‹ Le chien du capitaine (volume 3)Chapitre 4 sur 30 · VA · texte numérisé non relu

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du premier coup, et ne tenait point qu'on l'excitât à la dé- v ^"\ pense. Cependant, comme il n'aimait point à être désagré- r ' v^ able aux gens, il garda cette réflexion pour lui, tourna les 20 talons comme un serviteur consciencieux (l'espèce en est rare 1), qui n'aime pas à perdre son temps quand il est attendu par ses maîtres, et remonta la Côte de Grâce d'un pas assez rapide, sans courir toutefois, car il savait mieux que personne que les œufs sont casuels. ... 25

Charger de porter des œufs un chien, qui les aimait tant, c'était donner la brebis à garder au loup. Bien que le billet par lequel Jeanneton faisait sa commande fût resté tout ouvert, Zéro, qui était la discrétion même, ne s'était pas permis de le lire : il ne savait donc point ce qu'il allait chercher. Mais 3p quand il vit ce que l'on mettait dans son panier, l'eau lui vint

à la bouche,' et toutes sortes de mauvaises pensées se présentèrent à son esprit. i^Les désirs coupables prirent une intensité plus grande à mesure qu'il montait la côte, et la teiL* tation emprunta pour le perdre les insinuations les plus S corruptrices. ... Le démon de la gourmandise lui soufflait tout bas que peut-être Jeanneton ne savait pas le compte de ses œufs, et qu'elle devrait se trouver bien contente s'il lui en rapportait un sur les deux. ... Et l'occasion était si tentante, et le péché si facile 1 . . . N'étaient-ils point là, à lo portée de sa dent, ces œufs fascinateurs ? Il n'avait vraiment qu'à se baisser pour en prendre I . . . Il résista cependant, comme s'il eût compris qu'un dépôt confié est chose sacrée pour les chiens honnêtes. Cette victoire remportée sur luimême prouvera peut-être qu'il n'était pas encore tombé au 15 dernier degré de la perversité: elle faisait espérer que la vertu trouverait encore en lui quelques ressources.

Jeanneton lui épargna, du reste, l'angoisse des dernières luttes ; car, un peu inquiète de ne pas le voir arriver, et déjà talonnée par l'heure, elle ne craignit point d'aller à sa ao rencont)rç v3ur la route.

En soulevant délicatement la serviette, et en apercevant les deux œufs, que le chien apportait intacts, comme on les lui avait donnés, la bonne cuisinière fut ravie.

(( Sauvée 1 » s'écria-t-elle. Si elle avait eu un peu plus de * 25 littérature, elle eût ajouté, comme dans les drames à la mode, tt Merci, mon Dieu 1 1 1 »

La brave créature se faisait illusion, et elle n'était pas sauvée tant que cela I M"« Pigault, qui avait le goût fin, n'eut pas plutôt trempé la première mouillette dans le pre- 30 mier œuf, qu'elle s'écria :

« Ces œuf&-là ne sont pas les œufs de mes poules 1

— Pas possible 1 dit le capitaine, avec un étonnement sincère.

— Ce n*est peut-être pas possible, mais c'est vrai I

— Il faut avouer, dit Jean Pigault, que tu as le goût singulièrement délicat. v •^ S

— Est-ce que, par hasard, tu t'en plamdrais ? demanda Madame, en prenant une voix de tête qui n'annonçait jamais^^ rien de bon. jJ^

— Tu sais, ma chère enfant, qu'avec toi je ne me plains jamais de rien. J'admirais la délicatesse de ton palais, qui lo te permet de reconnaître si un œuf a été pondu par telle poule ou par telle autre. Voilà tout !

— Et cela t'étonnait sans doute ?

— Étonner n'est pas le mot dont je m'étais servi,» dît Pigault, décidé à marcher de plus en plus résolument dans 15 cette voie des concessions, qui, dit-on, a souvent perdu les gouvernements, mais qui, souvent aussi, a sauvé la paix des ménages, h c'est celui d'admiration qui s'était présenté tout d'abord à mon esprit, n

Lise, en entendant ces mots, releva vivement la tête, et fixa 20 sur son mari le regard clair et perçant de ses jolis yeux bleus. On eût dit qu'elle n'était pas bien certaine qu'il fût sérieux en s'exprimant ainsi, et qu'elle voulait s'assurer de la sincérité de ses paroles. ( \ ^

Mais son examen, attentif jusqu'à, la sévérité, ne lui fit 25 découvrir aucune expression suspecte sur ce visage loyal et franc. Aussi ce fut d'une voix promptement radoucie qu'elle reprit : « C'est égal I cela ne se passera pas ainsi en conversation ; je veux en avoir lé cœur net,* et savoir au juste l'histoire de ces œufs I » 30

Le capitaine eut de fâcheux pressentiments, et il eût bien

voulu pouvoir changer un peu le cours des idées de sa moitié ; * mais il savait à quel point Lise était obstinée et tenace. Il ne se permit donc point de hasarder la moindre objection. Il fallait laisser passer ' la justice de M"*« Pigault/^ 5 comme on^ laissait passer jadis la justice du roi. y Lise agita d'une main fiévreuse la sonnette qui se trouvait à sa portée, et Jeanneton parut aussitôt sur le seuil de la salle à manger.

La violence du coup * qui rappelait ne lui permit point de

10 douter qu'il ne s'agît d'une chose grave, et nous devons rendre

cette justice à sa perspicacité, qu'elle devina tout de suite

que l'on allait traiter à fond la délicate question des œufs.

Cependant, comme elle aimait mieux « voir venir » * que de

se compromettre par quelque parole imprudente, elle at-

15 tendit, non sans un peu d'émotion, les questions que sa

maîtresse voudrait bien lui adresser.

Elle ne les attendit pas longtemps.

