VI
On déjeuna gaiement aux Roches-Blanches ce jour-là, bien qu'un peu plus tard qu'à l'ordinaire, et l'on ne parla point de Ze'ro. Les deux époux semblaient être en parfaite intelligence. Madame ne se plaignit point des œufs, bien ç qu'ils vinssent encore de chez l'épicier. Il est vrai que Monsieur redoublait de grâce et d'amabilité pour lui faire oublier ce petit désagrément 'qui ne se renouvellerait plus' — il lui en donnait sa parole.
Cei)endant, chaque fois que l'on ouvrait la porte de la
lo salle à manger, le capitaine jetait un coup d'œil furtif dans la cuisine, comme s'il se fût attendu à voir paraître son chien. Mais cette attente fut trompée : il n'aperçut de Zéro ni la queue ni les oreilles. Il est vrai que le pauvre diable n'entrait plus guère dans cette pièce dont les re-
15 buffades de Lise l'avaient exilé peu à peu ; mais on pouvait être sûr qu'au moment du déjeuner il n'était jamais bien loin. Il avait même choisi, avec le discernement qu'il mettait à toutes choses, une place dans la cuisine, d'où il pouvait apercevoir son maître.
20 Pour qui connaissait le cœur des chiens en général et celui de Zéro en particulier, il était bien certain que l'intelligent animal, éclairé par le regard indigné que lui avait jeté sa maîtresse au moment où il perpétrait son attentat, commençait à se rendre compte de l'énormité de
25 sa faute, et qu'il jugeait à propos de laisser aux autres le
Vl] LE CHIEN DU CAPITAINE. $1
temps de l'oublier. Ce révolté n'osait pas encore demander ramnibtie.
Pigault ne s'en disait point aussi long. Seulement, comme son chien n'avait pas l'habitude de s'absenter aux heures de repas, qui lui valaient toujours quelque bonne 5 aubaine, il se demandait où il pouvait bien être maintenant. Mais, comme il se sentait observé de très près, il se le demandait tout bas, tout bas.
A la fin du déjeuner. Lise s'approcha de son mari, et comme elle savait qu'il faut battre le fer pendant qu'il est 10 chaud :
'N'est-ce pas que tu vas t'occuper de ce mauvais chien? lui demanda-t-elle, en lui pint^ant délicatement le' bout de l'oreille, petite marque de faveur à laquelle le loup de mer, que l'on n'avait pas trop gâté jusque-là, ne se monUait 15 jamais insensible.
— Puisque c'est promis ! dit-il avec une nuance d'embarras.
— Oh! oui, et bien promis encore! répliqua la jeune femme, en le regardant dans les yeux. Je. sais bien qu'il 20 m'en veut maintenant, et je n'aurais plus une minute de tranquiUité s'il restait ici.
— Tu le calomnies, dit Pigault avec un léger mouvement d'épaules. Je puis t'assurer que le pauvre animal est bien incapable de faire du mal à personne ... à toi moins 25 encore; pour peu que tu t'en fusses donné la peine, ajoutat-il avec une nuance de mélancolie, tu l'aurais réduit aussi aisément que moi. . . .'
Lise ne releva point cette dernière assertion, et, ne voulant ni l'admettre ni la combattre, elle fit comme si elle ne 30 l'avait pas entendue.
Jean Pigault comprit bien qu'il ne lui restait plus qu'à s'exécuter. 11 prit son chapeau, et sans trop savoir ce qu'il
allait faire, enfonçant ses fortes mains dans les poches profondes de sa veste ronde en drap pilote, laissant derrière lui cette pittoresque Côte de Grâce, avec sa magnifique avenue de grands ormeaux, de hêtres et de platanes, il descendit
5 rapidement vers le port : habitude de marin ! Dans les moments embarrassants, c'était toujours là qu'il allait chercher ses inspirations.
Il n'avait point encore fait cent pas sous ces grands arbres aux rameaux séculaires, quand Zéro, qui se livrait
10 en ce moment au plaisir de la maraude dans les contreallées, l'ayant reconnu, vint à lui, et se précipita dans ses jambes avec une telle impétuosité, qu'il faillit le renverser . . . Mais il s'arrêta tout à coup au milieu de ses expansions par trop turbulentes, et jeta un regard en arrière pour s'as-
15 surer qu'il n'était pas suivi. Puis, quand il fut certain qu'ils étaient bien seuls, il se livra de nouveau aux folles ardeurs de sa tendresse, enlaçant, pour ainsi parler, le capitaine dans les bonds joyeux qu'il décrivait autour de lui, lui sautant presque jusqu'au visage, ou lui léchant doucement les mains.
20 * Le moment est bien choisi, pauvre bête ! dit Jean Pigault en lui posant sur la tête une main caressante. Jouis de ton reste, malheureux, car nous allons être longtemps sans nous revoir.'
On eût dit vraiment que le chien comprit ce qu'on lui
25 disait, car sa physionomie — et vraiment, il en avait une, — changea tout à coup d'expression; on eût dit un autre chien. Il regarda son maître avec une certaine hésitation, comme s'il se fût demandé s'il devait le suivre.
* Allons 1 viens, puisque te voilà ! lui dit le capitaine ;
30 mais je te préviens que tu aurais mieux fait de ne pas me rencontrer ce matin.'
Le chien baissa le nez et emboîta le pas derrière son maître. Il se doutait de quelque chose. . . .
Vl] LE CHIEN DU CAPITAINE. 53
Nous avons dit que Pigault descendait vers le port. Zéro avait vécu assez longtemps dans ces parages, avec Norkind Van der Tromp, à bord de la Reine-Sophie., et il n'y avait pas été fort heureux. Cette partie de la ville ne lui rappelait donc que de pénibles souvenirs, et il n'y était 5 jamais revenu. Il regarda les bateaux d'un œil défiant. Il n'avait pas eu le mal de mer; mais il s'en fallait que ses traversées eussent été exemptes d'ennuis. Il se trouvait à l'étroit dans ces maisons flottantes ; l'ordinaire des matelots lui paraissait insuffisant, et il regrettait de n'y pouvoir 10 ajouter les suppléments que, sur la terre ferme, d'une manière ou d'une autre, son industrie parvenait toujours à lui procurer.
Cependant le capitaine marchait vite, comme un homme chargé d'une ennuyeuse besogne, et qui veut s'en tirer le 15 plus tôt possible.
De temps en temps il se retournait pour voir si son chien le suivait toujours, précaution qui, dans toute autre circonstance, lui aurait paru fort inutile, car Zéro n'était pas capable de le perdre en chemin. Mais, comme s'il eût 20 eu le remords de ce qu'il allait faire, et qu'il eût rougi de lui donner en ce moment des preuves d'affection qui n'eussent été qu'une sorte d'hypocrisie, il n'eut point avec lui l'abandon et la familiarité qui faisaient le charme de leurs relations dans l'intimité. 25
Zéro lui en voulut un peu de cette réserve, dont les vrais motifs lui échappaient. Il lui semblait que, du moment oii personne ne le gênait, son maître aurait pu revenir à leurs habitudes d'autrefois, et se montrer un peu plus expansif. Mais, en chien bien appris qu'il était, il garda cette réflexion 30 pour lui, et continua de suivre le capitaine en observant ses distances.
Celui-ci, laissant à sa droite le bassin oii les navires
viennent se mettre à quai pour prendre ou déposer leur chargement, se dirigea vers l'avant-port où se trouvaient trois ou quatre bateaux en partance. Parmi ces derniers, il y en avait un, encore tout près du bord, mais auquel
5 s'amarrait de'jà le remorqueur qui devait le mettre au large.
Ce fut vers celui-là que Jean Pigault tourna ses pas tout
d'abord. Il n'avait pas eu besoin, pour le reconnaître, de
lire son nom *La Jeune-Aïjx,' écrit en grandes lettres
rouges sur une bande blanche, à l'arrière. Sa forme gêné-
lo raie, la plantation de ses mâts, la disposition de ses agrès, dont aucun détail n'échappait à l'œil exercé du marin, le lui auraient fait distinguer entre mille.
Il enjamba lestement la muraille du bateau qui ne s'élevait pas à un mètre au-dessus du quai, puis il se re-
15 tourna vers son chien. Dans toute autre circonstance un obstacle aussi insignifiant n'aurait pas arrêté bien longtemps Zéro : il l'eût franchi d'un bond joyeux, et fût arrivé avant son maître; mais ce jour-là, il manquait décidément d'entrain. Il n'avait pas osé s'enfuir, bien qu'il en eût fortement
20 envie ; mais, craignant quelque fâcheuse aventure, et ne voulant pas qu'on pût lui demander un jour *ce qu'il était allé faire dans cette galère,' il s'était assis tranquillement sur son séant, dans une attitude assez mélancolique, et il regardait vaguement autour de lui, attendant de nouveaux
25 ordres. Il semblait croire que son maître était en visite, et qu'il n'avait pas besoin d'entrer, puisqu'on ne l'en priait point.
