‹ Le chien du capitaineChapitre 2 sur 45 · III · texte numérisé non relu

III

La nouvelle mariée aimait les chats et n'aimait pas les chiens !

Si du moins le chien du capitaine eût eu pour lui l'élégance ou la beauté, il aurait peut-être conquis, sinon mérité, ses faveurs. Mais il n'en était point ainsi. Le malheureux 5 Zéro n'avait pour lui ni la forme ni la couleur. Il n'avait que ses qualités intimes, que l'on ne voyait point tout d'abord: son cœur chaud et loyal, et son intelligence souple et déliée. Ce n'était pas assez pour faire la conquête de sa nouvelle maîtresse. Le pauvre chien avait trop de sagacité lo pour ne pas se rendre un compte exact de la situation.

Zéro n'était pas un chien couchant : il tenait le milieu entre un caniche plein de dignité et un barbet très susceptible. Quand une fois il fut bien certain de n'être point apprécié à sa juste valeur par la nouvelle Mme Pigault, 15 pour laquelle cependant il n'eût pas demandé mieux que de faire des frais, car il était naturellement galant, il se fit un point d'honneur de ne pas s'imposer ; il attendit qu'il plût à cette belle dédaigneuse de revenir à des sentiments meilleurs et plus justes. 20

On conviendra qu'il eût été difficile à un chien de tenir une conduite plus irréprochable, et je crois que bien des gens ayant reçu une éducation plus brillante que Zéro ne se seraient point tirés plus habilement d'une position si délicate. Cet étonnant personnage donna même une preuve 25 de tact plus surprenante encore. Tout en conservant pour

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son maître la même affection, et il sentait bien que cette affection ne finirait qu'avec sa vie, il mit beaucoup plus de réserve et de discrétion dans l'expression de sa tendresse. Il s'était montré jusqu'ici expansif à l'excès, comme on l'est

5 naturellement dans le tête-à-tête avec un être aimé, quand on n'a rien à craindre de personne. Tous les prétextes lui paraissaient alors bons pour témoigner ses vrais sentiments à celui qui en était l'objet. Mais à présent, comme s'il eût compris qu'il y avait là quelqu'un qui avait le droit d'être

lo jaloux, il sut se contraindre et mettre une sourdine à son cœur. Il est vrai que, lorsqu'il avait le bonheur de se retrouver seul avec son maître, il prenait sa revanche de la longue contrainte qu'il s'était imposée, et qu'il retrouvait bien vite la fougue, les ardeurs et les transports d'autrefois.

15 Ces délicatesses n'échappaient point à celui qui en était l'objet : il en devinait tout le mérite, et il en était profondément touché. Il caressait alors le pauvre animal avec une tendresse qui donnait à celui-ci du bonheur pour le reste de la journée.

20 'Vraiment, se disait-il alors, si ma femme aimait mon chien, tous les capitaines en retraite envieraient mon sort, et moi, ne demandant plus rien au Ciel, je vivrais entre ces deux êtres sans plus me soucier du reste du monde que de la coque d'un vieux bateau ! '

25 Mais Lise n'aimait pas Zéro : c'était un fait sur lequel il n'était pas permis de se faire la moindre illusion, et l'homme ne s'y trompait pas plus que la bête.

L'impartialité nous oblige de reconnaître que Zéro ne faisait rien pour ramener à lui son ennemie. Si, dans les

30 premiers temps du séjour de Mme Pigault à la Villa des Roches- BlaficheSj il s'était montré disposé à faire toutes les concessions imaginables pour vivre en bonne intelligence avec elle, quand il vit ses avances repoussées, il prit le parti

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de la traiter comme une étrangère, et il ne parut même plus s'apercevoir de sa présence.

A ce moment difficile de son existence, Zéro, qui était un peu porté sur sa bouche, — chacun a ses défauts, et celui-ci était peut-être pardonnable chez un chien qui se 5 voyait tout à coup à une bonne table après avoir longtemps jeûné, — Zéro, disons-nous, eut le malheur d'être exposé à une tentation, et d'y succomber. Cette faute devait être pour lui la source de bien cruelles infortunes.

Mme Pigault, un peu friande, avait l'habitude de dé- 10 jeûner d'une couple d'œufs frais, que deux poules de Crèvecœur lui pondaient chaque matin avec cette exactitude qui est la politesse des poules.

Or il arriva qu'un jour Jeanneton, distraite ou maladroite, laissa tomber un de ces œufs sans pareils en 15 traversant la cour. Inutile de dire que sa coque fragile se brisa aisément sur le pavé. Ce ne fut pas un œuf perdu pour tout le monde, car Zéro, qui flânait dans les environs, flaira une bonne aubaine, et, en deux coups de langue, vous lapa promptement, sans mouillettes, et le jaune et le blanc. 20 Le festin de Mme Pigault fut réduit de cinquante pour cent : Jeanneton confessa sa faute. Péché avoué, péché pardonné : on n'en parla plus. Lise était bonne princesse. Mais le régal s'était trouvé du goût de notre héros. Le lendemain, il n'eût pas demandé mieux que de se mettre en 25 appétit avec ce fin morceau : l'œuf frais lui agréait beaucoup plus que le verre d'absinthe ou de vermouth, cher aux estomacs paresseux. Il vint donc faire le quart, à l'heure précise ou, la veille, Jeanneton avait laissé choir la moitié • du déjeuner de sa maîtresse. Il comptait sans doute que 30 le même accident lui vaudrait le même bonheur. Mais tous les jours ne sont pas jours de fête. Jeanneton, ce matin-là, ne fit point d'omelette dans la cour, et Zéro en

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fut pour ses frais de convoitise. Il n'osa point réclamer. Jeanneton eût été capable de lui rire au nez.

Mais, comme il était profondément observateur, ainsi, du reste, que doit l'être tout chien qui veut faire son chemin

5 dans le monde, il épia fort attentivement les allées et venues de la bonne, et il ne tarda point à s'apercevoir que, chaque fois qu'elle rapportait les œufs à la maison, elle sortait d'un certain cellier où les poules, qu'on laissait toujours en liberté, avaient l'habitude de pondre dans de petites hottes

lo garnies de foin, au milieu des barriques et des tonneaux. Profitant d'un moment où on ne le regardait pas, notre brigand en herbe y entra, sournoisement, après elle, mais trop tard ! la cueillette était déjà faite ; il trouva les nids chauds, mais vides !

