LA PORTE LARGE MAIS HONTEUSE D'UN MENSONGE
Huit jours après l’entrevue de la Corriveau avec mademoiselle Des Meloises, le comte de la Galissonnière était dans son cabinet de travail, assis à une table chargée de papiers et entouré des principaux conseillers de la colonie. Des cartes géographiques et des peintures ornaïent les murs recouverts de tapisserie. C'était là qu’il réunissait d’ordinaire son conseil pour les affaires de tous les jours.
Devant lui un amas de lettres, de memorandums, de mémoires ; dépêches des ministres du roi, marquées du grand sceau de la France; rapports des officiers en garnison dans tous les postes de la colonie ; déclarations des guerriers indiens de l’est et du grand ouest, écrites en hiéroglyphes sur des feuilles d’écorce de bouleau, blanches comme de l'argent. Et parmi tout cela, un paquet de lettres nouvellement reçues du hardi et entreprenant de La Vérendrye, qui explorait le cours lointain de la Saskatchewan et la terre des Pieds-Noirs, et une foule de lettres des missionnaires qui évangélisaient des régions sauvages et presque inconnues de ceux qui avaient charge de les gouverner.
En ces jours-là, le bureau du gouverneur, au château Saint Louis, n’était jamais calme, jamais solilaire, jamais vide. Les ambitieux, les guerriers, les Conquérants s'y coudoyaient. De là, comme de
l’antre d’Eole, sortaient les orages et les tempêtes qui ébranlaient le continent.
À côté du gouverneur était assis monseigneur l’évêque de Pontbriand, puis un secrétaire. Devant lui se trouvaient l’Intendant, Varin, Pénisault et d’Estèbe. A l’un des bouts de la table, de la Corne St. Luc, Rigaud de Vaudreuil, Claude de Beauharnois et l’abbé Picquet examinaient, avec une attention extrême et un profond intérêt, des dépêches indiennes gravées sur des écorces.
Deux hommes de loi en robe bordée d’hermine et en rabats, des livres sous le bras, un rouleau de papier à la main, attendaient, à l'extrémité de la pièce. Ils étaient venus plaider les questions de droit de la concession et de la juridiction de certains fiefs.
Bien que l’Intendant fût brouillé avec plusieurs des gentilshommes qui se trouvaient là, il n’en laissait rien paraître. Ïl ne fallait pas que les affaires publiques souffrissent de ses rancunes personnelles.
Il était gai, charmant, loin, bien loin de soupçonner la trahison qui se Es nie la vengeance épouvantable d’une femme qu’il admirait contre une femme qu'il aimait. Quelquefois il exprimait son opinion avec un peu de hauteur, mais toujours avec courtoisie.
Il ne baissait ni les yeux ni la voix devant un adversaire, mais il riait et plaisantait avec tout le monde également ; il s’observait beaucoup toutefois pe nés il fallait, en bon politique, adresser quelque
atterie à ses patrons ou à ses protectrices de Versailles.
Au fond de la bibliothèque, on apercevait, par une Lots entr'ouverte, la noble et blonde tête de Herr
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Cet enthousiaste chercheur s'était assis à une petite table, derrière une muraille de livres qui s'élevait toujours.
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Le travail du conseil était commencé. Le secrétaire avait lu maints documents déjà ; les débats, les discussions suivaient régulièrement et les jugements étaient rendus ou réservés selon les cas. t
Le comte avait de la méthode; il allait vite en affaires, se montrait sans préjugé, franc et décidé. Il était aussi honnête dans le conseil que vaillant sur le gaillard de son vaisseau. L’Intendant montrait presque une égale habileté et une aussi grande connaissance de la politique; puis il jouissait d’une influence plus considérable à la cour de Louis XV.
Mais il n'avait pas sa franchise, car il lui fallait cacher trop de turpitudes, et tenir l’autorité aussi longtemps que possible.
Avec des caractères, des opinions, des habitudes si contraires, ils ne pouvaient pas s'aimer; cependant, ils se traitaient avec égards dans le conseil, et avec un certain respect mutuel pour leurs talents.
La plupart des papiers qui se trouvaient sur la table concernaient l’administration intérieure de la Colonie. C’étaient des requêtes du peuple qui se ls des exactions des commissaire de l’armée ;
es observations au sujet des décrets de l’Intendant ; et des arrêts de la haute Cour de justice déclarant que la grande compagnie avait le droit d’exercer certains nouveaux monopoles.
