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Le chien du capitaine

*Oii donc est Zéro? demanda Jean Pigault à sa femme, lorsqu'il eut fini de manger sa soupe; je suis si accoutumé à le voir ici quand nous dînons, que son absence me fait un vide.

— Je l'ai enfermé,' répondit, un peu sèchement peut-être, 5 celle à qui cette question était adressée et qui n'était autre que Mme Pigault elle-même, en son nom de jeune fille Mlle Lise Lehalleux, née d'un père cultivateur dans les environs de la jolie petite ville de Honfleur, et mariée depuis environ six mois à un ancien capitaine au long cours, Jean lo Pigault, qui jouissait d'une honnête aisance, honorablement gagnée par son travail sur terre et sur mer.

*Eh ! pourquoi l'as-tu enfermé? continua le mari.

— Parce que je le trouve insupportable pendant les repas ! c'est bien assez de l'avoir dans les jambes le reste 15 de la journée. Arrangez-vous tous deux pour nous donner au moins cette heure de tranquillité.'

Mme Pigault parlait encore, quand Jeanneion, campag- V. 1

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narde haute en couleur et bien embouchée, bonne à toiit faire du petit ménage, entra dans la salle à manger, à seule fin de remplacer le potage par une matelote normande.

Au moment où elle ouvrit la porte, et il fallait qu'elle

5 fût assez grande pour livrer passage à son importante

personne, un cliien de taille moyenne, mais singulièrement

vigoureux, se précipita dans la salle comme un ouragan, fit

trois fois le tour de la pièce en courant comme un fou,

érailla de ses griffes d'acier la couche de cire rouge soig-

lo neusement étendue sur des carreaux de pierre dure, frottés

et reluisants, renversa une chaise, mit la patte dans une

assiette oubliée par terre, et attira sur sa tête les imprécations

et les colères d'un énorme perroquet rouge, jaune et vert,

gravement perché sur le bord de sa mangeoire.

15 Les yeux de Mme Pigault eurent un éclair bleu qui les

fit briller comme deux pointes d'acier. Zéro rencontra sans

doute ce regard, car il s'arrêta au milieu de ses gambades,

calmé comme par enchantement, et alla s'abriter derrière

la chaise de son maître, craintif, rasé contre terre, se faisant

20 petit, tremblant qu'on ne le renvoyât à son chenil.

' Tu ne me débarrasseras donc jamais de ce sot animal ? demanda Lise à son mari, de sa voix de tête la plus provocante.

— 11 m'aime tant! répondit Jean Pigault avec beaucoup 25 de douceur, que je te serai vraiment obligé de bien vouloir me le laisser.

— 11 n'a pas affaire à un ingrat ! répliqua l'irascible créature, et s'il te fallait choisir entre lui et moi, je sais bien lequel de nous deux tu sacrifierais !

30 — 11 ne m'en a jamais tant dit contre toi ! fit Jean Pigault, avec une naïveté qui n'était peut-être pas exempte d'un peu de malice. Mais, grâce à Dieu, je sais bien que tu ne te crois pas toi-u»éaie. lu me connais , tu sais que

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j'ai une profonde affection pour toi . . . trop grande peutêtre, et tu abuses de ma faiblesse.

— En attendant, dit Mme Pigault, voilà cette horrible bête installée dans la salle à manger; c'est, je le sais, ce que vous vouliez tous deux ! ' 5

Jean Pigault se leva, et, sans répondre à sa femme, il appela Zéro à voix basse.

Le chien comprit que, cette fois, toute résistance était inutile; il se leva et quitta sa place, — sa bonne place derrière son maître, où il était si bien, — et il le suivit. lo

* Viens, mon pauvre vieux, dit Jean Pigault, en le flattant de la main et de la voix, quand ils furent sortis tous deux de la salle à manger ; tu sais bien que nous ne faisons plus ici ce que nous voulons ! Ce n'est pas comme autrefois, quand j'étais garçon!' 15

Il enferma le chien dans une sorte de buanderie attenant à la maison, et dont il était certain que personne n'irait ouvrir la porte pendant le dîner ; puis il rentra dans la salle, la tête basse, visiblement attristé, et, sans rien dire, il alla reprendre sa place. 20

Cependant la figure de Lise n'avait point l'aspect irrité que son mari avait paru craindre ; elle semblait, au contraire, adoucie par son triomphe, ce qui ne prouvait point une mauvaise nature. Mme Pigault, en ennemie généreuse, avait désarmé après la victoire. Il ne fut pas malaisé de 25 s'apercevoir que le mari fut heureux de ces dispositions nouvelles et plus clémentes. Il se dit, sans doute, qu'après tout il serait bien insensé de laisser un chien troubler la paix de son ménage, et il regarda sa femme avec des yeux qui ne demandaient qu'à signer un traité de paix. 30

