JE VEUX NOURRIR GRASSEMENT LA VIEILLE RANCUNE QUE J'AI CONTRE LUI
Le traité d’Aix-la-Chapelle, si longtemps discuté, fut enfin signé dans les premiers jours d'octobre, et une jolie et rapide goëlette de Dieppe en apporta la nouvelle à la colonie. Alors, des feux de joie s’allumèrent partout, sur les bords du grand fleuve, et des Te Deum furent chantés dans les églises parées de leurs plus beaux ornements.
C'était la voix de la reconnaissance qui montait vers le Dieu de la paix.
La colonie était épuisée et ruinée, mais son territoire demeurait intact et elle conservait ses droits et ses privilèges.
Les braves colons oubliaient les énormes sacrifices qu’ils avaient faits, pour se réjouir devant Dieu, à la pensée qu’ils possédaient toujours, à l'abri de la couronne de France, leur patrie et leur religion, leur langue et leurs lois! Ils tressaillaient d’orgueil et de joie, en songeant que le drapeau blanc flottait
encore sur le vieux château Saint-Louis!
Le lendemain de l’arrivée de la goëèlette de Dippe, Bigot était assis à son bureau, et dépouillait sa correspondance française, lorsque de Péan entra, avec une liasse de papiers, que le commis en chef de Phi-
libert avait apportés au Palais pour que l’Intendant y à sen sa signature.
C'étaient des bons payables par le Trésor. Le bourgeois faisait de grandes affaires et en achetait beaucoup; mais l’Intendant s'’emportait toujours quand il se voyait obligé de les signer.
Ce jour-là, il lança mille malédictions au bourgeois absent, mit son nom en grinçant les dents et Jeta sa plume au feu quand il eut fini.
Le commis du bourgeois attendait dans l’antichambre. Il le fit venir.
—Dites à votre maître, gronda-t-il, que c’est la dernière fois que j'accepte ses bons. Il n’a pas le droit de faire concurrence à la Grande Compagnie de cette façon, et je n’en signeraiplus.
Le commis, un vieux malouin en cheveux gris, pas peureux du tout, le regarda tranquillement.
—J’informerai le bourgeois des désirs de Votre Excellence, répondit-il.
—De mes ordres ! clama Bigot, de mes ordres!
Le commis le regardait toujours avec la même assurance et le même calme.
—Quoi ! reprit Bigot, qu'avez-vous à répliquer?.… Bah! vous n’êtes pas le premier commis de Philibert sans avoir une bonne dose de son insolence!
—Pardon ! Excellence, je voulais seulement vous faire observer que le gouverneur et le commandant des forces ont décidé que les officiers pourraient vendre leurs bons comme ils l’entendraient et à qui ils voudraient.
—Vous êtes joliment hardi, avec votre patois Breton ! Par tous les saints de la Saintonge! on verra lequel de l'Intendant ou du bourgeois règlera cette affaire ! Quant à vous...
—Tut! tut! Cave ranem! laisse ce maudit chien s'en retourner à son maître, interviut Cadet, que limpassibilité du commis amusait. Ecoute, bouhomme, continua-til, présente mes compliments à
ton dis-lui proch aussi un jol tre de même signat billets —$ tenaci maître Et i de vio palais
—N n’en v dit le Parle:
d'or €
Hig appel:
aens, Force sa pr faire :
louse.
rait Le
la tête agni ER Nouv Cet l'inflt —}E fumé
| tit paie
ton maitre,—les compliments du sieur Cadet —et dis-lui que j'espère bien qu'il viendra lui-même, la prochaine fois, apporter sa nouvelle fournée. Dis-lui aussi que des fenêtres de la Friponne, on peut faire un joli saut.
—Au contraire, sieur Cadet ! j'avertirai mon maitre de ne pas se montrer ici, et je reviendrai moimême, avant trois jours, j'en suis sûr, présenter à la signature de Son Excellence une masse de nouveaux billets...
—Sortez ! imbécile ! cria Cadet tout en riant de la tenacité du commis. Vous êtes digne de votre maître.
Et il le poussa dehors et ferma la porte avec tant AN péage que le choc fut entendu dans tout le palais.
—Ne lui gardez pas rancune, Bigot, reprit-il, il n’en vaut pas la peine. Tel maître, tel valet ! comme dit le proverbe. Après tout, je ne sais pas trop si le Parlement de Paris ne donnerait pas raison au chien d’or contre nous.