L'impétueuse jeune femme était, en effet, assez malhabile à se contenir, et elle voulait obtenir tout de suite les satis- 2o factions qu'elle se croyait en droit d'exiger.

« D'oîi viennent ces œufs ? n demanda-t-elle à la cuisinière, en essayant de la percer à jour * avec l'éclair de ses yeux bleus. •

Jeanneton était une honnête Normande qui ne mentait 25 jamais, quand le mensonge était inutile ou impossible.

« Ils viennent de chez l'épicier. Madame, répondit-elle avec beaucoup de sang-froid.

— Eh I depuis quand, s'il vous plaît, va-t-on acheter mes œufs chez l'épicier ?

3P — Madame, depuis qu'il n'y en a plus chez vous î

— Ah I il n'y a plus d'œuf s chez moi ? fit Lise en s'animant ;

je voudrais bien alors savoir un peu ce que font mes poules. . . .

— Il faudrait le leur demander, car ce n*est pas moi qui pourrai le dire à Madame. Tout ce que je sais, c'est qu'elles ne font pas d'oeufs 1 5

— Ah I tenez, je suis la femme la plus mal servie de tout Honfleur I dit Lise, en froissant violemment l'une contre l'autre ses deux petites mains blanches.

— Si Madame croit cela, fit Jeanneton, en faisant le geste de dénouer les cordons de son tablier, elle n'a plus qu'à nous lo donner nos huit jours * à ses poules et à moi 1 »

Cette réponse impertinente étant le dernier terme de l'audace que la cuisinière pouvait se permettre sans être immédiatement chassée, Jeanneton crut prudent de sprtir, ce qu'elle fit sans demander son reste.' . >,, > . *>^' ' iS

Lise était tellement bouleversée, si Hors d'elle-même, que son mari craignit un moment qu'elle n'eût une attaque de nerfs. Mais il la colinaissait assez pour savoir que ce qu'il y avait de mieux à faire en pareil cas, c'était de l'abandonner à elle-même, sans essayer de la console^ n; de^ la calmer. 20 Elle ressemblait un peu à ces chevaux èrtfpbrt^s, auxquels il faut bien se garder de faire sentir le mors, parce qu'ils prennent alors un point d'appui sur la main,' et la résistance qu'on leur oppose ne fait que les exciter davantage.

Au bout de quelques minutes, M™« Pigault se leva de 25 table, repoussa sa chaise, jeta sa serviette dans un coin, et sortit de la salle à manger, oli elle laissait son mari consterné, en disant : « Je ne me laisserai pas tromper comme cela 1 Je veux voir clair dans mes affaires, et savoir un peu ce qui se trame contre moi dans ma propre maison 1 » 30

Décidée à faire une enquête, à laquelle im juge d'instruc-

tion aurait dû rendre des points,* la femme du capitaine pra* tiqua d'abord une descente de lieux.' C'est le début obligé de toute bonne procédure criminelle. Elle se dirigea tout d'abord vers le cellier, oli, depuis un temps immémorial, les

5 poules avaient l'habitude de pondre. ;

Elles étaient là toutes les deux : l'une grimpée sur un tonneau, et faisant entendre ce petit gloussement satisfait qui indique chez les femelles des gallinacés qu'elles viennent de s'acquitter d'une ennuyeuse corvée; l'autre, au contraire,

ïo perchée sur une poutre transversale, au-dessous des chevrons du toit — elle n'aurait pu monter plus haut. — Celle-ci avait l'œil hagard, le bout de la crête rouge comme du sang, les plimies ébouriffées et froissées, enfin, un je ne sais quoi " de troublé dans toute sa personne, comme si elle eût été l'objet

15 de quelque tentative criminelle. Bien qu'elles fussent depuis longtemps accoutumées à leur maîtresse, et familières avec elle jusqu'à lui manger dans la main les miettes de son pain, Blanchette et Noiraude, en la voyant, poussèrent des cris effarouchés ; puis elles essayèrent de prendre ce vol lourd et

20 lent, qui ne conduit jamais les poules ni bien loin ni bien haut. (( Voilà qui est vraiment singulier ! se dit M"»« Pigault, en paraissant réfléchir profondément. Voyons maintenant les nids I »

Elle se dirigea aussitôt vers les deux hottes. Là encore

25 elle trouva des traces de désordre. On sait quelle est la

netteté habituelle du nid oli la pondeiis^ a laissé son œuf :

tout est lisse, égal et comme passé au rouleau.* Ce jour-là,

au contraire, la paille paraissait soulevée, fouillée, tourmentée.

c Tout cela n'est point naturel I pensa M"« Pigault. Je

30 suis bien certaine à présent que mes poules ont pondu, et que l'on a pris mes œufs. Il y a im coupable tout près d'ici.

Quel est-il ? C'est à moi de le trouver, de le surprendre ... et de le punir I »

Comme tous les êtres essentiellement nerveux, Lise était entièrement, absolument sous Tempire de Pidée présente, dominée par elle d*une façon exclusive. Quand elle voulait 5 une chose, elle la voulait si fortement qu'il fallait bien que cette chose-là finît par arriver. Elle eut pourtant le courage de ne point ouvrir la bouche de toute la journée pour dire un seul mot de ce qui faisait l'objet de son unique préoccupation. Elle médita longuement ses plans, et finit par lo s'arrêter à la résolution qui lui semblait le plus propre * à la conduire au résultat désiré. Il n'y avait absolument rien à faire pour le moment. C'était le matin seulement que les poules pondaient ; c'était le matin aussi que le voleur enlevait les œufs : c'était donc le matin qu'il fallait ouvrir l'oeil ïS ... et agir. }^ M