Mme Pigault était vive, mais elle n'était pas méchante ; fille d'honnêtes gens, honnête elle-même, elle aimait son mari : c'est le grand point, sans doute ; mais si elle l'aim dit

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beaucoup, elle ne l'aimait pas toujours bien. Il y avait, en effet, dans son affection, un peu de légèreté, assez de caprice, et beaucoup de tyrannie. Bonne au fond, et avec des qualités j)kis solides qu'on n'eût peut-être été tenté de le

5 croire au premier abord : telle qu'elle était, son mari l'adorait.

Jean Pigault formait avec Lise Lehalleux le contraste le plus frappant ; c'est peut-être pour cela qu'ils s'étaient

f plu. Jean était le type du loup de mer : large d'épaules

io et de poitrine, le front bronzé par tous les soleils, l'œil bien ouvert, glauque comme les vagues qu'il avait si souvent

' regardées, les pommettes saillantes, la bouche large, mais avec une expression de franchise qui, tout de suite, vous prenait le cœur ; la parole sonore et le rire éclatant. Sur 5 terre, il écartait un peu les jambes en marchant, comme lorsqu'il voulait prendre ses aplombs sur le pont tremblant de son navire ; mais il pouvait porter un sac de blé de sa : cave à son grenier sans que ses reins fléchissent.

Pas un fil d'argent dans sa chevelure épaisse et rude

2o comme la crinière d'un lion ; pas un poil grisonnant dans sa barbe taillée en éventail, à l'américaine. Il avait navigué assez heureusement et, à quarante-cinq ans, il s'était retiré des affaires avec assez de bien pour vivre tranquille. Il rencontra Lise, la trouva de son goût à première vue, la

25 demanda le lendemain, et, un mois après, vent arrière, toutes voiles dehors, il se lançait, le cap vers l'inconnu, sur cet océan de la vie conjugale, qui ne cache peut-être pas moins d'écueils que l'autre.

Ce fut, à tout prendre, un ménage heureux.

30 Zéro, le chien du capitaine, avait été jusque-là le seul point noir visible à leur horizon: maisjie suffit-il pas d'un graïn pour contenir une tempête? — c'est du moins ce qu'assurent les marins.

Lise prétendait que Ze'ro lui faisait du tort dans l'affection de son mari. A force de le re'pe'ter, elle avait fini par le croire et par prendre en grippe ce malheureux chien, qui n'en pouvait mais, qui n'avait à se reprocher aucun tort envers elle, et qui ne se sentant point aimé, — les bêtes ne 5 se trompent jamais comme les hommes à ces choses-là, — avait sagement pris le parti de ne plus s'occuper de sa maîtresse. Il n'en était pas arrivé là du premier coup. Tout au contraire, dans les premiers temps, il avait essayé de la désarmer par ses regards soumis, et [)ar mille marques 10 de déférence et de respect. Il lui avait prodigué les attentions et les égards, à son arrivée dans la maison, où il était pourtant installé avant elle. Mais il avait bientôt compris qu'il ne parviendrait jamais à conquérir les bonnes grâces de cette personne difficile, et comme il avait sa dignité de 15 chien, il se retira sous sa tente, je veux dire dans sa niche, et prit le parti de ne pas plus tenir compte du dédain de Madame que si elle n'avait jamais existé; de fait, elle n'exista plus pour lui.

Cette mésintelligence entre deux créatures qui lui étaient 20 chères, bien qu'à des titres différents, n'avait pu échapper à Jean Pigault. Le brave capitaine en avait éprouvé une contrariété vive, car il aurait voulu voir la bonne harmonie régner toujours entre ceux qui vivaient auprès de lui, principalement entre sa femme et son chien. Ce n'était pas du 25 côté du chien qu'était venue la résistance ; Pigault le savait bien, et comme c'était une excellente nature, il avait essayé de réparer les torts de Lise, en aimant Zéro davantage. Cette visible recrudescence de tendresse, qui partait d'un bon cœur, mais qu'il eût fallu cacher, n'était pas faite pour 30 ramener Lise à des sentiments meilleurs. Contre toute vraisemblance, et contre toute raison, elle prétendait que la part d'affection que l'on donnait au pauvre animal était

prise sur la sienne, et son antipathie contre lui s'en accrut encore.