Higot rageait. Il voyait que Cadet avait raison. Il appelait mille malédictions sur la tête des honnétes aens, sur le gouverneur, sur le commandant des Forces. Il n’épargnait pas davantage la Pompadour sa protectrice. C'était elle qui avait intrigué pour faire conclure le traité de paix. Elle voulait, la jalouse, garder le roi près d’elle. à Paris... Elle préférait les plaisirs à l'honneur, et l'argent aux plaisirs.
—La grande compagnie. s’écria-til, en relevant la tête dans un mouvement de dégoût, la grande compagnie paie les violons des fêtes royales de Versailles,
endant que le bourgeois lui enlève le trafic de la
ouvelle France!
Cette paix inopportune va doubler la richesse et l'influence du chien d’or.
—Bigot. riposta Cad::t, en lançant une bouffée de fumée odorante, vous ressemblez à un prédicateur
de caréme! Nous avons, jusqu'à présent, beurré notre pain des deux côtés, mais bientôt, j'en ai peur, nous n’aurons plus de pain à manger avec notre beurre. Il nous faudra ronger vos décrets.
—Mes décrets! 1l y a des gens qui menacent de nous manger aujourd’hui, qui les ont trouvés difficiles à digérer, mes décrets !
Voyez donc, Cadet, ce paquet de bons payablesau Chien d'Or!
Quand cela finira t-il? ajouta-t-il avec une recrudescence de colère.
Et il repoussa les billets.
Ce Philibert gagne du terrain chaque jour! Le voilà se achète les bons de l’armée et les mandats des officiers, pour la moitié de l’escompte exigé par la legs compagnie.
6 endez-les donc au commis, ces damnés bons! et qu’il s’en aille au plus vite ! ordonna-:t-il à de Péan.
Le commis, si peu gracieusement éconduit tout à l'heure, attendait patiemment dans l’antichambre.
De Péan alla aussitôt, en faisant une grimace qui r’indiquait pas une soumission absolue, lui remettre les papiers.
Il faut que cela finisse! reprit l’Intendant, et ça va finir4 Le chien d’or entasse, dans ses coffres, tout l’argent de la colonie, et si on ne l’enchaîne pas, il va, au premier beau jour, tuer le crédit de la grande compagnie.
—A méchant chien court lien! dit le proverbe, et je crois que le proverbe a raison, riposta Cadet.
Le chien d’or a commencé par aboyer après nous ; maintenant, par Dieu ! il nous mord! Bientôt il va nous ronger les os, comme l’indique cette maudite enseigne de la rue Buade.
—Que feriez-vous, Cadet ?
—Je le pendrais.. comme un chien!
—Mais il a tant d'amis dans la colonie... sans
compter
trop si 1 Cadet —Il y
dit-il, o
Bigot mais il de Caro de la Po Castin, 1 Lug, et, tout con
ie com1 ’excitaie lable.
Au res les moye
Il se :
vreusem:
De Pé.
d’attendi
sir de s’é —Pas comme u lir le por piastres Alors, il Son vale laver la !
—Vou
urré
peur, notre
acent ju vés
esau
ecru-
| Le ndats par
s! et Péan.
put à
bre.
equi bmet-
bt ça ffres, naîne de la
e, et OUS ;
il va dite
sans
compter les jansénistes de France, que je ne sais “op si la marquise pourrait me protéger.
adet amena Bigot à l’écart.
—Il y a plus d’un moyen d'étrangler un chien, dit-il, on trouvera!
Bigot se sentait enfermé dans un cercle de fer, mais il voulait le rompre et s'échapper. Le meurtre de Caroline, le mensonge au gouverneur, la jalousie de la Pompadour, les recherches du baron de St. Castin, l’antipathie de Philibert et de la Corne St. Lug, et, enfin, la paix qui venait d’être proclamée : tout contribuaïit à le perdre. Un homme d’une énerpie commune se serait désespéré ; mais les obstacles Rae ent l'irritaient et le trouvaient inébranable.
Au reste, sa morale était accommodante, et tous les moyens lui semblaient bons.
Il se mit à arpenter sa chambre, vivement, fièvreusement, la tête basse, et en gesticulant.
De Péan se disposait à sortir ; Cadet lui fit signe d'attendre, pour voir ce qu’allait décider l’Intendant ; car il était évident qu’il élaborait un plan.
Au bout d’uninstant, Bigots’arrêta, en se frappant dans les mains, comme un homme qui vient de
prendre une ferme résolution.