Le capitaine connaissait trop bien son chien pour ne pas douter de ce qui se passait en lui. Il comprit donc ses
30 préoccupations, ses soucis et ses craintes. Il ne put pas douter que le condamné ne devinât parfaitement de quoi il retournait pour lui, et cette seule idée lui fit gros cœur. 'S'il n'obéissait qu'à son instinct, se dit-il, comme il
aurait vite fait de retourner à la maison. Il ne reste ici que pour m'étre fidèle jusqu'au bout— jusqu'à la mort peutêtre 1 '
Cependant il n'était pas venu si loin pour reculer au dernier moment. D'ailleurs sa parole était donnée ! ce qu'il 5 ne ferait pas aujourd'hui, il faudrait le faire demain . . , autant en finir tout de suite.
* Ici, Zéro !' fit-il de sa voix de commandement.
Le chien prit son élan, sauta lestement par-dessus le bord, et vint tomber aux pieds de son maître. 10
* Couche ! ' dit Jean Pigault, qui ne voulut ni le regarder — il n'en avait pas le courage — ni le caresser, car une caresse, en un pareil moment, lui eût semblé odieuse comme une trahison.
De son côté, le chien fixait sur lui son grand œil clair, 15 doux et profond, qui semblait dire :
*Tu m'as appelé, me voici; maintenant que faut-il faire?
— Couche ! ' répéta Jean Pigault pour la seconde fois, en faisant de la main un geste qui ordonnait le repos absolu et l'immobilité parfaite. 20
Zéro tourna deux fois sur lui-même, comme s'il eût voulu choisir sa place ; puis il se coucha en rond, ferma un œil, ouvrit l'autre et attendit.
* J'aime mieux cela! se dit Pigault. J'aurais redouté une scène de sentiment; les scènes sont inutiles ... et puis 25 ça fait du mal ! . . . '
Le capitaine de la Jeune-Alix était debout sur la passerelle, surveillant les derniers apprêts de son appareillage, car on allait partir. Comme Jean Pigault, Tautin était de la race des loups de mer. Dans leur jeunesse, ils avaient 30 navigué ensemble ; mais Tautin avait fait sa pelote moins vite que Pigault, et celui-là devait travailler encore, quand déjà l'autre avait le droit de se reposer. Ils n'en étaient
pas moins restés d'excellents amis, se revoyant toujours avec plaisir.
* Bonjour, vieux ! dit Tautin, en tendant la main à rigault. Quel bon vent t'amène?
5 — Un service que je viens te demander.
— Merci ! c'est fait ! mais parle vite ! tu vois que nous n'allons pas coucher ici !
— Je viens te demander un passage.
— Pour toi ?
lo — Non, pour un ami.
— Tu sais où nous allons ?
— Au Sénégal, m'a-t-on dit ?
— Juste ! c'est là que veut se rendre ton monsieur ? • — Oui . . . c'est-à-dire non !
15 — Oui, non ! lequel des deux?
— Eh bien ! il ne tient pas précisément à faire un aussi long voyage . . . mais il faut qu'il le fasse 1
— Ah ! je comprends ! c'est un indiscipliné, à qui l'on ménage un tour du monde ... de correction.
20 — Non ! reprit vivement Jean Pigault, c'est au contraire un très bon enfant. Mais il est la cause de grandes divisions dans la famille.
— Entre le père et la mère ?
— Pas précisément, mais entre le mari et la femme et 25 on le sacrifie pour la paix !
— Pauvre diable !
— Il est à plaindre, en effet, et je te demanderai tes bontés pour lui.
— Il les aura, cela va sans dire 1 Mais je te préviens 30 que nous ne sommes pas trop bien outillés du côté de la
cambuse; je ne m'attendais pas à l'honneur d'avoir des passagers, et notre ordinaire n'est pas riche ... tu connais ça, toi ?
— Ceci n'est qu'un détail auquel je ne m'arrête pas. Le particulier auquel je m'inte'resse n'est pas difficile !
— Ça se trouve bien ! mais va le chercher ! il est dans les environs, j'imagine? nous démarrons dans cinq minutes. Ce port est difficile en diable ! tu le sais mieux que per- 5 sonne. Si je ne profite pas du jusant pour sortir, il faudra que je me fasse traîner jusqu'en pleine mer. Cours donc et reviens vite !
— C'est inutile ! le passager est déjà à ton bord.
— Tiens ! je n'ai vu entrer que toi ! 10
— Et mon chien ! fit Pigault en riant.
— Quelles bourdes me contes-tu là ?
— Pas la moindre bourde 1 c'est le voyageur que je t'amène ! Écoute-moi !
— Je ne fais que cela !' 15 En termes éloquents, parce qu'il était sous l'empire
d'une émotion réelle, Pigault raconta l'histoire de son chien ... et celle de sa femme. Elles étaient si étroitement mêlées l'une à l'autre, qu'il était vraiment impossible de les séparer. Il dit comment il avait sauvé Zéro, et comment il 20 l'avait aimé. Il peignit toute la tendresse de son chien pour lui, et ne cacha point l'antipathie de sa femme pour son chien. La vie à trois devenait insupportable ; il fallait donc que l'infortuné Zéro quittât la maison.
* C'est toujours comme cela I dit Tautin, avec un gros 25 rire, qui élargit la patte d'oie autour de ses yeux; c'est toujours comme cela, quand, à nos âges, on épouse des jeunesses. Il vaut encore mieux blanchir ensemble; ce n'est peut-être pas aussi amusant, mais c'est plus sûr!
— Cela se peut bien ! répliqua Pigault avec un peu de 30 brusquerie ; mais ce qui est fait est fait, et il n'y a plus
à y revenir. Il faut donc que le chien s'en aille ! Mais, vpis-tu, c'est plus fort que moi ! en me séparant de lui, je
ne cesse pas de l'aimer. C'est bon, c*est affectueux, c'est intelligent, cet animal-là ! ça m'est un crève-cœur de le voir, et j'aurais encore plus de chagrin si je le savais malheureux. Je viens te l'offrir ! en veux-tu ? c'est un cadeau 5 que je fais. Il t'aimera, et te servira comme tu ne l'as jamais été . . . par un chien.
— Tope-là ! dit Tautin, c'est affaire faite. Je l'emmène. Nous allons voir le Sénégal ensemble. La trotte est bonne, et nous aurons le temps de nous accoutumer l'un à l'autre.
lo En revenant je l'enverrai à Grandcamp, oîi je ne tarderai pas à m'en aller planter mes choux. Ma femme aime les chiens : comme ça se trouve, dis donc ! et si le tien lui témoigne un peu d'amitié, il ne sera pas trop à plaindre chez nous. Tout cela est bien entendu ! Maintenant, file
15 ton câble ! car si tu restes ici cinq minutes de plus, au lieu d'un passager, j'en emmène deux.
— Je suis parti! mais encore un mot. Je vais le faire descendre à fond de cale. Enferme-le, et ne le laisse remonter sur le pont que quand on ne verra plus la terre ;
20 autrement il sauterait par-dessus le bord, et il n'y aurait rien de fait !
— Sois tranquille ! je ne le lâcherai que de l'autre côté du Finistère . . . Mais, va-t'en, tonnerre de Brest ! le flot baisse d'un mètre par minute ; tu vas me faire manquer ma marée.'