M™® Pigault avait habituellement le sommeil léger. Son oreille inquiète, toujours aux écoutes, saisissait les moindres bruits qui troublaient le silence de la maison. Un trésor n'eût pas trouvé de gardienne plus vigilante. Mais cette 20 nuit-là elle dormit moins encore. Elle se leva dès l'aube,^ s'habilla promptement, silencieusement, pour ne pas réveiller le capitaine, plongé dans un sommeil de plomb, et sortit de la chambre, après lui avoir jeté un regard indéfinissable — le regard de la femme qui ne dort pas assez au mari qui dort trop I 25

Elle descendit, fit le tour de son nez-de-cjjaussée, et, ne trouvant rien de suspect dans les appartements, continua son inspection dans la cour et dans le jardin. Toutes les portes étaient hermétiquement closes. Nulle part, rien qui révélât l'escalade ou l'effraction ; elle examina avec non 3Q moins d'attention les allées, sablées d'ime sorte de tangue.

grise et pâle, que l'on retirait de Tembouchure de la rivière, et sur laquelle l'empreinte des pas se gravait profondément Ni la cour ni les allées ne lui offraient aucun indice accusant les ennemis du dehors. Il n'y aivait plus moyen d'en 5 douter . . . elle était victime d'un vôl domestique. . . . Le coupable, en pareil cas, serait plus facile à trouver, puisqu'on l'avait sous la main, et qu'il ne s'échapperait pas. Il faut bien l'avouer : la pensée de Jeanneton se présenta un moment à l'esprit soupçonneux de Lise ; mais elle ne voulut

10 pas s'y arrêter. Jeanneton était honnête, incapable d'une. ^ action mauvaise ... et, d'ailleurs, n'avait-elle pomt les clefs\ " de tout ? Ne pouvait-elle pomt prendre ce qu'elle voulait dans la maison ? N'était-elle pas nourrie comme les maîtres eux-mêmes ?

15 « Que je suis sotte 1 se dit M™* Pigault avec un mouvement d'épaules, c'est bien certainement quelque rat qui est mon voleur I J'achèterai un piège, et tout sera dit 1 II y a maintenant des chiens qui prennent admirablement les rats ; mais le nôtre est un fainéant, un propre à rien,* dont il ne

20 faut attendre aucun bon ofi&ce 1 Ce n'est pas lui qui viendra à mon aide dans cette circonstance.»

Tout en faisant sa ronde matinale, Lise avait passé devant la loge de Zéro. Celui-ci l'avait bien vue ; mais, reconnaissant en elle la maîtresse du logis, libre d'aller et de venir

25 chez elle comme bon lui semblait, il avait considéré toute démonstration hostile comme une inconvenance et une grossièreté qu'il ne pouvait point se permettre. Si Madame avait professé d'autres sentiments pour lui, il n'aurait pas manqué d'aller à sa rencontre, car on ne l'enchaînait jamais, et de

30 lui témoigner une surprise joyeuse, en la voyant si matinale ; mais Zéro n'appartenait point à la race des vils flatteurs, et

il n'était pas chien à faire deux fois des avances à qui les méritait si peu. Aussi ref erma-t-il bientôt son œil intelligent et malicieux, et, après avoir étiré ses membres et bâillé largement, il se retourna sur sa paille fraîche, en se disant, avec une volupté de paresseux, qu'il avait encore le temps de faire un S somme.

Lise, cependant, était allée s'asseoir dans sa salle à manger, pièce im peu froide, d'une propreté sévère, oîi elle se tenait plutôt que dans son salon, parce qu'elle pouvait de là surveiller plus aisément sa maison. Elle prit son ouvrage, car elle lo connaissait le prix du temps et ne perdait jamais une minute, et elle tira consciencieusement son aiguille,* en attendant les événements,

Jeanneton descendit à six heures et demie, ne parut point trop étonnée devoir Madame déjà debout, — Jeanneton ne 15 s'étonnait de rien, — lui demanda ses ordres, prit son panier, et s'en alla en ville, car c'était le jour du marché. Lise continua une tapisserie de Pénélope,* commencée le lendemain de son mariage, destinée au meuble de son salon, mais qui devait bien lui demander ime dizaine d'années, tant elle 20 était considérable, difi&cile et compliquée. Cependant, tout en travaillant consciencieusement, elle jetait bien souvent les yeux dans la cour, et surveillait surtout la porte du cellier, théâtre supposé du drame qui l'intéressait si fort, toute prête à se précipiter au secours de Blanchette ou de Noiraude, dès 25 qu'elles pousseraient le premier cri d'alarme.

Un peu avant sept heures, son attention fut attirée par un léger bruit qui se fit dans la cour. Elle regarda, et vit Zéro, cet abominable Zéro, son ennemi intime, qui sortait furtivement de sa loge, et qui se dirigeait avec précaution 30 vers le cellier.

Un soupçon terrible traversa son esprit, avec une promptitude d'éclair, et se formula tout aussitôt en ces mots accusateurs, qui s'échappèrent de ses lèvres serrées :

« Ah 1 le misérable . . . c'était donc lui ! Je vais le 5 prendre en flagrant délit, et lui dire son fait ! » *

Impétueuse par caractère, impatiente par nature, et malhabile à se contenir. Lise se leva, ou plutôt bondit de sa chaise, et voulut s'élancer sur les traces du chien. Pourtant une réflexion l'arrêta. Si elle arrivait trop vite, elle em- 10 pécherait Zéro de fournir lui-même la preuve de son crime. Il fallait lui laisser le temps de montrer jusqu'à quel point il était scélérat, et, en le prenant la patte dans le sac,' le mettre dans l'impossibilité de plaider « non coupable 1 »

M"® Pigault resta donc quelques minutes encore dans la 15 salle, puis, retenant son souffle, et marchant sur la pointe du pied, elle alla doucement jusqu'à la porte du cellier. Mais ce Cartouche et ce Mandrin * de la race canine. Zéro, qui avait véritablement plus de malice qu'une personne raisonnable, avait eu la précaution de la refermer, pour vaquer 20 plus tranquillement à ses affaires.