—De Péan, fit-il, Le Gardeur a-t-il manifesté le désir de s'échapper du Palais ?
—Pas une minute! Excellence: il est solide comme un pont! Vous auriez plus vite fait de démolir le pont neuf! La nuit dernière, il a perdu mille piastres aux Cartes et cinq cents piastres aux dés. Alors, il s’est mis à boire. Il ne vient que de se lever. Son valet, quand je suis sorti, était en train de lui laver la tête et les pieds dans du cognac.
—Vous êtes son ami intime, de Péan ; il vous ces-
time comme un frère ; il vous croit son ange gar- si VOL
dien, n'est-ce pas ? lonie.
—Quand il est ivre ! A jeun, c’est autre chose; je
n'ose pas en approcher trop: il donne des ruades à
comme un poulin qu’on étrille à rebours. Cad —Faites-le boire alors; tenez-le plein. Il faut lui enten!
mettre la selle et le lancer à la poursuite du plus
gros gibier de la Nouvelle-France.
De Péan, qui ne comprenait guère ce langage figuré, regarda l’Intendant d’un œil chargé de points d'interrogation. Bigot reprit :
—Vous avez essayé, une fois, d'atteindre made. moiselle de Repentigny, si je me rappelle bien ?
—Oui, Excellence ! mais Île raisin était trop haut. maintenant il est trop vert.
—Tut ! tut! fin renard que vous êtes! ne dites pas cela; un autre bond et vous allez l’aiteindre.
—Votre Excellence me vante trop, assurément... Au reste, si j'avais à choisir aujourd’nui, je.
—Coquin ! je devine ce que vousallez dire... Vous n'avez pas mauvais goût; vous êtes un connaisseur. Qu'il soit fait selon votre désir! Arrangez-nous une jolie partie de chasse à la Philibert, et je donne à Angélique, pour sa dot, le chien d’or transformé en doublons. Vous me comprenez ?
De Péan se dressa. Il n’osait comprendre. Cependant, fasciné par la fortune et la femme qui miroitaient aux yeux de sa convoitise, il se sentait disposé à tout entreprendre.
—Comment! balbutia-t-il, vous m'approuveriez si je recherchais mademoiselle Des Meloises ?
—Plus que cela! je vous aiderais, et j’aurais pour pas d madame de Péan, toute la déférence, toute l'estime, comm toute l'admiration que je ressens pour Angélique gentil Des Meloises. de ma
De Péan ne voulait en croire st ; oreilles. l'épée Je vous jure, affirma l’Intendant, que vous l’anrez
yar-
; je des
lui lus
e fiints
adey pas nt. .
ous eur.
nous )nne \é en peniroiposé Lez si pour
ime, ique
LuTrez
si vous le voulez, et avec la plus belle dot de la Colonie.
Cadet murmura entre ses dents, pour ne pas être entendu :
—L'imbécile qui la prendra...
Il acheva dans un sourire cynique :
on n'est pas trop sot, après tout, pensat-il.
De Péan ne se trouvait pas à l’aise, malgré tout.
—Mais il faudra, tout de même, le consentement FEUaue ? demanda:t-il. J'aimerais mieux que ce fut elle qui me demandât.
—Bah! de Péan, vous ne savez pas de quoi sont faites ces femmes-là ; autrement, vous auriez vite trouvé l’appât qu’il leur faut.
Vous avez réalisé quatre millions pendant la guerre ?
—Je n'ai pas compté; mais je sais que je dois tout à votre amitié, Excellence !
—C'est bien! c’est bien! mon amitié vous donnera encore Angélique Des Meloises.… puisqu'Angélique Des Meloises ne saurait devenir la femme de l'Intendant. Savez-vous ce que vous avez à faire
maintenant ?
Oui, je le sais, Excellence! et je ne puis vous dire assez combien je suis touché de votre bonté. Bigot sourit ironiquement.
’espère, dit-il, que vous n'aurez jamais à vous plaindre de mon amitié. A l’œuvre maintenant ! travaillons à notre délivrance |
Cadet et moi, nous avons résolu de châtier l’arrogance du chien d’or. Cependant, nous ne voulons pas donner du bâton au bourgeois comme à un
commerçant ordinaire; nous voulons le traiter en
entilhomme, au bout de l’épée. Malgré son titre marchand, il est noble, voyez-vous; et il porte l’épée. Il la porte bien, que diable! eh, il peut s’en servir! À vous de tout prévoir!