15 II en fut fort désappointé sans doute, mais pas découragé le moins du monde. Quoiqu'il n'eût pas fait sa philosophie, il n'en avait pas moins un véritable talent d'argumentation, et il savait tirer des prémisses les conséquences qu'elles contiennent. Il se dit que, puisqu'il ne trouvait plus d'œufs

20 au ceUier quand Jeanneton y allait avant lui, ce serait elle, au contraire, qui n'en trouverait point s'il y allait avant elle. Quand un chien est aussi fort en logique, on peut dire qu'il est déjà sur la pente du crime ; le moindre choc peut l'y faire rouler.

25 Bien qu'il eût navigué assez longtemps, Zéro ne savait pas voir l'heure au soleil, et, ne pouvant se procurer un chronomètre chez l'horloger de la marine, il dédaignait les simples montres. Mais il avait des moyens à lui de se rendre compte du temps ; moyens sûrs qui lui permettaient

30 de n'être jamais en retard. Aussi, le lendemain, devança-t-il de cinq bonnes minutes la visite de Jeanneton au cellier. Ce fut lui, ce jour-là, qui arriva bon premier. 11 n'eut pas de peine à trouver le nid, ou, pour mieux dire, les nids, car

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il y en avait deux, qui n'étaient autre chose, nous l'avons déjà dit, que deux petites hottes d'osier, tapissées d'un foin moelleux et doux, sur lequel chaque matin nos cocottes étaient assez à l'aise pour déposer, après une attente plus ou moins longue, le déjeuner de leur maîtresse. 5

Zéro touchait donc le but ! mais, à ce moment il lui arriva ce qui arrive souvent, dit-on, au malheureux qui va commettre son premier crime. Il eut, par avance, le remords du mal qu'il allait faire. Sa conscience lui cria, comme jadis celle de César, au moment où le futur maître 10 de Rome allait franchir le Rubicon :

* Un pas de plus serait un crime ! '

L'idée du châtiment, sous la forme d'un fouet redoutable au bout d'un bras terrible, se présenta avec tant de force à son esprit qu'il en fut vivement impressionné. Je ne sais 15 quel bruit suspect, venu du dehors, fut aussi pour lui comme un second avertissement qu'il ne put mépriser tout à fait. Il alla donc jusqu'à la porte du cellier, et, de là, ses yeux perçants fouillèrent les environs. Hélas ! il n'avait déjà plus son beau regard d'honnête chien, fi;anc et loyal, sûr 20 indice d'une conscience tranquille. Il y avait, au contraire, dans sa prunelle troublée, je ne sais quoi de furtif et d'inquiet, qu'un physionomiste aurait trouvé de bien mauvais augure pour l'avenir de sa vertu. La chose n'était, en effet, que trop certaine : du moment où il tournerait au mal sa 25 rare intelligence, Zéro deviendrait promptement un profond scélérat : un chien comme lui, s'il faisait jamais le premier pas dans la voie du crime, irait nécessairement jusqu'au bout.

Notre voleur, car il l'était déjà d'intention, ne découvrit 30 rien de suspect autour de lui : la porte de la cuisine était fermée, ainsi que la barrière du jardin. La cour était déserte. Jamais l'heure n'avait été plus propice ni roccasion

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plus favorable pour commettre impunément un attentat contre le bien d'autrui. Il y a dans la vie des instants où tout semble conspirer pour étouffer au fond de nos âmes ce qui peut nous rester encore de sens moral. Les hommes

5 savent cela presque aussi bien que les chiens.

Zéro se précipita dans le cellier avec la violence du malfaiteur qui sent que l'heure des hésitations est passée, et qu'il lui faut maintenant agir, s'il veut assouvir sa passion.

lo Tout concourait, du reste, pour le perdre, en excitant encore sa convoitise.

Les deux œufs étaient là, chacun dans sa hotte, blancs parmi le foin verdâtre, si frais qu'ils en étaient chauds ! Zéro les flaira un instant, comme si, à travers leur coque

15 éclatante et mince, il les eût déjà savourés. Il semblait réfléchir encore ; mais, tout à coup, un voile passa sur ses yeux, et la lumière qui éclairait peut-être encore quelque recoin de sa conscience s'éteignit tout à fait. Il perdit la notion du bien et du mal ... et, qui sait ? peut-être aussi

20 la responsabilité de ses actes, aurait dit son défenseur en cour d'assises. Il saisit un des œufs, le fit disparaître sans peine dans sa large gueule, et, brisant la coque d'un seul coup de dent, le goba avec la sensualité d'un gourmet auquel il n'est pas besoin d'apprendre ce qui est bon,

25 Nous devons toutefois reconnaître que le remords suivit le crime de bien près. Il lui resta des fragments de la coquille dans les dents. Comme notre premier père, Adam, après la pomme fatale, il eût voulu pouvoir se cacher. Mais, au milieu même de ses iniquités, il eut un bon mouvement,

30 dont il serait injuste de ne lui point tenir compte. Il se dit, sans doute, que le crime a ses degrés, ainsi que la vertu, et que ce n'était pas une raison, parce que l'on avait commis une première faute, pour aller jusqu'au bout sur la route

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du mal. Peut-être aussi pensa-t-il que c'était assez d'avoir privé sa maîtresse de la moitié de son déjeuner, et qu'il n'était que juste de lui laisser l'autre. Son premier œuf avalé, Zéro jeta au second un regard où la convoitise se mêlait au regret, mais, se rappelant à propos la maxime du 5 sage; * Qui aime le péril périra !' il s'éloigna rapidement du nid tentateur, et il alla faire un tour sur le port, histoire de prendre l'air, et de digérer son forfait.

