aura pas été à cause de la valeur des anglais ou du manque de patriotisme de ses enfants ; mais parce que, dans la Mère Patrie, la richesse sera devenue lâche, loyauté se sera éteinte, le sentiment de l’honneur et l’orgueil national n'existeront plus! Si la France
erd l'empire de l'Amérique, c’est qu’elle n’aura pas e cœur de conserver ce que ses fils ont si bravement conquis ! Quand une nation aime mieux son or que son sang, mieux la paix que l'honneur, elle est condamnée! Elle n'aura bientôt plus, peut-être, pour racheter sa misérable existence, ni sang, ni or, ni honneur ! Son sang, le meilleur, s’en ira illustrer d’autres t°rres; son or servira à payer les tributs honteux que lui imposeront les vainqueurs, et son
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honneur s’effrondrera pour jamais dans l'océan de ha dégradation nationale !
En articulant ces paroles de feu, De La Corne St. Luc était le fidèle interprète de presque tous les hommes intelligents de la colonie.
Ils se sentaient moitié délaissés et tout-à-fait dédaignés par la mère-patrie. La politique de la France, on commençait à le sentir et les plus habiles le comprenaient parfaitement, susissai! l'influence perverse de Voltaire qui ourdissait alors sa cabale anticoloniale. Voltaire! qui plus tard manqua de cœur et de natriotisme au point d'allumer des feux de joie pour célébrer la défaite de Montcalm ! et la perte par la France de sa plus grande colonie!
Chose étrange! après un laps de temps de plus d'un siècle, il a surgi une race d'Anglais qui se sont faits les successeurs des encyclopédisies français pour poser en principe que seule la richesse fait la grandeur d’une nation et que, pour l’Angleterre, le seul moyen de rester un Etat puissant et respecté est de se débarrasser de ses colonies, de s’aliéner le cœur de millions de ses plus loyaux sujets, de briser les éléments les plus forts de sa puissance nationale en divisant son empire et en en poussant les fragments dans les bras de ses ennemis ! Espérons que le peuple anglais fera sourde oreille à d’aussi pernicieux arguments.
Il existe des Voltaire et des Diderot anglais qui croient en l’efficacité de l2 pusillanimité nationale et qui l’enseignent. Ils sont comme cet homme poursuivi par les loups qui leur jetait de sa voiture tous ses enfants les uns après les autres, dans l'espérance d'assouvir la faim de ces animaux féroces, et de sauver son ignoble vie, au prix de tout sentiment de devoir et d'humanité, au prix de l'honneur et des droits que la nature elle-même avait à ce qu’il se sacrifiât pour le salut de ses enfants.
Voltaire et les philosophes se firent de la liberté une image fantaisiste qu'ils appelaient l'Angleterre, image qui, vraie en elle-même, était fausse dans la
conception qu'ils en avaient et qu’ils dégradaient par l'usage factieux qu’ils flrent de leur idéal.
Il en est de même de ces Anglais, successeurs de Voltaire, qui se font une idée fantaisiste d’une divinité qu’ils appellent l'Amérique. Ils rampent à ses pieds, lui rendant un culte moitié idolâtre, moitié poltron, mais dégénérant tout-à-fait du sentiment de bravoure et de l'esprit d'indépendance qui animait la nation anglaise.
Les funestes prédictions de La Corne St. Luc furent inutiles. Les événements se précipitèrent, Une lutte désespérée commença pour sauver la domination française. Chacun fit son devoir envers Dieu et envers son pays; la bravoure et le dévoue.
ment furent sans bornes, et les soldats canadiens sacrifièrent leurs biens, leurs familles et leur vie pour défendre le drapeau national !
La Nouvelle-France n'avait jamais contemplé tant d'héroïsme, recuei!li tant de gloire ! jamais l’Amérique m'avait vu de si beaux combats! Hélas! la mère patrie ne se réveilla point de sa criminelle torpeur ! Aujourd’hui qu'il n’y a plus de Pompadour, que ne donnerait-elle pas pour ces quelques arpents de neige alors si lâchement cédés à l’Angleterre !