Zéro, cause involontaire de cette regrettable mésintelligence, ne semblait point au premier abord mériter la 5 faveur de l'un des époux, ni justifier la crainte de l'autre. Comme beaucoup d'hommes de notre connaissance, il manquait absolument de prestige. La nature lui avait refusé les qualités extérieures. Il n'avait pas de brillant. Il avait reçu en partage un grand cœur . . . mais ce cœur était mal

lo logé ... il n'avait même pas le type bien caractérisé d'une race : un peu long, bas sur jambes, la tête énorme, avec une moustache hérissée, et une sorte de toupet qui lui retombait sur les yeux, il avait du moins une physionomie originale, qui l'empêchait de ressembler à personne. Son

15 poil n'était pas moins mêlé que son sang. Il était poivre et sel, comme la barbe d'un homme de cinquante-cinq ans; tantôt lisse et tantôt frisé, ras sur les reins et les cuisses, avec une sorte de palatine plantée dans le cou et retombant sur les épaules, qui lui donnait je ne sais quel aspect léonin.

20 Tout cela formait un ensemble probablement étrange, mais qui n'avait rien de flatteur. Il ne serait venu à personne l'idée qu'un pareil chien pût être compagnon préféré d'une jolie femme, et l'on comprenait bien qu'il eût déplu à Mme Pigault.

25 Et pourtant, si on l'avait bien connu ! Jamais chez aucun être les défauts visibles n'avaient été rachetés par un tel ensemble de qualités internes, les plus précieuses et les plus rares. L'intelligence pétillait dans ses yeux pleins de malice et de ruse ; il avait de l'esprit à en revendre à dix

30 chiens ; quant à son cœur, M. de Buffon, en manchettes de dentelle, en aurait fait l'éloge en pleine Académie. L'affection qu'il portait à son maître avait tous les caractères d'un attachement passionné. Le capitaine Pigault ne l'avait ni

acheté, ni reçu, ni e'ievé, ni trouvé. T.a façon dont il était tombé entre ses mains avait, au contraire, un certain côté romanesque.

Quelque temps avant son mariage, auquel, du reste, il ne pensait pas encore, le capitaine se promenait un soir sur 5 la jetée de Honfleur, pour surveiller de loin l'entrée et la sortie des navires. Ces passe-temps sont chers aux marins retirés, à qui la terre ferme donne la nostalgie de la mer, quittée toujours trop tôt.

Son attention fut attirée tout à coup par les cris et les lo rires bruyants d'une douzaine de polissons, qui jetaient des pierres dans le fleuve, et qui poussaient des exclamations joyeuses quand leurs coups avaient porté.

Pigault savait que cet âge est sans pitié, comme a dit le poète : il soupçonna quelque forfait et s'approcha de la 15 berge pour voir quelle était la victime de ces jeux cruels.

Bientôt, à quelque distance de la rive, il aperçut un pauvre chien, luttant avec peine contre le courant, très fort en cet endroit. Il aurait, cependant, fini par aborder, car il nageait bien et vigoureusement ; mais, chaque fois qu'il 20 était sur le point de prendre terre, il se voyait impitoyablement repoussé par les cris, les menaces et les coups de ses féroces ennemis. Il était évident que ces jeunes drôles voulaient se donner le barbare plaisir d'assister à la noyade de la pauvre bête, 25

Ils ne paraissaient pas devoir attendre cette joie bien longtemps, car l'animal, vaincu par la fatigue, découragé peut-être par les indignes procédés auxquels il était en butte, s'épuisait en stériles efforts, et le moment n'était pas loin où il allait succomber. 30

Une généreuse colère et une douce compassion remplirent l'âme du capitaine.

*Tas de gamins! s'écria-t-il, si vous ne tournez im-

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médiatement les talons, je vous jette à l'eau, à la place de ce mallieureux chien, dont vous ne valez pas les quatre fers ! '

Un geste énergique étant venu appuyer cette parole, la 5 troupe barbare se dispersa, sans demander son reste, comme une bande de moineaux effarouchés.

Le chien vit l)ien qu'on lui laissait le champ libre, et il comprit que ce nouveau venu était pour lui un sauveur. Ce secours moral lui rendit des forces : il nagea avec une

10 ardeur nouvelle, et, malgré le courant, il réussit à gagner le bord.