Jeanneton, cependant, venait de rentrer du marché avec sa provision de la journée. Elle consulta le coucou de la 10 salle à manger. Il marquait huit heures moins un quart. La cuisinière n'avait donc plus que quinze minutes pour mettre son couvert et préparer le déjeuner de sa maîtresse. Exacte comme le chronomètre dont le capitaine se servait jadis à son bord. Madame voulait faire son premier repas à 15 huit heures précises, et si les œufs n'étaient pas sur la table à ce moment-là, son humeur s'en ressentait le reste de la journée. Elle avait l'appétit intransigeant et ne pardonnait pas un retard de dix secondes : elle réglait son estomac sur son coucou. Elle était d'ailleurs très frugale ; une tasse de 20 lait, avec ces deux œufs, et le fruit de la saison, la conduisaient jusqu'au dîner, qui avait lieu h. une heure, comme dans beaucoup de bonnes familles de la bourgeoisie normande, encore fidèles aux usages de nos pères,

Jeanneton courut donc au cellier pour y prendre les 25 œufs attendus. Inutile de dire qu'elle n'en trouva qu'un seul. Sa surprise fut grande, car on était dans la saison où les poules pondent, et Blanchette et Noiraude^ généreusement nourries, n'avaient pas l'habitude de faillir à leur devoir. Une catastrophe soudaine bouleversant la nature ; un trem- 30 blemeht de terre transportant la Côte de Grâce de l'autre côté de la Seine, plantant la Villa des Roches-Blanches sur les falaises de Sainte-Adresse, et mettant Honfleur à côté

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d'Harfleur, ne l'auraient pas troublée davantage. Elle n'en voulait pas croire ses yeux ; elle tâta le nid de Blanchette et le trouva bien réellement vide. Elle souleva et fouilla le foin odorant. Pas plus d'œuf que sur la main !

5 * Voilà qui est drôle, pensa-t-elle, et c'est vraiment à n'y rien comprendre ! c'est, depuis trois mois, la première fois que pareille chose arrive . . . Blanchette se porte bien pourtant, et ce matin, quand je suis allée prendre du charbon, je l'ai vue sur son nid . . . S'il ne faut plus croire

lo aux poules à présent, à qui croira-t-on ? . . . Mais ce n'est pas tout cela . . . qu'est-ce que Madame va dire ? Elle n'était déjà pas si contente avant-hier ! '

Naturellement, Madame fut encore moins contente ce jour-là. Elle tenait à ses habitudes, et raffolait des œufs

15 frais. Cette fois, Jeanneton n'en fut pas quitte pour une excuse en l'air, et ce fut, au contraire, un interrogatoire en forme qu'il lui fallut subir. Interrogatoire bien inutile assurément, car, ne sachant rien, la pauvre fille ne pouvait rien dire. Elle était allée au cellier à l'heure accoutumée :

20 seulement, au lieu d'y trouver deux œufs comme à l'ordinaire, elle n'en avait trouvé qu'un seul ... il ne fallait pas lui en demander davantage.

* Voilà, dit Lise, quelque chose d'assez étrange, et à quoi, certes, je ne me serais pas attendue . . . Des poules

25 si bien nourries ! ... en pleine saison, c'est à ne plus croire à rien . . . Mais voyons, toi, monsieur Pigault ! au lieu de rester la bouche close pendant que je m'exténue à parler, il me semble que tu pourrais bien dire quelque chose.

— Je crois que ce me serait assez difficile, car tu ne 30 m'en laisses guère le temps, ma chère mignonne ! fit le

capitaine avec sa bonhomie paisible.

— Enfin, je n'ai qu'un œuf aujourd'hui, qu'est-ce que tu penses de cela ?

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— Je pense que les poules se de'rangent/ dit Pigault toujours placide et serein.

Lise, que cette réponse ne satisfaisait point, regarda son mari à deux fois pour savoir s'il parlait sincèrement, ou s'il se mo(iuait d'elle. Mais, dans les grands moments, le 5 capitaine avait un masque aussi impénétrable que celui du Sphinx. Mme Pigault en fut réduite aux conjectures. Elle se montra, du reste, d'assez méchante humeur jusqu'au soir. On devait s'y attendre un peu.

' Cela s'en ira en dormant ! ' se dit le bon Pigault, à qui 10 la vie avait fini par donner une bonne dose de philosophie pratique.

Cependant Jeanneton, peu curieuse de s'exposer à une nouvelle scène, qui serait peut-être plus dangereuse que la première, eut soin le lendemain d'aller de meilleure heure au cellier; elle voulait prendre ses poules au nid. Elle

S arriva trop tard encore, et un visiteur plus matinal avait déjà fait la cueillette. Ce n'était pas seulement un œuf qui manquait à l'appel ; cette fois, ils étaient partis tous les deux ! Décidément Zéro s'était affermi dans le crime, et le scélérat avalait maintenant l'iniquité comme l'eau ... et

lo les œufs aussi.

' Quel malheur ! se dit Jeanneton ; deux jours de suite ! Madame va faire une vie ! Hier ce n'était qu'un nuage, aujourd'hui ce sera une tempête. Je vais tâcher de me mettre à l'abri ! '

15 Elle appela Zéro.

Celui-ci était allé à sa niche, où il digérait tranquillement son crime dans la paresse d'un demi-sommeil plein de charme. Il rêvait que le capitaine avait maintenant cent poules, et qu'elles pondaient pour lui toute la journée.

20 La voix de Jeanneton le troubla bien un peu. Il était comme tous ceux dont la conscience n'est pas nette; il craignait de se voir demander des explications. Il fit pourtant bonne contenance, et se présenta le front calme devant la cuisinière, qu'il prenait pour un juge d'instruction.

25 II est vrai que, sans en avoir l'air, il l'observait de loin, tout en se rendant à ses ordres. Il fut bientôt rassuré.

Un seul regard lui donna la certitude que la brave Normande ne se doutait de rien.

* Tout va bien ! pensa le monstre : elle n'a pas le moindre soupçon.'

Il la regardait déjà avec plus d'assurance, tout en 5 cherchant à deviner ce qu'elle pouvait bien lui vouloir si matin.

* Attends, mon bonhomme, dit-elle, en passant doucement la main sur la tête frisée de Zéro, tu vas me faire une course ! ' 10

Zéro, depuis quelcpie temps, était le commissionnaire, je dirais volontiers le factotum^ des Roches-Blanches. On l'envoyait chercher les provisions chez les fournisseurs, et jusqu'ici il les avait toujours rapportées intactes à la maison, avec la plus louable fidélité. 15

Jeanneton prit donc un morceau de papier, et, avec l'orthographe spéciale à l'institution dont elle faisait partie, elle écrivit en caractères irrcguliers, mais très lisibles, ces quelques mots que Zéro, avec son intelligence accoutumée, devait porter à leur adresse, pour lui épargner une descente 20 en ville \

' Deu zeusfraix^ si vou plais ! '

Jeanneton attacha le billet sur une serviette, mit la serviette dans un petit panier d'osier, dont l'anse était garnie d'un morceau d'étoffe, ajouta trois décimes, en- 25 veloppés dans un morceau de journal, et mettant ensuite l'anse du panier entre les dents du chien :

* Chez l'épicier ! ' lui dit-elle en prononçant ces deux mots très lentement et très distinctement.