25 Pigault descendit lentement de la passerelle et s'approcha de son chien : * Ici, Zéro ! '
Zéro crut qu'on allait repartir. Il se leva comme si un ressort l'eût poussé, et, au risque de tout culbuter autour de lui, mais pourtant sans culbuter rien, il se mit à bondir
30 a droite et à gauche, en avant, en arrière. Pigault calma toute cette fougue avec un mot et un geste de commandement, et le chien revint auprès de lui, calme, docile, soumis. On eût dit qu'il voulait se faire regretter 1
A ce moment, le mari de Lise, que les circonstances contraignaient :\ se conduire en homme politique, et à ne pas dire toute sa pensée, tira son mouchoir de sa poche, le tortilla serre', en fit une pelote, et, après l'avoir montré à Zéro, le jeta à fond de cale en lui disant: 'Apporte!' 5
Zéro n'avait pas l'habitude de céder sa part de ces jeux-là. Il se précipita à la suite du mouchoir, sauta sur une pile de sacs, rebondit sur des barils de salaisons, et glissa le bout de son museau entre deux pots de beurre 011 le mouchoir avait roulé. 10
Mais, pendant qu'il mettait tant d'ardeur à prouver son intelligente obéissance et sa bonne volonté joyeuse, sur un signe de Pigault, un matelot poussa la planche qui fermait l'écoutille, et Zéro se trouva prisonnier, non point sur parole, mais derrière une bonne et solide clôture. Il ne comprit 15 pas tout d'abord; mais, se voyant enfermé, il poussa deux ou trois aboiements sonores, comme pour demander qu'on lui ouvrît. Puis, comme on ne lui ouvrit point, il se jeta avec une sorte de rage contre l'obstacle qu'on venait de lui opposer, s'efforçant de le repousser ou de le briser. Hélas ! 20 tout fut inutile. Le navire était solide dans ses détails comme dans son ensemble. Rien ne céda. Zéro comprit qu'il était perdu, et sa douleur s'exhala dans un hurlement lamentable. Ce grand cri, 011 l'on eût cru reconnaître quelque chose qui ressemblait à l'accent de la voix humaine, 25 frappa l'oreille de Pigault, au moment oîi, après avoir fait au capitaine de la Jeune-Alix un dernier signe d'adieu, il s'élançait sur le quai. Il lui retentit dans l'âme, comme le gémissement suprême d'un ami l'appelant à son secours.
Instinctivement, sans trop se rendre compte de ce qu'il 30 faisait, Pigault s'arrêta. On eût dit que ses pieds le clouaient au sol. Il était évident qu'il hésitait encore ; mais il se fit honte à lui-même de cette faiblesse, et, d'un pas ferme, sans
6o LE CHIEN DU CAPITAINE. [VI
retourner la tête, il reprit le chemin de la Côte de Grâce pour regagner au plus vite les Roches-Blanches où on l'attendait. A peu près à moitié chemin du port et de sa maison se trouvait une petite éclaircie, habilement ménagée 5 entre les arbres, afin de permettre au promeneur de jouir un moment d'une échappée de vue sur la mer.
Pigault s'était arrêté là bien souvent; il s'y arrêta une fois encore et regarda.
La Jeune-Alix abandonnée par son remorqueur, mais
lo entraînée par le jusant, ses voiles gonflées par un vent favorable, et le cap tourné vers le grand large, devait en ce moment filer ses dix lieues à l'heure.
*A présent tout est fini, se dit le capitaine: Lise va être contente, c'est toujours cela ! Mais moi, je ne le suis pas !
15 Pauvre bête ! Quel cri, quand elle a senti que je quittais le bord . . . Ah ! ce cri-là, il me semble que je l'entendrai longtemps . . . Mille tonnerres ! je ne suis donc plus homme à présent . . . Voilà que j'ai la larme à l'œil . . . Est-ce qu'on pleure pour un chien?'
20 Pigault tira sa montre et regarda l'heure ; il était midi cinquante. On dînait chez lui à une heure ; il se secoua, passa sa manche sur ses yeux, — le pauvre Zéro ne lui avait pas rapporté son mouchoir, et pour cause, — et il reprit, en hâtant le pas, le chemin de la Villa des Roches- Blanche s.
Pigault trouva, en rentrant, le couvert mis, la soupe trempée et sa femme ejui l'attendait, tout en travaillant dans la salle à manger.
Son premier regard fut pour le coucou, qui marquait une heure et une minute. 5
* Je crois qu'il avance ! dit-il, comme s'il se fût senti en faute, et qu'il eût voulu se défendre, alors même qu'on ne l'attaquait pas.
— Je ne crois pas, répondit Mme Pigault, non sans quelque vivacité; il va comme l'église, qui va elle-même 10 comme l'hôtel de ville, lequel va comme le soleil ; il est réglé par un horloger du Havre !
— Le soleil?
— Eh non ! le coucou ! Mais tu n'es pas en retard. J'ai faiUi attendre, mais je n'ai pas attendu; c'est le principal. 15 Seulement, ajouta-t-elle, en fixant sur le visage de son mari son œil pâle singulièrement scrutateur, je voudrais bien savoir où tu as passé ta journée.
— Tu devrais dire : ta matinée !
— Soit! je ne chicane pas sur les mots! Tu es parti 20 après le déjeuner. . . et, depuis lors, on n'a plus entendu parler de toi.
— Vrai, je suis resté dehors aussi longtemps que cela?
— Voilà une réponse qui prouve que le temps ne te paraît pas trop long loin de moi . . . Mais cela ne me dit 25 pas ce ijue tu as fait . . .
02 LE CHIEN DU CAl'ITAIxNE. [Vli
— Ce que j'ai fait ?
— Oui!
— Tiens! laissons cela! J'aime autant ne pas en parler; je voudrais pouvoir l'oublier moi-même !
5 — Ah ! tu as fait des choses dont tu n'oses pas parler, des choses que tu voudrais oublier ! dit la jeune femme, dont l'œil bleu s'alluma, en laissant voir comme de petites paillettes d'or qui rayaient le saphir pâle de sa prunelle. Prends garde, Jean ! '
lo Pigault sourit de cette menace qui ne lui faisait pas peur, et se sentit intérieurement flatté. L'homme est si vain, qu'il cherche partout ce qui peut caresser son amour-propre, et il est si habile, qu'il finit toujours par le trouver.
15 *J'ai embarqué Zéro, dit-il d'un ton bref. La maison est maintenant débarrassée de ton ennemi, et tu auras demain des œufs frais à ton déjeuner ... si les poules veulent bien pondre. Tu vois que le procès du criminel n'a pas duré trop longtemps.'
20 Très charmée de la victoire qu'elle venait de remporter, Mme Pigault fit des frais d'amabilité. Pigault, de son côté, ne laissa point que d'y mettre du sien, et il s'eftbrça de maintenir la conversation à une certaine hauteur. Mais nous devons avouer qu'il n'y réussit guère; il écoutait sa
25 femme, et c'était son chien qu'il entendait. Le cri de Zéro, au moment ou il avait quitté le bord de \3. yeunc-A/ix, lui retentissait encore dans la poitrine.
Tout semblait, du reste, se conjurer pour lui rappeler l'exilé.
30 Chaque fois que l'on ouvrait la porte de la cuisine, et qu'il apercevait, sur le tapis que l'on n'avait pas encore enlevé, la place inoccupée, il éprouvait quelque chose comme un vague malaise. Le nom du pauvre animal ne
vil] LE CHIEN DU CAPITAINE. 63
fut pas prononcé une seule fois par lui; mais, s'il n'en parlait point, il y pensait.
Lise, qui, au fond, et ses emportements mis à part, n'était pas une mauvaise femme, et qui d'ailleurs avait une sincère affection pour son mari, ne put fermer les yeux sur 5 son chagrin ; elle commença par s'en irriter, lui reprochant tout bas de tant s'attacher à une bête quand il avait une femme ; mais, quand elle vit que cette tristesse augmentait, sans que pour cela son humeur s'altérât, ou qu'il cessât d'avoir pour elle les mêmes prévenances délicates et les 10 mêmes attentions gracieuses, elle éprouva quelque chose qui pouvait ressembler à un remords.
Elle se reprochait d'avoir privé cet homme excellent d'un compagnon auquel il avait tant de raisons d'être attaché. 15
Le capitaine ne tarda point à ressentir le contre-coup de ce qui se passait en elle, et, en voyant sa fenmie d'humeur i)lus égale et plus douce, il y eut des moments ou, nous sommes bien obligé de l'avouer, il oublia complètement son chien ! 20
Mais, souvent aussi, ce souvenir lui revenait tout à coup, avec une vivacité singulière. Il se demandait alors oîi était ce pauvre Zéro; ce qu'il était devenu; comment on le traitait; s'il était bien malheureux; et (lecteur, vous ne rirez pas si vous avez un chien !) s'il pensait encore à 25 lui. 11 avait beau vouloir cacher cette préoccupation à Mme Pigault, il y avait des moments où, malgré ses efforts, elle perçait et se faisait jour sur son visage.
Dans la crainte de rouvrir cette blessure profonde et qui saignait toujours, Lise ne parlait jamais de Zéro; mais, 30 chose étrange ! elle en était arrivée à y penser presque autant que son mari.
* J'irai à Cherbourg dans six mois, se disait le capitaine,
pour arrêter mon règlement de compte avec les Sorel; je prendrai terre à Isigny, et je tirerai une bordée jusqu'à Grandcamp . . . pour le revoir.'
Pour peu que l'ami Tautin se fût piqué d'exactitude, 5 Pigault était certain de recevoir bientôt la lettre, si impatiemment attendue, qu'il lui avait promise.