Malheureusement pour lui, il n'avait pu boucher les fentes de la porte, déjà vieille, et qui avait joué sous l'effort des ans. Ce fut là ce qui le perdit.

Lise regarda par la plus large de ces fentes, et le spectacle 25 le plus étrange frappa ses yeux indignés.

Zéro, le criminel Zéro, rasé contre terre,* les jambes de derrière ramassées sous lui, sa longue queue frétillant de plaisir

et battant le sol, maintenait immobile entre ses pattes de devant Tinfortunée Blanchette.

Lise se retint à quatre * pour ne pas ouvrir brusquement la porte. Elle voulait se précipiter sur le coupable, le saisir eh plein crime,' la chose était bien facile, et lui infliger im- 5 médiatement le châtiment dû à ses forfaits. Mais une curiosité plus forte encore que la colère la retint im moment sur le seuil.

Elle n'eut pas longtemps à attendre.

Le coupable Zéro guettait Tœuf ; un coup de dent brisa la ïo coque, qui fut engloutie à son tour comme un corps de délit compromettant.

M"« Pigault était furieuse, et vraiment elle avait quelques raisons de Têtre. Mais nous devons avouer, cependant, que sa colère n'allait point sans un certain mélange de plaisir. ^5 Elle s'indignait, sans doute, à la pensée que, ce matin encore, elle n'aurait pas d'œufs frais à son déjeimer. Mais, du moment oli il y avait un coupable, elle était charmée de pouvoir se dire que ce coupable était le chien maudit, qu'elle avait toujours abhorré, alors même qu'elle ne savait pas encore 20 à quel point il méritait de l'être. Sa haine, à présent, se colorait ainsi d'un prétexte de justice.

Elle eût bien voulu, avant toute espèce de jugement, administrer au délinquant une punition sommaire et préalable, quitte à s'expliquer après.* Mais 2^ro, qui était physionomiste, 25 lut sans doute cette intention charitable dans les yeux de sa maîtresse, car, en l'apercevant, il éprouva une envie démesurée de gagner le large.* Il fila, comme une balle, par la porte que sa maîtresse venait d'entr'ouvrir, et, trouvant la cour fermée, entra dans la cuisine, et, de là, sauta dans la 3° rue par la fenêtre, au grand ébahissement de Jeanneton,

rentrant tout juste de son marché et qui ne lui connaissait point ces habitudes de chien mal élevé. Une fois dehors, il défila sans attendre aucune explication, et arpenta ' la Côte de Grâce, aussi vite que ses jambes pouvaient aller. S Depuis qu'il s'était retiré des affaires et de la vie active, un peu prématurément peut-être, et en se condamnant, trop jeune, à une oisiveté pour laquelle il n'était pas fait, le capitaine, qui trouvait le temps long, rognait sa journée par les deux bouts, la commençant le plus tard et la finissant le plus tôt

10 possible. Il avait d'ailleurs la conscience tranquille et l'estomac excellent, ce qui lui assurait un sommeil facile. Il en profitait : le lit est la grande ressource des gens inoccupés.

Lise, qui avait toutes les qualités de la femme d'intérieur,'

ïS lui en laissait prendre à son aise, et veillait à ce que la maison fût en ordre avant qu'il ne parût à l'horizon. Mais, ce jour-là, elle avait trop de choses à lui dire pour lui permettre de faire ainsi la grasse matinée.' Il fallait qu'elle donnât un libre cours à la colère excitée en elle par la découverte du

20 crime de Zéro ; il fallait aussi qu'elle soulageât le dépit que lui avait causé sa faute impunie.

Elle entra comme un ouragan, poussa la porte avec une certaine violence, et culbuta un fauteuil et deux chaises qui se trouvaient sur son chemin. Le dormeur fut réveillé en sur-

25 saut. Il ne fit qu'entr'ouvrir un œil ; mais ce fut assez pour qu'il aperçût sa femme, et qu'à l'expression de sa physionomie il devinât tout de suite qu'il y avait de l'orage dans l'air. Il fit comme Zéro ; il feignit de n'avoir rien vu, referma la paupière et parut continuer son somme. Mais Lise ne fut

30 pas dupe de ce petit manège. Elle avait surpris le tressaillement des muscles sur le visage de son mari ; elle avait vu

la lueur inquiète du regard dans sa prunelle. C'en était assez pour que la ruse fût éventée, et par conséquent inutile. « Il a peur, pensa-t-elle ; il fera tout ce que je voudrai.» Elle s'approcha du lit, et, sans lui donner le temps de se reprendre, posant sur Tépaule du capitaine sa petite main 5 fine et nerveuse :

« Allons I réveille-toi tout à fait, lui dit-elle ; c'est assez dormir comme cela. Tu as bientôt fait le tour du cadran.^ . . . Tâche de m'écouter un peu : j'ai des choses graves à te dire. *A. lo

— Et tu ne pouvais pas remettre cela jusqu'à huit heures ?

— Non ! »

Jean Pigault vit bien qu'il ne lui serait pas facile d'éviter la scène inattendue que sa femme venait lui faire, à un moment oh la fuite lui était absolimient impossible. 15

Il se souleva un peu, mit son coude sur l'oreiller, sa tête dans sa main, et d'un air résigné :

« Eh bien 1 parle, dit-il, je t'écoute !

— J'ai vu le voleur de mes œufs.

— Ah, bah 1 tu en es sûre ? Eh bien ! il fallait le faire 20 arrêter 1

— Ce n'est pas l'envie qui m'a manqué . . . mais il a pris la fuite. ;. i .

— Tu le connais? y ^A

— Je ne connais que lui 1 \uV^^ ^5

— Alors préviens le maire et les deux aojôints, le garde champêtre et la gendarmerie I Veux- tu que j'écrive la chose au procureur de la République, qui réside à Pontl'Evêque ?»