L'épicier, le débitant de tabac et le facteur de la poste 30 aux lettres étaient trois personnages bien connus de Zéro, qui entretenait avec eux de bonnes et constantes relations. Sa rare perspicacité l'empêchait de se tromper d'adresse,

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et il n'allait jamais chez l'un quand on l'envoyait chez l'autre.

Il partit sur-le-champ, bien de'cidé à ne pas flâner en route; heureux peut-être, au fond de l'âme, de pouvoir 5 effacer par un service rendu la nouvelle faute dont il venait encore de charger sa conscience, et son estomac.

L'épicier, accoutumé à voir venir chez lui ce singulier commissionnaire, qui ne marchandait jamais, le pria poliment d'entrer, acheva de servir deux autres clients arrivés

lo avant lui, car il faut que chacun passe à son tour, regarda ensuite le papier, prit les trente centimes, choisit deux œufs dans une caisse, les mira au jour, pour que Zéro fût bien certain qu'on le servait en conscience, les plaça délicatement sur un petit lit de varech, les recouvrit de la serviette,

15 puis, entraîné sans doute par la force de l'habitude :

* Et avec cela ? ' dit-il à ce chaland d'une nouvelle espèce.

Zéro qui était de bonne maison, trouva la question sotte et déplacée ; il savait ce dont il avait besoin, le demandait

20 du premier coup, et ne tenait point qu'on l'excitât à la dépense. Cependant, comme il n'aimait point à être désagréable aux gens, il garda cette réflexion pour lui, tourna les talons comme un serviteur consciencieux (l'espèce en est rare !), qui n'aime pas à perdre son temps quand il

25 est attendu par ses maîtres, et remonta la Côte de Grâce d'un pas assez rapide, sans courir toutefois, car il savait mieux que personne que les œufs sont casuels . . .

Charger de porter des œufs un chien qui les aimait tant, c'était donner la brebis à garder au loup. Bien que le

30 billet par lequel Jeanneton faisait sa commande fût resté tout ouvert, Zéro qui était la discrétion même, ne s'était pas permis de le lire : il ne savait donc point ce qu'il allait chercher. Mais quand il vit ce que l'on mettait dans son

panier, l'eau lui vint à la bouche, et toutes sortes de mauvaises pensées se présentèrent à son esprit. Les désirs coupables prirent une intensité plus grande à mesure qu'il montait la côte, et la tentation emprunta pour le perdre les insinuations les plus corruptrices. ... Le démon de la 5 gourmandise lui soufflait tout bas que peut-être Jeanneton ne savait pas le compte de ses œufs, et qu'elle devrait se trouver bien contente s'il lui en rapportait un sur les deux ... Et l'occasion était si tentante, et le péché si facile ! . . . N'étaient-ils point là, à portée de sa dent, ces 10 œufs fascinateurs ? Il n'avait vraiment qu'à se baisser pour en prendre ! ... Il résista cependant, comme s'il eût compris qu'un dépôt confié est chose sacrée pour les chiens honnêtes. Cette victoire remportée sur lui-même prouvera peut-être qu'il n'était pas encore tombé au dernier degré 15 de la perversité : elle faisait espérer que la vertu trouverait encore en lui quelques ressources.

Jeanneton lui épargna, du reste, l'angoisse des dernières luttes; car, un peu inquiète de ne pas le voir arriver, et déjà talonnée par l'heure, elle ne craignit point d'aller à sa 20 rencontre sur la route.

En soulevant délicatement la serviette, et en apercevant les deux oeufs, que le chien apportait intacts comme on les lui avait donnés, la bonne cuisinière fut ravie.

* Sauvée ! ' s'écria-t-elle. Si elle avait eu un peu plus de 25 littérature, elle eût ajouté, comme dans les drames à la mode :

' Merci, mon Dieu ! ! ! *

La brave créature se faisait illusion, et elle n'était pas sauvée tant que cela ! Mme Pigault, qui avait le goût fin, 30 n'eut pas plutôt trempé la première mouillette dans le premier œuf, qu'elle s'écria :

* Ces œufs-là ne sont pas les œufs de mes poules !

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— Pas possible ! dit le capitaine, avec un étonnement sincère.

— Ce n'est peut-être pas possible, mais c'est vrai !

— Il faut avouer, dit Jean Pigault, que tu as le goût 5 singulièrement délicat.

— Est-ce que, par hasard, tu t'en plaindrais ? demanda Madame, en prenant une voix de tête qui n'annonçait jamais rien de bon.

— Tu sais, ma chère enfant, qu'avec toi je ne me lo plains jamais de rien. J'admirais la délicatesse de ton

palais, qui te permet de reconnaître si un œuf a été pondu par telle poule ou par telle autre. Voilà tout !

— Et cela t'étonnait sans doute?

— Étonner n'est pas le mot dont je m'étais servi, dit iS Pigault, décidé à marcher de plus en plus résolument dans

cette voie des concessions, qui, dit-on, a souvent perdu les gouvernements, mais qui, souvent aussi, a sauvé la paix des ménages ; c'est celui d'admiration qui s'était présenté tout d'abord à mon esprit.'

20 Lise, en entendant ces mots, releva vivement la tête, et fixa sur son mari le regard clair et perçant de ses jolis yeux bleus. On eût dit qu'elle n'était pas bien certaine qu'il fût sérieux en s'exprimant ainsi, et qu'elle voulait s'assurer de la sincérité de ses paroles.

25 Mais son examen, attentif jusqu'à la sévérité, ne lui fit découvrir aucune expression suspecte sur ce visage loyal et franc. Aussi ce fut d'une voix promptement radoucie qu'elle reprit ; ' C'est égal ! cela ne se passera pas ainsi en conversation; je veux en avoir le cœur net, et savoir au

30 juste l'histoire de ces œufs I '

Le capitaine eut de fâcheux pressentiments, et il eût bien voulu pouvoir changer un peu le cours des idées de sa moitié ; mais il savait à quel point Lise était obstinée et

tenace. Il ne se permit donc point de hasarder la moindre objection. Il fallait laisser passer la justice de Mme Pigault, comme on laissait passer jadis la justice du roi.

Lise agita d'une main fiévreuse la sonnette qui se trouvait à sa portée, et Jeanneton parut aussitôt sur le seuil de 5 la salle à manger.

