‹ Le chien d'or [microforme]Chapitre 43 sur 73 · UNE MAIN SANGLANTE GANTÉE DE SOIE · texte numérisé non relu

UNE MAIN SANGLANTE GANTÉE DE SOIE

Angélique resta longtemps sur le parquet de la chambre, où elle était tombée évanouie pendant le récit de la Corriveau. Le cri qu'elle avait jeté ne fut pas entendu et personne ne vint à son secours.

1 valait mieux pour elle que cet incident passât inaperçu, Car les suppositions auraient marché grand train, et la curiosité se serait ingéniée à chercher une explication. Bigot aurait pu être frappé de la coïncidence de cette syncope étrange et de la mort plus étrange encore de Caroline de St. Castin.

En arrivant au palais, Bigot traversa les antichambres, sans parler à personne et s’enferma dans son cabinet. Ilse laissa tomber, tout habillé, sur HE lit, comme un homme écrasé par un bras invisible,

Cadet chercha à se débarrasser d’une autre façon des pensées sombres qui l’importunaient. Il descendit à la salle de billard, où se trouvaient encore de Péan, Le Gardeur et plusieurs autres gais compagnons, s’assit à une table et se mit à boire et à jouer avec une frénésie inaiccoutumée.

Bigot ne dormit pas ; il ne cherchait pas le sommeil. Îl voyait toujours devant lui, dans la fosse béante, le cadavre glacé de mademoiselle de St,

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Castin, et il se fatiguait à chercher une solution à

ce mystère de mort. An:

Il se demandait quel souffle de l'enfer avait ins- A la v piré ce crime et quelle main audacieuse l’avait per- Ell pétré ; il évoquait le souvenir de ses amis et de ses naître ennemis, et des figures connues passaient sans cesse comm devant ses yeux... et parmi cesfigures, revenait tou- la Co jours celle d’Angélique Des Meloises. Elle Il se souvint de la vigueur jalouse avec laquelle Alo elle dénonça la captive de Beaumanoir, de son âpre catte ersistance à demander des lettres de cachet pour foudr

’envoyer à la Bastille. Il savait qu’elle était ambitieuse, hardie, jalouse ; et cependant, il ne pouvait la croire capable de commettre un pareil forfait. Elle était si belle, si enjouée, si séduisante !

Et toutes ces pensées l'agitaient comme les flots agitent une épave.

—C'est impossible ! c'est impossible! murmuraitil, ce n’est point elle!

Et cependant, Angélique Des Meloises passait toujours devant ses regards troublés, etsur ses mains blanches il y avait des taches de sang 1...

A la fin, il se fâcha contre cette pensée, et se tourna vers le mur comme pour lui échapper.

11 avait peur de deviner la vérité.

Cependant que pouvait-il faire ? Il était condamné à garder un silence absolu sur l'assassinat de sa bien aimée. La main coupable s’offrirait-elle à lui, qu’il lui faudrait la serrer dans la sienne. Il ne

ouvait pas avouer, maintenant, que la fille du Ééron de St. Castin avait habité sa maison; il ne pouvait pas avouer qu'elle était morte chez lui!

Le mystère de la chambre secrète devait rester sou pQ ignoré ; la tombe de l’infortunée Caroline devait pour rester inconnue ! pren:

Maudire l’assassin, regretter la victime et paraître vait

indifférent: voilà ce qu'il lui restait à faire. veng 11 sourit avec amertume et s’endormit,

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Angélique, quand elle revint à elle, crut revenir à la vie.

Elle ouvrit des yeux hagards et chercha à reconnaître l'endroit où elle se trouvait. Bientôt, ses idées commencèrent à se débrouiller et elle se souvint de la Corriveau.

Elle regarda partout et ne la vit point.

Alors, la pensée qu'elle était en la puissance de cette femme terrible, la frappa comme un coup de foudre. Alors, le souvenir du crime qu’elle avait commis l’épouvanta. Sa rivale était morte... Mais à son tour elle mourrait, et d’une mort ignominieuse, si elle était trahie… Et son secret était connu de la plus vile de toutes les créatures!

Un instant, elle fut en proie à toutes les horreurs du désespoir. Ce n'étaient point les remords qui la tourmentaient; elle était trop vaine, trop superficielle, pour réfléchir profondément sur le mal

qu’elle avait fait. Ses sensations passaient comme une flamme légère sur son cœur et ne le pénétraier: oint.

Les À Le souvenir de la mort sanglante de Caroline de St. Castin s’effacerait comme un autre souvenir, tout s’oublierait avec le temps. Le tourbillon des plaisirs et l'ivresse des grandeurs lui apporteraient une heureuse et constante distraction, se disait-elle pour ne se consoler

sa Cependant, elle qui n'avait jamais baissé les yeux ui, devant qui que ce soit, elle éprouvait dulouti but ne un irrésistible besoin de se cacher. Elle s’irritait du contre cette crainte insupportable qui sourdait toune jours, et se traitait de lâche.

Et que ferait Bigot s’il la soupçonnait ?... Et il la ler soupçonnerait probablement. Elle avait tant insisté ax t pour avoir des lettres de cachet! Elle ne le com-

prenait point parfaitement, cet homme là, et il poure vait être plus méchant qu’elle encore. S'il allait

venger sa protégée ?.… Si l'amour dont il paraissait

brûler pour elle, Angélique, allait se changer en haine ?..

Elle s'imagina un instant qu’elle regrettait sa faute. Ce n’était toujours qu’une forme de la peur. Elle essaya de prier, et les td saintes ne tombèrent point de ses lèvres. Elle ne put ou n'osa prononcer le nom de Dieu.