— Nous n'avons pas besoin de tant de monde que cela, fit 3« Lise, qui regardait fixemen); son mari, ne sachant trop s'il était

sérieux, ou s'il n'entendait point se rire d'elle, ce qui lui arrivait quelquefois. ... Si tu le veux bien, tu suffiras à toi seul à me faire rendre justice.*

— Certes que je le veux ! Mais dis-moi comment I 5 D'abord, le nom du coupable ?

— Le coupable est ton chien, répondit M™« Pigault avec une assurance qui ne permettait pas de douter.

— Zéro?

— Lui-même !

lo — Zéro voleur ? . . . Eh bien 1 non, voilà ce que je ne puis pas croire. C'est impossible ... tu te seras* trompée ! Qu'est-ce qu'il en pourrait donc bien faire, de tes œufs I Estce que, par hasard, il espère les vendre au marché ?

— Non ; mais il les mange.

15 — Il les mange 1 répéta Pigault comme un écho ; et à quelle sauce, je te prie ? En omelettes, farcis, brouillés, au jus, aux pointes d'asperges ? » ■

L'œil de Lise s'anima : un petit frémissement fit trembler ses lèvres.

20 « Je t'avertis, monsieur Pigault, que ces plaisanteries me semblent déplacées et de mauvais goût, dit-elle de cette voix grêle que Jean n'aimait pas. Quand je prends si à cœur les intérêts de la maison, je mérite de trouver chez toi autre chose que de la raillerie ou de l'indifférence.»

25 Pigault aimait trop sa femme pour vouloir la fâcher sérieusement. Il ne jugea donc pas à propos de continuer plus longtemps cette petite guerre, dont il savait bien qu'il payerait les frais, lors" de la ^gnature du traité. Il fit donc une retraite prudente, et ce fut d'un ton très grave qu'il répondit :

30 {( Ainsi tu es bien sûre que c'est ce misérable Zéro qui valait tes œufs, et qui déjeunait à ta place ?

— Puisque je te dis que je Tai vu 1 » fit Lise, qui raconta par le menu la petite scène à laquelle, un moment auparavant, elle avait assisté, protégée par la porte du cellier qui lui permettait de tout voir sans attirer Pattention du coupable.

Nous devons dire qu'au grand étonnement de sa femme, S le capitaine ne témoigna, en entendant son récit, ni colère ni indignation. On eût dit plutôt qu'il admirait l'exploit surprenant accompli par son chien.

« Je savais bien, dit-il, que ce coquin de 2^ro avait beaucoup d'esprit, mais je n'aurais jamais cru qu'il en eût lo tant que cela i »

Cet éloge du criminel dans la bouche de celui auquel Lise venait de dénoncer ses attentats, en criant vengeance, eut pour effet immédiat de jeter la jeune femme dans une véritable exaspération. La patience n'était pas sa qualité 'S dominante, et elle épuisait assez promptement la dose, d'ailleurs très modérée, que le Ciel lui avait départie de cette précieuse vertu.

En pareil cas, son unique ressource, c'était de faire une scène à son mari. m

a Vraiment, dit-elle, je crois que tu saisis avec empressement toutes les occasions que tu peux trouver de m'être désagréable I

— Chère amie . . . comment peux-tu supposer ?

— S'il en était autrement, tu ne t'obstinerais pas, malgré 25 mes prières, à garder près de toi, chez nous, entre nous. . . .

— Il n'y a rien, il n'y aura jamais rien entre nous, ma chère Lise, sache-le bien ! dit le capitaine avec un peu d'émotion.

— Oui, à garder entre nous^ reprit la jeune femme avec plus de force, un misérable chien, laid, presque difforme ... 30 ^03 race,

— Dame 1 cela, vois-tu, ce n'est pas sa faute ... ce serait à ses parents. . . .

— Un chien qui n'a que des défauts. . . .

— Oh I pardon ! chérie, ici je t'arrête ; car ce pauvre Zéro 5 possède au moins une qualité. . . .

— Laquelle ?

— La plus grande de toutes à mes yeux 1

— Luil

— Oui, lui 1 il m'aime 1

10 — Tous les chiens aiment leurs makres I

— Tu crois ?

— J'en suis sûre I Tu en aurais un autre que ce serait la même chose 1 Qui sait ? peut-être t'aimerait-il encore davantage I et il serait jeune, beau, docile ... et il ne mangerait

15 pas mes œufs ! ... »

Quand Lise était une fois lancée, il devenait difficile de l'arrêter. Le capitaine le savait bien ; aussi prenait-il le parti le plus sage, qui était de la laisser aller jusqu'au bout. Ainsi fit-il ce jour-là.

20 La jeune femme profita de la licence qu'on lui donnait, pour prononcer contre Zéro un véritable réquisitoire, dans lequel se trouvèrent exposés tous les torts et tous les crimes de son ennemi. Elle ne parla pas seulement du mal qu'il avait fait, mais de celui qu'il ferait encore, maintenant qu'il

25 était lancé dans la voie du crime, oli les chiens vont parfois aussi loin que les hommes. Elle savait bien, pour son compte,* que si on ne la débarrassait pas d'un pareil voisinage, elle n'aurait plus un seul moment de repos.

Et tout cela fut dit comme les femmes savent dire, tour à tour

30 avec emportement et avec douceur, avec des colères insensées et des câlineries irrésistibles, et d'une voix qui prenait

tous les tons, et qui mariait habilement le reproche à la prière.

