Adieu, mon beau navire
Aux grands mâts pavoises.
Je te quitte, et puis dire :
Mes beaux jours sont passés!
le capitaine enfonça ses deux mains jusqu'aux coudes dans 20 les poches profondes d'im pantalon de gros drap bleu, large comme les braies des Gaulois nos pères, tourna les talons, haussa les épaules, et reprit le chemin de sa maison.
({ Bonsoir, capitaine ! Vous causiez donc avec Zéro ;
qu'est-ce que vous pouviez bien lui dire ? il ne parle que hol-
25 landais 1 demanda à Jean Pigault le vieux quartier-maître,
Michel Yver, chargé de l'entretien du petit phare qui guide
les pilotes, à l'entrée d'un port toujours difficile.
M — Ah! dit le capitaine, le particulier s'appelle Zéro? je
s; suis bien aise de le savoir, et je trouve que c'est tout juste ce qu'il vaut. Je ne lui fais pas compliment de sa politesse !
t^ Je le tire des mains d'une bande de vauriens qui allaient le noyer, je l'invite à souper, et il ne me fait pas l'honneur d'ac- S
r ' cepter. ... Il ne me répond même pas I . . . ajouta le
, , capitaine en riant.
t — Ah ! pour ce qui est de cela,* j'avoue qu'il est dans son
î [ tort,' et que je n'aurais pas fait comme lui ! dit Michel Yver ; mais que voulez-vous ? * c'est fidèle en diable ;* ça ne connaît lo que son maître f
, — Et ce maître, quel est-il ?
— Un pas grand'chose I * un certain Norkind Van der Tromp, maître timonier à bord de la Reine^Sophie^ gros lougre hollandais qui est venu prendre ici un chargement de pommes 15 qu'on lui a envoyées du pays de Caux." Entre nous, ce Norkind est un rien du tout ^ . . . pas sot, mais toujours gris, à terre du moins ; je ne sais pas comment il se comporte à la mer I II passe pour donner à son chien plus de coups de bâton que de morceaux de sucre. . . . Mais, que voulez- 20 vous ? le pauvre imbécile l'aime tout de même l Faut * le voir emboîter le pas * derrière l'autre ; il marche dans ses semelles I 1 II ne paye pas de mine," si vous voulez ; mais jamais une ' bête n'a eu plus d'esprit I II a plus de tours qu'un sorcier dans son sac. Il fait tout ce qu'on lui commande, et même 25 davantage. ... Il ne lui manque que la parole, et encore elle ne lui manque guère. Il est sûr et certain qu'il comprend le hollandais, et le flamand aussi 1 car il ne se trom- • pait jamais quand cet escogriffe de Norkind lui commandait quelque chose. Il est bien connu sur le port, allez I ** Mais 3^ il a encore plus de cœur que d'esprit. ... Il ne connaît
au monde que son maître 1 ... et il se jetterait au feu ... et à l'eau pour lui. . . .
— On n'en fait plus sur ce gabarit I * dit Jean Pigault, avec un gros rire, et je connais bien des gens qui ne le valent
5 pas!
— Je le crois parbleu bien 1 Mais regardez donc, capitaine! qu'est-ce qu'il peut avoir* à courir (ainsi comme^un affolé sur la berge ? »
Jean Pigault se retourna, et il aperçut Zéro qui allait et
lo venait le long du fleuve, s'arrêtant de temps à autre, pour regarder du côté de la mer, en poussant des hurlements désespérés, puis recommençant sa course insensée, et s'arrêtant de nouveau, comme s'il n'eût pu prendre, une fois pour toutes, une résolution définitive. . . .
15 Enfin, après deux ou trois minutes de délibération avec luimême, Zéro décida sans doute quelque chose, car il prit son élan, et, d'un bond vigoureux, se précipita dans la Seine, et nagea résolument vers le large.