Ce fut à ce moment qu'il donna au capitaine la première preuve d'une intelligence dont celui-ci devait être si souvent frappé par la suite. Il avait sans doute entendu dire dans

15 le monde que rien n'était plus désagréable que le voisinage d'un chien mouillé qui se secoue. Aussi au lieu d'aller tout de suite offrir ses remerciements à son sauveur, il commença par aller faire un bout de toilette à quelque distance, et Dieu sait s'il en avait besoin ! Ce fut seulement alors que,

20 timidement, comme quelqu'un qui a eu des malheurs, et que sa mauvaise fortune condamne à se défier des autres, et plus encore de lui-même, il revint à pas lents vers le marin. Comme s'il n'eût pas osé davantage, il s'arrêta discrètement à quelques pas du capitaine, battant la terre de sa

25 queue longue et fournie, et fixant sur lui un regard vif et brillant, qui exprimait tous ses sentiments avec plus d'éloquence que n'auraient pu le faire les discours les plus pompeux écrits en style fleuri.

Pigault comprit ce muet langage, et il en fut aussi touché

30 que des démonstrations les plus bruyantes,— peut-être même davantage. Aussi, d'une voix caressante, et avec cette bonne physionomie à l'expression de laquelle un chien ne se trompe jamais, faisant de la main un appel sur sa cuisse ;

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'Allons! viens ici, mon pauvre vieux, lui dit-il, que nous fassions un peu connaissance, toi et moi ! '

Le chien comprit, car il se rapprocha encore ; mais pas à pas, peu à peu, avec une crainte visible, et il s'arrêta de nouveau à quelque distance, regardant toujours l'homme 5 avec ses grands yeux fixes, qui demandaient grâce et pitié.

*Que le pauvre diable a dîj souffrir pour montrer tant de peur à quelqu'un qui ne lui veut pas de mal ! se dit le brave Jean Pigault, dont l'âme e'tait vraiment compatissante 10 et bonne. A-t-il le flanc creux ! Je crois qu'il y a longtemps qu'il n'a mangé. Allons ! viens, bonhomme ! ajoutat-il avec son large rire, je veux faire un heureux aujourd'hui. Je vais t'offrir à souper ! . . . as-tu déjeuné, seulement?'

Le capitaine était homme d'action, et ne payait de mots 15 ni les autres ni lui-même. Il alla droit au chien, et, bien qu'il fût encore ruisselant d'eau et souillé de vase, il le caressa doucement, en lui adressant de bonnes paroles que celui-ci paraissait comprendre.

* Tu n'es pas beau ! lui disait-il ; mais tu n'as pas l'air 20 méchant non plus ! Il y aura peut-être moyen de nous entendre, toi et moi ... tu remplaceras mon pauvre Black, dont la niche est encore vide . . . Allons! viens maintenant! il est sept heures : nous trouverons la nappe mise, et la soupe sur la table Mais Jeanneton ne veut pas qu'on la 25 fasse attendre, je t'en préviens ! '

Le chien resta quelques instants immobile à la même place, comme s'il eût réfléchi et délibéré en lui-même. Mais bientôt, jugeant sans doute sa dette suffisamment payée, il parut prendre un grand parti, fit demi-tour à 30 gauche, et retournant vers la berge, il fixa obstinément ses yeux vers le large, du côté de l'ouest, où l'on voyait disparaître, et, pour ainsi parler, s'évanouir la silhouette

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pâlissante d'un navire de fort tonnage, qui, ses toiles dehors, cinglait vers la haute mer.

* Ingrat ! murmura Jean Pigault, je voulais ton bonheur . . . mais si tu crois que je vais le faire de force . . . non,

5 par exemple ! tu n'es pas assez beau pour que je te loge, te nourrisse, te blanchisse, — tu en as bien besoin, — et t'entretienne malgré toi !.. . Bonsoir la compagnie ! tu me dois un beau cierge ! va le brûler, si tu veux, à Notre-Dame-de- Grâce. Tu ne m'y trouveras point ! *

lo Et se mettant à chantonner, d'une jolie voix de baryton, juste et bien timbrée, une romance jadis chère aux marins de toutes nos côtes :

. . . Adieu, mon beau navire, Aux grands mâts pavoises, 15 Je te quitte, et puis dire :

Mes beaux jours sont passés!

le capitaine enfonça ses deux mains jusqu'aux coudes dans les poches profondes d'un pantalon de gros drap bleu, large comme les braies des Gaulois nos pères, tourna les 20 talons, haussa les épaules, et reprit le chemin de sa maison.

* Bonsoir, capitaine ! Vous causiez donc avec Zéro ; qu'est-ce ([ue vous pouviez bien lui dire? il ne parle que hollandais ! demanda à Jean Pigault le vieux quartiermaître, Michel Yver, chargé de l'entretien du petit phare qui guide les pilotes, à l'entrée d'un port toujours difficile. 5

— Ah ! dit le capitaine, le particulier s'appelle Zéro ? je suis bien aise de le savoir, et je trouve que c'est tout juste ce qu'il vaut. Je ne lui fais pas compliment de sa politesse ! Je le tire des mains d'une bande de vauriens qui allaient le noyer, je l'invite à souper, et il ne me fait pas lo l'honneur d'accepter ... Il ne me répond même pas ! . . . ajouta le capitaine en riant.

