LA LAMPE DE REPENTIGNY
La révérende mère Migeon de la Nativité était très âgée, mais n’avait rien perdu de l’éclat de son regard et de la vivacité de son esprit. Comme toutes ces modestes femmes qui vivent dans les cloîtres, en pri et en méditant sans cesse, elle portait la vue
asse et gardait le sourire placide que fait naître la paix intérieure. Aux avertissements que lançaient
arfois ses yeux vigilants, on devinait une longue rabitude de l'autorité. Au reste, elle savait commander, avait été réélue supérieure plusieurs fois et se voyait de plus en plus entourée de respect et d'amour.
Elle habitait le monastère depuis près d’un demi siècle. Elle était aidée, dans le gouvernement de la maison, par plusieurs conseillères, et surtout par la mère Esther, son assistante.
L'une des principales religieuses qui formaient le Conseil des Sages, avait nom Grand’mère St. Pierre. Elle était fille d’un homme remarquable, le seigneur de Boucherville, qui fut anobli pour avoir vaillamment défendu les Trois-Rivières contre les Iroquois en 1653.
Grand'mère St. Pierre comptait près de quatre. vingts ans, et elle en avait passé soixante dans le monastère, Elle jouissait toujours d’une santé floris-
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sante et des hautes qualités de l'intelligence que Dieu lui avait données. Elle vit de nombreux jours encore.
A ses pieds, le bras appuyé sur ses genoux, dans une suppliante position, se tenait une femme, assez frêle, mais fort belle, la mère Charlotte de Muy de Ste. Hélène, une de Boucherville aussi, la petite fille du Défenseur des Trois-Rivières.
Elle n'avait pas hérité de la robuste constitution de ceux de sa race, mais elle possédait les talents littéraires de son aïeul, et elle devint l’'historienne de sa communauté.
L'histoire du Couvent des Ursulines est tellement liée à l’histoire de la Colonie que l’une complète l’autre, si elle ne la remplace tout à fait.
Mère Ste. Hélène vit descendre sur sa tête une partie des bénédictions que son aïeul mourant comme un autre patriarche Jacob, demanda au cie de répandre sur ses enfants; et le vieux noble dût tressaillir de bonheur, s’il connut alors combien l’amour de la patrie devait faire battre le cœur de sa petite fille.
Il est difficile, en ces temps de calme où nous vivons, de comprendre les émotions que les cris de guerre causaient partout.
Nulle retraite assez profonde où les bruits redoutables et les rumeurs sinistres ne réussissaient à pénétrer.
Sous la plume de la mère Ste. Hélène, les Annales du Couvent prennent un intérêt nouveau. Aux récits des combats de l'Eglise et des triomphes de la Foi, se mêlent les peintures de la guerre, les faits d'armes des héros Canadiens et les épanchements d’un amour sans bornes pour la jeune patrie.
Quelle joie ! quelle exaltation ! dans le Vieux Récit, quand triomphent les armes! Mais quelles
larmes sur les défaites des troupes françaises et leurs
désastres sans retour !
Mère Ste. Hélène écrivit jusqu'à la fin de ses jours, | l'alternative de revers et de triomphes, de tressail- | lements de bonheur et d'angoisses !...