({ Je t'en souhaite ! ' dit l'invalide avec un geste insouciant ;
20 si tu crois qu'avec tes pattes tu vas rejoindre la Reine-Sophie^ qui marche vent arrière,* qui file ses douze nœuds, du train dont ' elle va, et qui a deux lieues d'avance sur toi 1 ... tu te trompes, mon vieux 1 Tu vas boire un coup* avant cinq minutes d'ici, ou je t'attache le reste de tes jours avec des
25 saucisses ! Mais voyez donc, capitaine, ce satané courant l'entraîne du côté du Havre :^' quand il voudrait revenir, il ne pourrait déjà plus 1 . . . N'importe 1 ' c'est tout de même mal à Norkind de n'avoir pas voulu l'emmener ... et c'est bien bête au toutou de risquer sa peau * pour un ivrogne qui ne le
30 mérite guère. . . . Ah ! tenez, le voilà qui coule 1* . . . ^on I il nage encore. . . . , Ah I c'est fini 1 voilà qu'il tourbil-
lonne. . . . Non ! il reparaît ! a-t-il la vie dure 1 * Vrai, tout de même, ça me fait encore quelque chose,' et je donnerais bien quatre sous de ma poche pour pouvoir jeter une corde à cette pauvre bête. ... Il est si malin, ce Zéro, qu'il en happerait le bout et reviendrait à terre certainement! 5
— Tonnerre de Brest I * je ne veux pas qu'il meure, ce satané chien I ... dit le capitaine avec im juron énergique, que le bon Dieu lui pardonnera, parce qu'il échappait à l'indignation d'un cœur chaud et généreux. J'ai sauvé des hommes qui ne lui allaient pas à la cheville *. . . je le sauverai lo aussi, nom d'une pipe,' ou nous boirons le dernier coup ensemble. . . .»•
Plus prompt que la parole, avec ime agilité que l'on ne se serait peut-être pas attendu à rencontrer chez un homme de son âge et de sa carrure, Jean Pigault sauta dans une barque, 15 et maniant l'aviron avec la vigueur et l'habileté d'un rameur sans pareil, il gagna de vitesse sur le chien en détresse, le dépassa de cinq ou six brasses, revint sur lui en se laissant porter par le courant, et, au moment oîi Zéro allait disparaître pour la troisième, et probablement pour la dernière fois, il le 20 saisit par la peau du cou, l'enleva à la force du poignet, et le jeta au fond de la barque, oh le malheureux chien resta un moment immobile couché sur le flanc, et rendant par la bouche et les narines les torrents d'e^^ qu'il avait avalés. ^'^^'^'■' . ^, .v^' 25
Cet exploit une fois accompli, et plus^i^itè que nous ne l'avons raconté, le capitaine fit aisément virer sa légère embarcation, et aborda en quelques coups de rames. Yver, qui l'attendait, se chargea d'amarrer la barque, et Jean Pigault, compatissant jusqu'au bout, souleva le chien encore tout 30 étourdi, et le déposa doucement, avec toutes sortes de pré-
cautions, sur la rive, comme il eût fait d'im noyé '^sauvé par lui.
2^ro avait du tempérament, et une certaine énergie de caractère. Aussitôt qu'il se vit de nouveau sur la terre S ferme, il se sentit un autre homme, — c'est im autre chien que je voulais dire. Il se fit en lui comme une révolution soudaine, complète et inattendue. La conduite de son maître se présenta à son esprit sous son véritable jour ; * il comprit qu'un particulier qui l'avait abandonné volontairement ne
10 valait vraiment pas qu'il s'exposât une troisième fois à la mort pour lui . . . d'autant plus que ce sacrifice serait complètement inutile, car il voyait bien maintenant qu'il ne parviendrait jamais à rejoindre la Reine-Sophie^ alors qu'elle courait vent arrière. Il s'assit donc sur son séant, mélan-
15 colique et rêveur, dans l'attitude qu'un peintre pourrait donner à un chien philosophe, qui connaît trop les hommes pour attendre rien d'eux, et qui a déjà trop d'expérience pour espérer quoi que ce soit de la vie et de la destinée. Il devait sans doute beaucoup de reconnaissance au généreux in-
20 connu qui venait de le sauver avec tant de dévouement; mais celui-là même croyait sans doute avoir déjà fait assez pour lui, et il devait être résolu "maintenant à l'abandonner à son malheureux sort. ^11 n'allait donc plus être qu'un chien errant sur la terre étrangère, un vagabond sans asile et sans
25 pain, n'ayant plus ni feu ni lieu,* avec la perspective de coucher et de souper à cette auberge de la Belle-Étoile * qui n'est guère meilleure pour l'espèce canine que pour l'espèce humaine. Ces réflexions pénibles mais justes lui mettaient nécessairement de la tristesse dans l'âme, et ses impressions
30 découragées se peignaient avec une énergie singulière dans sa contenance douloureuse et sur sa physionomie expressive.
Il avait surtout une façon d'allonger la lèvre inférieure qui ne permettait pas de douter de l'amer découragement dont son cœur de chien devait être en ce moment rempli. \ V-Jean Pigault le regardait avec une attention et un intérêt ^ dont lui-même s'étonnait, mais dont il n'eût pu se défendre. S On eût dit qu'il devinait tout ce qui se passait dans l'âme de Zéro, et qu'il \se rendait compte de ses plus intimes pensées.
« Voici, se dit-il, un animal qui n'est pas le chien de tout le monde. Cela serait drôle s'il pouvait écrire, ou seulement raconter tout ce qu'il pense. . . . Mais voilà sept lo heures et demie qui sonnent à Notre-Dame : il va me faire manger ma soupe froide ... et Jeanneton va bien me recevoir 1 . . . pourtant je ne puis pas le laisser là, ce pauvre diable, qui me fait l'effet* de n'avoir plus que moi au monde !» 15
En achevant ces mots, le capitaine se tourna vers le chien, toujours immobile à la même place, toujours plongé dans ses réflexions, et s'adressant à lui, comme s'il eût été capable de le comprendre :
tt Allons 1 mon garçon, lui dit-il, tu dois bien voir que tout 20 est fini avec l'autre. N'y pense donc plus, et suis-moi I »
Et, comme s'il eût voulu appuyer cette injonction par une démonstration plus efficace, Jean Pigault passa son mouchoir dans le collier de Zéro, qui, cette fois, se laissa emmener sans résistance. 25
La Côte de Grâce, au pied de laquelle Honfleur * est bâti, est certainement un des sites les plus charmants de ces beaux rivages de Normandie, qui, à chaque détour des routes capricieuses, nous montrent des paysages faits à souhait pour le plaisir des yeux. Nulle part horizon plus 30 large ne s'offre à nous sous des aspects plus
l6 LE CHIEN DU CAPITAINE
nulle part la végétation n'étale ay)BC plus d'orgueil et de splendeur les magnificences de sa sèveKplantureuse.