La violence du coup qui l'appelait ne lui permit point de douter qu'il ne s'agît d'une chose grave, et nous devons rendre cette justice à sa perspicacité, qu'elle devina tout de suite que l'on allait traiter à fond la délicate question des 10 œufs. Cependant, comme elle aimait mieux *voir venir' que de se compromettre par quelque parole imprudente, elle attendit, non sans un peu d'émotion, les questions que sa maîtresse voudrait bien lui adresser.

Elle ne les attendit pas longtemps. 15

L'impétueuse jeune femme était en effet assez mal habile à se contenir, et elle voulait obtenir tout de suite les satisfactions qu'elle se croyait en droit d'exiger.

*D'oii viennent ces œufs?' demanda-t-elle à la cuisinière, en essayant de la percer à jour avec l'acier de ses yeux bleus. 20

Jeanneton était une honnête Normande qui ne mentait jamais, quand le mensonge était inutile ou impossible.

' Ils viennent de chez l'épicier, madame, répondit-elle avec beaucoup de sang-froid.

— Eh ! depuis quand, s'il vous plaît, va-t-on acheter mes 25 œufs chez l'épicier ?

— Madame, depuis qu'il n'y en a plus chez vous !

— Ah! il n'y a plus d'œufs chez moi? fit Lise en s'animant ; je voudrais bien alors savoir un peu ce que font mes poules ... ^o

— Il faudrait le leur demander, car ce n'est pas moi qui pourrai le dire à Madame. Tout ce que je sais, c'est qu'elles ne font pas d'œufs !

— Ah! tenez! je suis la femme la plus mal servie de tout Honfleur ! dit Lise, en froissant violemment l'une contre l'autre ses deux petites mains blanches.

— Si Madame croit cela, fit Jeanneton, en faisant le 5 geste de dénouer les cordons de son tablier, elle n'a plus

qu'à nous donner nos huit jours à ses poules et à moi ! '

Cette re'ponse impertinente étant le dernier terme de l'audace que la cuisinière pouvait se permettre sans être immédiatement chassée, Jeanneton crut prudent de sortir ;

lo ce qu'elle fit sans demander son reste.

Lise était tellement bouleversée, si hors d'elle-même, que son mari craignit un moment qu'elle n'eût une attaque de nerfs. Mais il la connaissait assez pour savoir que ce qu'il y avait de mieux à faire en pareil cas, c'était de l'aban-

15 donner à elle-même, sans essayer de la consoler ni de la calmer. Elle ressemblait un peu à ces chevaux emportés, auxquels il faut bien se garder de faire sentir le mors, parce qu'ils prennent alors un point d'appui sur la main, et la résistance qu'on leur oppose ne fait que les exciter

20 davantage.

Au bout de quelques minutes, Mme Pigault se leva de table, repoussa sa chaise, jeta sa serviette dans un coin, et sortit de la salle à manger, oli elle laissait son mari consterné, en disant : * Je ne me laisserai pas tromper comme

25 cela ! Je veux voir clair dans mes affaires, et savoir un peu ce qui se trame contre moi dans ma propre maison ! '

Décidée à faire une enquête, à laquelle un juge d'instruction aurait dû rendre des points, la femme du capitaine pratiqua d'abord une descente de lieux. C'est le début

30 obligé de toute bonne procédure criminelle. Elle se dirigea tout d'abord vers le ceUier, où, depuis un temps immémorial, les poules avaient l'habitude de pondre.

Elles étaient là toutes deux; l'une grimpée sur un

tonneau, et faisant entendre ce petit gloussement satisfait qui indique chez les femelles des gallinacés qu'elles viennent de s'acquitter d'une ennuyeuse corvée ; l'autre, au contraire, perchée sur une poutre transversale, au-dessous des chevrons du toit — elle n'aurait pu monter plus haut. — Celle-ci avait 5 l'œil hagard, le bout de la crête rouge comme du sang, les plumes ébouriffées et froissées, enfin, un je ne sais quoi de troublé dans toute sa personne, comme si elle eût été l'objet de quelque tentative criminelle. Bien qu'elles fussent depuis longtemps accoutumées à leur maîtresse, et familières avec 10 elle jusqu'à lui manger dans la main les miettes de son pain, Blanchette et Noiraude, en la voyant, poussèrent des cris effarouchés; puis elles essayèrent de prendre ce vol lourd et embarrassé qui ne conduit jamais les poules ni bien loin ni bien haut. 15

' Voilà qui est vraiment singulier ! se dit Mme Pigault, en paraissant réfléchir profondément. Voyons maintenant les nids ! '

Elle se dirigea aussitôt vers les deux hottes. Là encore elle trouva des traces de désordre. On sait quelle est la 20 netteté habituelle du nid où la pondeuse a laissé son œuf; tout est Hsse, égal et comme passé au rouleau. Ge jour-là, au contraire, la paille paraissait soulevée, fouillée, tourmentée.

* Tout cela n'est point naturel ! pensa Mme Pigault. 25 Je suis bien certaine à présent que mes poules ont pondu, et que l'on a pris mes œufs. Il y a un coupable tout près d'ici Quel est-il? C'est à moi de le trouver, de le surprendre ... et de le punir ! '

Comme tous les êtres essentiellement nerveux. Lise était 30 entièrement, absolument sous l'empire de l'idée présente, dominée par elle d'une façon exclusive. Quand elle voulait une chose, elle la voulait si fortement qu'il fallait bien que

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cette chose-là finît par arriver. Elle eut pourtant le courage de ne point ouvrir la bouche de toute la journée pour dire un seul mot de ce qui faisait l'objet de son unique pre'occupation. Elle médita longuement ses plans, et finit par 5 s'arrêter à la résolution qui lui semblait la plus propre à la conduire au résultat désiré. Il n'y avait absolument rien à faire pour le moment. C'était le matin seulement que les poules pondaient; c'était le matin aussi que le voleur enlevait les œufs; c'était donc le matin qu'il fallait ouvrir

lo l'œil ... et agir.

Mme Pigault avait habituellement le sommeil léger. Son oreille inquiète, toujours aux écoutes, saisissait les moindres bruits qui troublaient le silence de la maison. Un trésor n'eût pas trouvé de gardienne plus vigilante.

15 Mais cette nuit-là elle dormit moins encore. Elle se leva dès l'aube, s'habilla promptement, silencieusement, pour ne pas réveiller le capitaine, plongé dans un sommeil de plomb, et sortit de la chambre, après lui avoir jeté un regard indéfinissable— le regard de la femme qui ne dort pas assez

20 au mari qui dort trop !

