C. FONTAINE
Amherst, Mass., July, 1898.
« OÙ donc est Zéro ? demanda Jean Pigault à sa femme, lorsqu'il eut fini de manger sa soupe ; je suis si accoutumé à le voir ici quand nous dînons, que son absence me fait un vide.*
— Je Tai enfermé, » répondit, un peu sèchement peut-être, 5 celle à qui cette question était adressée, et qui n'était autre que M"« Pigault elle-même, en son nom de jeune fille * M^^® Lise Lehalleux; née d'un père cultivateur dans les environs de la jolie petite ville de Ronfleur, et mariée depuis environ six mois à un ancien capitaine au long cours,' Jean Pigault, 10 qui jouissait d'une honnête aisance, honorablement gagnée par son travail sur terre et sur mer.
« Eh ! pourquoi l'as-tu enfermé ? continua le mari.
— Parce que je le trouve insupportable pendant les repas ! c'est bien assez de l'avoir dans les jambes * le reste de la jour- 1 s née. Arrangez-vous tous deux pour nous donner au moins cette heure de tranquillité.))
M™« Pigault parlait encore, quand Victoire, campagnarde haute en couleur et bien embouchée,' bonne à tout faire • du petit ménage, entra dans la salle à manger, à seule fin de rem- 20 placer le potage par une matelote normande.''
Au moment oîi elle ouvrit la porte, et il fallait qu'elle fût
assez grande pour livrer passage à son importante personne, un chien de taille moyenne, mais singulièrement vigoureux, se précipita dans la salle comme un ouragan, fît trois fois le tour de la pièce en courant comme un fou, érailla de. ses
5 griffes d'acier la couche de cire rouge soigneusement étendue sur des carreaux de pierre dure, frottés et reluisants, renversa une chaise, mit la patte dans une assiette oubliée par terre, et attira sur sa tête les imprécations et les colères d'un énorme perroquet rouge, jaune et vert, gravement perché sur
10 le bord de sa mangeoire.
Les yeux de M"« Pigault eurent im éclair bleu qui les fit briller comme deux pointes d'acier. Zéro rencontra sans doute ce regard, car il s'arrêta au milieu de ses gambades, calmé comme par enchantement, et alla s'abriter derrière la
15 chaise de son maître, craintif, rasé contre terre,* se faisant petit, tremblant qu'on ne le renvoyât à son chenil.
« Tu ne me débarrasseras donc jamais de ce sot animal ? demanda Lise à son mari, de sa voix de tête la plus provocante.
20 — Il m'aime tant I répondit Jean Pigault avec beaucoup de douceur, que je te serai vraiment obligé de bien vouloir me le laisser.
— Il n'a pas affaire à un ingrat I répliqua l'irascible créature, et s'il te fallait choisir entre lui et moi, je sais bien
25 lequel de nous deux tu sacrifierais I
— Il ne m'en a jamais tant dit contre toi I fit * Jean Pigault, avec une naïveté qui n'était peut-être pas exempte d'un peu de malice. Mais, grâce à Dieu, je sais bien que tu ne te crois pas toi-même. Tu me connais ; tu sais que j'ai une
30 profonde affection pour toi . . . trop grande peut-être, et tu abuses de ma faiblesse.
— En attendant, dit M™« Pigault, voilà cette horrible bête installée dans la salle à manger, c'est, je le sais, ce que vous vouliez tous deux 1 »
Jean Pigault se leva, et, sans répondre à sa femme, il appela Zéro à voix basse. 5
Le chien comprit que, cette fois, toute résistance était inutile : il se leva et quitta sa place, — sa bonne place derrière son maître, oîi il était si bien, — et il le suivit.
« Viens, mon pauvre vieux, dit Jean Pigault, en le flattant, de la main et de la voix, quand ils furent sortis tous deux de lo la salle à manger ; tu sais bien que nous ne faisons plus ici ce que nous voulons 1 Ce n'est pas comme autrefois, quand j'étais garçon I »
Il enferma le chien dans une sorte de buanderie, attenant à la maison, et dont il était certain que personne n'irait 15 ouvrir la porte pendant le dîner ; puis il rentra dans la salle, la tête basse, visiblement attristé, et, sans rien dire, il alla reprendre sa place.