Né tout près de là, à VillerviBe,* d'une race de marins, Jean Pigault, dans ses voyages lointains, avait toujours em-
5 porté au fond de l'âme l'image de ce coin de terre où s'était passée son enfance. Nulle part il n'avait rien vu qui effaçât chez lui ce radieux souvenir. Tout lui avait paru moins beau que ce rivage oh il avait ouvert pour la première fois les yeux à la lumière. Aussi s'était-il toujours dit que, plus
10 tard, si à force de travail et d'économie, il parvenait à cette précieuse aisance que l'on appelait autrefois la médiocrité dorée^ et qui est le but si légitime de tous ceux dont la vie est un long effort et un rude labeur, ce serait là qu'il viendrait abriter ses derniers automnes.
15 II avait eu le bonheur si rare de voir son vœu s'accomplir. A mi-chemin de cette montée un peu âpre, qui commence aux dernières maisons d'Honfleur, et qui finit au plateau même oli s'élève cette chapelle de la Vierge, but sacré de tant de pèlerinages, et toute remplie des offrandes des matelots
20 reconnaissants, sauvés du naufrage par celle qu'ils implorent comme l'Étoile de la Mer, — nAve, maris Stella,))* comme chante le pieux cantique — il avait eu la bonne fortune de trouver ime maison que l'on pouvait regarder comme la demeure idéale d'un sage et d'un marin. Elle était petite,
25 mais commode. La cour d'un côté, le jardin de l'autre ; ici la campagne souriante, et, plus loin, la Seine, large comme un beau lac, avec le Havre * et les coteaux d'Ingouville ' et de Sainte-Adresse," comme fond de tableau, et sur la gauche, immense et infinie, toujours nouvelle, et toujours la même, la
30 vaste mer! la mer sans laquelle ne peut plus vivre celui qui s'est senti, pendant de longues années, bercé dans le
LE CHIEN DU CAPITAINE l^
calme,* ou ballotté dans la tempête, sur le sein large et puissant de rOcéan ! ^^^^-^
Jean Pigault en était encore à la lune de miel de sa vie de propriétaire et de rentier. Il était depuis six mois seulement dans la Villa des Roches-Blanches (ainsi s'appelait sa S maisonnette), écussonnant ses rosiers, cueillant ses fraises, arrosant ses laitues, et lisant le Messager du Havre ; ' servi, choyé et dorloté par son unique servante, Jeanneton, dont le plus grand mérite était de savoir faire la matelote normande " ^ et d'avoir pour son maître un profond attachement. lo
« Ah ! monsieur, comme vous rentrez tard 1 dit la brave fille, en ouvrant la porte au capitaine; huit heures moins dix ! ... J'ai été obligée de remettre la soupe sur le feu, une soupe à la crème ! si elle est tournée, ça sera votre faute et pas la mienne. ... 15
— C'est entendu, dit Jean Pigault; s'il y a des avaries, je les prends pour mon compte! mais servez vite. . . . Tel que me voilà, je meurs de faim ! . . .
— Eh l bon Dieu ! continua Jeanneton, en se penchant de côté, qu'est-ce que vous traînez donc comme cela derrière 20 vous? . . .
— C'est im ami que j'ai invité à souper I dit le capitaine, avec un rire que l'on entendit dans toute la maison ; mais pare à virer ! * car vous me faites rester là sur le seuil de la porte, et je grelotte.» 25
Jeanneton s'effaça, et le capitaine entra, suivi de Zéro.
« Eh bien I vrai ! il n'est pas beau, votre invité ! dit la bonne, qui avait son franc parler ' avec tout le monde et avec son maître.
— C'est possible ! mais vous verrez qu'il est bon 1 En tout 30 cas, pour sa bienvenue, vous allez lui faire une bonne pâtée.
l8 LE CHIEN DU CAPITAINE
— M'est avis * qu'il en a besoin 1 » dit Teanneton en regardant le chien, piteux, mouillé, cfotïe, efflanqué.
Mais comme, au fond, ce n'était pas une mauvaise créature, la souffrance éveillait toujours la compassion chez S elle : son premier mouvement la portait au secours de toutes les misères comme de toutes les douleurs. Elle prépara donc un copieux repas pour le nouveau venu.