Mais ces douloureux événements n'étaient pas encore sortis des ténèbres de l’avenir. L’orage grondait. Les nobles cunvives du comte de La Galissonnière pouvaient ressentir de l’inquiétude, maïs pas de découragement encore, pas de désespoir.
Pendant que l’on versait du vin, ou que l’on remplissait de tabac les pipes culottées, un serviteur annonça Pierre Philibert.
Tous se levèrent pour lui souhaiter la bienvenue.
Pierre semblait inquiet, mal à l’aise. Cependant, de si cordiales poignées de mains le remirent aussitôt.
Il est re entendre —Cor verneur.
Je la pla En di:
jeune Co Je n’ér l'infortur de chagr —Oui, pitié que forces.
De la pièce et p —Pierr çon ? Il f, s'est emp omme ui qui fait ti audite a le démon —Lestr Tilly, et emme, | ètement
st. Luc itèrent, r la doenvers dévouenadiens eur vie
plé tant l'Amé:-
—Pierre, dit le gouverneur, j'espère bien que ce n’est pas un mauvais vent qui vous ramène à la ville d'une manière aussi inattendue. Vous êtes le bienvenu, toutefois, et le vent qui nous ramène nos amis est toujours un bon vent.
—C’est un vent maudit qui me ramène, Excellence ! répondit-il en ie son siége.
—Comment ? qu'y at-il? Madame de Tilly et sa charmante nièce se portent-elles bien ?
—Très bien, mais elles ont de la peine. Le diable a de nouveau mis la main sur Le Gardeur. Le malheureux jeune homme a succombé à la tentation. Il est revenu en ville, et personne ne peut lui faire entendre raisoa. Un déchaîné!
—Comme sa sœur doit souffrir! soupira le gouverneur. Elle donnerait sa vie pour le sauver ! Je la plains! je vous plains aussi, Pierre !
En disant ceci, il serra loyalement la main du jeune Colonel.
Je n’éprouve pas moins de pitié, ajouta-t-il, pour linfortuné jeune homme qui nous cause à tous tant de chagrin.
—Oui, Excellence, Le Gardeur est plus digne de ‘7 que de blâme. Il a été tenté au-dessus de ses
orces.
De la Corne St Luc s'était levé ; il arpentait la pièce et paraissait fort surexcité.
—Pierre Philibert, fit-il, où est-il le pauvre garçon ? Il faut le chercher, le trouver ! Quel démon s'est emparé de lui? Le démon du vin, qui mord omme un serpent et rend fou? le démon du jeu, qui fait tinter les dés et l’or comme une musique
audite aux oreilles des faibles ? ou le pire de tous, le démon qui n’est jamais vaincu, la femme ?
—Les trois ensemble, chevalier! De Péan est venu
Tilly, et lui a remis un message de la part d’une emme, Vous savez qui. IÎlest devenu fou, comlètement fou. Cent hommes ne l’auraient pastenu.
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SE GARE Gares spas.
Il s'est mis à boire et à jouer avec de Péan, nuit et jour, à l'auberge du village, et celui qui se serait é avisé d'intervenir aurait mal passé son temps. Ils MR P2S © sont venus à la ville aujourd’hui, tous les deux. sons —De Péan, reprit de la Corne St Luc, le vilain y serpent! Un digne instrument des mensonges et des ia imamies de Bigot ! Je parie qu'il n’a pas été de lui. ŒUé même à Tilly. C’est l’Intendant qui est au fond de M PE; l'affaire. Il voudrait ruiner le plus noble garçon de l'épée
la Nouvelle France ! ni —C'est possible, répliqua Ph'libert, mais l’Inten- M P° P dant seul n’aurait pas été capable de le ramener à me Quéhec. C’est la lettre de cette redoutable sirène ln de qui l’a de nouveau attiré dans le gouffre mortel. 7 N —Oui, mais Bigot s’est servi d'elle, riposta de lg. Corne, qui n’en démordait pas. n'ose — Peut-être avez-vous raison, mais moi je pense 11 je que c’est elle qui se sert de l’Intendant, affirma leh PA
colonel. promet XXIL duel, e!