— Ah ! pour ce qui est de cela, j'avoue qu'il est dans son tort, et que je n'aurais pas fait comme lui ! dit Michel Yver ; mais que voulez-vous ? c'est fidèle en diable ; ça ne 15 connaît que son maître !

— Et ce maître, quel est-il ?

— Un pas grand'chose ! un certain Norkind Van der Tromp, maître timonier à bord de la Rei?ie- Sophie y gros lougre hollandais qui est venu prendre ici un chargement de 20 pommes qu'on lui a envoyées du pays de Caux. Entre nous, ce Norkind est un rien du tout . . . pas sot, mais toujours gris, à terre du moins ; je ne sais pas comment il se comporte à la mer ! Il passe pour donner à son chien plus de coups de bâton que de morceaux de sucre . . . Mais, 25

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que voulez-vous ? le pauvre imbécile l'aime tout de même !

Faut le voir emboîter le pas derrière l'autre : il marche

dans ses semelles ! Il ne paye pas de mine, si vous voulez ;

mais jamais une bête n'a eu plus d'esprit ! Il a plus de 5 tours qu'un sorcier dans son sac. Il fait tout ce qu'on lui

commande, et même davantage ... Il ne lui manque que

la parole, et encore elle ne lui manque guère. Il est sûr et

certain qu'il comprend le hollandais, et le flamand aussi!

car il ne se trompait jamais quand cet escogriffe de Norkind lo lui commandait quelque chose. Il est bien connu sur le

port, allez ! Mais il a encore plus de cœur que d'esprit . . .

Il ne connaît au monde que son maître! ... et il se jetterait

au feu ... et à l'eau pour lui . . .

— On n'en fait plus sur ce gabarit ! dit Jean Pigault 15 avec un gros rire, et je connais bien des gens qui ne le

valent pas !

— Je le crois parbleu bien ! Mais regardez donc, capitaine ! qu'est-ce qu'il peut avoir à courir ainsi comme un affolé sur la berge?*

20 Jean Pigault se retourna, et il aperçut Zéro qui allait et venait le long du fleuve, s'arrêtant de temps à autre pour regarder du côté de la mer, en poussant des hurlements désespérés, puis recommençant sa course insensée, et s'arrêtant de nouveau, comme s'il n'eût pu prendre, une fois

25 pour toutes, une résolution définitive . . .

Enfin, après deux ou trois minutes de délibération avec lui-même, Zéro décida sans doute quelque chose, car il prit son élan, et, d'un bond vigoureux, se précipita dans la Seine, et nagea résolument vers le large. *Je t'en souhaite !

30 dit l'invalide avec un geste insouciant ; si tu crois qu'avec tes pattes tu vas rejoindre la Reine-Sophie, qui marche vent arrière, qui file ses douze nœuds du train dont elle va, et qui a deux lieues d'avance sur toi, ... tu te trompes, mon

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vieux ! Tu vas boire un coup avant cinq minutes d'ici, ou je t'attache le reste de tes jours avec des saucisses ! Mais voyez donc, capitaine, le courant l'entraîne du côté du Havre: quand il voudrait revenir, il ne pourrait déjà plus ! . . . C'est comme ça que les deux frères Langlois se 5 sont noyés le 10 du mois passé . . . N'importe ! c'est tout de même mal à Norkind de n'avoir pas voulu l'emmener . . . et c'est bien bête au toutou de risquer sa peau pour un ivrogne qui ne le mérite guère ... Ah ! tenez, le voilà qui coule ! . . . Non ! il nage encore . . . Quels coups de reins ! . . . 10 Ah ! c'est fini ! voilà qu'il tourbillonne . . . Non ! il reparaît ! a-t-il la vie dure! Vrai, tout de même, ça 'me fait encore quelque chose, et je donnerais bien quatre sous de ma poche pour pouvoir jeter une corde à cette pauvre bête . . . Il est si malin, ce Zéro, qu'il en happerait le bout et 15 reviendrait à terre certainement !