Zéro soupa ce soir-là comme il n'avait pas soupe depuis longtemps. La maison lui parut bonne, et ce fut seule-
ïo ment pour la forme qu'on lui passa une chaîne au cou, en le conduisant à sa niche. Il n'avait pas envie d'abandonner de sitôt ce toit hospitalier.
Que se passa-t-il alors dans cette tête de chien, à laquelle ne manquaient certes ni la lumière de l'intelligence,
15 ni la chaleur du sentiment ? C'est, en vérité, ce que personne n'aurait pu dire avec une certitude absolue, car Zéro, discret par nature, et plus réservé encore depuis qu'il avait eu des malheurs, ne fit de confidences à personne." Il est cependant permis de croire qu'il finit par se dire qu'entre
20 un maître qui l'avait abandonné et un autre qui l'avait sauvé, qui le soignait, qui le nourrissait, qui le caressait et qui l'aimait, son choix ne pouvait pas être douteux. Il reporta donc sur le capitaine toute l'affection qu'il avait eue jadis pour le matelot, et ce n'est pas peu dire ! Ce fut une vie
25 toute nouvelle qui commença pour lui. Il se donna entièrement à Jean Pigault, comme serviteur et comme ami. Tous les moyens lui furent bons pour témoigner sa tendresse et son dévouement au propriétaire de la Villa des Roches-Blanches qui était aussi le sien. Il vivait avec lui, ne le quittant
30 pas d'une seconde, les yeux dans ses yeux, épiant ses T)ensées, et s'efforçant de deviner ses désirs, pour les sa-
tisfaire. Il raccompagnait dans toutes ses promenades, le suivait partout, et dormait sur un tapis au pied de son lit. Il n'y avait pas dans toute l'Europe un homme mieux gardé que notre capitaine. Saint Roch et son chien, si célèbres dans la légende dorée,* ne formèrent point une paire d'amis 5 plus inséparables, i^ —
Mais Zéro ne bornait pas là ses attentions et ses soins : il ne négligeait rien pour faire preuve de sa bonne volonté et de son vif désir de se rendre utile et agréable. Il rapportait au logis les mouchoirs de poche que l'insouciant lo capitaine semait ' un peu à droite et à gauche, dans la cour et dans le jardin, il veillait à ce que la porte extérieure fût toujours fermée, et il déployait une véritable habileté dans la façon ingénieuse dont il soulevait la clenche pour la laisser retomber ensuite dans la gâchette ; il apprenait la politesse 15 aux petits drôles qui se permettaient de parler à son maître sans se découvrir devant lui. Il leur mettait résolument une patte sur chaque épaule, et avec douceur, mais avec fermeté, leur donnait une leçon de savoir-vivre en cueillant délicatement une casquette obstinée ' sur une tête mal apprise. ^o
Ce n'étaient point là, du reste, ses seules attentions. Il avait remarqué l'empressement avec lequel le capitaine lisait, chaque matin, le Messager du Havre ^ qui le mettait au courant de toutes les affaires maritimes de l'Europe et de l'Amérique. Eh bien ! pour lui donner quelques minutes plus tôt la joie 25 de cette lecture favorite. Zéro allait attendre le facteur au bas de la Côte de Grâce, recevait de ses mains le précieux journal, et le rapportait au logis, en arpentant la route * aussi vite que ses jambes pouvaient le porter.
Jean Pigault, qui n'avait jamais été tant gâté, trouvait qu'il 30 était bon d'être aimé ainsi, même par un chien, et, très re-
connaissant et très touché des preuves sans fin de cette affection sans bornes, il aimait lui-même chaque jour davantage ce serviteur, ce compagnon, cet ami I
Ce fut pour Zéro une période d'existence vraiment idéale, S II n'avait jamais désiré, jamais rêvé un bonheur plus com^ plet que celui-là. Mais hélas I un proverbe cruel l'a dit:
« Ce qui est beau est de courte durée ! »
Ceci est vrai, paraît-il, pour les chiens comme pour les 10 hommes.
Le capitaine se maria et, nécessairement Zéro n'occupa plus la première place dans la Villa des Roches-Blanches^ ni dans le cœur de son maître.
La nouvelle mariée aimait les chats et n'aimait pas les
15 chiens 1
Si du moins le chien du capitaine eût eu pour lui l'élégance ou la beauté, il aurait peut-être conquis, sinon mérité, ses faveurs. Mais il * n'en était point ainsi. Le malheureux Zéro n'avait pour lui ni la forme ni la couleur. Il n'avait que ses
20 qualités intimes, que l'on ne voyait point tout d'abord : son cœur chaud et loyal, et son intelligence souple et déliée. Ce n'était pas assez pour faire la conquête de sa nouvelle maîtresse. Le pauvre chien avait trop de sagacité pour ne pas se rendre un compte exact de la situation.