Nous devons rendre cette justice au capitaine que, même devant cette attaque véhémente, il résista longtemps sans lâcher pied, continuant à défendre courageusement son ami. 5 Mais il le défendait de plus en plus mollement, un peu à la façon de ces avocats, nommés d'office,* qui savent que leur client est coupable, qui n'espèrent plus d'acquittement, et qui s'estimeraient heureux d'obtenir des circonstances atténuantes. V J^ lo

Lise était trop fine pour ne pas s'apercevoir qu'elle gagnait peu à peu du terrain, et elle avait trop de tact pour ne pas vouloir profiter de ces premiers avantages. Elle fit donner ses réserves.' V »^ •

« Ah! s'écria-elle, en essuyant une larme qui vint à propos iS mouiller ses yeux, je vois bien que tu n'as plus d'affection pour moi ! . . . Qui sait ? peut-être n'en as-tu jamais eu. . . . Suis-je assez humiliée t . . . suis-je assez malheureuse 1 tu me préfères un chien ... tu me sacrifies à un caniche . . . qui n'est qu'un barbet I moi, moi ta femme ... et nous ne 20 sommes pas mariés depuis six mois !

— Ah ! Lise, si tu peux dire 1

— Tenez 1 je le hais votre chien, je le hais, je l'exècre ! et vous me forcez à le garder, à le voir tous les jours ... à vivre avec lui ! et si l'im de nous deux devait quitter la 25 maison, et céder la place à l'autre ... ce qui arrivera peut-être un jour ... ah ! je le vois bien ... ce sera moi qu'on rfettverral » s'écria la jeune femme avec une explosion passionnée.

Ici, Lise s'arrêta comme si elle eût été suffoquée par 30 Pémotion, et qu'il* lui eût été impossible d'en dire davantage.

M"® Pigault pleurait bien.

Sa douleur, qui venait surtout de ses nerfs surexcités,

n'était pas assez grande pour la défigurer. . . . C'était là le

point essentiel, et l'on avait envie de recueillir, comme des

5 perles fines, les pleurs coulant sur ses joues, qui avaient la

couleur des roses blanches.

Comme tous les hommes d'action qui ont dépensé beaucoup

de leur énergie avec les hommes, et contre eux, le capitaine

n'en avait plus beaucoup à son service dans ses petites luttes

10 intimes avec sa femme. Il se souleva à demi de son lit, et

bien doucement :

« Tu sais bien, Lisette, que tu feras toujours tout ce que tu voudras de ton pauvre Jean Pigault.»

On déjeuna gaiement aux Roches-Blanches ce jour-là, bien 15 qu'un peu plus tard qu'à l'ordinaire, et l'on ne parla point de Zéro. Les deux époux semblaient être en parfaite intelligence. Madame ne se plaignit point des œufs, bien qu'ils vinssent encore de chez l'épicier. Il est vrai que Monsieiu* redoublait de grâce et d'amabilité pour lui faire oublier ce 20 petit désagrément « qui ne se renouvellerait plus » — il lui en donnait sa parole.

Cependant, chaque fois que l'on ouvrait la porte de la salle à manger, le capitaine jetait un coup d'oeil furtif dans la cuisine, comme s'il se fût attendu à voir paraître son chien. Mais 25 cette attente fut trompée : il n'aperçut de Zéro ni la queue ni les oreilles. Il est vrai que le pauvre diable n'entrait plus guère dans cette pièce dont les rebuffades de Lise l'avaient exilé

peu à peu ; mais on pouvait être sûr qu'au moment du déjeimer il n'était jamais bien loin. Il avait même choisi, avec le discernement qu'il mettait à toutes choses, une place dans la cuisine, d'oîi il pouvait apercevoir son maître.

Pour qui connaissait le cœur des chiens en général, et 5 celui de Zéro en particulier, il était bien certain que l'intelligent animal, éclairé par le regard indigné que lui avait jeté sa maîtressse au moment oîi il perpétrait son attentat, commençait à se rendre compte de l'énormité de sa faute, et qu'il jugeait à propos de laisser aux autres le temps de l'oublier. lo Ce révolté n'osait pas encore demander l'amnistie.

Pigault ne s'en disait point aussi long.* Seulement, comme son chien n'avait pas l'habitude de s'absenter aux heures de repas, qui lui valaient toujours quelque bonne aubaine, il se demandait oU il pouvait bien être maintenant. Mais, comme 15 il se sentait observé de très près, il se le demandait tout bas, tout bas.

A la fin du déjeuner. Lise s'approcha de son mari, et comme elle savait qu'il faut battre le fer pendant qu'il est chaud : * 20

« N'est-ce pas que tu vas t'occuper de ce mauvais chien ? lui demanda-t-elle, en lui pinçant délicatement le bout de l'oreille, petite marque de faveur à laquelle le loup de mer, que l'on n'avait pas trop gâté jusque-là, ne se montrait jamais insensible. 25

— Puisque c'est promis 1 dit-il avec une nuance d'embarras.

— Oh 1 oui, et bien promis encore I répliqua la jeune femme, en le regardant dans les yeux. Je sais bien qu'il m'en veut maintenant, et je n'aurais plus une minute de 30 tranquillité s'il restait ici.

— Tu le calomnies, dit Pigault avec un léger mouvement d'épaules. Je puis t'assurer que le pauvre animal est bien incapable de faire du mal à personne ... à toi moins encore ; pour peu que * tu t'en fusses donné la peine, ajouta- 5 t-il avec une nuance de mélancolie, tu l'aurais réduit aussi aisément que moi. . . »

Lise ne répliqua point à cette dernière assertion, et, ne voulant ni l'admettre ni la combattre, elle fit comme si elle ne l'avait pas entendue.

lo Jean Pigault comprit bien qu'il ne lui restait plus qu'à s'exécuter. Il prit son chapeau, et sans trop savoir ce qu'il allait faire, enfonçant ses fortes mains dans les poches profondes de sa veste ronde en drap bleu, laissant derrière lui cette pittoresque Côte de Grâce, avec sa magnifique avenue

15 de grands ormeaux, de hêtres et de platanes, il descendit rapidement vers le port : habitude de marin 1 Dans les moments embarrassants, c'était toujours là qu'il allait chercher ses inspirations.