Un beau jour, elle vint, en effet, par le courrier du matin, que l'on distribuait sur la Côte de Grâce à peu près à l'heure du premier repas. Il n'eut pas besoin de regarder lo l'adresse à deux fois pour reconnaître la bonne grosse écriture du capitaine Tautin. Le timbre de Saint-Louis disait que les passagers avaient atteint leur destination. 11 la mit dans sa poche, pour la lire tranquillement un peu plus tard, quand il serait sûr que personne ne viendrait l'interrompre 15 ou le troubler. Lise n'avait pas aperçu le facteur.
Le capitaine resta encore quelques minutes à causer
indifféremment de choses et d'autres avec sa femme, puis il
alluma sa pipe, et il alla fumer au grand air, ce qui lui
arrivait du reste assez souvent après ses repas.
20 Quand il eut parcouru à peu près la moitié de la Côte
- de Grâce, il entra sous le couvert de la haute futaie, en se
dirigeant du côté de la mer. Il gagna le banc rustique, fait
d'un quartier de roche, couvert de mousse où il était déjà
venu s'asseoir pour suivre des yeux la Jeune- Alix^ le jour
25 ou elle avait emporté Zéro.
Certain maintenant d'être tranquille et sans témoins, il ouvrit sa lettre avec une hâte fiévreuse.
Tautin, qui n'était pas un phraseur, lui écrivait; ' Mon bon vieux, 30 * Je mets la main à la plume pour te coucher ces quelques mots par écrit, ainsi que tu me l'as demandé ; tu peux m'en savoir gré, je t'assure, car les lettres ne sont pas mon fait. Excepté à ma bourgeoise, et encore pas bien souvent.
je n'écris guère que sur mon livre de bord. Mais ce qui est dit est dit; j'ai promis et je tiens !
* Il faut primo que tu saches que, tant que nous avons été dans la Manche, et qu'il a senti la terre normande, le malheureux Zéro n'a fait que pleurer, crier, geindre et se 5 lamenter, que ça fendait le cœur de tous mes matelots, qui ne l'ont pourtant pas tendre. Espérant que ça le ferait taire, je lui ai envoyé sa ration à la même heure qu'aux hommes; mais il n'a voulu ni boire ni manger. Le soir venu, il s'est fait un peu d'accalmie dans cette tempête, 10 probablement parce que, après avoir donné tant de voix, il ne lui en restait plus dans la gorge. Quand j'ai vu que la musique cessait, je suis descendu, à seule fin de lui parler de toi; je suis bien certain qu'il m'a compris, car, en entendant prononcer ton nom, il a tourné de l'œil et frétillé 15 de la queue, ce qui, chez le chien, est toujours signe de quelque chose.
* En remontant, j'ai laissé l'écoutille ouverte, pour lui donner de l'air. Il a bondi comme un diable en caoutchouc, m'échappant des mains, et me filant entre les 20 jambes, si vite que je ne m'en suis aperçu qu'après ! Il
a fait deux ou trois fois le tour du pont, comme s'il avait eu le feu quelque part. J'ai eu peur un moment qu'il ne piquât une tête par-dessus le bord, tant il était affolé. Ne te trouvant pas, — il était bien évident que c'était toi qu'il 25 cherchait, — il s'est mis à aller et venir comme un fou, se jetant dans les jambes d'un chacun. Enfin, il s'est trouvé acculé dans un coin ; on en a profité pour jxisser une corde dans l'anneau de son collier, et je l'ai confié à un mousse, avec défense de la lâcher une seconde. Le gamin avait 30 beau faire, s'arc-bouter sur ces reins, se pencher en arrière, se retenir aux mâts, il en avait toujours plein la main, tant l'autre tirait sur la corde.
* J'ai dit qu'on le laissât faire un peu, pour voir.
*A ce moment-là nous allions vent arrière, filant nos douze nœuds, le cap au grand large. Mais le gredin n'a pas perdu le nord; il a piqué, raide comme une balle du 5 côté du gouvernail, s'est levé tout debout, a posé ses pattes sur le bordage, si fermes qu'on aurait dit qu'elles y étaient rivées, le nez droit sur la côte normande, qu'on ne voyait pourtant plus, et reniflant l'air qui venait de chez toi. Bientôt la lame a grossi, et nous avons commencé à em-
lo barquer des paquets de mer. L'eau lui sautait chaque fois à la figure et le trempait comme une soupe. On le rappelait ; impossible de lui faire rien entendre. Il trouvait sans doute que c'était là sa place, car on avait beau le tirer en arrière, il y retournait toujours, en poussant de temps à
15 autre de petits jappements plaintifs.
* Quand nous nous sommes trouvés dans le golfe de Gascogne, où notre coquille de noix sautait sur le dos de ces grandes vagues qui viennent tout exprès d'Amérique sans se déranger de leur ligne, pour mieux nous secouer le
20 tempérament, il a commencé à comprendre qu'il perdait son temps, et que tu n'allais pas te mettre à marcher sur les eaux pour venir le trouver. Nous avions d'ailleurs tant de fois viré de bord sous le vent, que j'ai dans l'idée qu'il lui aurait été difficile, si malin qu'il soit, de trouver Honfleur
25 sur la carte. Il a donc quitté son poste, et il est allé se coucher au pied du grand mât, ton mouchoir dans les dents, pour avoir encore quelque chose de toi, voire même qu'il a failli dévorer un mousse qui voulait le lui prendre. Là, il s'est tenu tranquille, et n'a plus rien dit à personne.
30 * Mes hommes, qui ne sont pas des brutes, se sont laissé empoigner par la douleur de ce pauvre animal; ils en ont eu comme une pitié, et se sont mis à le gâter à qui mieux mieux. S'il les avait écoutés, il serait mort d'indigestion au
bout de huit jours; mais on aurait dit vraiment qu'il ne voulait mourir que de chagrin. Il faut que les animaux aient aussi parfois leurs idées ! Au lieu de s'emporter sur la nourriture, comme l'auraient fait bien des gens, ton chien n'en prenait que juste ce qui lui fallait pour se soutenir. Il 5 voyait bien que tout le monde voulait être bon avec lui ; mais, sans faire pour cela le dédaigneux, il avait toujours l'air de quelqu'un à qui c'est bien égal. On le caressait : il se laissait faire; mais lui-même ne rendait la politesse à personne, et, au lieu que cela lui fit du tort, on lui en savait 10 plutôt gré. On aurait été fâché qu'il ne fût pas comme cela ! Les matelots disaient entre eux que, pour toutes les choses du bon cœur, ce chien-là en remontrerait à bien des chrétiens baptisés. On se souviendra longtemps de lui à bord de \2l Jeune- Alix. 15
'Nous sommes arrivés à Saint-Louis sans avaries, tout l'équipage en bonne santé. Zéro s'était beaucoup ennuyé pendant la traversée, dans ces derniers temps ; il avait beaucoup dormi et souvent aboyé en dormant, ce qui me ferait croire qu'il a beaucoup rêvé. Il a paru heureux de se 20 revoir sur le plancher des vaches : qui est aussi celui des chiens. Il a fait trois ou quatre bonds sur la terre solide, comme pour en prendre possession ; puis il s'est mis à courir en jappant et en flairant le sol comme pour y chercher ta trace. Je ne te dis pas ça pour te faire de la peine, 25 mon vieux copain, mais uniquement parce que c'est la vraie vérité : tu avais là un chien qui t'aimait bien !
* Mais ça ne devait pas s'arrêter là ! cet effronté a fait en plein port une chose que les chiens font bien rarement, et qui prouve qu'il a un fier toupet. Il est entré dans plus de 30 dix bateaux, sautant par dessus le bord quand ils étaient à quai, et, au besoin, se risquant sur les passerelles comme un vrai mousse, quand il fallait enjamber pour aller de l'un à
l'autre. Je crois qu'on n'avait encore jamais vu cela. Il te cherchait partout furetant dans tous les coins. Quand il était bien certain que tu n'étais nulle part, il regagnait le pont de la Jeime-Alix pour recevoir sa pâtée et se reposer 5 un peu. Après quoi, il recommençait ses courses comme un vrai dératé.
' Tu sais qu'une fois à terre les matelots ont la langue bien pendue. Les miens, sous ce rapport, ne cèdent leur part à personne. En quelques jours, l'histoire de Zéro a
10 fait le tour du port ; elle a même gagné la ville. Ton chien est maintenant connu à Saint-Louis comme le loup blanc. J'ajoute qu'il est considéré, recherché, aimé partout. Un capitaine anglais m'en a offert une somme ; il la doublera si je veux, car il s'allume sur la bête. Il dit que si le chien
15 est jamais à lui, il en fera son ami intime, et que, lorsqu'il mourra, il lui élèvera un tombeau, avec une inscription en lettres d'or, en anglais et en français.