Alors, elle maudit la folie qu’elle avait faite. Elle appelait son crime une simple folie. Elle se répandit en injures contre Bigot, parce qu’il n’avait pas consenti à éloigner cette fille de sa demeure, et contre Caroline parce qu'elle était venue se réfugier à Beaumanoir. Elle maudit la Corriveau qui s'était faite son instrument; elle maudit le poignard et le poison, elle se maudit elle-même.

Mon Dieu! pourquoi me désespérer ainsi, se ditelle ensuite, j'ai l'air d’une coupable ?... Une coupable?.. Bigot m'a dit qu'il me donnerait sa vie même ; oui, 11 me l’a dit! Il mentaïit, je le sais bien, mais, n'importe! il l’a dit. Encore, si la Corriveau ne l'avait point poignardée !.. La vieille misérab:e! elle devait la faire mourir de la mort d’un ange! Une mort douce, calme, presque joyeuse ! Le monde aurait dit: Morte par la visite de Dieu! La Cor: riveau m'a trompée! Bigot m'a menti !.…

Elle se leva et se mit devant son miroir.

— Ah ! que je suis pâle ! murmura-t-elle.… Je n’ai pourtant pas aspiré le poison, moi... Comme mes yeux sont éleints. Vais-je mourir aussi? Si Bigot me voyait, il devinerait mon crime... Je me trahis! C’est le spectre de cette femme qui me hante déjà! Ma victime se venge !.…

Elle regarda à la pendule.

—$i tard déjà! La matinée est venue. elle s’en va! Que s'est-il donc passé ? Qu’ai-je fait depuis hier? L'heure se trompe !.. Si quelqu'un allait venir! Je recevrai tout le monde...

Je vais sortir... Je vais marcher pour rendre à

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mes joues leurs couleurs, à mes yeux leur éclat. Je vais faire des visites et je serai vive, gaie, pétulante, pour détourner les soupçons!

Tout le monde dira :

Comme elle est heureuse ! Elle n’a ni regrets ni inquiétude, elle !

Elle sonna Fanchon. Elle avait hâte de vétir sa lus belle toilette. Dans les plis du velours et sous es caresses de la soie, elle s’échapperait à elle-même

ou bien se retrouverait comme naguère.

Fanchon accourut. Elle attendait depuis longtemps etcraignait que sa maîtresse ne fût indisposée.

En entrant, elle poussa un cri de surprise.

—Madame, comme vous voilà pâle !.…

—Je ne suis pas bien, pas très-bien, se hâta de dire Angélique. Une petite promenade à cheval, au grand air, au soleil, va me remettre.

—Mais ne serait-il pas prudent de voir le médecin, madame.

—Le médecin? Allons donc! Je rencontrerai peut-être quelqu'un qui me fera plus de bien que le médecin, Fanchon, qui sait ?

Elle essaya de rire.

—Fanchon, demanda-t-elle, une minute après, où est votre tante Dodier?

—Elle est partie pour St Valier, ce matin, madame,.…c'est-à-dire, je suppose qu'elle est partie, car je ne l’ai pas vue depuis avant-hier. C’est une drôle de femme que ma tante Dodier. Elle ne parle jamais à personne de ses affaires.

—Elle a peut-être d’autres bijoux à trouver, répliqua Angélique, tout machinalement.

, Elle se sentit soulagée en apprenant le départ de . l'empoisonneuse.

—Peut-être, madame, fit la petite Fanchon comme un écho.

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Et elle ajouta:

—J'aime autant qu'elle soit partie, et je ne tiens pas à la revoir.

—Pourqnoi donc? demanda Angélique un peu anxieuse,

—Le monde dit qu'elle a des relations avec la mère Malheur, l’affreuse mère Malheur! et je le crois.

—Ah !. Et pensez-vous, Fanchon, que cette vi laine mère Malheur connaît les secrets de votre tante ?

—Certainement, je le pense, madame! Vous ne vous fourrez pas dans une cheminée avec votre voisine sans en sortir aussi noire l’une que l’autre.

— Et que vous a dit votre tante en partant?

—dJe ne l'ai pas vue, vous dis-je. C’est Ambroise Gariépy qui m'a dit qu’elle avait traversé ce matin.

—Ambroise Gariépy ? qu'est-ce que c'est que cet homme-là? Vous me paraissez avoir un cercle de connaissances assez étendu, Fanchon !

—Oh! oui, madame! répondit Fanchon naïvement, je connais beaucoup de monde. Ambroise Gariépy tient le Lion Vert et la traverse, sur la rive sud... Il m’apporte des présents de temps à autre: des choses qu'il achète des colporteurs Basques. C’est lui qui m’a donné ce peigne, madame.

Elle se tourna pour montrer le joli peigne qui tenait ses cheveux.

Le babil de Fanchon ne dépiaisait pas à Angélique et la distrayait un peu. Elle ne comprenait pas l'amour passioné et s’en moquait ; mais elle s’amusait de la coquetterie. Elle pensa :

—Ce que j'ai fait est fait; pourquoi m'abimer dans de vains regrets et perdre le fruit de mon... action? Pour l’'Intendant j'ai sacrifié LeGardeur, pour l’Intendant j'ai...

Elle chassa la pensée de la chose affreuse qui pe-' sait sur sa conscience, comme la pierre funèbre sur - un tombeau.

Fa ner la

ue je \ Elle

LR citëN D'or

—f'anchon, habillez-moi, dit-elle. Je veux étrenner la superbe amazone et les plumes magnifiques que je viens de recevoir de Paris.

Elle gardait sa pâleur, cependant, et Fanchon lui proposa de mettre un peu de rouge. Elle ne refusa

as.

F —Vous voilà plus belle que jamais, fit la servante en reculant d’un pas pour Padiniour. Je-plains les gentilshommes que vous allez rencontrer : vos regards assassins vont en faire des victimes.

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