—Et qu'avez-vous fait depuis votre arrivée, PierreR ;; pa à ; Philibert, demanda l’Evèque ; avez-vous vu Le Gar nes deur ?
—Non, Monseigneur. Je les ai suivis à la ville LR lui et de Péan. Je me suis rendu au palais où is, Le étaient entrés L’Intendant m'a reçu avec la plus sabre + exquise courtoisie. Je lui ai dit que je désirais voi J se Le Gardeur; il m'a répondu que c'était impossible te “ en ce moment-là. M à
En même temps, j'ai entendu le bruit des dés, ll; son des pièces d'argent, des rires, des cris... d'a Tous reconnu Le Gardeur à sa voix, et lui ai fait remettr mom :L t ma carte avec quelques mots. Il me l’a renvoyé Lo ch après y avoir griffonné des ordures... Cependanl dise 80! l'écriture n’est pas de sa main, bien qu'il ait sign néra A cela de son nom. Lisez, Excellence, ; voyez! Je nt .: veux pas répéter ces choses. Dites moi ce qu'il fall. .
que je fasse pour protéger mon honneur eten mêmi
eauté temps sauver mon ami. Pauvre Le Gardeur ! il ne aute €
le Nouve
, nuitet se serait nps. [ls leux.
le vilain ges et des té de lui- | fond de yarçon de
js l’Intenamener à ble sirène nortel.
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i je pense| affirma le
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à la vilk, lais où ik ec la plu ssirais VOIr mpossible
es dés. À is... dd tremettrè renvoyé!
ependaïl ait sign ez! Jen qu’il fai ten mêmi eur!iln
pas écrit cela, jamais! Ce n'est pas possible! Il a signé sans savoir ce qu’il faisait.
—Par Saint Martin ! exclama de la Corne, qui venait de lire la carte, quelqu'un mordra la poussière pour cela! Quant à Le Gardeur, prenez-le en pitié, pardonnez-lui ! Il n’est pas tant à blâmer que ces coquins de la friponne qui trouveront un jour l'épée de la Corne un peu longue pour leurs petites poitrines.
—Pardonnez! mes chers amis, pardonnez ! recommanda l’Evêque, ce n’est pas ainsi que doivent parler des chrétiens.
—Non, mais ainsi que parlent des gentilshommes, riposta de la Corne avec humeur, et je soutiens qu'un vrai gentilhomme est un bon chrétien. (Cependant, monseigneur, vous faites votre devoir, je
à le reconnais, et je vous en félicite; mais je ne vous
promets pas l’obéissance. David a tué Goliath en duel, et Dieu et les hommes l'ont exalté pour cela.
—[]l ne se battait pas pour son compte, de la Corne, riposta l’évêque en souriant. Goliath avait défié les armées du Dieu vivant et David s’arma de l'épée pour le salut de son roi.
—Confileor! monseigneur! mais la logique du cœur l'emporte souvent sur celle de la tête, et le sabre est fait pour sabrer les polissons !
—Je n'en retonrne chez moi maintenant, fit Pierre. de reverrai Votre Excellence à ce sujet. :
—Quand vous voudrez, Pierre ; je suis à votre disposition, répondit le gouverneur.
Tous les hôtes se levèrent. C'était pour tous le moment de se retirer.
Le gouverneur et Kalm passèrent dans le musée
e se mirent à étudier, comme deux écoliers, les mi-
néraux, les plantes, les oiseaux, les animaux de toutes sortes. Ils oublièrent le monde, et ses proets, et ses batailles, pour admirer les richesses, la eauté et la variété des règnes de la nature, dans
le Nouveau Monde.