‹ Le chien; son histoire, ses exploits, ses aventuresChapitre 42 sur 83 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L'homme dit : Notre ennemi c'est notre maître. Le chien, au contraire, a son maître pour ami. Nous avons dit comment il le sert et comment il le chérit; voyons maintenant comment il contribue à ses plaisirs et quelle place il tient au foyer.

Bon pour tous ceux qui l'approchent, toujours prêt à défendre les faibles, les enfants, ami de la maison et ne connaissant que les amis de la maison, il tient une large part dans la vie de famille; souvent il s'est montré, non seulement comme un soutien, mais encore comme un consolateur, et plus d'un être humain lui doit d'avoir pu goûter, après d'affreux malheurs, quelques instants de joie.

Le plus tendre des poètes, Lamartine, a tracé du chien intime un portrait admirable c|ue beaucoup connaissent, mais qui doit être cité en entier dans ce volume.

Voulant peindre dans Jocelyn l'afTection de son héros pour Laurence, il lui prête ces paroles :

Mais les comparaisons manquent; je me souvien

D'avoir eu pour ami, dans mon enfance, un chien,

Une levrette blanche, au museau de gazelle,

Au poil onde de soie, au cou de tourterelle,

A l'œil profond et doux comme un regard humain ;

Elle n'avait jamais mangé que dans ma main,

Répondu qu'à ma voix, couru que sur ma trace.

Dormi que sur mes pieds, ni flairé que ma place;

Quand je sortais tout seul et qu'elle demeurait,

Tout le temps que j'étais dehors, elle pleurait;

Pour me voir de plus loin aller ou reparaître,

Elle sautait d'un bond au bord de ma fenêtre

Et, les deux pieds collés contre les froids carreaux.

Regardait tout le jour à travers des vitraux;

Ou, parcourant ma chambre, elle y cherchait encore

La trace, l'ombre au moins du maître qu'elle adore.

Le dernier vêtement dont je m'étais couvert,

Ma plume, mon manteau, mon livre encore ouvert;

Et l'oreille dressée au vent pour mieux m'entendre,

Se couchant à côlé, passait l'heure à m'attendra.

Dès que sur l'escalier mon pas retentissait,

Le fidèle animal à mon bruit s'élançait,

Se jetait sur mes pieds comme sur une proie,

M'enfermait en courant dans des cercles do joie,

Me suivait dans la chambre au pied de mon fauteuil,

Paraissant endormi me surveillait de l'œil;

Là, le son de ma voix, la plainte inachevée,

Ma respiration plus ou moins élevée.

Le moindre mouvement du pied sur le tapis.

Le clignement des yeux sur le livre assoupis,

Le froissement léger du doigt entre la page.

Une ombre, un vague éclair passant sur mon visage.

Semblaient dans son sommeil passer et rejaillir.

D'un contre-coup soudain la faisaient tressaillir :

Ma joie ou ma tristesse en son œil retracée

N'était qu'un seul rayon d'une double pensée.

Elle mourut, encor son bel œil sur le mien.

Que de pleurs je versai! Je l'aimais tant! Eh bien,

Quoique ma plume tremble, en glissant sur la page,

De ternir dans mon cœur l'amitié par l'image,

Que de l'âme à l'instinct toute comparaison

Profane la nature, et mente à la raison,

Ce charmant souvenir de mon heureuse enfance

Me revient dans le cœur quand je songe à Laurence.

Cet ami de ma race à présent m'aime autant...

Ainsi le plus bel éloge que Lamartine puisse faire de l'amitié humaine, c'est de la comparer à l'amitié du chien pour son maître; il s'étonne d'avoir rencontré quelqu'un de sa race capable de lui témoigner une affection semblable.

Il va plus loin encore; il appelle le chien son frère; il comprend, lui qui vécut jusqu'à ses derniers moments entouré d'une sorte de meute de salon, il comprend qu'il ne faut pas traiter dédaigneusement l'intelligence des bêtes; il affirme qu'elles ont un cœur; et sa poésie douce et superbe répond victorieusement aux détracteurs des animaux.

Et c'est avec les traits suivants qu'il complète l'inoubliable portrait commencé plus haut :

Le chien seul en jappant s'élança sur mes pas.