Elle descendit, et fit le tour de son rez-de-chaussée avec assez de crânerie et de résolution, et, ne trouvant rien de suspect dans les appartements, continua son inspection dans la cour et dans le jardin. Toutes les portes étaient

25 hermétiquement closes. Nulle part, rien qui révélât l'escalade ou l'effraction; elle examina avec non moins d'attention les allées, sablés d'une sorte de tangue, grise et pâle, que l'on retirait de l'embouchure de la rivière, et sur laquelle l'empreinte des pas se gravait profondément. Ni la cour ni

30 les allées ne lui offraient aucun indice accusant les ennemis du dehors. Il n'y avait plus moyen d'en douter . . . elle était victime d'un vol domestique ... Le coupable, en pareil cas, serait plus facile à trouver, puisqu'on l'avait sous

la main, et qu'il ne s'échapperait pas. Il faut bien l'avouer : la pensée de Jeanneton se présenta un moment à l'esprit soupçonneux de Lise; mais elle ne voulut pas s'y arrêter. Jeanneton était honnête, incapable d'une action mauvaise . , . et, d'ailleurs, n'avait-elle point les clefs de tout? Ne 5 pouvait-elle point prendre ce qu'elle voulait dans la maison ? N'était-elle pas nourrie comme les maîtres eux-mêmes ?

* Que je suis sotte ! se dit Mme Pigault avec un mouvement d'épaules, c'est bien certainement quelque rat qui est mon voleur ! J'achèterai un piège, et tout sera dit ! Il y a 10 maintenant des chiens qui prennent admirablement les rats: mais le nôtre est un fainéant, un propre à rien, dont il ne faut attendre aucun bon office ! Ce n'est pas lui qui viendra à mon aide dans cette circonstance ! '

Tout en faisant sa ronde matinale, Lise avait passé 15 devant la loge de Zéro. Celui-ci l'avait bien vue; mais, reconnaissant en elle la maîtresse du logis, libre d'aller et de venir chez elle comme bon lui semblait, il avait considéré toute démonstration hostile comme une inconvenance et une grossièreté qu'il ne pouvait point se permettre. Si 20 Madame avait professé d'autres sentiments pour lui, il n'aurait pas manqué d'aller à sa rencontre, car on ne l'enchaînait jamais, et de lui témoigner une surprise joyeuse, en la voyant si matinale ; mais Zéro n'appartenait point à la race des vils flatteurs, et il n'était pas chien à faire deux 25 fois des avances à qui le méritait si peu. Aussi referma-t-il bientôt son œil intelligent et malicieux, et, après avoir étiré ses membres et bâillé largement, il se retourna sur sa paille fraîche, en se disant, avec une volupté de paresseux, qu'il avait encore le temps de faire un somme. 30

Lise, cependant, était allée s'asseoir dans sa salle à manger, pièce un peu froide, d'une propreté sévère, où elle se tenait plutôt que dans son salon, parce qu'elle

40 LE CHIEN DU CAPITAINE. [iV

pouvait de là surveiller plus aisément sa maison. • Elle prit son ouvrage, car elle connaissait le prix du temps et ne perdait jamais une minute, et elle tira consciencieusement son aiguille, en attendant les événements.

5 Jeanneton descendit à six heures et demie, ne parut point trop étonnée de voir Madame déjà debout, — Jeanneton ne s'étonnait de rien, — lui demanda ses ordres, prit son panier, et s'en alla en ville, car c'était le jour du marché. Lise continua une tapisserie de Pénélope, commencée le

lo lendemain de son mariage, destinée au meuble de son salon, mais qui devait bien lui demander une dizaine d'années, tant elle était considérable, difficile et compliquée. Cependant, tout en travaillant consciencieusement, elle jetait bien souvent les yeux dans la cour, et surveillait surtout la porte

15 du cellier, théâtre supposé du clrame qui l'intéressait si fort,

toute prête à se précipiter au secours de Blanchette ou de

Noiraude, dès qu'elles pousseraient le premier cri d'alarme.

Un peu avant sept heures, son attention fut attirée par

un léger bruit qui se fit dans la cour. Elle regarda, et vit

20 Zéro, cet abominable Zéro, son ennemi intime, qui sortait furtivement de sa loge, et qui se dirigeait avec précaution vers le cellier.

Un soupçon terrible traversa son esprit, avec une promptitude d'éclair, et se formula tout aussitôt en ces mots

25 accusateurs, qui s'échappèrent de ses lèvres serrées :

*Ah! le misérable . . . c'était donc lui! Je vais le prendre en flagrant délit, et lui dire son faitl*

Impétueuse par caractère, impatiente par nature, et malhabile à se contenir, Lise se leva, ou plutôt bondit de sa chaise, et voulut s'élancer sur les traces du chien. Pourtant une réflexion l'arrêta. Si elle arrivait trop vite, elle empêcherait Zéro de fournir lui-même la preuve de 5 son crime. Il fallait lui laisser le temps de montrer jusqu'à quel point il était scélérat, et, en le prenant la patte dans le sac, le mettre dans l'impossibilité de plaider 'non coupable !'

Mme Pigault resta donc quelques minutes encore dans 10 la salle, puis, retenant son souffle, et marchant sur la pointe du pied, elle alla doucement jusqu'à la porte du cellier, ^lais ce Cartouche et ce Mandrin de la race canine. Zéro, qui avait véritablement plus de malice qu'une personne raisonnable, avait eu la précaution de la refermer, pour 15 vaquer plus tranquillement à ses affaires.

Malheureusement pour lui, il n'avait pu boucher les fentes de la porte, déjà vieille, et qui avait joué sous l'effort des ans. Ce fut là ce qui le perdit

Lise regarda par la plus large de ces fentes, et le spectacle 20 le plus étrange friippa ses yeux indignés.

Zéro, le criminel Zéro, rasé contre terre, le ventre à l)lat, les jambes de derrière ramassées sous lui, sa longue queue frétillant de plaisir et battant le sol, maintenait immobile entre ses pattes de devant l'infortunée Blan- 25 chette.

Lise se retint à quatre pour ne pas ouvrir brusquement la porte. Elle voulait se précipiter sur le coupable, le saisir en plein crime, la chose était bien facile, et lui infliger immédiatement le châtiment dû à ses forfaits. Mais une 5 curiosité plus forte encore que la colère la retint un moment sur le seuil.

Elle n'eut pas longtemps à attendre.