Il n'avait point encore fait cent pas sous ces grands arbres

20 aux rameaux séculaires, quand Zéro, qui se livrait en ce moment au plaisir de la maraude dans les contre-allées, l'ayant reconnu, vint à lui, et se précipita dans ses jambes avec une telle impétuosité, qu'il faillit le renverser .... Mais il s'arrêta tout à coup au milieu de ses expansions par

25 trop turbulentes, et jeta un regard en arrière pour s'assurer qu'il n'était pas suivi. Puis, quand il fut certain qu'ils étaient bien seuls, il se livra de nouveau aux folles ardeurs de sa tendresse, enlaçant, pour ainsi parler, le capitaine dans les bonds joyeux qu'il décrivait autour de lui, lui sautant presque

30 jusqu'au visage, ou lui léchant doucement les mains.

« Le moment est bien choisi, pauvre bête ! dit Jean

Pigault en lui posant sur la tête une main caressante. Jouis de ton reste/ malheureux, car nous allons être longtemps sans nous revoir. »

On eût dit vraiment que le chien comprit ce qu'on lui disait, car sa physionomie ^— et vraiment, il en avait une, — 5 changea tout à coup d'expression : on eût dit un autre chien. Il regarda son maître avec une certaine hésitation, comme s'il se fût demandé s'il devait le suivre.

« Allons 1 viens, puisque te voilà 1 lui dit le capitaine ; mais je te préviens que tu aurais mieux fait de ne pas me lo rencontrer ce matin.»

Lie chien baissa le nez et emboîta le pas ' derrière son maître. Il se doutait de quelque chose. . . .

Nous avons dit que Pigault descendait vers le port. Zéro avait vécu assez longtemps dans ces parages, avec Norkind 15 Van der Tromp, à bord de la Reine-Sophie^ et il n'y avait pas été fort heureux. Cette partie de la ville ne lui rappelait donc que de pénibles souvenirs, et il n'y était jamais revenu. Il regarda les bateaux d'un œil défiant. Il n'avait pas eu le mal de mer ; mais il s'en fallait que ses traversées 20 eussent été ' exemptes d'ennuis. Il se trouvait à l'étroit dans ces maisons flottantes ; l'ordinaire des matelots lui paraissait insuffisant, et il regrettait de n'y pouvoir ajouter les suppléments que, sur la terre ferme, d'une manière ou d'ime autre, son industrie parvenait toujours à lui procurer. 25

Cependant le capitaine marchait vite, comme un homme chargé d'une ennuyeuse besogne, et qui veut s'en tirer le plus tôt possible.

De temps en temps il se retournait pour voir si son chien le suivait toujours, précaution qui, dans toute autre circonstance, 30 lui aurait paru fort inutile, car Zéro n'était pas capable de le

perdre en chemin. Mais, comme s41 eût eu le remords de ce qu'il allait faire, et qu'il eût rougi de lui donner en ce moment des preuves d'affection qui n'eussent été qu'une sorte d'hypocrisie, il n'eut point avec lui l'abandon et la 5 familiarité qui faisaient le charme de leurs relations dans l'intimité.

Zéro lui en voulut un peu de cette réserve, dont les vrais motifs lui échappaient. Il lui semblait que, du moment oîi personne ne le gênait, son maître aurait pu revenir à leurs

10 habitudes d'autrefois, et se montrer un peu plus expansif. Mais, en chien bien appris qu'il était,* il garda cette réflexion pour lui, et continua de suivre le capitaine en observant ses distances.*

Celui-ci, laissant à sa droite le bassin oîi les navires vien-

15 nent se mettre à quai pour prendre ou déposer leur chargement, se dirigea vers l'avant-port oîi se trouvaient trois ou quatre bateaux en partance. Parmi ces derniers, il y en avait un, encore tout près du bord, mais auquel s'amarrait déjà le remorqueur qui devait le mettre au large.'

20 Ce fut vers celui-là que Jean Pigault tourna ses pas tout d'abord. Il n'avait pas eu besoin, pour le reconnaître, de lire son nom (( La Jeune- Alix,» écrit en grandes lettres rouges sur une bande blanche, à l'arrière. Sa forme générale, ses mâts, ses agrès, dont aucun détail n'échap-

25 pait à l'œil exercé du marin, le lui auraient fait distinguer entre mille.

Il enjamba lestement la muraille du bateau qui ne s'élevait pas à un mètre au-dessus du quai, puis il se retourna vers son chien. Dans toute autre circonstance un

30 obstacle aussi insignifiant n'aurait pas arrêté bien longtemps Zéro : il l'eût franchi d'un bond joyeux, et fût

arrivé avant son maître : mais, ce jour-là, il manquait décidément d'entrain. Il n'avait pas osé s^enfuir bien qu'il en eût fortement envie; mais, craignant quelque fâcheuse aventure, et ne voulant pas qu'on pût lui demander un jour (( ce qu'il était allé faire dans cette galère,»^ il s'était s assis tranquillement sur son séant, dans une attitude assez mélancolique, et il regardait vaguement autour de lui, attendant de nouveaux ordres. Il semblait croire que son maître était en visite, et qu'il n'avait pas besoin d'entrer, puisqu'on ne l'en priait point. lo

Le capitaine connaissait trop bien son chien pour ne pas se douter de ce qui se passait en lui. Il comprit donc ses préoccupations, ses soucis et ses craintes. Il ne put pas douter que le condamné ne devinât parfaitement de quoi il retournait* pour lui, et cette seule idée lui fit gros cœur.* 15

(( S'il n'obéissait qu'à son instinct, se dit-il, comme il aurait vite fait de retourner à la maison. Il ne reste ici que pour m'être fidèle jusqu'au bout — jusqu'à la mort peut-être 1 »

Cependant il n'était pas venu si loin pour reculer au dernier moment. D'ailleurs sa parole était donnée 1 ce qu'il ne 20 ferait pas aujourd'hui, il faudrait le faire demain . . . autant en finir * tout de suite I

(( Ici, Zéro 1 » fit-il de sa voix de commandement.