Cependant la figure de Lise n'avait point l'aspect irrité que son mari avait paru craindre ; elle semblait, au contraire, 20 adoucie par son triomphe, ce qui ne prouvait point une mauvaise nature. M™« Pigault, en ennemie généreuse, avait désarmé après la victoire. Il ne fut pas mal aisé * de s'apercevoir que le mari fut heureux de ces dispositions nouvelles et plus clémentes. Il se dit sans doute qu'après tout, il 25 serait bien insensé de laisser un chien troubler la paix de son ménage, et il regarda sa femme avec des yeux qui ne demandaient qu'à signer un traité de paix.
M™« Pigault était vive, mais elle n'était pas méchante ; fille d'honnêtes gens, honnête elle-même, elle aimait son mari : 3^ c'est le grand point, sans doute ; mais si elle l'aimait beau-
coup elle ne l'aimait pas toujours bien. Il y avait, en effet, dans son affection, un peu de légèreté, assez de caprice, et beaucoup de tyrannie. Bonne au fond, et avec des qualités plus solides qu'on n'eût peut-être été tenté de le croire au 5 premier abord : telle qu'elle était, son mari l'adorait.
Jean Pigault formait avec Lise Lehalleux le contraste le plus frappant : c'est peut-être pour cela qu'ils s'étaient plu. Jean était le type du loup de trier : large d'épaules et de poitrine, le front bronzé par tous les soleils,* l'œil bien ouvert,
10 glauque comme les vagues qu'il avait si souvent regardées, les pommettes saillantes, la bouche large, mais avec une expression de franchise qui, tout de suite, vous prenait le cœur ; la parole sonore et le rire éclatant. Sur terre, il écartait un peu les jambes en marchant,' comme lorsqu'il voulait prendre
15 ses aplombs sur le pont tremblant de son navire; mais il pouvait porter un sac de blé de sa cave à son grenier sans que ses reins fléchissent.
Pas un fil d'argent dans sa chevelure épaisse et rude comme la crinière d'un lion ; pas im poil grisonnant dans sa
20 barbe taillée en éventail. Il avait navigué assez heureusement, et, à quarante-cinq ans, il s'était retiré des affaires avec assez de bien pour vivre tranquille. Il rencontra Lise, la trouva de son goût à première vue, la demanda le lendemain, et, un mois après, il se lançait sur cet océan de la vie
25 conjugale, qui ne cache peut-être pas moins d'écueils que l'autre.
Ce fut, à tout prendre, un ménage heureux.
Zéro, le chien du capitaine, avait été jusque-là le seul point noir visible à leur horizon : mais ne suffit-il pas d'un
30 grain pour contenir une tempête? — c'est du moins ce qu'assurent les marins.
Lise prétendait que Zéro lui faisait du tort dans l'affection de son mari. A force de le répéter, elle avait fini par le croire et par prendre en grippe ce malheureux chien, qui n'en pouvait mais,^ qui n'avait à se reprocher aucun tort envers elle, et qui, ne se sentant point aimé, — les bêtes ne 5 se trompent jamais comme les hommes à ces choses-là, — avait sagement pris le parti de ne plus s'occuper de sa maîtresse. Il n'en était pas arrivé là du premier coup. Tout au contraire, dans les premiers temps, il avait essayé de la désarmer par ses regards soumis, et par mille marques de lo déférence et de respect. Il lui avait prodigué les attentions et les égards, à son arrivée dans la maison, où il était pourtant installé avant elle. Mais il avait bientôt compris qu'il ne parviendrait jamais à conquérir les bonnes grâces de cette personne difficile, et comme il avait sa dignité de chien, 15 il se retira sous sa tente,' je veux dire dans sa niche, et prit le parti de ne pas plus tenir compte du dédain de Madame que si elle n'avait jamais existé ; de fait, elle n'exista plus pour lui.
Cette mésintelligence entre deux créatures qui lui étaient 20 chères, bien qu'à des titres différents,* n'avait pu échapper à Jean Pigault. Le brave capitaine en avait éprouvé une contrariété vive, car il aurait voulu voir la bonne harmonie régner toujours entre ceux qui vivaient auprès de lui, principalement entre sa femme et son chien. Ce n'était pas du 25 chien qu'était venue la résistance ; Pigault le savait bien, et comme c'était une excellente nature, il avait essayé de réparer les torts de Lise, en aimant Zéro davantage. Cette visible recrudescence de tendresse, qui partait d'un bon cœur, mais qu'il eût fallu cacher, n'était pas faite pour ramener 30 Li^e à des sentiments meilleurs. Contre toute vraisemblance,
et contre toute raison, elle prétendait que la part d'affection que l'on donnait au pauvre animal était prise sur la sienne/ et son antipathie contre lui s'en accrut encore.