Le coupable Zéro guettait l'œuf; il l'aida même à venir au monde et se donna la joie, bien gagnée, de l'avaler tout lo chaud.

Un coup de dent brisa la coque, qui fut engloutie à son tour comme un corps de délit compromettant.

Mme Pigault était furieuse, et vraiment elle avait quelques raisons de l'être. Mais nous devons avouer, cependant, 15 que sa colère n'allait point sans un certain mélange de plaisir. Elle s'indignait, sans doute, à la pensée que, ce matin encore, elle n'aurait pas d'œufs frais à son déjeuner. Mais, du moment ou il y avait un coupable, elle était charmée de pouvoir se dire que ce coupable était le chien 20 maudit, qu'elle avait toujours abhorré, alors même qu'elle ne savait pas encore à quel point il méritait de l'être. Sa haine, à présent, se colorait ainsi d'un prétexte de justice.

Elle eût bien voulu, avant toute espèce de jugement, 25 administrer au délinquant une punition sommaire et préalable, quitte à s'expliquer après. Mais Zéro, qui était physionomiste, lut sans doute cette intention charitable dans les yeux de sa maîtresse, car, en l'apercevant, il éprouva une envie démesurée de gagner le large. Il fila, 30 comme une balle, par la porte que sa maîtresse venait d'entr'ouvrir, et, trouvant la cour fermée, entra dans la cuisine, et, de là, sauta dans la rue par la fenêtre, au grand ébahissement de Jeanneton, rentrant tout juste de son

marché, et qui ne lui connaissait point ces- habitudes de chien mal élevé'. Une fois dehors, il défila sans attendre aucune explication, et arpenta la Côte de Grâce, aussi vite que ses jambes pouvaient aller.

Depuis qu'il s'était retiré des affaires et de la vie active, 5 un peu prématurément peut-être, et en se condamnant, trop jeune, à une oisiveté pour laquelle il n'était pas fait, le capitaine, qui trouvait le temps long, rognait sa journée par les deux bouts, la commençant le plus tard et la finissant le plus tôt possible. Il avait d'ailleurs la con- 10 science tranquille et l'estomac excellent, ce qui lui assurait un sommeil facile. Il en profitait : le fit est la grande ressource des gens inoccupés.

Lise, qui avait toutes les qualités de la femme d'intérieur, lui en laissait prendre à son aise, et veillait à ce que la 15 maison fût en ordre avant qu'il ne parût à l'horizon. Mais, ce jour-là, elle avait trop de choses à lui dire pour lui permettre de faire ainsi la grasse matinée. Il fallait qu'elle donnât un libre cours à la colère excitée en elle par la découverte du crime de Zéro ; il fallait aussi qu'elle soula- 20 geât le dépit que lui avait causé sa faute impunie.

Elle entra comme un ouragan, poussa la porte avec une certaine violence, et culbuta un fauteuil et deux chaises qui se trouvaient sur son chemin. Le dormeur fut réveillé en sursaut. Il ne fit qu'entr'ouvrir un œil ; mais ce lut assez 25 pour qu'il aperçût sa femme, et qu'à l'expression de sa physionomie il devinât tout de suite qu'il y avait de l'orage dans l'air. Il fit comme Zéro ; il feignit de n'avoir rien vu, referma la paupière et parut continuer son somme. Mais Lise ne fut pas dupe de ce petit manège. Elle avait surpris le très- 30 saillement des muscles sur le visage de son mari ; elle avait vu la lueur humide du regard dans sa prunelle. C'en était assez pour que la ruse fût éventée, et par conséquent inutile.

44 LE CHIEN DU CAPITAINE. [v

' Il a peur, pensa-t-elle ; il fera tout ce que je voudrai ! ' Elle s'approcha du lit, et, sans lui donner le temps de se

reprendre, posant sur l'épaule du capitaine sa petite main

fine et nerveuse :

5 'Allons! réveille-toi tout à fait, lui dit-elle; c'est assez

dormir comme cela. Tu as bientôt fait le tour du cadran

. . . Tâche de m'écouter un peu : j'ai des choses graves à te

dire.

— Et tu ne pouvais pas remettre cela jusqu'à huit lo heures ?

— Non ! '

Jean Pigault vit bien qu'il ne lui serait pas facile d'éviter la scène inattendue que sa femme venait lui faire, à un moment où la fuite lui était absolument impossible. 15 11 se souleva un peu, mit son coude sur l'oreiller, sa tête dans sa main, et d'un air résigné :

*Eh bien ! parle, dit-il, je t'écoute !

— J'ai vu le voleur de mes œufs.

— Ah bah ! tu en es sûre ? Eh bien ! il fallait le faire 2o arrêter !

— Ce n'est pas l'envie qui m'a manqué . . . mais il a pris la fuite . . .

— Tu le connais ?

— Je ne connais que lui !

25 — Alors préviens le maire et les deux adjoints, le garde champêtre et la gendarmerie ! Veux-tu que je mande la chose au procureur de la République, qui réside à Pontl'Évêque ?

— Nous n'avons pas besoin de tant de monde que cela, 30 fit Lise, qui regardait fixement son mari, ne sachant trop s'il

était sérieux, ou s'il n'entendait point se rire d'elle, ce qui lui arrivait quelquefois ... Si tu le veux bien, tu suffiras à toi seul à me faire rendre justice.

— Certes que je le veux! Mais dis-moi comment! D'abord, le nom du coupable?

— Le coupable est ton chien, répondit Mme Pigault avec une assurance qui ne permettait pas de douter.

— Zéro ? 5

— Lui-même !

— Zéro voleur ? . . . Eli bien ! non, voilà ce que je ne puis pas croire. C'est impossible ... tu auras mal vu . . . tu te seras trompée ! Qu'est-ce qu'il en pourrait donc bien faire, de tes œufs ! Est-ce que, par hasard, il espère les lo vendre au marché?

— Non; mais il les mange.

— Il les mange? répéta Pigault, comme un écho; et à quelle sauce, je te prie? En omelettes, farcis, brouillés, au jus, aux pointes d'asperges?' 15

L'œil de Lise s'anima: un petit frémissement fit trembler ses lèvres.

* Je t'avertis, monsieur Pigault, que ces plaisanteries me semblent déplacées et de mauvais goût, dit-elle de cette voix grêle que Jean n'aimait pas. Quand je prends si à cœur les 20 intérêts de la maison, je mérite de trouver chez toi autre chose que de la raillerie ou de l'indifférence.'