Le chien prit son élan, sauta lestement par-dessus le bord, et vint tomber aux pieds de son maître. 25

<( Couche I »* dit Jean Pigault, qui ne voulut ni le regarder — il n'en avait pas le courage — ni le caresser, car une caresse en un pareil moment, lui eût semblé odieuse comme une trahison.

De son côté le chien fixait sur lui son grand œil clair, doux et profond, qui semblait dire : 30

tt Tu m'as appelé, me voici ; maintenant que faut-il faire ?

— Couche ! » répéta Jean Pigault pour la seconde fois, en faisant de la main un geste qui ordonnait le repos absolu et l'immobilité parfaite.

Zéro tourna deux fois sur lui-même, comme s'il eût voulu 5 choisir sa place; puis il se coucha, ferma un œil, ouvrit l'autre et attendit.

(( J'aime mieux cela 1 se dit Pigault. J'aurais redouté une scène de sentiment ; les scènes sont inutiles ... et puis ça fait du mal 1 ... »

10 Le capitaine de la Jeune-Alix était debout sur sa passerelle, surveillant les derniers apprêts de son appareillage, car on allait partir. Comme Jean Pigault, Tautin était de la race des loups de mer. Dans leur jeunesse, ils avaient navigué ensemble ; mais Tautin avait fait sa pelote moins vite 15 que Pigault, et celui-là devait travailler encore, quand déjà l'autre avait le droit de se reposer. Ils n'en étaient pas moins restés d'excellents amis, se revoyant toujours avec plaisir.

« Bonjour, vieux 1 dit Tautin, en tendant la main à Pi- 20 gault. Quel bon vent t'amène ?

— Un service que je viens te demander.

— Merci 1 c'est fait 1 ' mais parle vite 1 tu vois que nous n'allons pas coucher ici 1

— Je viens te demander un passage.

25 — Pour toi ?

— Non, pour un ami.

— Tu sais oh nous allons 1

— Au Sénégal,* m'a-t-on dit ?

— Juste 1 c'est là que veut se rendre ton monsieur ? 30 — Oui . . . c'est-à-dire non I

— Oui, non 1 lequel des deux ?

— Eh bien ! il ne tient pas précisément à faire un aussi long voyage . . . mais il faut qu'il le fasse 1

— Ah 1 je comprends 1 c'est un indiscipliné, à qui l'on ménage un tour du monde ... de correction.

— Non ! reprit vivement Jean Pigault, c'est au contraire un S très bon enfant. Mais il est la cause de grandes divisions dans la famille.

— Entre le père et la mère ?

— Pas précisément, mais entre le mari et la femme, et on

le sacrifie pour avoir la paix I lo

— Pauvre diable I

— Il est à plaindre, en effet, et je te demanderai tes bcmtés pour lui.

— Il les aura, cela va sans dire 1 ^ajis je te préviens que nous ne sommes pas trop bien outillas du côté délais

imbùsë ; je ne m'attendais pas à l'honneul* d'avoir des passagers, et notre ordinaire n'est pas riche ... tu connais ça, toi ?

— Ceci n'est qu'im détail auquel je ne m'arrête pas. Le particulier auquel je m'intéresse n'est pas difficile I 20

— Ça se trouve bien ! ^ mais va le chercher ! il est dans les environs, j'imagine ? nous démarrons dans cinq minutes. Ce port est difficile en diable 1 tu le sais mieux que personne. Si je ne profite pas du jusant pour sortir, il faudra que je me fasse traîner ' jusqu'en pleine mer. Cours donc et reviens vite I 25

— C'est inutile 1 le passager est déjà à ton bord.

— Tiens ! je n'ai vu entrer que toi !

— Et mon chien ! fit Pigault en riant.

— Quelles bourdes me contes-tu là ?

— Pas la moindre bourde ! c'est le voyageur que je t'a- 30 mène 1 Écoute-moi.

— Je ne fais que cela !» » .

En termes éloquents, parce qu'il était sous l'empire d'une v*-

émotion réelle, PigauJt raconta l'histoire de son chien . . /^^ et celle de sa femme. Elles étaient si étrottem^t mêlées

S l'une à l'autre, qu'il était vraiment impossible de les séparer. Il dit comment»,^ avait sauvé Zéro, et comment il l'avait aimé., Il peignit' toute la tendresse de son chien pour lui, et ne cacha point l'antipathie de sa femme pour- son chien. La vie à trois ' devenait insupportable ; il fallait donc que

10 rinfortuné Zéro quittât la maison.

(( C'est toujours oq^me cela, dit Tautin, avec im gros rire qui élargit la patte d^ôîe ' autour de ses yeux ; c'est toujours comme cela, quand, à nos âges, on épouse des jeunesses. Il vaut encore mieux blanchir ensemble ; ce n'est peut-être pas

15 aussi amusant, mais c'est plus sûr I

— Cela se peut bien ! répliqua Pigault avec un peu de brusquerie ; mais ce qui est fait est fait, et il n'y a plus à y revenir." Il faut donc que le chien s'en aille 1 Mais, vois-tu, c'est plus fort que moi 1 en me séparant de lui, je ne

20 cesse pas de l'aimer. C'est bon, c'es^ aÇectiieux, c'est intelligent, cet animal-là I ça m'est un crevecœur de le voir, et j'aurais encore plus de chagrin si je le savais malheureux. Je viens te l'offrir I en veux-tu ? * c'est un cadeau que je te fais. Il t'aimera, il te servira comme tu ne l'as jamais été

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