Zéro, cause involontaire de cette regrettable mésintelli- 5 gence, ne semblait point au premier abord mériter la faveur de l'un des époux, ni justifier la crainte de l'autre. Comme beaucoup d'hommes de notre connaissance, il manquait absolument de prestige. La nature lui avait refusé les qualités extérieures. Il avait reçu en partage un grand cœur . . . lo mais ce cœur était mal logé ... il n'avait même pas le type bien caractérisé d'une race : un peu long, bas sur jambes, la tête énorme, avec une moustache hérissée, et une sorte de toupet qui lui retombait sur les yeux, il avait du moins une physionomie originale, qui l'empêchait de ressembler à péris sonne. Son poil n'était pas moins mêlé que son sang. Il était poivre et sel,* comme la barbe d'un homme de cinquantecinq ans ; tantôt lisse et tantôt frisé, ras sur les reins et les cuisses, long dans le cou et retombant sur les épaules, ce qui lui donnait je ne sais quel " aspect léonin. Tout cela formait 20 un ensemble probablement étrange, mais qui n'avait rien de flatteur. Il ne serait venu à personne l'idée qu'im pareil chien pût être le compagnon préféré d'une jolie femme, et l'on comprenait bien qu'il eût déplu à M°*® Pigault.
Et pourtant, si on l'avait bien connu 1 Jamais chez aucun 25 être les défauts visibles n'avaient été rachetés par un tel ensemble des qualités internes, les plus précieuses et les plus rares. L'intelligence pétillait dans ses yeux pleins de malice et de ruse ; il avait de l'esprit à en revendre à dix chiens ; * quant à son cœur, M. de Buffon,* en manchettes de dentelle, 30 en aurait fait l'éloge en pleine académie.K^ L'affection qu'il portait à son maître avait tous les caractères d'un attache-
ment passionné. Le capitaine Pigault ne l'avait ni acheté, ni reçu, ni élevé, ni trouvé. La façon dont il était tombé entre ses mains avait, au contraire, un certain côté romanesque.
Quelque temps avant son mariage, auquel, du reste, il ne 5 pensait pas encore, le capitaine se promenait un soir sur la jetée de Ronfleur, pour surveiller de loin l'entrée et la sortie des navires. Ces passe-temps sont chers aux marins retirés, à qui la terre ferme donne la nostalgie de la mer, quittée toujours trop tôt. lo
Son attention fut attirée tout à coup par les cris et les rires bruyants d'une douzaine de polissons, qui jetaient des pierres dans le fleuve, et poussaient des exclamations joyeuses quand leurs coups avaient porté.^
Pigault savait que cet âge est sans pitié* comme a dit le is poète : il soupçonna quelque forfait et s'approcha de la berge pour voir quelle était la victime de ces jexix cruels.
Bientôt, à quelque distance de la rive, il aperçut un pauvre chien, luttant avec peine contre le courant, très fort en cet endroit II aurait, cependant, fini par aborder, car il nageait 20 bien et vigoureusement ; mais, chaque fois qu'il était sur le point de prendre terre, il se voyait impitoyablement repoussé par les cris, les menaces et les coups de ses féroces ennemis. Il était évident que ces jeunes drôles voulaient se donner le barbare plaisir d'assister à la noyade de la 25 pauvre bête.
Ils ne paraissaient pas devoir attendre cette joie bien longtemps, car l'animal, vaincu par la fatigue, découragé peutêtre par les indignes procédés auxquels il était en butte,' s'épuisait en stériles efforts, et le. moment n'était pas loin oii 30 il allait succomber.
Une généreuse colère et une douce compassion remplirent l'âme du capitaine.
« Tas de gamins 1 * s'écria-t-il, si vous ne tournez immédiatement les talons, je vous jette à Teau, à la place de ce 5 malheureux chien, dont vous ne valez pas les quatre fers 1 »* Un geste énergique étant venu appuyer cette parole, la troupe barbare se dispersa, sans demander son reste," comme une bande de moineaux effarouchés.