25 Zéro n'était pas un chien couchant: il tenait le milieu entre un caniche plein de dignité et un barbet très susceptible. Quand, une fois il fut bien certain de n'être point apprécié
à sa juste valeur par la nouvelle M"« Pigault, pour laquelle cependant il n'eût pas demandé mieux que de faire des frais, car il était naturellement galant, il se fit un point d'honneur de ne pas s'imposer ; il attendit qu'il plût à cette belle dédaigneuse de revenir à des sentiments meilleurs et 5 plus justes. 1^^
On conviendra qu'il eût été difficile à un chien de tenir une conduite plus irréprochable, et je crois que bien des gens ayant reçu une éducation plus brillante que 2^ro ne se seraient point tirés plus habilement d'une position si délicate. lo Cet étonnant personnage donna même une preuve de tact plus surprenante encore. Tout en conservant pour son maître la même affection, et il sentait bien que cette affection ne finirait qu'avec sa vie, il mit beaucoup plus de réserve et de discrétion dans l'expression de sa tendresse. Il s'était iS montré jusqu'ici expansif à l'excès, comme on l'est naturellement dans le tête-à-tête avec un être aimé, quand on n'a rien à craindre de personne. Tous les prétextes lui paraissaient alors bons pour témoigner ses vrais sentiments à celui qui en était l'objet. Mais à présent, comme s'il eût compris 20 qu'il y avait là quelqu'un qui avait le droit d'être jaloux, il sut se contraindre et mettre une sourdine * à son cœur. Il est vrai que, lorsqu'il avait le bonheur de se retrouver 'seul avec son maître, il prenait sa revanche de la longue contrainte qu'il s'était imposée, et qu'il retrouvait bien vite la 25 fougue, les ardeurs et les transports d'autrefois.
Ces délicatesses n'échappaient point à celui qui en était l'objet : il en devinait tout le mérite, et il en était profondément touché. Il caressait alors le pauvre animal avec une tendresse qui donnait à celui-ci du bonheur pour le reste 30 de la journée.
« Vraiment, se disait-il alors, si ma femme aimait mon
chien, tous les capitaines en retraite envieraient mon sort, et
moi, ne demandant plus rien au Ciel, je vivrais entre ces
deux êtres sans plus me soucier du reste du monde que de
5 la coque d*un vieux bateau 1 »
Mais Lise n*aimait pas Zéro ; c'était un fait sur lequel il n'était pas permis de se faire la moindre illusion, et l'homme ne s'y trompait pas plus que la bête.
L'impartialité nous oblige de reconnaître que Zéro ne 10 faisait rien pour ramener à lui son ennemie. Si, dans les premiers temps du séjour de M™« Pigault à la Viiia des Eoches-Blanchesy il s'était montré disposé à faire toutes les concessions imaginables pour vivre en bonne intelligence avec elle, quand il vit ses avances repoussées, il prit le parti •î S de la traiter comme une étrangère, et il ne parut même plus s'apercevoir de sa présence.
A ce moment difficile de son existence, Zéro, qui était un peu porté sur sa bouche,* — chacun a ses défauts, et celui-ci était peut-être pardonnable chez un chien qui se voyait tout 20 à coup à une bonne table après avoir longtemps jeûné, — Zéro, disons-nous, eut le malheur d'être exposé à une tentation, et d'y succomber. Cette faute devait être pour lui la source de bien cruelles infortimes.
Mme Pigault, un peu friande, avait l'habitude de déjeuner 25 d'une couple d'oeufs frais, que deux poules lui pondaient chaque matin avec cette exactitude qui est la politesse des poules.*
Or il arriva qu'un jour Jeanneton, distraite ou maladroite,
laissa tomber im de ces œufs sans pareils en traversant la
30 cour. Inutile de dire que sa coque fragile se brisa aisément
sur le pavé. Ce ne fut pas un œuf perdu pour tout le monde,
car Zéro, qui flânait dans les environs, flaira une bonne aubaine,* et, en deux coups de langue, vous * lapa promptement, sans mouillettes, et le jaune et le blanc. Le festin de M™« Pigault fut réduit de cinquante pour cent ; Jeanneton confessa sa faute. Péché avoué, péché pardonné: on n'en S parla plus. Lise était bonne princesse. Mais le régal s'était trouvé du goût ' de notre héros. Le lendemain, il n*eût pas demandé mieux que de se mettre en appétit avec ce fin morceau : Tceuf frais lui agréait beaucoup plus que le verre d'absinthe ou de vermouth, cher aux estomacs paresseux. lo Il vint donc faire le quart, à l'heure précise oîi, la veille, Jeanneton avait laissé choir la moitié du déjeuner de sa maîtresse. Il comptait sans doute que le même accident lui vaudrait le même bonheur. Mais tous les jours ne sont pas jours de fête. Jeanneton, ce matin-là, ne fit point d'omelette* dans la 15 cour, et Zéro en fut pour ses frais * de convoitise. Il n'osa point réclamer. Jeanneton eût été capable de lui rire au nez.
