XXII
La cloche du château sonna trois heures, et sa voix nette et vive semblait apporter la fraîcheur du matin.
—Parton:, fit Cadet, et sans retard! Notre œuvre est faite. Attention maintenant, que jamais créature vivante ne mette les pieds dans cette chambre maudite.
Ils regagnèrent la tour par le passage souterrain, remirent à leur place les outils du jardinier, et franchirent le seuil de pierre de la porte béante.
L’air pur du dehorsles rafraichit. Ils montèrent à cheval et se mirent en route. Mais presqu'aussitôt Bigut se sentit défaillir et il descendit au pied d’un arbre.
Cadet retourna au château pour demander au vieux Marcel un peu d’eau-de-vie, à cause du froid, disait-il, et par mesure de prudence.
Il affectait une gaieté qu'il n'avait point.
Le portier alla chercher une bouteille et un gobelet. Cadet porta la bouteille à ses lèvres.
—Ï]l est bon, dit-il. |
—Bon comme de l'or ! affirma Marcel.
—J'emporte tout, reprit Cadet, en voyage c’est quelquefois utile.
Et il jeta un louis d’or au portier ébahi.
—Vous savez, Marcel, appuya Cadet d’un ton sérieux, pas un mot de cela, pas un mot ! ou...
Il prit sa cravache et, souhaitant le bonsoir au père Marcel, il sortit.
Cadet aimait mieux un excès de précaution qu’un manque de prudence. Le portier et dame Tremblay pouvaient se voir, causer, faire des suppositions qui seraient devenues des réalilés pour d’autres. Le plus sage était donc d'exiger un silence complet.
Il retourna précipitamment vers son compagnon et lui versa une pleine coupe de cognac. Bigot la vida d’un trait. Cadet en vida une à son tour, puisil recommença :
—Ïl faut, dit il, que je me débarrasse de ce goût de fossoyeur qui m'est resté.
Bigot se sentit mieux, mais il était sombre et ne voulait pas parler. Cadet respecta son caprice ou son chagrin.
Ils remontèrent à cheval et se rendirent, sans être vus de personne, au palais de l’Intendant.
Au palais, nul n° iut surpris de les voir arriver à pareille heure. Le contraire aurait été plutôt remarqué.
Quand dame Tremblay descendit à la chambre secrète, elle branla la tête en disant:
—C'est un vert galant que mon maître! je n’en rencontrais pas de plus gentil quand j'étais la charmante Joséphine, et pourtant !.….
Il va voir que je sais garder un secret... et je veux le garder ! le garder comme mes dents.
Et elle le garda jusqu’après la conquête du Canada,
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alors que Bigot fut jeté à la Bastille à cause de sa malversation et de sa coupable administration. Mais à cette époque, la charmante Joséphine, qui se survivait encore, racontait plaisamment ce qu'elle savait d’une jeune dame qui avait été enlevée mystérieu-
‘sement du château, ou enterrée vive dans ses voûtes
sombres.
Les soupçons de la vieille ménagère prenaient de la consistance. Ils se changèrent en certitude, un jour qu’elle rencontra l’ancien portier Marcel, et
- apprit de lui que Bigot et Cadet s’en étaient retournés
seuls dans cette nuit fatale.
Alors, d'une voix chevrotante et navrée, elle raconta qu’une belle jeune personne, la maîtresse de l’Intendant Bigot, avait été assassinée et enterrée dans le château de Beaumanoir, et son récit se répandit au loin parmi le peuple, et il se transmit comme une tradition.
Immédiatement après la tragédie qui venait de se dérouler, l’Intendant fit enlever tous les meubles de la chambre secrète et la ferma. Dame Tremblay n’osa plus y descendre, et elle crut qu’elle était hantée.
Seul, de temps en temps, laissant ses compagnons de plaisirs et de débauches, Bigot y venait rêver et
leurer. Il se prosternaitsur la pierre qui recouvrait es dépouilles de sa bien aimée, et là, dans la solitude redoutable, il évoquait les souvenirs d’un temps plus heureux.
Il avait gravé un C dans la dalle de pierre qui se fermait, comme un couvercle de tombeau, sur la poussière adorée. Il embrassait cette lettre unique, tout ce qui restait de la femme qui s'était sacrifiée pour lui. *
Qui sait? si le poison l’eût épargnée, cette douce créature, elle aurait peut-être, à force de tendresse et de dévouement, changé tout à fait le cœur de son maître. Bigot serait peut-être devenu un hon-
nète homme et la Nouvelle-France aurait été sauvée! Il ne devait pas en être ainsi!
Cent vingt hivers ont passé avec leurs soufiles de glace et leurs tempêtes sur les ruines de Beaumanoir, et les ruines de Beaumanoir—du château Bigot, comme dit le peuple— sont devenues un lieu de terreur et de malédiction.
Tout s’est écroulé. Seuls, les épaisses fondations qui résistent encore à l’action du temps, quelques poutres vermoulues qui traversent les sombres caveaux, et un pan démantibulé, avec ses fenêtres agrandies par la désagrégation des pierres, attestent de la splendeur de l'édifice primitif, ou restent comme La. souvenir maudit des crapuleuses orgies d’autre-
ois.
La chambre secrète est ouverte à tous les vents. Les herbes et les fleurs sauvages croissent dans les fentes de la pièrre, et les oiseaux construisent leurs nids et chantent leurs amours au-dessus de la tombe muette de la belle Caroline de St. Castin,
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