LE CORBEAU L'ANNONCE : PLUS D'ESPOIR
C'était la veille de la St-Michel. La nuit s’étendait calme sur les bois de Beaumanoir, et la lune à son déclin, versait une lueur pâle À travers les nuages qui montaient de l’orient.
À sa lumière légère et t'emblante, on pouvait distinguer, comme un serpent luisant, un petit sentier qui s’enfonçait dans les ombres de la forêt, et dans ‘ le petit sentier marchait, vite et avec précaution, la forme noire d’une femme.
Cette femme se rendait au château.
Elle était vêtue comme une paysanne et portait une petite boîte sous son bras. Dans cette petite boîte, il y avait une chandelle et un bouquet de roses enveloppé dans un tissu d'argent; rien de plus.
Une femme honnête y aurait mis un rosaire.
Mais la femme qui s’en allait ainsi, sous les bois, n’était pas honnête.
Pas un bruit autour d'elle, excepté le crépitement des feuilles mortes sous ses pieds, le glapissement des renards ou les cris rauques des hiboux.
Depuis longtemps elle n'était passée là, cette femme, mais elle se souvenait encore des cailloux
noirs et des troncs dénudés qui jalonnaient la route. |
Pas loin, elle devrait tronver, sur la droite, une grosse
ierre et, tout près de cette pierre, un autre sentier P ; £ P ; |
qui conduisait à la tour.
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Maintenant Dieu seul et elle s'en souvenaient.… Cela l’inquiétait peu, mais Dieu n'oublie rien!
Tout à coup, dans la clarté douteuse de la lune sous le feuillage, elle crut voir apparaître devant ses yeux une forme humaine. En même temps, un frémissement de feuilles la fit tressaillir de peur. Elle crut qu'elle était découverte.
C'était la pierre grise du crime qui prenait la forme d’une femme, dans le jeu des rayons et des ombres. »
Les habitants disaient que cet endroit était hanté par un fantôme : une femme habillée de gris. Cette DR nunée avait été empoisonnée par un amant jaoux.
La Corñveau lui fit manger de la manne de St. Nicolas et elle tomba morte à ses pieds, sous les yeux de son bien-aimé.
Alors, lui, il s'enfuit dans la forêt, en proie aux plus cruels remoräs, tomba malade et fut dévoré par les loups.
Seule au monde, la Corriveau connaissait ce drame sanglant.
S’apercevant que c'était la pierre grise d'autrefois qui l'avait épouvantée, elle se mit à rire.
—Bah ! les morts ne reviennent pas, murmura-telle. Et puis, si elle revenait, elle, cela me ferait une compagne de route.
La misérable n'aurait peut-être pas eu peur, si l'image de sa pâle victime lui était apparue pour lui reprocher sa cruauté.
: La cloche du château sonna douze coups. Dans
la forêt et les montagnes voisines, le son argentin se répercuta mélancoliquement. ,
La Corriveau sortit du bois, longea la haie du côté de l'ombre et entra dans la tour.
Elle se trouva dans une chambre carrée, obscure comme une caverne. Un rayon de lune, descendant
r la fenêtre grillée, la traversait d'un bout à ’autre.
Elle s’assit sur une pierre pour se reposer un peu et se recueillir. Elle avait besoin de toute sa prudence et de toute sa force pour l’œuvre qui allait se consommer.
Les chiens hurlaient d’une façon lugubre, comme s'ils avaient deviné l’infernale machination. Elle n’en avait point peur, car ils étaient enfermés dans la cour du château.
—Me voici rendue saine et sauve, pensa-t-elle. Personne ne m'a vue !.. :
On dit qu’il y a un œil qui voit tout, une oreille qui entend teut. Si Dieu me voit et m’entend, il ne m'empêche toujours pas d'accomplir mes desseins. Cette nuit encore, je veux agir, et toutes les prières de la victime désignée ne serviront de rien... Si Dieu existe, il me laisse vivre et il laisse périr la dame de Beaumanoir !.…
Il y avait, dans un coin de la tour, un escalier de ierre tournant, qui montait jusqu’au toit et descenait jusqu'aux voûtes.
Ces voûtes sprises avaient servi de magasins
autrefois, quand les habitants du château, à l’ap-
proche des Iroquois, venaient s’enfermer dans la |
tour. ;
Après un moment de repos, la Corriveau, comme impatientée d’en avoir fini, passa sous une porte cintrée qu'elle avait observée dans l'ombre et se trouva sur un palier du grand escalier. ‘
—C'est par là, murmura-t-elle. De la lumière maintenant!
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Elle ferma la porte sur elle par mesure de prudence et alluma sa bougie. |
Comme on disait la tour hantée par des esprits, les servantes du château se donnaient garde d'y entrer. Les hommes même qui s’y aventuraient passaient pour des braves.
La Corriveau, sa lumière à la main, descendit à as lents au fond des voûtes ténébreuses. C'était une arge caverne en pierre, véritable demeure de la nuit noire, dont l'obscurité humide semblait absor-
ber la faible et vacillante lumière qu’elle portait. De rudes colonnes de pierres brutes séparaient en trois parties cette espèce de caverne.
Un mince filet d'eau tombant dans une auge de pierre entrait d’un côté, traversait les voûtes et se perdait de l’autre côté. Son murmure incessant et monotone, sembiait celui d’une clepsydre marquant les heures de l'éternité.
La Corriveau s’avança résolument, comme une jrponne qui sait où elle va et connait son chemin.
Ile se trouva bientôt en face d’un panneau en bois, comme ceux du château. Elle l’examina attentivement avec sa lumière, pour voir comment il s'ouvrait.
Mère Malheur lui avait parlé de ce panneau, de sorte qu’elle n’eut pas de peine à le faire tourner. Il suffisait de savoir où le toucher.
Elle ne le referma point sur elle. Le couloir où elle entrait conduisait à la chambre secrète. Il n’y avait plus d'obstacles ; le chemin était libre.
Elle n’avait point frayeur, car elle ne pouvait rien rencontrer de pire qu’elle-même. Devant elle, point de crainte ni d’'hésitation, derrière elle, point de remords!
Elle trouvait le chemin long, et les voûtes plus basses semblaient peser sur sa tête maudite.
Elle arriva à une porte de fer grillée, sous une arche lourde, |
Cette porte! elle séparait la lumière des ténèbres, le bien du mal, l'innocence de la culpabilité.
D'un côté de cette porte, dans une chambre éblouissante de lumière, une jeune fille, confiante, géné. reuse, victime de sa douce naïveté; de l’autre côté, s’avançant d'un pas furtif, dans une route déserte, la méchanceté, la menace, la cruauté !.….
La main u crime se lève pour frapper à la porte, mais la porte ne peut être ouverte que par la main de l'innocence |