‹ Le chien d'or [microforme]Chapitre 67 sur 73 · ILE · texte numérisé non relu

ILE

Elle tenait encore la plume quand éelata la guerre des sept ans. Du fond du cloître obscur, elle suivait f | avec anxiété le mouvement des armées de Mont- I ; calm sur la frontière. Elle poussa un cri de joie en | || enrégistrant les victoires de Chouaguen et de Caril-

ferme, les consolations dont le cloître se voyait tout à coup rempli, et les actions de grâces qu’il faisait monter vers le Dieu de la paix.

Mère Migeon avait voulu recevoir les deux nou- | q

l lon. il | Mais, plus tard, quandelle s’aperçut que la France C { épuisée abandonnait lâchement ses colonies ; que je | le cercle de fer des bataillons se rétrécissait de plus pl en plus pour étreindre Québec; que Wolfe com-

mençait à lancer dans la ville assiégée ces boulets é] | et ces bombes qui devaient pleuvoir pendant soi- vi | xante mortels jours; ah! alors, elle éprouva une

| douleur terrible et sa plume écrivit d’amers san- ét | glots! Puis quand tomba Montcalm, l’héroïque ne | Montcalm ! que son cadavre sanglant, enveloppé dans ti | le drapeau de la France, fut placé dans la tombe

| que les boulets avaient creusé bien avant sous les

| murs du Couvent, elle poussa un cri de désespoir : di | “ Le pays est perdu ! ” lo | et elle rendit à Dieu son âme brûlante de patriotisme. p: | Elle ne vit pas l’esclavage de sa patrie.

| IV. al ! Mais ces tristes événements reposaient encore u | dans le sein de Dieu. Le traité d’Aïix-la-Chapelle P k promettait le repos à la Colonie et lui donnait l’esf poir de voir refleurir l’agriculture et le commerce. | \ | Mère Ste. Hélène venait de retracer, d’une main | Ê

core pelle l’es- 1erce.

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velles postulantes, au jardin, sous le vieil arbre de la mère Marie de l’Incarnation.

Elle se leva à leur arrivée, les embrassa tendrement et les félicita sur leur pieuse déterminaison.

—Petites enfants prodigues! dit-elle en souriant, le monde n’est pas fait pour vous. Ses vanités, ses fausses promesses, ses plaisirs menteurs nourrissent mal les Ames! Vous vous trouverez mieux ici : vous serez plus près de Dieu !.…

—0 mère! s'écria Amélie, vous ne savez pas ce que je sacrifie ! non ! vous ne le savez pas! Mais que le ciel m'aide à souffrir en silence... je ne veux plus, je ne puis plus sortir de la retraite où le crime d’un autre m'a poussée !.….

—Ma pauvre enfant ! je sais tout! Vous alliez épouser le fils du bourgeois... Allons! consolezvous |

C'était dit d'une singulière façon. Mère Migeon était la tante de Varin ; elle aimait assez ce vilain neveu, et même, à cause de lui, étendait ses sympathies jusque sur la Grande Compagnie.

Grand’mère St. Pierre reprit aussitôt.

—Vous êtes une bonne enfant, Amélie, une enfant digne de votre race illustre. Des filles comme Héloïse et vous sauvent le monde où elles vivent, et se sauvent dans les cloîtres où elles meurent.

Mère Ste. Hélène embrassa les nouvelles arrivées.

—J'ai enregistré bien des noms aimés dans nos annales, dit-elle, mais aucun, jamais, avec le plaisir que j'éprouve en ce moment. Vous semez dans les pleurs, mes enfants, pour moissonner dans la joie!

—Votre tante s'intilulait l’humble servante de Marie, reprit la mère Supérieure, et la lampe qu'elle a suspendue devant la madone brillera désormais d’un éclat nouveau, par les soins de ses nobles nièces.

Quelques novices en voile blanc causaient à quelques pas du grand arbre, L'arrivée d'Amélie et d'Hé,

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loïse les avait détournées de leur pieux entretien de coutume. L'une d'elles disait qu'Héloïse devait épouser Le Gardeur.

—Non, répliqua une autre, c’est Angélique Des- Meloises.

—LeGardeur l'aime à la folie, Angélique DesMeloises, riposta une troisième, mais la belle coquette l’a désespéré et elle doit :# marier avec l’Intendant c'est une affaire décidée.

—Je le crois bien, fit une autre voix; ma sœur qui se trouvait au bal de l’Intendant, doit en savoir quelque chose, et elle me l’a assuré. Mais il parait, ajouta-t-elle en rougissant, qu’il a sa femme à Beaumanoir.

—Ce n'est pas sa femme, riposta vivement la première, ma tante de Grand'maison, qui connait bien madame Varin..

Elle n’acheva pas. La maitresse des novices, mère St. Charles, aux aguets à une petite distance, sur-

rit une partie de leur conversation et l’interrompit rusquement.

—Venez à la chapeile, mes chères enfants, ordonna-telle, en leur jetant un “egard chargé de reproches et toujours doux cependant, venez à la chapel'e demander pardon à Dieu de ce moment d’oubli!

—Mais, bonne mère, deinanda Marie Cureux, là plus hardie des novices, y a-t-il donc tant de mal à parler du mariage ? Papa et maman se sont mariés et c’est à l’église qu’on se marie! Au reste, nous n'avons fait que chuchotter. :

Les autres sourirent en se cachant.

—Les religieuses ne doivent songer qu'à leur divin époux, Jésus-Christ, répondit la bonne maîtresse en regardant le ciel.

