‹ Le chiffonnier de Paris: drame en cinq actesChapitre 1 sur 112 · SCÈNE UNIQUE · texte numérisé non relu

SCÈNE UNIQUE

l'AUTEUR, LE DIRECTEUR, assis autour de la table.

l'auteur.

Mon cher directeur, votre entreprise me semble dangereuse, au moins douteuse comme Je jour de Londres. Franchement, j'en suis flatté, mais eflrayé.

LE DIRECTEUR

Rassurez*vous, mon cher auteur^ je veux avec raison reprendre h Chiffonnier de Paris. Mon théâtre est aussi populaire que Tancienne Porte-Saint-Martin, ma troupe aussi bonne qu'un poêle puisse la souhaiter, et mon parterre aussi éclairé que celui de 48, sinon plus. l'auteur.

D'accord. Mais autres temps autres mœurs. Ressusciter Lazare, après quelque trente ans de mort, ou, si vous voulez une image moins triste, réveiller Epiménides d'un aussi long somme, c'est l'exposer à être mal reçu, ou du moins méconnu par un nouveau public. Peut-être vaudrait-il mieux, pour tous, le laisser dormir à perpétuité.

LE DIRECTEUR

Non, le père Jean était un peu en avance de son temps: et, à son réveil, il se trouvera juste de pair avec les contemporains. Le peuple de Paris, qu'il précédait autrefois-, n*a guère fait que le rejoindre aujourd'hui.

Il PRÉFACE

l'auteur.

Soit. Mais ce n'est pas tout d'être compris, il faut encore plaire.

LE DUIECTEUR.

Je connais l'œuvre. Elle a suffisamment les trois conditions de succès requises par le prince des critiques. . . l'auteur.

Jules Janin!

LE DIRECTEUR

Non, Aristote... curiosité, terreur et pitié; et j'ajoute moralité. Or, des deux modes de moraliser, le direct et l'inverse, par le bien ou le mal, par l'exemple du héros ou de l'ilote, vous avez justement pris le premier, le direct au succès comme au progrès. Depuis plus de deux mille ans, le peuple qui a le plus réussi en art comme en droit, a dit par la voix de Platon dans sa République : « Les » citoyens s'élèvent mal au milieu d'images de difformité » morale, paissant, comme dans un marécage, des herbes » malsaines et des fleurs vénéneuses, qui lentement leur » empoisonnent le cœur. L'art républicain, l'art véritable » et viable, est celui qui veut le moyen digne de la fin, » qui donne une saine pâture aux jeunes, qui les fait » croître au milieu des nobles types dont l'exemple les » pénètre comme un air pur, et développe en eux le sens » du beau qui est la forme du bien. »

l'auteur.

Sans doute, mais toutes ces bonnes raisons ne me rassurent pas encore sur le succès. Une œuvre d'art se compose toujours de deux éléments distincts; l'un plus spécial au temps qui la produit, l'autre plus général et commun à tous les temps; l'un propre à l'humanité d'un âge, l'autre à celle de tous les âges; la proportion des deux constituant la ditférence du tarent au génie, de l'éphémère à l'immortel. Or, je crains fort pour la part de l'immortel. Quant à l'éphémère, trente années commencent à compter. Un tiers de siècle fait bien des rides à une vieille face ; et malheureusement ce n'est pas là une de ces formes pures, toujours jeunes en dépit des ans, vives et vertes comme leur couronne de laurier. Je crains donc de revoir le père Jean moins frais aujourd'hui (^'autrefois, à présent

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