‹ Le chien d'or [microforme]Chapitre 30 sur 73 · EE RACE · texte numérisé non relu

EE RACE

Tremblay et elle reprit en hâte, marchant dru, avec son bâton, le chemin de la ville.

La Corriveau l’attendait avec impatience, et dès qu'elle mit les pieds sur le seuil de sa cabane, au pied dy rocher, elle lui demanda d’une voix anxieuse, en courant au-devant d’elle :

—L’avez-vous vue, mère Malheur? Lui avez-vous remis ma lettre ?... Vous ôterez votre chapeau après. Parlez vite ! |

Elle ne venait pas à bout de dénouer les attaches de son chapeau, mère Malheur. La Corriveau vint à son secours.

—Eh bien! parlez donc, dit-elle encore.

—Oui ! oui ! elle l’a, votre lettre. Elle a avalé mes histoires comme de l’eau. Elle vous attend au coup de minuit, demain. Elle vous fera entrer, dame Dodier... Mais est-ce elle qui vous fera sortir ?

Mère Malheur, son chapeau à la main, regardait la Corriveau d’un œil méchant. dr

—$i elle me fait entrer, répondit la Corriveau, je sortirai bien toute seule! Pourquoi cette question!

—Parce que je lis dans vos yeux un dessein diabosque et vous ne m'en faites point part. C’est mal cela, dame Dodier.

—Pouah ! nous sommes de société. Vous verrez bien 1... Mais quelle apparence a-t-elle cette mystérieuse dame de Beaumanoir ?

La Corriveau s’assit et appuya sa main décharnée sur le bras de sa complice. : |

—L’'apparence d’une condamnée à mort, répondit celle-ci; elle est trop bonne pour vivre. Le chagrin n’est pas fait pour une aussi divine créature.

— Il y a quelque chose de pire que le chagrin, pour cette sorte de créature, répliqua froidement la Cor riveau.

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—Comme on fait son lit on se couche, riposta mère Malheur,

Et elle ajouta :

C'est ce que je dis toujours aux petites curieuses qui viennent me questionner. Et ma foi! Le pro-

} verbe leur plaît assez,

—Les folles ! exclama la Corriveau…. j'irai demain soir au château, pour la voir, cette merveilleuse beauté. L’Intendant revient dans deux jours, et il

| pourrait bien l’éloigner. Vous a-t-elle parlé de lui ?

—Non, Bigot est un diable plus puissant que celui

que nous servons; je le crains.

—Bah ! je ne crains ni le diable ni les hommes.

LA minuit, mère Malheur ? C'est à minuit qu’elle | m'attend ?

—Oui, passez par le couloir, dans les voûtés, et allez frapper à la porte de la chambre secrète. Elle vous fera entrer. Mais dites donc, est-elle condamnée ?

| Ne pouvez-vous pas lui montrer un peu de pitié ?

re Malheur éprouvait de la crainte et de la commisération. Le regard angélique de la jeune victime l'avait agitée comme le vent fait d’une feuille sèche.

—Tiens! mère Malheur ! riposta la Corriveau, en se moquant, elle a fondu votre vieux cœur de roche ! Qui aurait jamais pensé cela ?

Pourtant, reprit-elle aussitôt, son regard m’a bien amollie pendant une minute, dans le bois de St. Valier. j

—Elle n’est pas du tout comme les autres filles

Que jai vues, affirma mère Malheur, pour s’excuser,

je gagerais qu'il n’y a pas plus de mauvais esprits dans son âme que dans une église.

—Vous radotez, mère Malheur ! fit la Corriveau en éclatant de rire. Je vais à l’église, moi, et je prie. Mais c’est le diable que j'invoque : et je le vois, derrière l’autel, qui me fait des signes d’encouragement.

—Vous êtes plus chanceuse que moi! je vais quelquefois le prier aussi à l’église, et je ne le vois jamais.

Et les déux vieilles maudites se prirent à ricaner, en it les litanies du diable qu’elles récitaient dans l’église de Dieu,

T1 s'agit maintenant, observa la Corriveau, de dé. cider comment je me rendrai à Beaumanoir. Il me faudra aller à pied, comme vous avez fait, mère Malheur. Je prendrai le sentier qui traverse la forêt, Il faut que je ne sois pas vue. Il y va de ma vie.

—La lune se lève vers neuf heures, répondit mère Malheur, ce sera le moment d'entrer dans les bois. Eteævous sûre du chemin ?

—Le chemin ? J’y entre comme dans ma robe!

Je connais un canotier sauvage qui me débarquera sur la batture de Beauport et ne soufflera mot. Je n’irai pas m’exposer à l’espionnage de maître Jean LeNocher ou de sa Babet.