1^' Le chien vit bien qu'on lui laissait le champ libre, et il
ïo comprit que ce nouveau venu était pour lui un sauveur. Ce secours moral lui rendit des forces : il nagea avec une ardeur nouvelle, et, malgré le courant, il réussit à gagner le bord.
Ce fut à ce moment qu'il donna au capitaine la première preuve d'une intelligence dont celui-ci devait être si souvent
15 frappé par la suite. Il avait sans doute entendu dire dans le monde que rien n'était plus désagréable que le voisinage d'un chien mouillé qui se secoue. Aussi, au lieu d'aller tout de suite offrir ses remerciements à son sauveur, il commença par aller faire un bout de toilette * à quelque distance, et
20 Dieu sait s'il en . avait besoin 1 Ce fut seulement alors que,
timidement, comme quelqu'un qui a eu des malheurs, et que
sa mauvaise fortune, condamne à se défier des autres, et plus
encore de lui-même, il revint à pas lents vers le marin.
Comme s'il n'eût pas osé davantage, il s'arrêta discrète-
25 ment à quelques pas du capitaine, battant la terre de sa queue longue et fournie, et fixant sur lui un regard vif et brillant, qui exprimait tous ses sentiments avec plus d'éloquence que n'auraient pu le faire les discours les plus pompeux écrits en style fleuri.
30 Pigault comprit ce muet language, et il en fut aussi touché que des démonstrations les plus bruyantes, — peut-être même
davantage. Aussi, d'une voix caressante, et avec cette bonne physionomie, à l'expression de laquelle un chien ne se "* trompe jamais, faisant de la main un appel sur sa cuisse : ^
(( Allons 1 viens ici, mon pauvre vieux, lui dit-il, que nous fassions un peu connaissance, toi et moi I » 5
Le chien comprit, car il se rapprocha encore ; mais pas à pas, peu à peu, avec une crainte visible, et il s'arrêta de nouveau à quelque distance, regardant toujours l'homme avec ses grands yeux fixes, qui demandaient grâce et pitié.
({ Que le pauvre diable a dû souffrir * pour montrer tant de lo peur à quelqu'un qui ne lui veut pas de mal 1 se dit le brave Jean Pigault, dont l'âme était vraiment compatissante et bonne. A-t-il le flanc creux 1 * Je crois qu'il y a longtemps qu'il n'a mangé. Allons 1 viens, bonhomme 1 ajouta-t-il avec son large rire, je veux faire un heureux aujourd'hui. Je is vais t'offrir à souper 1 . . . as-tu déjeuné, seulement 1 »
Le capitaine était homme d'action, et ne payait de mots ni les autres ni lui-même. Il alla droit au chien, et, bien qu'il fût encore ruisselant d'eau et souillé de vase, il le caressa doucement, en lui adressant de bonnes paroles que 20 celui-ci paraissait comprendre.
« Tu n'es pas beau l lui disait-il ; mais tu n'as pas l'air méchant non plus I II y aura peut-être moyen de nous entendre, toi et moi ... tu remplaceras mon pauvre Black, dont la niche est encore vide. . . . Allons 1 viens maintenant 1 25 il est sept heures : * nous trouverons la nappe mise,* et la soupe sur la table. Mais Jeanneton ne veut pas qu'on la fasse attendre, je t'en préviens ! »
Le chien resta quelques instants immobile à la même place, comme s'il eût réfléchi et délibéré en lui-même. Mais 30 bientôt, jugeant sans doute sa dette suffisamment payée, il
lO LE CHIEN DU CAPITAINE
parut prendre un grand parti, fit demi-tour à gauche/ et retournant vers la berge, il fixa obstinément ses yeux vers le large, du côté de Touest, oh Ton voyait disparaître, et, pour ainsi parler, s*évanouir la silhouette d'un navire de tort 5 tonnage, qui, ses voiles dehors, cinglait vers la haute mer. « Ingrat 1 murmura Jean Pigault, je voulais ton bonheur . . . mais si tu crois que je vais le faire de force . . . non, par exemple 1 tu n'es pas assez beau pour que je te loge et te nourrisse, malgré toi 1 . . . Bonsoir la compagnie ! " tu me 10 dois un beau cierge 1 va le brûler, si tu veux, à Notre-Damede-Grâce." Tu ne m'y trouveras point !»
Et se mettant à chantonner, d'une jolie voix de baryton, juste et bien timbrée, une romance jadis chère aux marins de toutes nos côtes :