Mais, comme il était profondément observateur, ainsi, du reste, que doit l'être tout chien qui veut faire son chemin dans le monde, il épia fort attentivement les allées et venues 20 de la bonne, et il ne tarda point à s'apercevoir que, chaque fois qu'elle rapportait les œufs à la maison, elle sortait d'un certain cellier oîi les poules, qu'on laissait toujours en liberté, avaient l'habitude de pondre dans de petites hottes garnies de foin, au milieu des barriques et des tonneaux. Profitant d'un 25 moment oîi on ne le regardait pas, notre brigand en herbe y entra, sournoisement, après elle, mais trop tard 1 la cueillette était déjà faite ; il trouva les nids chauds, mais vides 1
Il en fut fort désappointé sans doute, mais pas découragé le moins du monde. Quoiqu'il n'eût pas fait sa * philosophie, 39 il n'en avait pas moins un véritable talent d'argumentation,
et il savait tirer des prémisses les conséquences qu'elles contiennent. Il se dit que, puisqu'il ne trouvait plus d'oeufs au cellier quand Jeanneton y allait avant lui, ce serait elle, au contraire, qui n'en trouverait point s'il y allait avant elle. S Quand un chien est aussi fort en logique,* on peut dire qu'il est déjà sur la pente du crime ; le moindre choc peut l'y faire rouler.
Bien qu'il eût navigué assez longtemps, Zéro ne savait pas voir l'heure au soleil,* et, ne pouvant se procurer un
10 chronomètre chez l'horloger de la marine, il dédaignait les simples montres. Mais il avait des moyens à lui '^ de se rendre compte du temps ; moyens sûrs, qui lui permettaient de n'être jamais en retard. Aussi, le lendemain, devança-t-il de cinq bonnes minutes la visite de Jeanneton au cellier. Ce fut lui,
15 ce jour-là, qui arriva le premier. Il n'eut pas de peine à trouver le nid, ou, pour mieux dire,* les nids, car il y en avait deux, qui n'étaient autre chose, nous l'avons déjà dit, que deux petites hottes d'osier tapissées d'un foin moelleux et doux, sur lequel chaque matin nos cocottes étaient assez à
20 Taise pour déposer le déjeuner de leur maîtresse.
Zéro touchait donc le but I mais, à ce moment, il lui arriva ce qui arrive souvent, dit-on, au malheureux qui va commettre son premier crime. Il eut, par avance, le remords du mal qu'il allait faire. Sa conscience lui cria, comme jadis celle
25 de César, au moment oîi le futur maître de Rome allait franchir le Rubicon :
« Un pas de plus serait un crime 1 m
L'idée du châtiment, sous la forme d'un fouet redoutable, au bout d'un bras terrible, se présenta avec tant de force à
30 son esprit qu'il en fut vivement impressionné. Je ne sais quel bruit suspect, venu du dehors, fut aussi pour lui comme
un second avertissement qu'il ne put mépriser tout à fait. Il alla donc jusqu'à la porte du cellier, et, de là, ses yeux perçants fouillèrent les environs. Hélas I il n'avait déjà plus son beau regard d'honnête chien, franc et loyal, sûr indice d'une conscience tranquille. Il y avait, au contraire, 5 dans sa prunelle troublée, je ne sais quoi * de furtif et d'inquiet, qu'un physionomiste aurait trouvé de bien mauvais augure pour l'avenir de sa vertu. La chose n'était, en effet, que trop certaine : du moment oîi il tournerait au mal sa rare intelligence, Zéro deviendrait promptement un profond lo scélérat : un chien comme lui, s'il faisait jamais le premier pas dans la voie du crime, irait nécessairement jusqu'au bout. ' Notre voleur, car il l'était déjà d'intention, ne découvrit rien de suspect autour de lui : la porte de la cuisine était fermée, ainsi que la barrière du jardin. La cour était déserte. 15 Jamais l'heure n'avait été plus propice ni l'occasion plus favorable pour commettre impunément un attentat contre le bien d'autrui. Il y a dans la vie des instants oîi tout semble conspirer pour étouffer au fond de nos âmes ce qui peut nous rester encore de sens moral. Les hommes savent cela près- 20 que aussi bien que les chiens. \^
Zéro se précipita dans le cellier avec la violence du malfaiteur qui sent que l'heure des hésitations est passée, et qu'il lui faut maintenant agir, s'il veut assouvir sa passion.
Tout concourait, du reste, à exciter encore sa convoitise. 25 Les deux œufs étaient là, chacun dans sa hotte, blancs parmi le foin verdâtre, si frais qu'ils en étaient chauds! Zéro les flaira un instant, comme si, à travers leur coque éclatante et mince, il les eût déjà savourés. Il semblait réfléchir encore ; mais, tout à coup, un voile passa sur ses 30 yeux, et la liunière qui éclairait peut-être encore quelque
a6 LE CHIEN DU CAPITAINE
recoin de sa conscience s'éteignit tout à fait. Il perdit la notion du bien et du mal * ... et, qui sait ? peut-être aussi la responsabilité de ses actes, aurait dit son défenseur en cour d'assises. Il saisit un des œufs, le fit disparaître sans peine S dans sa large gueule, et, brisant la coque d*un seul coup de dent, le goba avec la sensualité d'un gourmet auquel il n'est pa§ besoin d'apprendre ce qui est bon.
