BASSETS A JAMBES TORSES
On s'imagmc quelles devaient être les qualités d'un bon chien de chasse à une époque où on n'avait pour atteindre le gibier de loin que des arbalète:» ou des aiquebuscs.
Aussi l'éducation de ces animaux était une grave question, et c'est presque par centaines qu'il faut compter les traités relatifs aux chiens de chasse, livres fastidieux pour la plupart et que nous nous garderons bien d'énumérer.
Le chien couchant ou chien d'arrêt, qu'on emploie pour
la chasse à tir, est une des espèces les plus connues et les plus étendues. Leur nom vient de ce que les dresseurs du moyen âge les contraignaient à se coucher sur le ventre et à rester immohiles auprès du gibier. Parmi les variétés les plus estimées, on distingue le braque, Yépagneul, le griffon, le chien barbet et le pointer, sorte de braque d'origine assez récente et qui nous vient d'Angleterre. Le braque, léger, vigoureux, a la quête vive et brillante. C'est lui (jui con-
serve le plus de nez pendant les grandes chaleurs; mais en général il ne va pas à l'eau.
L'épagneul, doux, soumis, fidèle, arrête et rapporte à merveille; mais il perd en partie son odorat dans les sécheresses prolongées et se montre parfois trop timide. On en distingue différentes espèces qui, presque toutes, forment de bons chiens de plaine.
Le griffon, vigoureux, robuste, au poil long et rude, tient
de l'épagncul et du barbet, et nous vient, paraît-il, d'Italie. De moins belles formes que les précédentes, il rend de grands services, surtout au bois; le braque et l'épagneul vont mal au fourré; devant un roncier d'épines, ils reculent, ils tâtonnent, ils hésitent, ils ont peur de se piquer; tandis que, grâce à sa rude toison, le griffon, sans hésiter, pénètre dans les plus impénétrables redoutes. Le barbet, dont le poil est frisé et touffu, et qui est pour
ainsi dire vêtu de laine, n'est point un beau compagnon; il a le corps gros et court, les jambes un peu disproportionnées, la tète ronde et assez mal attachée aux épaules; mais s'il ne possède pas l'élégance, il rachète ce défaut secondaire par les plus grandes qualités; doué d'odorat au même point que les mieux favorisés, fidèle à toute épreuve, il est en môme temps le plus intelligent des chiens de chasse et propre à tous les services. Il nage naturellement, se jette à l'eau aussi volontiers qu'il se lance au bois et
cela avec tant d'aisance qne les capitaines de vaisseau les prennent souvent à bord et les envoient sans crainte à la mer pour chercher ce qui tombe du navire ou pour rapl)orter les oiseaux de mer blessés d'un coup de fusil. Malheureusement, comme beaucoup d'êtres disgraciés il a une santé délicate et il faut (pi'on prenne de lui les plus grandes précautions.
Quant au jjointer, il est superbe, svelte, rapide, gracieux; aucun animal ne flatte davantage l'œil du chasseur et la vanité du maître. Mais si le pointer rend des services, il ne vaut pas certes le modeste barbet; il semble, quand il chasse, plus préoccupé de l'effet (pi'il va produire que de l'accomplissement de sa tâche; il bondit par-dessus les sillons, elîarouchant le gibier, le faisant partir loin de portée ou bien le laissant en place, sautant par-dessus, soucieux du galop plus que de la recherche.
Ce qu'on doit demander à un chien d'arrêt, c'est d'être en parfaite communication avec le chasseur, de le prévenir par ses allures, par son attitude, par son regard, de lui obéir au moindre signe, de ne point s'éloigner de lui sans en avoir reçu l'ordre, de chasser utilement, savamment, de façon à déjouer les ruses des perdrix qui piètent, à découvrir les gîtes des lièvres à demi enfouis dans les guérets, des lapins tapis dans les buissons.
La chasse au chien d'arrêt plaît aux hommes silencieux et qui n'aiment point le bruil. Ils s'en vont avec leur compagnon, d'un pas tran(|uille, ne laissant pas échapper un sillon, une touffe d'herbe, un accident de terrain insignitiant sans les fouiller du regard, sans y mettre le pied ou le canon du fusil, tandis que, à quelques pas, attentif, concentrant toute son intelligence, le chien, la tête haute, s'en va, éclaireur vigilant, prêt à marcher au plus petit geste, à droite, à gauche, en avant ou en arrière.
Le bon chasseur fait le bon chien; non seulement il sait
lui donner par de fréfjuents et patients enseignements l'éducation nécessaire, mais encore il s'associe à son plaisir et le récompense de ses peines.
Mais le bon chien, une fois bien dressé, manifeste un dédain véritable jiour le mauvais chasseur.
On connaît peut-être une anecdote qui maintes fois a été contée, mais c|ui du reste ne saurait être mise en doute ;
bien souvent nous-même avons été témoin de faits à peu près semblables.
Un Parisien se trouvait un jour d'ouverture chez un riche propriétaire de ses amis; on le veut mettre en campagne avec les chasseurs : il résiste pendant quelque temps, aftîrmant avec franchise sa maladresse. Enfin on le décide en lui confiant le meilleur chien d'arrêt de la maison.
Le chien obéissant, nn braqne merveilleux, l'accompagne. Les voilà sur le terrain. Un arrêt d'une fermeté non équivoque. Des perdreaux se lèvent de tous côtés; deux coups de fusil les saluent, mais aucun n'est frappé. Le braque continue à parcourir la plaine; bientôt il s'arrête de nouveau : un lièvre déboule. Deux autres coups de fusil se font entendre ; le lièvre ne court que mieux. Le braque se retourne inquiet, comme mécontent. Cependant, en chien bien élevé et qui comprend les égards dus à un hôte, il se remet en campagne. Troisième arrêt; troisième salve. Môme résultat.
Le chien se retourne de nouveau, semble hésiter, se demande s'il va fuir et rejoindre un chasseur digne de ce nom. Enfin, une quatrième fois des perdreaux partent, qui en sont quittes pour la peur.
Alors, tandis que son maître d'occasion, bouche béante, les yeux écarquillés, regarde les oiseaux s'envoler, le braque, profondément humilié, passe derrière le chasseur et lève irrévérencieusement la patte contre la botte du maladroit.
Il ne pouvait autrement témoigner son mépris. Les chiens ont le sentiment de leur dignité.
Beaucoup d'entre eux sont tués chaque année par des tireurs maladroits, et l'on citait l'an passé un chasseur qui blessa son chien mortellement. Le pauvre animal revint couvert de sang, eut la force de se dresser encore sur ses pattes de derrière en appuyant celles de devant sur la poitrine de son maître, puis il fixa sur lui un regard dont l'approche de la mort augmentait la douloureuse expression, poussa un gémissement plaintif et tomba pour ne plus se relever.
L'émotion du chasseur fut si violente qu'il fondit en larmes. Un sot voulut railler : « Diable ! fit-il, voilà une mémoire de chien plus honorée que celle de bien des chrétiens.
« Silence, monsieur, répondit froidement un témoin de la