—Ma parole d'honneur! dame Dodier, vous êtes malaisée, à prendre et vous seriez capable de jouer à cache-cache avec Satan.

Pourtant, ajouta-t-elle cyniquement, je crois qu'il finira par nous trouver...quand nous serons dans notre dernière cachette.

—Bah! vogue la galère ! exclama la Corriveau en se levant. Ca ira comme ça pourra!

Je me reñdrai à Beaumanoir sur mes jambes, et pour trouver le chemin plus court et moins fat;

uant; je m'imaginerai que je porte des jarretières ’or et des pantoufles d'argent. |

Mais vous devez avoir faim, mère Malheur, après une aussi longue marche. Je vous ai préparé un bon souper. Venez manger au nom du diable, ou bien je vais dire le bénédicité pour vous faire étouffer,

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La table était bien servie, et les mets plus succulents que ne l'aurait fait supposer l'aspect misérable du taudis. Le pot de confitures, apporté par l’infi-, dèle servante de Varin, n'avait pas été oublié.

Les deux vieilles compagnes s’assirent en face l'une de l’autre.

La Corriveau eut une pensée infernale qui fit tressaillir les mânes de Béatrice Spara, d’Exili et de la LaVoisin. Elle sourit en elle-même et se dit que la prudence était une chose d’un prix infini.

Il y avait entre les deux vieilles femmes, au milieu de la table, une bouteille d’eau de vie. Et les deux misérahbles buvaient, riaient, se moquaient de leurs dupes et de leurs victimes, et chantaient des

refrains obscènes

Le lendemain, la Corriveau fit connaître à made-

f moiselle DesMeloises son intention de visiter Beau-

manoir le soir même.

Angélique éprouva de la joie à cette nouvelle, mais en même temps, elle pâlit et frissonna. C'était la peur que la tentative ne réussit pas ou que le crime fut découvert.

Elle envoya porter, à la chaumière de la mère Malheur, par un inconnu, un bouquet de roses magnifiques enfermées dans un coffret. Elle avait tremblé en, cueillant ces fleurs dignes de parer l'autel de lAgneau.

La Corriveau plaça le coffret dans une petite chambre noire, où le soleil n’entrait jamais, et dont la sale fenêtre s’ouvrait sur le rocher, à deux pas.

Elle l’ouvrit et ses petits yeux méchants 'ançaient des flammes à la vue des roses parfumées attachées

avec un ruban bleu, et d'une bourse de soie pleine

de pièces d'or.

Elle colla la bourse sur sa joue, l'embrassa avec passion et la cacha dans sa poitrine.

Puis regardant le bouquet :

—Les belles fleurs! les douces fleurs! dit-elle.

- Les hommes croient que ces choses-là ne font point D Les de mal... Elles sont comme celle qui les donne, Æ douce belles en dehors encore..., et belles en dedans, d'un é aussi, comme celle qui va les recevoir. | cune d

Elle réfléchit pendant une minute en les regar. M toyable dant. avec c} — Angélique DesMeloises, reprit-elle, vous m'en- La C

voyez ces roses avec votre or, parceque vous me pier d’

supposez plus méchante que vous! Allons donc! prépare

. Vous êtes digne d’être couronnée reine de l'enfer, cette nuit, avec ces roses suaves !..,

Xe

Elle regarda par la fenêtre et vit un rayon de soleil couchant illuminer un angle du rocher, à la cime.

Il est temps que je me prépare pour mon voyage, pensa-t-elle.

Elle dénoua ses longs cheveux grisonnants et les laissa tomber sur ses épaules. Elle prit le coffret d’ébène qu’elle tenait toujours caché dans son sein, et le déposa avec un soin particutier sur une tablette. L’ayant ouvert, elle en tira une petite fiole dorée, le faune antique, remplie d’un liquide brillant. Elle lagita et des milliers d'étincelles s’allumèrent aussitôt.

Elle prit un mouchoir, le plia et le mit sur sa bouche et ses narines, pour se préserver de la volatile essence, puis, tenant le bouquet au bout de son bras, elle versa dessus ques gouttes du liquide étrange en nrononçant les paroles cabalistiques que la terrible Béatrice Spara avait apprises à Antonio Exili,et que sa mère lui avait enseignées à elle, sans en trop savoir la signification,

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Voco Tisiphonem !

Spargens avernales aquas,

Te morti devoveo, te Diris ago !

. Les formidables gouttes tombèrent comme une douce rosée sur lesfleurs. Les roses étincelèrent d’un éclat nouveau. Chacune de leurs feuilles, chacune de leurs pétales furent imprégnées de l’impitoyable poison. La mort s’exhalerait maintenant avec chaque atôme de leurs parfums.

La Corriveau enveloppa le bouquet dans un papier d'argent, le remit dans la petite boîte et se | prépara à sortir.

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