Nous devons toutefois reconnaître que le remords suivit le crime de bien près. Il lui resta des fragments de la coquille
10 dans les dents. Comme notre premier père, Adam, après la pomme fatale, il eût voulu pouvoir se cacher. Mais, au milieu même de ses iniquités, il eut un bon mouvement, dont il serait injuste de ne lui point tenir compte.'' Il se dit, sans doute, que le crime a ses degrés, ainsi que la vertu, et que ce
15 n'était pas une raison parce que l'on avait commis une première faute, pour aller jusqu'au bout sur la route du mal. Peut-être aussi pensa-t-il que c'était assez d'avoir privé sa maîtresse de la moitié de son déjeuner, et qu'il n'était que juste de lui laisser l'autre. Son premier œuf avalé. Zéro jeta
20 au second im regard oli la convoitise se mêlait au regret, mais, se rappelant à propos la maxime du sage : « Qui aime le péril périra 1 » il s'éloigna rapidement du nid tentateur, et il alla faire un tour sur le port, histoire de * prendre l'air, et de digérer son forfait.
25 Jeanneton, cependant, venait de rentrer du marché avec sa provision de la journée. Elle consulta le coucou de la salle à manger. Il marquait huit heures moins un quart. La cuisinière n'avait donc plus que quinze minutes pour mettre son couvert et préparer le déjeuner de sa maîtresse. Exacte
30 comme le chronomètre dont le capitaine se servait jadis à son bord, Madame voulait faire son premier repas à huit heures
précises, et si les teufs n'étaient pas sur la table à ce moment-là, son humeur s'en ressentait le reste de la journée. Elle avait l'appétit intransigeant et ne pardonnait pas un retard de dix secondes: elle réglait son estomac sur son coucou. Elle était d'ailleurs très frugale : une tasse de lait, S avec ces deux œufs, et le fruit de la saison, la conduisaient jusqu'au dîner, qui avait lieu à une heure, comme dans beaucoup de bonnes familles de la bourgeoisie normande, encore fidèles aux usages de nos pères.
Jeanneton courut donc au cellier pour y prendre les œufs lo attendus. Inutile de dire qu'elle n'en trouva qu'un seul. Sa surprise fut grande, car on était dans la saison où les poules pondent, et Blanchette et Noiraude généreusement nourries, n'avaient pas l'habitude de faillir à leur devoir. Une catastrophe soudaine bouleversant la nature ; un tremble- 15 ment de terre transportant la Côte de Grâce de l'autre côté de la Seine, plantant la Villa des Roches-Blanches sur les falaises de Sainte-Adresse, et mettant Honfleur à côté d'Harfieur, ne l'auraient pas troublée davantage. Elle n'en voulait pas croire ses yeux ; elle tâta le nid de Blanchette et le 20 trouva bien réellement vide. Elle souleva et fouilla le foin odorant. Pas plus d'œuf que sur la main I V-^
« Voilà qui est drôle, pensa-t-elle, et c'est vraiment à n'y rien comprendre I ^ c'est, depuis trois mois, la première fois que pareille chose arrive. . . . Blanchette se porte bien pour- 25 tant, et ce matin, quand je suis allée prendre du charbon, je l'ai vue sur son nid. ... S'il ne faut plus croire aux poules à présent, à qui croira-t-on ? . . . Mais ce n'est pas tout cela * . . . qu'est-ce que Madame va dire ? Elle n'était déjà pas si contente avant-hier 1 » 30
Naturellement, Madame fut encore moins contente ce
jour-là. Elle tenait à ses habitudes, et raffolait des œufs frais. Cette fois Jeanneton n'en fut pas quitte pour une excuse en Pair,* et ce fut, au contraire, un interrogatoire en forme qu'il lui fallut subir. Interrogatoire bien inutile
5 assurément, car, ne sachant rien, la pauvre fille ne pouvait rien dire. Elle était allée au cellier à l'heure accoutiunée ; seulement, au lieu d'y trouver deux œufs comme à l'ordinaire, elle n'en avait trouvé qu'un seul ... il ne fallait pas lui en demander davantage.
10 (( Voilà, dit Lise, quelque chose d'assez étrange, et à quoi, certes, je ne me serais pas attendue. . . . Des poules si bien nourries I ... en pleine saison, c'est à ne plus croire à rien 1 * . . . Mais voyons, toi, monsieur Pigault 1 au lieu de rester la bouche close pendant que je m'exténue à parler,
15 il me semble que tu pourrais bien dire quelque chose.
— Je crois que ce me serait assez difficile, car tu ne m'en laisses guère le temps, ma chère mignonne I fit le capitaine, avec sa bonhomie paisible.
— Enfin, je n'ai qu'un œuf aujourd'hui, qu'est-ce que tu 20 penses de cela ?
— Je pense que les poules se dérangent I » fit Pigault toujours placide et serein.