Bondit autour de moi de joie et de tendresse,

Se roula sur mes pieds enchaînés de caresse.

Léchant mes mains, mordant mon habit, mon soulier.

Sautant du seuil au lit, de la chaise au foyer.

Fêlant toute la chambre, et semblant aux murs même,

Par ses bonds et ses cris annoncer ce qu'il aime,

Puis sur mon sac poudreux à mes pieds étendu

Me couva d'un regard dans le mien suspendu.

Me pardonnerez-vous, vous qui n'avez sur terre

Pas môme cet ami du pauvre solitaire?

Mais ce regard si doux, si triste de mon chien,

Fit monter de son cœur des larmes dans le mien.

J'entourai de mes bras son cou gonflé de joie;

Des gouttes de mes yeux roiUèrent sur sa soie:

0 pauvre et seul ami, viens, lui dis-je, aimons-nous! Car partout où Dieu mit deux cœurs, s'aimer est doux.

N'avoir que ce seul cœur à l'unisson du vôtre,

Où ce que vous sentez se reflète on un autre ;

Que cet œil qui vous voit partir ou demeurer,

Qui, sans savoir vos pleurs, vous regarde pleurer;

Que cet œil sur la terre où votre œil se repose,

A qui, si vous manquiez, manquerait quelque chose,

Ah! c'est affreux peut-être ! Eh bien, c'est encor doux !

G mon chien ! Dieu seul sait la distance entre nous;

Seul il sait quel degré de l'échelle de l'être

Sépare ton instinct de l'âme de ton maître ;

Mais seul il sait aussi par quel secret rapport

Tu vis de son regard et tu meurs de sa mort.

Et par quelle pitié pour nos cœurs il te donne,

Pour aimer encor ceux que n'aime plus personne.

Aussi, pauvre animal, quoique à terre couché.

Jamais d'un sot dédain mon pied ne t'a touché;

Jamais d'un mot brutal conlristant ta tendresse,

Mon cœur n'a repoussé ta touchante caresse.

Ah! mon pauvre Fido, quand, tes yeux sur les miens.

Le silence comprend nos muets entreliens;

Quand au bord de mon lit épiant si je veille,

Un seul souffle inégal de mon sein le réveille;

Que, lisant ma tristesse en mes yeux obscurcis,

Dans les plis de mon front tu cherches mes soucis,

Et que, pour la distraire, attirant ma pensée,

Tu mords plus tendrement ma main vers toi baissée;

Que, comme un clair miroir, ma joie ou mon chagrin

Rend ton œil fraternel inquiet ou serein;

Que l'àme en toi se lève avec tant d'évidence

Et que l'amour encor passe l'intelligence,

Non, tu n'es pas du cœur la vaine illusion,

Du sentiment humain une dérision,

Un corps organisé qu'anime une caresse,

Automate trompeur de vie et de tendresse !

Non, quand ce sentiment s'éteindra dans tes yeux,

Il se ranimera dans je ne sais quels cieux!

Comment Lamartine faisait-il ses vers? s'est demandé M. de Lacretelle dans le livre de souvenirs qu'il a consacré

[<^ti LE CHIEN.

au poète. Il ne l'a jamais dit, mais on le devinait. Il appartenait à ses chiens plus que ses chiens ne lui appartenaient. Ils venaient sans cesse, et ils étaient une demi-douzaine, gratter à la porte qui donnait sur l'escalier tombant dans la cour. Lamartine n'était jamais sourd à cet appel. Il ouvrait. Les chiens connaissaient les jours que leur esclave destinait à la poésie. Ces jours-là, ils sortaient et rentraient plus souvent qu'à l'ordinaire. Entre les allées et venues Lamartine jetait un vers. C'est de la sorte que furent composés Jocelyn et la Chute d'un ange. Fido a été collaborateur.

A dîner, chez lui, le poète emplissait largement ses assiettes qu'il passait à ses chiens au grand désespoir des dames en toilettes.

Le chien admis à vivre au milieu de nous est on ne peut plus intéressant à étudier. Il est bien certain que son intelligence se développe au contact de la nôtre et que, à force d'observations, de comparaisons, d'associations d'idées il parvient à nous égaler sur bien des points.