* — En hollandais aussi, mylord, que je lui ai dit, si vous voulez être sûr qu'il comprenne ! Le hollandais, c'est
20 sa langue maternelle et il n'en a jamais bien parlé d'autre.
* Tout cela me fait craindre un malheur. Les matelots, sans leur faire de tort, sont un peu chapardeurs, comme les soldats. Parmi ces hommes de toutes les nations, il peut bien s'en rencontrer quelques-uns qui ne demanderaient pas
25 mieux que de s'approprier le bien d'autrui.
* J'ai paré la chose de mon mieux, en faisant quitter le port à Zéro. Je l'ai emmené dans l'intérieur de la ville, à l'hôtel des Deux-Pôles ou je loge quelquefois, et que tu connais parbleu bien, car nous y avons fait ensemble
30 plus d'un bon dîner. Le chien du patron était mort : un grand danois, moucheté de noir et de blanc, qui courait si bien devant sa voiture : Zéro a hérité de sa niche. Je l'enchaîne quand je sors. Lorsque je suis seul à l'hôtel,
vil] LE CHIEN DU CAriTAINE. 69
il reste dans ma chambre, où il se plaît mieux. Mais il est si malin que, si je tarde trop il parvient toujours à se débarrasser ou de la chaîne ou du collier. Il fait tout ce qu'il veut de ses pattes; un singe n'est pas plus adroit de ses mains. Nous sommes déjà bons amis, parce qu'il a du 5 cœur, et qu'il sent que je l'aime bien. Mais tu n'as rien à craindre ! je vois déjà que ce ne sera jamais la même chose qu'avec toi. Il y a des moments où il me regarde comme s'il voulait me demander de tes nouvelles. N'en ayant pas, il m'est bien impossible de lui en donner. Je me contente 10 donc de lui parler de toi, et je vois que ça lui fait toujours plaisir.
*J'ai livré mon chargement sans perte ni déchet; mais, comme je ne tiens pas à revenir sur le lest, je m'occupe d'un petit fret que l'on me fait espérer, et que je tâcherai 15 d'avoir aux meilleures conditions possibles. Il s'agit de bois de couleur pour Caen et pour Cherbourg. Cela m'irait assez, à cause du voisinage de la maison, que, dans ce cas, je ne quitterai plus, car j'ai de vieilles douleurs qui commencent à m'avertir que l'heure de la retraite va bientôt 20 sonner pour moi. ... Si les choses tournent comme je le souhaite, je serai à Grandcamp dans deux mois. Tu pourras y venir voir ton chien et ton ami.
'Jacques Tautin, * Capitaine au long cours.' 25
^P.S. — Vingt mille sabords! cette lettre était écrite depuis deux jours, prête à partir par le courrier de ce soir. Je rentre ; je vais à la niche pour voir Zéro, car je suis plus bête que lui, et j'ai fini par ne plus pouvoir m'en passer! Plus de chien ! ni vu ni connu ! Je m'informe. Les gens 30 de l'hôtel ne peuvent rien me dire. C'est toujours comme cela ! Je ne sais que faire ! Je me donne au diable, qui ne veut pas de moi. Je cours au bateau : Zéro n'y est pas,
et il n'y est pas venu ! Mais le mousse, qui a plus de malice qu'il n'est gros, prétend qu'il l'a vu passer se dirigeant vers l'avant-port. Je veux en avoir le cœur net, et je m'y rends pour me renseigner.
5 'J'ai là quelques amis, un entre autres, Auzoufe (du Havre), surveillant du grand bassin, qui est venu plusieurs fois à bord de la Jeune-Alix, et qui connaît Zéro. Je l'interroge; il est bien persuadé qu'il a vu, en effet, passer ton chien, mon chien, notre chien ! suivant un matelot
10 appartenant à l'équipage des Deux- Amis , un sloop de Dieppe, capitaine Franqueville, qui a fait l'an passé trois voyages à Ronfleur, et qui était depuis deux jours en partance pour Marseille.
' Il paraît que Zéro n'avait l'air ni contraint ni forcé,
15 le gueux ! bien loin de là 1 il marchait sur les talons du matelot, comme s'il avait suivi son maître. * Cela m'a donné un coup !
*Si c'était, en effet, le Hollandais, son ancien patron, Zéro serait perdu pour nous ! me suis-je dit ; mais rien n'est
20 plus facile à savoir. Je vais aller trouver Franqueville et lui demander des renseignements. Entre capitaines, on se rend bien ces services-là.
' Mais quand le malheur nous entreprend, il ne fait pas les choses à moitié ! Le sloop avait déjà levé l'ancre ; il
25 était parti depuis une heure, faisant, comme on l'avait dit, voile pour Marseille, avec escale à Cadix et à Gibraltar . . . Tout cela m'a chiffonné, je ne m'en cache pas ; je commençais à aimer le poil de la bête, et je sens que ce pauvre Zéro va me faire faute. Quant à toi, t'en voilà débarrassé
30 ... si je ne me trompe, c'est à cela que tu tenais le plus ! Excuse-moi si je n'ai pas fait mieux, et sois bien certain que j'ai fait du moins ce que j'ai pu.
Saint-Louis du Sénégal, 12 mai 1878.'
Le capitaine Pigault, qui avait dévoré cette lettre en un clin d'œil, en reprit ensuite la lecture, lentement, phrase par phrase, ligne par ligne, et presque mot par mot ! puis il la laissa tout ouverte sur ses genoux, hocha la tête à deux ou trois reprises, et dit à demi-voix : 5
' Du moment où je l'avais renvoyé de la maison, cela devait finir ainsi I '
A ce moment un léger bruit de feuilles froissées et de branches écartées derrière lui, et des pas qui se rapprochaient, lui firent tourner la tête. Il se trouva face à face 10 avec sa femme.
* Toi ici ! dit-il doucement.
— De qui est cette lettre? demanda la jolie créature, dont les sourcils se froncèrent subitement.
— Elle est de Zéro ! dit Jean Pigault, tout à sa pensée. 15
— Ah ! Zéro écrit donc, à présent ? répondit Lise avec un mouvement d'épaules.
— Je voulais dire du capitaine Tautin, à qui je l'avais donné. . . .
— Et qui t'envoie de ses nouvelles ? 20
— Précisément I Mais toi-même, par quel hasard es-tu ici?
— C'est bien simple, dit Lise qui tout à coup était redevenue fort douce, et qui venait de s'asseoir sur le banc rustique, à côté de son mari. Tu es sorti ce matin un peu 25 plus tôt que d'habitude, à ce qu'il m'a semblé ; je t'ai vu
marcher vite ; tu avais l'air préoccupé : j'ai cru qu'il y avait quelque malheur dans l'air, et je t'ai suivi. . . .
— Pas tant de malheur que cela ! fit Pigault avec sécheresse ; Tautin a perdu Zéro, voilà tout ! '
5 Lise aurait pu répondre à son mari que, du moment où il ne l'avait plus, peu lui importait que son chien fût à celui-ci ou à celui-là ; mais elle n'osa point, tant il paraissait contrarié. Elle prit donc, sans rien répliquer, la lettre que Pigault lui tendait, et elle la lut tout bas. lo * C'est bien malheureux ! dit-elle, en la lui rendant, avec une certaine émotion. Qui aurait pu prévoir cela ?
— On ne prévoit jamais ! ' dit Jean Pigault, sans la regarder.
Trois ou quatre mois se passèrent, et l'automne jaunit
15 de nouveau les feuilles des hêtres, des platanes et des ormeaux qui décorent les belles pentes de la Côte de Grâce, sans qu'aucun incident vînt égayer ou attrister la vie un peu monotone, mais calme, et, à tout prendre, assez heureuse des deux époux. Pas une seule fois le nom de
20 Zéro n'avait été prononcé par l'un ou par l'autre. Si le capitaine gardait du passé un souvenir pénible, il avait du moins la discrétion de n'en jamais rien laisser voir. Quant à la jeune femme, comme si elle eût eu à cœur de lui faire oublier les ennuis dont elle avait été la cause, et qu'elle
25 n'avait pas prévus si grands, elle se montrait avec le capitaine pleine de gentillesse et de grâce. Il y avait là un changement, je dirais volontiers une conversion morale, qu'il eût été injuste de méconnaître. Il suffisait qu'elle pût croire qu'une chose était agréable à son mari pour qu'elle s'em-
30 pressât de la faire. Pigault avait perdu un chien, mais il avait trouvé une femme. Peut-être, parmi nos lecteurs, s'en rencontrera-t-il qui ne le plaindront pas. Lui-même ne se plaignait point.
Seulement il se demandait parfois ce que Zéro était devenu ; et, dans ces moments-là, une ombre assombrissait son front. Mais il essayait de chasser loin de lui cette pensée importune, et se reprochait à lui-même ce qu'il appelait une faiblesse indigne d'un homme. Lise devinait s alors ce qui se passait en lui, et elle restait triste jusqu'à la fin de la journée.