La discussion était vive. De La Corne St. Luc dénonsa vigoureusement les nouvelles ordonnances de ’Intendant, et il fut soutenu par Rigaud de Vaudreuil et le chevalier de Beauharnois. L’Intendant n'essaya point de prouver que ces ordonnances étaient basées sur les principes d’une saine économie, ce qui, du reste, eut été peine perdue, car il avait affaire à des adversaires trop habiles. [1 se contenta de sourire et de faire lire, par son secrétaire, les déêches des ministres de Versailles approuvées par e Roi, dans un lit de justice. Ces dépèches justi fiaient tout ce qui avaitété fait en faveur de la grande
compagnie.
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IV
Sans cesse entravé par les pouvoirs de toutes sortes conférés à l’Intendant, le gouverneur se sentait incapable de faire triompher la justice et le droit. Dans les instructions particulières qu’ils lui adressaient, les ministres lui recommandaient de reconnaître les prétentions de l’Intendant et de la Lraor compagnie. Tout ce qu’il pouvait faire dans es intérêts u peuple et du roi,—intérêts en opposition avec ceux des courtisans avides et des orgueilleuses beautés de la Cour,—c'était d'adoucir un peu les coups mortels portés au commerceet aux ressources de la Colonie.
Bigot défendit de toutes ses forces un décret qui autorisait l'émission d’une quantité illimitée de papier monnaie. Il déploya une grande finesse et invoqua tous les sophismes. 1l se montra savant dans cet art d'éblouir et de tromper avecdes chiffres, dont Law fut le maître en France, et la compagnie du Mississipi, l'exemple frappant.
De La Corne St. Luc fit au projet une opposition sérieuse.—Nous n'avons que faire, s’écria-til, de ce papier menteur, qui servira à dépouiller le fermier de son grain et l’ouvrier de son salaire! S’il faut, pour payer le luxe des paresseux de la Cour, tout l'or et tout l'argent de la Colonie, les habitants pourront encore, comme dans les premiers di se servir, pour acheter et vendre, de peaux de castors et de eaux de rats musqués. Les unes représenteront les ivres, et les autres, les sous. Ce système des assignats, continua-t-il, a été essayé sur une petite échelle par l’Intendant Hocquart, et cependant, il a appauvri et volé la Colonie. Si ce nouveau projet proposé par de nouveaux Laws,—et il regarda l’Intendant dans les yeux,—doit être mis en vigueur dans toute son étendue, vous n’entendrez bientôt plus ici le son de deux a de monnaie qui se touchent, la Colonie tombera dans l'indigence et s’il faut la racheter de sa misère, le trésor royal même
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sera complètement épuisé ! Promettre, ce n’est point ayer |! clama le vieux militaire; de même qu'’avoir aim ce n’est pas manger ! Je voudrais que personne, pas plus moi que les autres, n’eût jamais ce dangereux pouvoir de transformer des chiffons en monnaie, et de faire circuler.des valeurs fictives au lieu de valeurs réelles! Les habitants connaissent le prix des peaux de castors qu'ils reçoivent en échange e leur blé, mais ils ne savent pas ce que CA sentent ces morceaux de papier qui peuvent ètre aussi nombreux ot aussi inutiles que les feuilles de la forêt.
Ve
La discussion fut longue, Le gouverneur écouta avec son silence approbateur, les adversaires de la mesure, mais il avait reçu ordre, en secret, de suppee le projet de l’Intendant, Îl sanctionna donc,
ien malgré lui, le décret qui devait inonder la Colonie d’assignats sans valeur et que personne ne rachèterait, ce qui devait augmenter la misère du peuple et préparer l’asservissement à l'étranger.
Les papiers, les memorandums, les documents de toutes sortes étaient mis de côté à mesure que le conseil dépêchait son travail, et sur la grande table tout à l'heure fort chargée, il n’y avait presque plus rien. Plusieurs des gentilshommes désiraient l’ajournement, car la séance durait depuis longtemps et ils étaient fatigués. Les deux avocats ne plaidèrent pas et leur cause fut remise à un autre jour. Ils n’en furent pas fâchés, car si le délai coùûtait quelque chose à leurs clients, il leur rapportait une augmentation d'honoraires.
Les avocats de la vieille France, dont parle Lafon taine dans une fable charmante, ne différaient guére de leurs confrères à la longue toge de la Nouvelle- France ; ils ne différaient pas du tout même sous le rapport de l’habileté à préparer un mémoire defrais et à utiliser les ruses du métier. Alors comme aujourd'hui, et aujourd’hui comme alors, l'avocat mange l’huiître et les plaideurs se divisent l’écaille,
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