Lise, que cette réponse ne satisfaisait point, regarda son mari à deux fois pour savoir s'il parlait sincèrement, ou s'il
25 se moquait d'elle. Mais, dans les grands * moments, le capitaine avait un masque aussi impénétrable que celui du Sphinx. M"*® Pigault en fut réduite aux conjectures. Elle se montra, du reste, d'assez méchante humeur jusqu'au soir. On devait s'y attendre un peu.
30 «Cela s'en ira en dormant I »* se dit le bon Pigault, à qui la vie avait fini par donner une bonne dose de philosophie pratique.
Cependant Jeanneton, peu désireuse de s'exposer à une nouvelle scène, qui serait peut-être plus dangereuse que la première, eut soin le lendemain d'aller de meilleure heure au cellier ; elle voulait prendre ses poules a,u nid. Elle arriva trop, t?ird, encore, et un visiteur plus matinal avait déjà fait 5 i la cueîUétte^y Ce n'était pas seulement un œuf qui manquait à l'appel ; cette fois ils étaient partis tous les deux 1 Décidément 2^ro s'était affermi' dans le crime, et le scélérat avalait maintenant l'iniquité comme l'eau ^ ... et les œufs aussi. lo
(( Quel malheur 1 se dit Jeanneton ; deux jours de suite I Madame va faire une vie 1 * Hier ce n'était qu'un nuage, aujourd'hui ce sera une tempête. Je vais tâcher de me mettre à l'abri 1 n
Elle appela Zéro. iS
Celui-ci était allé à sa niche, oh il digérait tranquillement son crime .dans la paresse d'un demi-sommeil plein de charme. Il rêvait que le capitaine avait maintenant cent poules, et qu'elles pondaient pour lui toute la joiUTiée. 2o
La voix de Jeanneton le troubla bien \m peu. Il était comme tous ceux dont la conscience n'est pas nette : il craignait de se voir demander des explications. Il fît pourtant bonne contenance, et se présenta le front calme devant la cuisinière, qu'il prenait pour un juge d'instruction. Il est 25 vrai que, sans en avoir l'air, il l'observait de loin, tout en se rendant à ses ordres. Il fut bientôt rassuré. Un seul re-
gard lui donna la certitude que la brave Normande ne se doutait de rien. /.^^ \ ,/'
« Tout va bien I pensa le monstre : elle n*a pas le moindre soupçon. )) ^""V^ ''^^ ^ S II la regarda déjà avec plus d'assurance, tout en cherchant à deviner ce qu'elle pouvait bien lui vouloir si matin.
« Attends, mon bonhomme, dit-elle, en passant doucement la main sur la tête frisée de Zéro, tu vas me faire une course I w
lo Zéro, depuis quelque temps, était le commissionnaire, je dirais volontiers le factotum, des Roches-Blanches, On l'envoyait chercher les provisions chez les fournisseurs, et jusqu'ici il les avait toujours rapportées intactes à la maison, avec la plus louable fidélité.
15 Jeanneton prit donc un morceau de papier, et, elle écrivit en caractères irréguliers, mais très lisibles, ces quelques mots que Zéro, avec son intelligence accoutumée, devait porter à leur adresse pour lui épargner une descente en ville : « Deux œuf s frais s'il vous plaît I »
20 Jeanneton attacha le billet sur une serviette, mit la serviette dans un petit panier d'osier, dont l'anse était garnie d'un morceau d'étoffe, ajouta trois décimes, enveloppés dans un morceau de journal, et mettant ensuite l'anse du panier entre les dents du chien :
25 . « Chez l'épicier I )) lui dit-elle, en prononçant ces deux mots très lentement et très distinctement.
L'épicier, le débitant de tabac et le facteur de la poste étaient trois personnages bien connus de Zéro, qui entretenait avec eux de bonnes et constantes relations. Sa rare
30 perspicacité l'empêchait de se tromper d'adresse, et il n'allait jamais chez l'im quand on l'envoyait chez l'autre.
Il partit sur-le-champ, bien décidé à ne pas flâner en route ; heureux peut-être, au fond de Pâme, de pouvoir effacer par un service rendu la nouvelle faute dont il venait encore de charger sa conscience, et son estomac.
L*épicier, accoutumé à voir venir chez lui ce singulier S commissionnaire, qui ne marchandait jamais, le pria poliment d'entrer, acheva de* servir deux autres clients, arrivés avant lui, car il faut que chacun passe à son tour, regarda ensuite le papier, prit les trente centimes, choisit deux œufs dans une caisse, les mira au jour, pour que Zéro fût bien lo certain qu'on le servait en conscience, les plaça délicatement sur un petit lit de varech, les recouvrit de la serviette, puis, entraîné sans doute par la force de Thabitude :
« Et aVfec cela ? »* dit-il à ce chaland d'une nouvelle espèce. 15
Zéro, qui était de bonne maison, trouva la question sotte et déplacée; il savait ce dont il avait besoin, le demandait ^"^"^