— Tonnerre de Brest ! je ne veux pas qu'il meure, ce chien ... dit le capitaine avec un juron énergique, que le bon Dieu lui pardonnera, parce qu'il échappait à l'indignation d'un cœur chaud et généreux. J'ai sauvé des 20 hommes qui ne lui allaient pas à la cheville ... je le sauverai aussi, nom d'une pipe ! ou nous boirons le dernier coup ensemble ... à votre santé, Michel Yver ! '

Plus prompt que la parole, avec une agilité que l'on ne se serait peut-être pas attendu à rencontrer chez un homme 25 de son âge et de sa carrure, Jean Pigault sauta dans une barque, et maniant l'aviron avec la vigueur et l'habileté d'un rameur sans pareil, il gagna de vitesse sur le chien en détresse, le dépassa de cinq ou six brasses, revint sur lui en se laissant porter par le courant, et, au moment où Zéro 30 allait disparaître pour la troisième, et probablement pour la dernière fois, il le saisit par la peau du cou, l'enleva à la force du poignet, et le jeta au fond de la barque, où le

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malheureux chien resta un moment immobile, couché sur le flanc, et rendant par la bouche et les narines les torrents d'eau qu'il avait avalés.

Cet exploit une fois accompli, et plus vite que nous ne

5 l'avons raconté, le capitaine fit aisément virer sa légère embarcation, et aborda en quelques coups de rames. Yver, qui l'attendait, se chargea d'amarrer la barque, et Jean Pigault, compatissant jusqu'au bout, souleva le chien encore tout étourdi, et le déposa doucement, avec toutes sortes de

lo précautions, sur la rive comme il eût fait d'un noyé sauvé par lui.

Zéro avait du tempérament, et une certaine énergie de caractère. Aussitôt qu'il se vit de nouveau sur la terre ferme, il se sentit un autre homme, — c'est un autre chien

15 que je voulais dire. Il se fit en lui comme une révolution soudaine, complète et inattendue. La conduite de son maître se présenta à son esprit sous son véritable jour ; il comprit qu'un particulier qui l'avait abandonné volontairement ne valait vraiment pas qu'il s'exposât une troisième

20 fois à la mort pour lui . . . d'autant plus que ce sacrifice serait complètement inutile, car il voyait bien maintenant qu'il ne parviendrait jamais à rejoindre la Reine-Sophie^ alors qu'elle courait vent arrière. Il s'assit donc sur son séant, mélancolique et rêveur, dans l'attitude qu'un ])eintre

25 pourrait donner à un chien philosophe, qui connaît trop les hommes pour attendre rien d'eux, et qui a déjà trop d'expérience pour espérer quoi que ce soit de la vie et de la destinée. Il devait sans doute beaucoup de reconnaissance au généreux inconnu qui venait de le sauver avec tant de

30 dévouement ; mais celui-là même croyait sans doute avoir déjà fait assez pour lui, et il devait être résolu maintenant à l'abandonner à son malheureux sort. Il n'allait donc plus être qu'un chien errant sur la terre étrangère, un vagabond

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en rupture de ban, sans papiers, sans asile et sans pain, n'ayant plus ni feu ni lieu, avec la perspective de coucher et de souper à cette auberge de la Belle-Etoile qui n'est guère meilleure pour l'espèce canine que pour l'espèce humaine. Ces réflexions pénibles mais justes lui mettaient nécessaire- 5 ment du vague dans l'âme, et ses impressions découragées se peignaient avec une énergie singulière dans sa contenance douloureuse et sur sa physionomie expressive. Il avait surtout une façon d'allonger la lèvre inférieure qui ne permettait pas de douter de l'amer découragement dont son 10 cœur de chien devait être en ce moment rempli.

Jean Pigault le regardait avec une attention et un intérêt dont lui-même s'étonnait, mais dont il n'eût pu se défendre. On eût dit qu'il devinait tout ce qui se passait dans l'âme de Zéro, et qu'il se rendait compte de ses plus 15 intimes pensées.

* Voici, se dit-il en manière de réflexion, un animal qui n'est pas le chien de tout le monde. Cela serait drôle s'il pouvait écrire, ou seulement raconter tout ce qu'il pense . . . Mais voilà sept heures et demie qui sonnent à Notre-Dame: 20 il va me faire manger ma soupe froide ... et Jeanneton va bien me recevoir ! . . . pourtant je ne puis pas le laisser là, ce pauvre diable, qui me fait l'eftet de n'avoir plus que moi au monde ! *

En achevant ces mots, le capitaine se tourna vers le 25 chien, toujours immobile à la même place, toujours plongé dans ses réflexions, et s'adressant à lui, comme s'il eût été capable de le comprendre :

' Allons ! mon garçon, lui dit-il, tu dois bien voir que tout est fini avec l'autre. N'y pense donc plus, et suis- 30 moi ! '

Et, comme s'il eût voulu appuyer cette injonction par une démonstration plus efficace, Jean Pigault passa son

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mouchoir dans le collier de Zéro, qui, cette fois, se laissa emmener sans résistance.