Mais ce qui préside à ses réflexions, ce qui en est la qualité dominante, c'est le désir incessant de plaire à son maître ; sa soumission vient de sa bonté, non de sa bassesse, et l'on en obtient toujours bien plus en le caressant qu'en le battant.

Combien seraient malheureux et sans consolation s'ils n'avaient près d'eux un de ces tendres animaux, qui, si l'on est triste, vous regardent et semblent vous demander le secret de votre affliction !

Ils ne s'attachent point à la fortune et prodiguent leurs caresses même à ceux qui ne peuvent leur donner une nourriture suffisante.

Un vieillard en haillons venait chercher à la mairie de son village le pain que lui donnait le bureau de bienfaisance. Il était accompagné d'un chien aussi vieux, aussi maigre, aussi pauvre que lui.

Le maire, gros propriétaire au teint fleuri, à la face rubiconde, dit au mendiant : « Vous n'avez pas honte de partager avec celte bète ce que vous donne la charilé publique. On ne nourrit pas d'animaux quand on n'en a pas le moyen. — Hélas ! monsieur, pardonnez-moi, répondit le pauvre homme; mais quand je donne à cet animal les croûtes trop dures pour mes dents, il me regarde de telle manière que ma mie me paraît moins sèche; il me semble qu'il y a du fromage dessus. «

Les manifestations de l'intelligence du chien sont, disionsnous, très curieuses et parfois fort amusantes.

François I" a raconté que le chien de M. de Ruzé, conseiller au parlement de Rennes, après avoir mangé une grappe de raisin breton « aboya dans le moment à ce cep de vigne, comme protestant de se venger de telle aigreur qui jà commençoit à lui brouiller le ventre ».

Cette anecdote rapportée par M. Elzéar Blaze n'a rien qui puisse surprendre. 11 nous arrive d'exprimer de la sorte notre colère en criant lorsqu'un objet nous fait mal. Qui n'a brisé avec rage un vase maladroitement heurté? Et comme dit le vieux proverbe : « Il est plus fol que le chien qui aboyé à ses soupes, les cuidant par là refroidir. »

Les chiens qui font mine de mordre quand on leur fait une mauvaise farce obéissent au même raisonnement. Qui sait les observer trouve dans cette étude un constant sujet d'intérêt; aussi les plus illustres personnages ont-ils souvent admis des chiens près d'eux. Citons entre autres Henri IV. Agrippa d'Aubigné, le vaillant qui toujours resta fidèle à sa foi, ayant rencontré l'épagneul dont le roi avait fait son compagnon, prit soin de cette pauvre bète abandonnée qui était venue le caresser.

Voici comment il a conté le fait dans ses Mémoires.

« .... Étant allé à Agen, j'y trouvai un grand épagneul qui avoit accoutumé de coucher sur les pieds du roi de Navarre,

et souvent dans son lit entre Frontenac et lui. Cette pauvre bête, qui étoit alors abandonnée de son maître et qui mouroit de faim, m'ayant d'abord reconnu, vint aussitôt à moi et ne mit fin à ses caresses.

a De quoi je fus si touché et si attendri que je mis ce malheureux chien en pension chez une femme de la ville, faisant oraver sur son collier ce sonnet :

ti'

Le ficJelle Citron, qui couchoit autrefois Sur votre lit sacré, couche ors sur la dure : C'est ce fulelle chien, qui aprit de nature A faire des amis et des traîtres le choix;

C'est lui qui elïrayoit les brigands de sa voix, Des den's les assassins. D'où vient donc qu'il endure La fahii, le froid, les coups, les dédains et l'injure, Payement coutumier du service des rois?

Sa fierté, sa beauté, sa jeunesse agréable Le fit chérir de vous; mais il fut redoutable A vos haineux, aux siens, pour sa dextérité.

Courtisans, qui jeltez vos dédaigneuses vues Sur ce chien délaissé, mort de faim par les rues, Attendez ce loyer de la fidélité. »

Le roi de Navarre passa dès le lendemain par Agen, ajoute Agrippa d'Aubigné ; le pauvre Citron lui fut mené ainsi accoutré; le Béarnais changea de couleur en lisant ces vers et resta tout confus.