Cependant elle s'occupait de sa maison comme la meilleure des ménagères, et l'on pouvait dire qu'il n'y avait pas dans tout Honfleur un intérieur mieux tenu que le sien. lo Sans avoir une grande fortune, à force d'ordre et d'économie, par un judicieux emploi de ses ressources modestes, elle arrivait à le faire mieux vivre que la plupart des riches bourgeois de la ville. Il ne faut pas croire que tous les hommes soient indifférents à ces mérites-là chez mesdames 15 leurs épouses. Mais que de peines la brave petite femme se donnait pour obtenir ces résultats ! Les jours de marché, par exemple, elle se levait avec l'aurore, et suivie de Jeanneton, qui portait le panier, elle achetait de première main ce que les paysannes apportaient de meilleur au chef- 20 heu de canton.
Un certain samedi, qu'elles revenaient ainsi toutes deux, avec une foule de bonnes choses, et charmées de faire des gâteries au capitaine, qui dormait encore. Lise, qui marchait la première, aperçut devant sa porte, couchée en travers, une 25 forme étrange, dont tout d'abord, et à première vue, elle ne distingua point la nature. On eût dit d'une masse sombre, comme d'un tas de poils noirs et gris, qui ne remuait pas.
Elle recula, avec un sentiment de crainte plus instinctif que justifié, — car cette chose sans nom semblait inoffensive, 30 — et elle appela sa bonne.
* Jeanneton, Jeanneton ! qu'est-ce que cela peut bien être? regardez donc!'
Jeanneton, fille des champs, robuste et hardie, passa devant sa maîtresse, qui venait de faire deux pas de retraite^ et toucha du pied l'objet inconnu. On entendit un murmure plaintif, comme un gémissement. Puis lentement,
5 péniblement, la chose se souleva, accentua ses lignes, et les deux femmes virent devant elles un chien.
'Dieu! madame, mais c'est Zéro!' s'écria Jeanneton qui, dans son saisissement, faillit laisser tomber le panier aux provisions.
10 Zéro, car en effet c'était bien lui, Zéro, en entendant prononcer son nom, remua doucement la queue, comme pour faire voir qu'il avait compris ce que Jeanneton venait de dire. Mais, en reconnaissant Mme Pigault, le pauvre animal se ressouvint, hélas 1 que la maîtresse de la maison
15 ne l'aimait pas, et timide comme les malheureux, portant bas l'oreille, sans se plaindre, mais en lui jetant un regard navré, qui semblait demander grâce, il se traîna lentement, péniblement de l'autre côté de la route, et se coucha au bord du fossé, les yeux fixés sur ce logis dans lequel peut-
20 être il ne rentrerait jamais, mais au seuil duquel il était revenu mourir.
* Ah ! madame, dit Jeanneton, dont le cœur était compatissant et l'âme tendre sous sa rude enveloppe, voyez comme il est maigre ! ses os crèvent sa peau !
25 — Oui, dit Lise, on voit qu'il a souffert.' Puis elle ajouta; 'Je n'aurais pas cru que cela pût me faire autant de peine 1 '
Le regard de l'infortuné, si craintif et si douloureux, plus éloquent qu'aucune parole humaine, entrait comme un
30 aiguillon dans le cœur de la jeune femme, où il enfonçait la pointe du remords.
'Faut-il que j'aie été mauvaise, pensa-t-elle, pour qu'il ait si peur de moi ! '
Elle l'appela.
Zéro se souleva comme pour aller à elle ; mais, comme s'il n'avait pas cru que ce fût vrai, il se recoucha à la même place. La jeune femme comprit ce qui se passait en lui.
' Allons ! dit-elle d'une voix affectueuse et bonne, je vais 5 à toi, puisque tu ne veux pas venir à moi ! '
Elle traversa rapidement la route. Zéro se rasa contre terre, craintif. Mais elle, pour le rassurer, prit dans ses deux petites mains cette grosse tête, qui n'était pas devenue plus belle en voyageant, mais qui était toujours restée si 10 intelligente, et elle la flatta, la caressa, en donnant les plus doux noms à celui qui n'avait jamais reçu d'elle que de dures rebuffades, et qui n'avait connu que ses dédains.
Le changement était si grand que, tout d'abord. Zéro, rendu défiant par l'expérience amère de la vie, n'y voulut 15 pas croire. Il regarda son ancienne maîtresse à deux fois, comme pour s'assurer qu'elle ne le trompait pas.
Peu à peu cependant il se laissa convaincre, et tout reconnaissant, il lui lécha les mains, et la regarda avec des yeux qui la remerciaient et qui lui disaient clairement : 20
* C'est bien vrai, n'est-ce pas ? Tu ne voudrais pas tromper un pauvre chien qui ne t'a jamais fait de mal?'
Jeanneton cependant venait d'ouvrir la porte de la cuisine, et Zéro se sentait de furieuses envies d'entrer. Mais il hésitait encore, et, toujours immobile à la même 25 place, il regardait l'intérieur brillant de cette maison où il avait jadis été si heureux, et dont on l'avait si cruellement chassé.
* Allons! viens ! ' lui dit Mme Pigault, qui devinait toute sa pensée, et qui voulait se faire pardonner ses torts. 30
Elle entra : il la suivit.
Mais il était tellement épuisé par la fatigue et le besoin, qu'à peine arrivé dans la cuisine, il se coucha sur la première
dalle, comme s'il n'avait pas eu la force d'aller plus loin ni de se tenir debout.
* Il meurt de faim ! ' dit la compatissante Jeanneton. Lise prit la tourte, et, elle-même, coupa une tranche de
5 pain, épaisse et large, et la divisa en très petits morceaux qu'elle lui donna l'un après l'autre. . . L'affamé n'en faisait qu'une bouchée. Ils disparaissaient comme si on les eût jetés dans un gouffre. Il aurait dévoré la miche tout entière, et Lise était si contente du plaisir qu'elle lui faisait,
lo qu'il n'aurait pas fallu la prier beaucoup pour qu'elle la lui donnât.
• C'est assez, madame ! dit la prudente cuisinière. Il ne faut pas qu'il mange trop, après un si long jeûne. Ce serait capable de lui donner une indigestion. . . Je lui ferai
15 une bonne soupe tantôt.'
Cependant Zéro, le cri de l'estomac apaisé, se souvint qu'il avait un cœur. Il promena autour de lui des yeux qui cherchaient partout, et ce qu'ils cherchaient, on le savait bien !
20 II alla flairer les habits du capitaine que Jeanneton, la veille au soir, avait d^oosés sur une chaise tout près de la cheminée, et son odorat si un ne le trompa point sur leur provenance.
Certain désormais de la présence de son maître, il
25 regarda tour à tour Lise et l'escalier qui conduisait à la chambre de Jean Pigault, comme s'il avait voulu lui demander la permission de monter.
' Ah ! madame, fit Jeanneton, en joignant les mains, que Monsieur va donc être content, lui qui avait tant de chagrin !
30 — Oui ! bien content ! et je ne veux pas retarder son bonheur ... la joie ne fait pas toujours peur ! Allez ouvrir doucement la porte de la chambre; c'est Zéro qui va le réveiller.'
Zéro avait écouté tout ce dialogue avec une telle attention que l'on eût dit vraiment qu'il en comprenait le sens. Il monta lentement derrière la bonne ; mais à peine eut-elle ouvert la porte, qu'il se jeta dans ses jupons, au risque de s'y empêtrer et de la culbuter et il se précipita dans la 5 chambre.
Il vit son maître, bondit vers le lit, et tomba comme une masse sur la poitrine du dormeur. Jamais, on peut le dire, homme ne fut réveillé plus brusquement.
Le capitaine poussa un léger cri, avant même d'ouvrir 10 les yeux, et le chien, qui craignait sans doute de lui avoir fait du mal, redescendit du lit aussi vite qu'il y était monté. Jean Pigault, cependant, complètement réveillé, regarda autour de lui, et voyant dans sa chambre celui qu'il croyait à l'autre bout du monde, il se demanda s'il ne dormait point 15 encore. Mais Zéro, sautant pour la seconde fois sur son lit, put le convaincre, par la réalité de son poids, de la vérité de sa présence. La folle ardeur de sa joie acheva victorieusement la démonstration. Quel autre que ce pauvre Zéro l'aurait donc tant aimé et se serait livré à de tels 20 transports en le revoyant? On ne rencontre pas deux chiens comme celui-là dans sa vie.