La Côte de Grâce, au pied de laquelle Honfleur est bâti, est certainement un des sites les plus charmants de

5 ces beaux rivages de Normandie, qui, à chaque détour des routes capricieuses, nous montrent des paysages faits à souhait pour le plaisir des yeux. Nulle part horizon plus large ne s'offre à nous sous des aspects plus grandioses; nulle part la végétation n'étale avec plus d'orgueil et de

lo splendeur les magnificences de sa sève plantureuse.

Né tout près de là, à Villerville, d'une race de marins, Jean Pigault, dans ses voyages lointains, avait toujours emporté au fond de l'âme l'image de ce coin de terre ou s'était passée son enfance. Nulle part il n'avait rien vu qui

15 effaçât chez lui ce radieux souvenir. Tout lui avait paru moins beau que ce pli du rivage où il avait ouvert pour la première fois les yeux à la lumière. Aussi s'était-il toujours dit que, plus tard, si, à force de travail et d'économie, il parvenait à cette précieuse aisance que l'on appelait autrefois

20 la médiocrité dorée, et qui est le but si légitime de tous ceux dont la vie est un long effort et un rude labeur, ce serait là qu'il viendrait abriter ses derniers automnes.

Il avait eu le bonheur si rare de voir son vœu s'accomplir. A mi-chemin de cette montée un peu âpre, qui commence

25 aux dernières maisons de Honfleur, et qui aboutit au plateau même oii s'élève cette chapelle de la Vierge, but sacré de tant de pèlerinages, et toute remplie des offrandes des matelots reconnaissants, sauvés du naufrage par celle qu'ils implorent comme l'Étoile de la Mer, — ^Ave maris stella,^

30 comme chante le pieux cantique — , il avait eu la bonne fortune de trouver une maison que l'on pouvait regarder comme la demeure idéale d'un sage et d'un marin. Elle était petite, mais commode. La cour d'un côté, le jardiji

de l'autre; ici la campagne souriante, et, plus loin, la Seine, large comme un beau lac, avec le Havre et les coteaux d'Ingouville et de Sainte-Adresse, comme fond de tableau, et sur la gauche, immense et infinie, toujours nouvelle, et toujours la même, la vaste mer ! la mer sans 5 laquelle ne peut plus vivre celui qui a passé sa main d'enfant dans la crinière éparpillée de la vague, et qui, plus tard, homme fait, dans la plénitude de sa force, s'est senti, pendant de longues années, bercé dans le calme, ou ballotté dans la tempête, sur le sein large et puissant de 10 l'Océan !

Jean Pigault en était encore à la lune de miel de sa vie de propriétaire et de rentier. Il était depuis six mois seulement dans la Villa des Roches- Blanches (ainsi s'appelait sa maisonnette), écussonnant ses rosiers, cueillant ses fraises, 15 arrosant ses laitues, et lisant le Messager du Havre ; servi, choyé et dorloté par son unique servante, Jeanneton, dont le plus grand mérite était de savoir faire la matelote normande et d'avoir pour son maître un profond attachement.

*Ah ! monsieur, comme vous rentrez tard ! dit la brave 20 fille, en ouvrant la porte au capitaine; huit heures moins dix ! . . . J'ai été obligée de remettre la soupe sur le feu, une soupe à la crème ! si elle est tournée, ça sera votre faute et pas la mienne . . .

— C'est entendu, dit Jean Pigault ; s'il y a des avaries, 25 je les prends pour mon compte ! mais servez vite . . . J'ai couru des bordées, et, tel que me voilà, je meurs de faim ! . . .

— Eh ! bon Dieu ! continua Jeanneton, en se penchant de côté, qu'est-ce que vous traînez donc comme cela 30 derrière vous? . . .

— C'est un ami que j'ai invité à souper ! dit le capitaine, avec un rire que l'on entendit dans toute la maison ; mais

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pare à virer! car vous me faites rester là sur le seuil de la porte, et j'ai vent arrière que j'en grelotte.'

Jeanneton s'effaça, et le capitaine entra, suivi de Zéro. * Eh ben ! vrai ! il n'est pas beau votre invité ! dit la

5 bonne, qui avait son franc parler avec tout le monde et avec son maître.