Les princes n'aiment pas être pris en flagrant délit d'ingratitude.

Longue serait la liste de ceux qui ont aimé les chiens. Albert le Grand se plaisait à en dresser qui, })endant tout le temps que duraient ses repas, lui servaient de chandeliers et tenaient gravement, sans faire un seul mouvement, une chandelle allumée entre leurs dents.

Frédéric le Grand fut toujours très occupé de ses chiens. C'étaient des levrettes italiennes dont les historiens de sa

vie ont conservé les noms. Biche et Alcmène étaient les favorites: Phillis, Thisbé, Pan, Diana, Amoretto, Superbe, leurs compagnons de jeu.

Les levrettes suivaient le prince partout, même à la guerre. Dans une de ses campagnes, Frédéric, poursuivi un jour par les Pandours, se réfugia sous un pont avec Biche C{u'il tenait serrée contre sa poitrine. Le bruit le plus léger pouvait signaler aux ennemis la présence du fuyard, le moindre mouvement pouvait le trahir et lui coûter la vie. Biche comprit le danger; au lieu d'aboyer sourdement comme font toujours les chiens à l'approche des étrangers, elle se tint coi, ne poussa pas un grognement, et retint pour ainsi dire son souffle.

Quelque temps après Frédéric, allant en Silésie passer la revue annuelle de ses troupes, fut forcé de laisser Alcmène malade à Sans-Souci. Chaque jour un courrier lui apportait des nouvelles de la pauvre bète qui mourut pendant son absence. Il ordonna qu'on la déposât dans un cercueil sur une des tables de sa bibliothèque. A son retour il la contempla pendant de longues heures et pleura amèrement, puis il la fit enterrer en grande pompe.

Successivement six chiennes périrent et furent enterrées dans six terrasses de Sans-Souci; on plaça sur leurs tombes des pierres funéraires avec des inscriptions, et le monarque déclara qu'il voulait reposer au milieu de ses fidèles compagnes.

« Quand on me portera en terre, se plaisait-il à répéter, je serai sans souci. » De là le nom donné à son château fameux. Jamais sa chienne préférée ne le quittait. La nuit elle couchait dans son lit. Les autres quittaient le soir l'appartement royal et y étaient ramenés à l'heure du réveil ; ils jouissaient alors de toute liberté. Ceux-ci s'étendaient à leur aise sur les canapés ou sur les fauteuils; ceux-là déchiraient les rideaux et les tentures. 11 était défendu de

s'opposer aux fantaisies de ces favoris qui tous avaient un domestique spécialement attaché à leur service et qui étaient nourris avec les mets de la table royale.

Quand Frédéric allait en voyage, ses chiens le suivaient, gravement assis dans un carrosse à six chevaux; les laquais avaient l'ordre formel de leur parler avec respect, quoiqu'il leur fût permis de présenter des observations en ces termes :

c Mademoiselle, je vous prie de rester tranquille et je vous conjure de ne pas aboyer si fort »^

A côté des amis des chiens il y a les maniacpies qui en vérité les aiment trop, et se transformant en misanthropes deviennent les ennemis de leurs semblables. Telle fut la princesse Anne de Wurtemberg qui vivait au dix-huilième siècle et possédait plusieurs douzaines de petits chiens. Lorsqu'un de ces animaux mourait, on l'enfermait dans un magnifique cercueil de plomb et sur la fosse on construisait exprès une superbe maison qui devait rester inhabitée. Des. pleureuses accompagnaient le convoi. Un jour une femme de chambre n'ayant pas témoigné une assez grande douleur à l'enterrement d'une favorite, la princesse de Wurtemberg se précipita sur elle armée d'une longue aiguille, avec laquelle elle lui fit des trous par tout le corps et dans ces trous elle versa de la cire fondante. Mais le conseil souverain api)ril cet acte de cruauté; il se réunit à Colmar et condamna la princesse à cinq années de bannissement.

11 est bon de témoigner de l'affection aux bêtes, mais cela ne dispense pas, croyons-nous, d'aimer quelque peu les hommes.

Au reste les personnes qui témoignent une tendresse exagérée aux animaux ne sont pas en réalité celles qui les aiment davantage.

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