Le capitaine enfonça ses deux mains dans la crinière emmêlée de Zéro, qui, depuis quelques jours, avait assez visiblement négligé les soins de sa toilette, et le regardant 25 fixement dans les yeux ;
* Oui, c'est bien toi, lui dit-il enfin, tu n'es pas plus beau qu'autrefois, mais tu as toujours l'air aussi bon ... Ah ! d'où viens-tu, comme cela?'
Zéro eût bien voulu répondre à toutes ces questions, 30 mais Jean Pigault les lui faisait en français, et le chien de Norkind Van der Tromp ne parlait aucune autre langue que le bas-allemand : c'est ainsi qu'à Berlin on appelle le
hollandais. Il dut donc se contenter de lécher les mains de son maître et de le regarder avec toute la tendresse qu'il est permis à un chien d'exprimer par signes.
Mme Pigault eut la délicatesse de ne pas monter tout
5 d'abord. Elle ne voulait point troubler par une présence importune le plaisir que les deux amis éprouvaient à se retrouver ensemble. Mais, au bout d'un moment, craignant qu'une plus longue abstention n'eût quelque chose d'affecté, elle entra, souriante et gaie, et d'une gaieté très sincère, en
lo femme heureuse du bonheur de son mari.
Le capitaine, en l'apercevant, remarqua pour la première fois que Zéro était monté sur le lit et qu'il n'avait pas pris un bain de pieds ce matin-là. Aussi, pour éviter un orage qui pouvait assombrir si tristement les premières heures du
15 retour et du revoir :
* Veux-tu bien descendre, malheureux 1 dit-il en prenant le chien par la peau du cou ; tu ne vois donc pas que nous avons des draps blancs d'hier?
— Laisse-le, val dit Lise, involontairement attendrie; 20 vous êtes si contents tous deux que cela vaut bien un
blanchissage.'
Ces paroles contrastaient si fort avec la première manière de sa femme, que le capitaine, enchanté, mais non moins surpris, la regarda à deux fois, pour s'assurer qu'elle était 25 sincère.
Lise comprit ce regard, et répondant à ce que son mari pensait, mais ne disait pas ;
' C'est moi qui l'ai retrouvé et qui te l'ai envoyé, fit-elle ; ne t'occupe donc pas de ces misères-là ... Je ne veux pas 30 qu'elles troublent notre bonheur à tous trois !
— A tous trois ! dis-tu vrai ? demanda le capitaine, qui n'en pouvait croire ses oreilles.
— Oui, à tous trois ! répéta Mme Pigault avec une cer-
taine fermeté. J'ai été bien dure parfois pour ce pauvre chien, ajouta-t-elle, en passant sa jolie main blanche et fine sur la tête de Zéro, qui ne s'était jamais vu à pareille fête . . . Mais, que veux-tu, mon ami? ce n'est pas ma faute ! je trouvais que tu t'en occupais trop ! 5
— Chère enfant! certainement que j'aime bien cette pauvre bête ! mais cette affection peut-elle se comparer à celle que j'ai pour toi?'
Les jolies joues de marbre blanc de Mme Pigault prirent une teinte rosée, et ses yeux bleus se relevèrent sur son 10 mari, puis se baissèrent de nouveau.
*S'il faut tout dire, continua Lise, autrefois je ne le trouvais pas beau ; à présent, il me semble superbe !
— Ce qui prouve que l'amour est aveugle ! fit le capitaine en riant de son large rire, car le pauvre diable est plus 15 laid que jamais !
— Enfin, s'il me paraît beau, à moi, tu n'y peux rien, j'imagine ! Je ne suis pas une mauvaise, va ! poursuivit la jeune femme, et tu sais que j'ai de l'affection pour toi, mon cher Jean ! . . . Aussi, quand j'ai été bien certaine que tu ne 20 me préférais pas ce pauvre toutou . . .
— Encore, Lisette !
— Et que tu avais bien voulu le renvoyer à cause de moi, vrai ! cela m'a changé tout à fait les idées ! . . . Je m'en suis voulu de l'avoir fait chasser de la maison pour une 25 couple d'œufs . . . d'autant plus que ceux de l'épicier ne sont pas si mauvais que cela ! . . . Puis, quand j'ai été témoin de la peine que te faisait son absence, quand j'ai vu avec quelle douceur tu portais ton chagrin, évitant même de me le faire voir, j'ai eu de véritables remords . . . Vrai ! 30 si j'avais su où le trouver, je serais allée le chercher moimême, et je te l'aurais ramené par l'oreille ... Et, maintenant qu'il nous est rendu, tu peux être bien certain que je
ne lui ferai plus jamais de misères ... Je veux qu'il m'aime aussi moi ! Crois-tu qu'il voudra bien ?
— Il t'adorera ! garde-toi d'en douter ; fit Pigault en riant ; je suis sûr, à présent, que c'est moi qui vais être
5 jaloux !
— Alors, nous allons mener une bonne petite vie tous ensemble ! ' dit Lise en frappant joyeusement ses deux mains mignonnes l'une contre l'autre !
Elle avait dit vrai. Rien ne gâta plus les joies inno- 10 centes, rien ne troubla désormais la paix heureuse de ce trio d'amis. Zéro, qui n'avait pâti que pendant quelques jours, reprit bien vite son embonpoint respectable, et par son affection, sa gentillesse et son intelligence, il fit le bonheur des deux époux, qu'il aima à peu près également. Il affec- 15 tait même parfois une certaine préférence pour Madame ; mais on a tout lieu de croire que ce n'était là qu'une simple galanterie, car il glissait parfois du côté du mari un regard très fin, qui lui disait clairement :
' N'en crois rien ! tu sais qu'au fond c'est toujours toi 20 que j'aime le mieux ; mais il faut flatter un peu les femmes ! ' Jean Pigault trouvait que son chien avait raison, et n'avait garde de se plaindre.
Cependant le retour du chien perdu dans la Î^Ha des Roches-Blanches prit bientôt les proportions d'un événement, non seulement à Honfleur, mais dans les environs. Le bruit en fut répandu avec zèle par Jeanneton, qui ne semblait pas avoir moins d'affection que ses maîtres pour 5 l'intelligent animal qui faisait si bien ses commissions.
L'honnête cuisinière, qui n'était que de seconde force en géographie, disait partout qu'il était revenu du Sénégal à la nage. ' La preuve, ajoutait-elle, qu'il était encore tout mouillé quand nous l'avons trouvé à la porte, Madame et 10 moi !'
Je dois ajouter que cette version ne fut pas admise par les matelots, qui, vu la distance et la difficulté de se procurer des vivres en route, n'ont jamais cru à la possibilité d'un tel exploit. 15
On n'en mit pas moins d'empressement à venir voir le héros d'une si étrange aventure. Pendant plus de huit jours, la villa ne désemplit pas de visiteurs. On se doute bien que les questions ne tarissaient point. On demandait le comment et le pourquoi de la chose. D'oii venait-il ? 20 Qui l'avait ramené ? Était-il bien possible qu'il eût retrouvé sa route tout seul ?
Pigault répondait invariablement :
* Ne me demandez rien, car je ne sais rien ! Il était parti ; il est revenu, et nous en sommes charmés : voilà tout 25 ce que je puis vous dire. Comment cela s'est-il fait ? Vous seriez bien aimable de me l'apprendre . , ., car je n'y ai
82 LE CHIEN DÛ CAPITAINE. [iX
rien compris moi-même, et j'aurais grand besoin que l'on prît la peine de me donner quelques explications.'
Ces explications, le maître de Zéro les obtint quand déjà il ne les espérait plus.
5 Un jour qu'il se promenait sur le quai avec son chien fidèle, qui maintenant ne le quittait pas plus que son ombre, il se croisa, près du petit phare, avec Pierre Paris, capitaine de X Utile, une jolie goélette qui avait pour port d'attache le petit bassin d'Isigny, sur la rivière d'Aure, à l'est de la baie 10 des Veys.
Zéro alla droit à lui, et, sans l'accabler de démonstrations exagérées, il lui fit du moins quelques politesses à sa façon.
Les deux hommes de mer n'étaient pas étrangers l'un à
l'autre, et ils avaient plus d'une fois pris ensemble, dans de
15 bons endroits, le café, le gloria, la rincette et le pousse-café.
Ils s'abordèrent.
*■ Vous connaissez donc mon chien ... ? fît Pigault à Paris, après lui avoir donné la main.
— Un peu! . . . c'est-à-dire que je le connais sans le 20 connaître . . . Mais je ne savais pas qu'il fût à vous, sans
quoi je vous l'aurais renvoyé moi-même.
— Merci ! mais vous voyez que c'était inutile ; il est bien revenu tout seul ! fit Jean Pigault en riant, et de loin encore ! je vous en donne mon billet. Mais faites-moi
25 l'amitié de me dire ou vous l'avez rencontré. . . .