— C'est possible ! mais vous verrez qu'il est bon ! En tout cas, pour sa bienvenue, vous allez lui faire une bonne pâtée.

lo — M'est avis qu'il en a besoin !' dit Jeanneton en regardant le chien, piteux, mouillé, crotté, efflanqué.

Mais comme, au fond, ce n'était pas une mauvaise créature, la souffrance éveillait toujours la compassion chez elle : son premier mouvement la portait au secours de

15 toutes les misères comme de toutes les douleurs. Elle prépara donc un confortable et copieux repas pour le nouveau venu.

Zéro soupa ce soir-là comme il n'avait pas soupe depuis longtemps. La maison lui parut bonne, et ce fut seulement

20 pour la forme qu'on lui passa une chaîne au cou, en le conduisant à sa niche. Il n'avait pas envie d'abandonner de sitôt ce toit hospitalier.

Que se passa-t-il alors dans cette tête de chien, à laquelle ne manquaient certes ni la lumière de l'intelligence, ni la

25 chaleur du sentiment? C'est, en vérité, ce que personne n'aurait pu dire avec une certitude absolue, car Zéro, discret par nature, et plus réservé encore depuis qu'il avait eu des malheurs, ne fit de confidences à personne. Il est cependant permis de croire qu'il finit par se dire qu'entre un maître

30 qui l'avait abandonné et un autre qui l'avait sauvé, qui le soignait, qui le nourrissait, qui le caressait et qui l'aimait, son choix ne pouvait pas être douteux. Il reporta donc sur le capitaine toute l'affection qu'il avait eue ^adis pour le

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matelot, et ce n'est pas peu dire ! Ce fut une vie toute nouvelle qui commença pour lui. Il se donna entièrement à Jean Pigault, comme serviteur et comme ami. Tous les moyens lui furent bons pour témoigner sa tendresse et son dévouement au propriétaire de la Villa des Roches- Blanches^ 5 qui était aussi le sien. Il vivait avec lui, ne le quittant pas d'une seconde, les yeux dans ses yeux, épiant ses pensées, et s'efforçant de deviner ses désirs pour les satisfaire. Il l'accompagnait dans toutes ses promenades, le suivait partout, et dormait sur un tapis au pied de son lit. Il n'y 10 avait pas dans toute l'Europe un homme mieux gardé que notre capitaine. Saint Roch et son chien, si célèbres dans la légende dorée, ne formèrent point une paire d'amis plus inséparables.

Mais Zéro ne bornait pas là ses attentions et ses soins : 15 il ne négligeait rien pour faire preuve de sa bonne volonté et de son vif désir de se rendre utile et agréable. Il rapportait au logis les mouchoirs de poche que l'insouciant capitaine semait un peu à droite et à gauche, dans la cour et dans le jardin ; il veillait à ce que la porte extérieure fût 20 toujours fermée, et il déployait une véritable habileté dans la façon ingénieuse dont il soulevait la clanche pour la laisser retomber ensuite dans la gâchette ; il apprenait la politesse aux petits drôles qui se permettaient de parler à son maître sans se découvrir devant lui. Il leur mettait 25 résolument une patte sur chaque épaule, et avec douceur, mais avec fermeté, leur donnait une leçon de savoir-vivre en cueillant délicatement une casquette obstinée sur une tête mal apprise.

Ce n'étaient point là, du reste, ses seules attentions. Il 30 avait remarqué l'empressement avec lequel le capitaine lisait, chaque matin, le Messager du Bavre, qui le mettait au courant de toutes les affaires maritimes de l'Europe et de

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rAmérique. Eh bien ! pour lui donner quelques minutes plus tôL la joie de cette lecture favorite, Zéro allait attendre le facteur au bas de la Côte de Grâce, recevait de ses mains le pre'cieux journal, et le rapportait au logis, en arpentant la

5 route aussi vite que ses jambes pouvaient le porter.

Jean Pigault, qui n'avait jamais été tant gâté, trouvait qu'il était bon d'être aimé ainsi, même par un chien, et, très reconnaissant et très touché des preuves sans fin de cette affection sans bornes, il aimait lui-même chaque jour davan-

lo tage ce serviteur, ce compagnon, cet ami !

Ce fut pour Zéro une période d'existence vraiment idéale. Il n'avait jamais désiré, jamais rêvé un bonheur plus complet que celui-là. Mais hélas ! un proverbe cruel l'a dit :

15 'Ce qui est beau est de courte durée ! '

Ceci est vrai, paraît-il, pour les chiens comme pour les hommes.

Le capitaine se maria et, nécessairement, Zéro n'occupa plus la première place dans la Villa des Roches-BlaficheSy ni

20 dans le cœur de son maître.

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