—Ah! nous ne soïnnes que de vilaines péchere.ses ! soupira la petite sœur Bédard, une cousine de Zoé Bédard, de Charlesbourg.

Elle ne se croyait pas si pécheresse que cela, et elle ne faisait pas encore le signe de la croix au souvenir des gaietés de la jeunesse.

Elle devint une religieuse exemplaire tout de même, et ce fut elle qui—dans un autre ordre de choses, c'est vrai— inventa le fameux potage du Couvent, dont raffolait la baronne de Longueil.

La gourmande baronne en envoyait chercher un bol tous les jours. C'était ce qu’elle aimait le mieux, disait-elle, après les sacrements.

Le bonhomme Michel envoyait, de moment en moment, des émissaires par ies rues de la ville, pour recueillir toutes les rumeurs qui circulaient. Le calme se rétablissait; la ville reprenait son aspect ordinaire.

LeGardeur avait rendu son épée et demandé d'être jeté dans les fers. Il fut enfermé dans une pièce du château, mais traité avec certains égards.

Amélie et sa cousine sollicitèrent la faveur d'aller s’agenouiller dans la chapelle des Saints, devant la madone.

Cette chapelle renfermait les reliques de plusieurs saints et resplendissait d’or et de peintures. Dans une niche, au-dessus de l'autel, une statue de la Vierge, les mains baissées comme pour laisser tomber des grâces sans rombre, et devant la statue, une lampe qui brùlait depuis deux générations, la lampe de Repentigny, allumée par Madeleine en souvenir de sa pieuse vocation.

La beile et noble Madeleine de Repentigny faisait les délices de Ville-Marie. Son fiancé, uñ jeune et vaillant officier, fut tué, et elle vint se réfugier avec sa douleur immense, dans le cloitre de Québec. Elle pria longtemps, demandant au ciel un signe qui lui ferait connaître sa volonté. Le signe fut accordé. Elle se dépouilla de ses vêtements précieux pour se couvrir de deuil et alluma cette lampe votive en témoignage de sa reconnaissance.

Sept générations d'hommes ont passé ; la maison

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de Repentigny est disparue de nos bords; son nom, sa gloire sont oubliés, mais dans la chapelle des

saints, la lampe brûle toujours!

Héloïse et Amélie demeurèrent longtemps en rière à genoux devant la Vierge, mère des aflligés. Iles versèrent des larmes abondantes, en demandant miséricorde pour LeGardeur et paix éternelle pour l’âme du bon bourgeois.

Le souvenir de Pierre Philibert se mêla au souveair du criminel et à celui de la victime. [lsétaient inséparables !.…

Amélie, dans son angoisse extrême, sentait par instant son cœur se révolter.… Devait-elle Gonc s'offrir ainsi en sacrifice pour la faute d’un autre ?.…

Tout à l'heure, son âme débordait de joie comme une fontaine de vin généreux! tout à l'heure elle, la pauvre désespérée, elle était un objet d'envie !.… Le cloître, le voile qui l’envelopperait comme un suaire, c'était donc tout ce qui lux restait de ses félicités promises !

Une religieuse priait, et tout absorbée dans sa méditation, les yeux cloués sur le tabernacle, ne voyait rien, n’entendait rien de tout ce qui se passait autour d'elle,

—Mère Sainte Vierge, lui dit Amélie qui se sentait faiblir sous le poids de sa croix, mère Sainte Vierge, priez pour moi !.…

La religieuse tourna vers elle des yeux pleins de pitié :

—Ï]l faut s’humilier avec le divin époux avant de artager sa gloire; il faut souffrir et mucter avec ui la route du calvaire avant de monter au ciel et

de boire à la source de l’éternelle félicité !.…

Son regard s’anima soudain, sa voix devint presque

vibrante dans le silence sacré quand elle ajouta :

—Volià trente ans que j’en‘retiens votre iampe, Ô

filles de Repentigny, venez prendre ma place, Dieu

le veut... Laus Deo

ore

entait ierge,

ins de

ant de avec ciel et

resque ta :

mpe, Ô , Dieu

LË CHIEN DOR 271

Amélie éclata en sanglots, saisit la main de ]la vieille religieuse et la colla à ses lèvres.

Au mème instant, des voix tristes el mélodieuses flottèrent comme des ailes de chérubins, sous la voûte de la chapelle, et les plaintes de l’orgue s’unirent à ces voix :

Pia mater, fons amoris, Me sentire vim doloris, Fac ut tecum lugeam |!

disaient-elles avec l’accent de la douleur et de la supplication.

—Ceux qui sèment dans les pleurs moissonnent dans l’allégresse, murmura la religieuse, mais au ciel seulement !

Le chœur suave et l'orgue sonore continuèrent.

Quando corpus morietur, Fac ut animæ donetur Paradisi gloria ! Amen i

Cette harmonie sainte et douce résonnait aux oreilles d'Amélie et d'Héloïse comme le chant mystérieux des vagues de l’éternité qui seraient venues mourir sur les rivages du temps.

Madame de Tilly arriva au couvent au moment où ses nièces désolées sortaient de la petite chapelle.

—Mes chères enfants! Mes pauvres infortunées ! s’écria-t-elle en leur ouvrant ses bras, qu’avez-vous donc fait pour être ainsi frappées par la colère de Dieu ?.…

—Bonne tante! répondit Amélie, pardonnez-nous de vous avoir ainsi laissée !.. Nous renonçons au monde !

—Pardonnez-nous, bonne tante, répéia Héloïse.

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