— C'est une bien drôle d'histoire ! Imaginez-vous qu'il y a environ six semaines j'étais à Marseille, où je venais de déposer un chargement de beurre, à la marque de Michel Levigoureux, quand je rencontre, sur le quai de la Joliette,
30 le second du sloop les Deux- Amis ^ qui arrivait du Sénégal. Votre chien le suivait. Il avait la tête basse et l'air mélancolique d'un monsieur qui ne s'amuse pas. Nous allâmes, le second et moi, prendre un mêlé-cassis au
café de TOrient. Le chien vint avec nous, bien entendu. Arrivé là, il s'assit, en nous regardant d'un air qui semblait dire:
*Ah çà! vous autres, est-ce que, par hasard, vous en avez pour longtemps ? Moi, je voudrais bien m'en aller.' 5
Il me parut si drôle avec sa mine renfrognée, que je lui donnai un morceau de sucre. Alors, doucement, il vint poser sa tête sur mon genou. Il me sembla que c'était une manière comme une autre de me dire : Merci! . . .
* — C'est à vous, ce chien-là? que je demandai au second.' 10
* — C'est à moi et pas à moi! qu'il me répond. Il appartient à tout le monde et à personne . . . '
* — Comment cela?'
* — La chose est bien simple ! Le jour même où nous partions du Sénégal, il avait suivi, sans qu'on ait trop su 15 pourquoi, un matelot de Ronfleur, qui était timonier en second à bord des Deux-Amis. Les Deux Amis, c'est mon bateau. Le timonier, qui aimait les bêtes, demanda à l'emmener, ce qu'on ne lui refusa pas. Mais le pauvre diable est mort en route, par le travers de Gibraltar. Alors 20 le chien sans maître est devenu comme qui dirait le chien de l'équipage; il est aimé de tout le monde, parce qu'il a bon caractère. Quant à lui, on voit bien qu'il n'a guère de préférences : il va comme ça se trouve, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, le nez au vent, l'oreille aux écoutes, l'œil 25 au guet. Il est certain qu'il cherche quelqu'un, mais que ce quelqu'un-là il ne le trouve pas. Je n'ai jamais vu un chien dévisager comme cela les nouveaux venus. Mais assez causé, capitaine! nous partons demain pour Oran; je n'ai pas une minute à perdre . . . Enchanté de vous avoir revu.' 30
*Le second des Deux- Amis s'en alla. Le chien le suivit, ou du moins il en eut l'air ; mais il était aisé de voir qu'il n'y mettait pas beaucoup de zèle. Une heure après, je
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rentre à mon bord. Je me retourne. Qu'est-ce que je vois ?
le barbet sur mes talons !
'Voilà, me dis-je, un chien qui aime mieux aller en
Normandie qu'en Afrique !
5 * Cela me paraissait si drôle de lui voir demander ainsi
son passage, tantôt sur un bateau, tantôt sur un autre, que,
ma foi ! je voulus le lui donner sur V Utile, comme il l'avait
eu sur les Deux- Amis . . . s'il promettait de n'être pas trop
difficile pour la nourriture.
10 'La chose parut lui convenir, car il ne quitta plus mon
bord.
'Quatre jours après, je partais pour Caen avec un
chargement d'huiles. J'étais fier de mon nouvel ami. J'en
aurais assez volontiers fait parade sur le port; mais, le 15 lendemain de notre arrivée, il désertait sans tambour ni
trompette, et moi, ne sachant ce qu'il était devenu, je ne
lui ai pas accordé plus de regret qu'il n'en méritait . . .
Cependant, comme il m'a fait tout à l'heure l'amitié de
me reconnaître, je ne lui garde pas rancune, et je vais lui 20 donner de bon cœur une poignée de main.'
Tout en parlant ainsi, le capitaine Paris tendit à Zéro sa
large paume, dans laquelle celui-ci mit gravement sa patte. *A présent je comprends tout, dit Pigault; j'avais
donné cette pauvre bête au capitaine Tautin. 25 — De la Jeune- Alix 1
— Précisément 1 Tautin l'a emmené au Sénégal. Là il a fait la rencontre d'un matelot de Honfieur, qu'il a reconnu, et par lequel il a sans doute espéré se faire un jour rapatrier . . . Après la mort de ce matelot, il a cherché fortune
30 ailleurs, et le hasard Ta bien servi puisqu'il vous a rencontré !
— Et si, au lieu de s'adresser à moi, il se fût butté à un autre capitaine partant pour la Chine ? . . . C'était possible, après tout !
— Tout est possible ! Dans ce cas-là il aurait fait le tour du monde, d'une façon ou d'une autre . . . Mais je suis convaincu, mon cher capitaine, qu'il aurait plutôt navigué dix ans que de renoncer à retrouver son maître . . .
— Eh bien ! vrai ! vous savez vous faire aimer des 5 chiens, vous! dit le maître de \ Utile . , . Mais de Caen ici, comment est-il venu?
— Je vous avoue que je ne le lui ai pas demandé . . . mais je le devine ! Il est allé deux fois à Caen, et il est revenu
à Ronfleur avec moi. Il aura reconnu la ville, et, avec son 10 merveilleux instinct, retrouvé son chemin tout seul ... Il n'y a guère, après tout, qu'une vingtaine de lieues entre ces deux localités ; pour un gaillard comme lui c'était assurément peu de chose, presque un jeu, une véritable promenade, et il a fait bien plus fort que cela dans sa vie . . . Seulement, 15 comme vous ne lui aviez sans doute pas donné d'argent pour ses frais de route, il a été mal reçu dans les auberges, et, en arrivant ici, il était à moitié mort de faim : mais vous voyez qu'il s'est assez bien remplumé !
— Il me paraît mieux aimer votre cuisine que celle de 20 V Utile, et je doute qu'il me demande à rembarquer de sitôt
— Je crois, en effet, dit Jean Pigault en prenant congé du capitaine Paris, que lui et moi nous voici à terre pour le restant de nos jours ! '
Ainsi finit l'histoire véridique et merveilleuse du C/iien 25 du Capitaine, Un jour viendra peut-être où elle passera à l'état de légende, agrémentée de quelques détails nouveaux, mais qui auront le tort d'être moins vrais que ceux que nous venons de raconter.
Zéro vit toujours, et nous avons l'honneur de le compter 30 parmi nos amis. Les baigneurs de Trouville, de Villers et d'Houlgate, en excursion sur la Côte de Grâce, ont certainement vu, l'an passé, dans la cour presque toujours ouverte
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de la Villa des Roches- Blanches^ un joli bébé de deux ans, blond, blanc, rose : c'est l'héritier de Jean Pigaidt. Il est encore tout petit; mais il passe déjà une partie de son temps à tirer la queue et les oreilles d'un chien, mi-parti de
5 caniche et de barbet : c'est Zéro, un peu plus gros, un peu plus gras, un peu plus gris qu'autrefois, mais toujours aussi bon. Il adore le fils de son maître, et se laisse taquiner, torturer, tourmenter par lui, avec une patience inaltérable. Parfois le jeune M. Pigault, cavalier inexpérimenté, mais
lo intrépide, sent le besoin de faire une promenade sur son chien. Il enfourche bravement Zéro, qui se laisse faire avec bonté; le jeune brave enfonce ses mains potelées dans la toison frisée, où elles disparaissent tout entières, ou bien encore s'il a peur de tomber, il serre dans ses deux petits
fS bras le cou du bon chien, qui secoue paisiblement la tête, quand il sent que bébé va l'étouffer. On commence alors une interminable chevauchée autour de la cour. Blanchette et Noiraude, qui vivent toujours, et qui pondent plus que jamais, — on a placé leurs hottes à deux mètres du sol, pour
20 éviter à Zéro de trop dangereuses tentations, — ont soin de ne pas se trouver sur le passage de leur ancien ennemi, et elles s'enfuient, traînant l'aile, tirant la patte, et poussant, à sa vue, de petits cris effarouchés, comme font souvent les poules quand elles ont peur. Mais Zéro, qui les couvre de
25 son dédain, ne les regarde même pas.
Par une des fenêtres du premier étage, Lise se penche pour suivre les ébats de monsieur son fils, et elle sourit au capitaine, assis sous une tonnelle de clématites et de jasmins, et qui n'est pas assez complètement absorbé par le
30 Mouvoficfit du port, sa feuille préférée, ou le Messager du Havre, pour ne pas jeter de temps en temps un coup d'œil attendri sur les deux êtres qu'il aime le plus au monde,— après sa femme, — son fils et son chien.
Tace 1.
7. fini do, 'finishcd eating.' In French the infinitive with rt',? or cî is used vvliere the English idiom bas the verbal noun in -ing.