Pigault aimait trop sa femme pour vouloir la fâcher sérieusement. Il ne jugea donc pas à propos de continuer plus longtemps cette petite guerre, dont il savait bien qu'il 25 payerait les frais, lors de la signature du traité. Il fit donc une retraite prudente, et ce fut d'un ton très grave qu'il répondit :

' Ainsi tu es bien sûre que c'est ce misérable Zéro qui avalait tes œufs, et qui déjeunait à ta place ? 3c

— Puisque je te dis que je l'ai vu ! ' fit Lise, qui raconta par le menu la petite scène à laquelle, un moment auparavant, elle avait assisté, protégée par la porte du cellier

qui lui permettait de tout voir sans attirer l'attention du coupable.

Nous devons dire qu'au grand étonnement de sa femme, le capitaine ne témoigna, en entendant son récit, ni colère S ni indignation. On eût dit plutôt qu'il admirait l'exploit surprenant accompli par son chien.

*Je savais bien, dit-il, que ce coquin de Zéro avait beaucoup d'esprit, mais je n'aurais jamais cru qu'il en eût tant que cela ! ' lo Cet éloge du criminel dans la bouche de celui auquel Lise venait de dénoncer ses attentats, en criant vengeance, eut pour effet immédiat de jeter la jeune femme dans une véritable exaspération. La patience n'était pas sa qualité dominante, et elle épuisait assez promptement la dose, 15 d'ailleurs très modérée, que le ciel lui avait départie de cette précieuse vertu.

En pareil cas, son unique ressource, c'était de faire une scène à son mari.

' Vraiment, dit-elle, je crois que tu saisis avec empresse- 20 ment toutes les occasions que tu peux trouver de m' être désagréable !

— Chère amie . . . comment peux-tu supposer ?

— ^"S'il en était autrement, tu ne t'obstinerais pas, malgré mes prières, à garder près de toi, chez nous, entre nous . . . 25 — Il n'y a rien, il n'y aura jamais rien entre nous, ma chère Lise, sache-le bien ! dit le capitaine avec un peu d'émotion.

■ — Oui, à garder e7itre fious^ reprit la jeune femme avec plus de force, un misérable chien, laid, presque difforme . . . 30 sans race . . .

— Dame ! cela, vois-tu, ce n'est pas sa faute ... ce serait à ses parents . . .

— Un chien qui n'a que des défauts . . ,

— Oh! pardon! chérie, ici je t'arrête; car ce pauvre Zéro possède au moins une qualité . . .

— Laquelle ?

— La plus grande de toutes à mes yeux !

— Lui ! 5

— Oui, lui ! il m'aime !

— Tous les chiens aiment leurs maîtres !

— Tu crois ?

— J'en suis sûre ! Tu en aurais un autre que caserait

la même chose! Qui sait? peut-être t'aimerait-il encore lo davantage ! et il serait jeune, beau, docile ... et il ne mangerait pas mes œufs ! . . .'

Quand Lise était une fois lancée, il devenait difficile de l'arrêter. Le capitaine le savait bien ; aussi prenait-il le parti le plus sage, qui était de la laisser aller jusqu'au bout. 15 Ainsi fit-il ce jour-là.

La jeune femme profita de la licence qu'on lui donnait pour prononcer contre Zéro un véritable réquisitoire, dans lequel se trouvèrent exposés tous les torts et tous les crimes de son ennemi. Elle ne parla pas seulement du mal qu'il 20 avait fait, mais de celui qu'il ferait encore, maintenant qu'il était lancé dans la voie du crime, où les chiens vont parfois aussi loin que les hommes. Elle savait bien, pour son compte, que si on ne la débarrassait pas d'un pareil voisinage, elle n'aurait plus un seul moment de repos. 25

Et tout cela fut dit comme les femmes savent dire, tour à tour avec. emportement et avec douceur, avec des colères insensées et des câlineries irrésistibles, et d'une voix qui prenait tous les tons, et qui mariait habilement le reproche à la prière. 30

Nous devons rendre cette justice au capitaine que, même devant cette attaque véhémente, il résista longtemps sans lâcher pied, continuant à défendre courageusement son

ami. Mais il le défendait de plus en plus mollement, un peu à la façon de ces avocats, nommés d'office, qui savent que leur client est coupable, qui n'espèrent plus d'acquittement, et qui s'estimeraient heureux d'obtenir des

5 circonstances atténuantes.

Lise était trop fine pour ne pas s'apercevoir qu'elle gagnait peu à peu du terrain, et elle avait trop de tact pour ne pas vouloir profiter de ces premiers avantages. Elle fit donner ses réserves.

lo *Ah ! s'écria- t-elle, en essuyant une larme qui vint à propos mouiller ses yeux, je vois bien que tu n'as plus d'affection pour moi ! . . . Qui sait ? peut-être n'en as-tu jamais eu. . . . Suis-je assez humiliée ! . . . suis-je assez malheureuse ! tu me préfères un chien. ... tu me sacrifies à

15 un caniche. . . . qui n'est qu'un barbet ! moi, moi ta femme. ... et nous ne sommes pas mariés depuis six mois !

— Ah ! Lise, si tu peux dire !

— Tenez ! je le hais votre chien, je le hais ! je l'exècre ! et vous me forcez à le garder, à le voir tous les jours . . .

2o à vivre avec lui ! et si l'un de nous deux devait quitter la maison, et céder la place à l'autre ... ce qui arrivera peut-être un jour ... ah ! je le vois bien ... ce sera moi qu'on renverra ! ' s'écria la jeune femme avec une explosion passionnée.

25 Ici, Lise s'arrêta comme si elle eût été suffoquée par l'émotion, et qu'il lui eût été impossible d'en dire davantage.

Mme Pigault pleurait bien.

Sa douleur, qui venait surtout de ses nerfs surexcités,

30 n'était pas assez grande pour la défigurer . . . C'était là le point essentiel, et l'on avait envie de recueillir, comme des perles fines, les pleurs coulant sur ses joues, qui avaient la couleur des roses blanches.

Comme tous les huinnies d'action qui ont de'pensé beaucoup de leur énergie avec les hommes, et contre eux, le capitaine n'en avait plus beaucoup à son service dans ses petites luttes intimes avec sa femme. Il se souleva à demi de son lit, et bien doucement : 5

•Tu sais bien, Lisette, qiu: tu feras toujours tout ce que tu voudras de ton pauvre Jean Pigault.*

So

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