‹ Le chiffonnier de Paris: drame en cinq actesChapitre 19 sur 112 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

j'étais enterrée ? Et avec ça travail et misère par-dessus... Quelle robe! elle n'en finit pas; il me semble coudre mon suaire. Ab! si du moins ma mère était la avec moi, j'aurais encore du courage... Je reprenais au moins, en l'embrassant matin et soir, la force de travailler, quand je travaillais pour deux ; de gagner le pain de la journée quand nous étions deux à le manger. . . (euo ewirn une larme.) Mais depuis que je suis seule au monde, je n'ai plus le cceur à rien. . . Je ne peux pas même achever cette robe à cette heure... Maudit fil qui casse toujours!... Au fait, que suis-je et que serai-je? Quel présent et quel avenir! (Reprenant une aiguiUe de fil.) Veille et peine daus Ics momcuts de presse ; faim et gêne dans la morte-saison, et toujours seule. Voilà mon sort!... Serais-je plus seule dans la tombe que dans cette chambre?... J'aurais de moins besoin, fatigue et ennui ... Ah ! je voudrais aller rejoindre mon père et ma mère ... Je voudrais mourir, (contemplant les photographies.) Ou dirait quc Icurs chers portraits s'animent, que leurs yeux me regardent, que leurs bouches m'appellent... ils m'hallucinent... mais je n'ai pas le temps de rêver avec cette robe pressée... Bien! je me pique à présent pour m'avancer. N'allons pas la tacher au dernier point. (Ayant acheré.) Ah ! c'est fini. Pas dommage !

(piquant son aiguille sur sa pelote, quittant son dé, sa chaise, posant sa lampe sur la commode et se déshabUIant.^ VoyonS si elle Va... (Mettant la robe de soie et se regardant dans sa glace.) C'OSt Ça. HcureUSe

femme qui la portera! La peine pour moi, la joie pour elle. . . Mariée, aimée, fêtée dans cette robe... Cela me va bien aussi, (soupirant.) Mais à quoi bon! A quoi me sert d'être jeune et belle? Pour vivre toute seule, dans un coin, à l'abandon. Ne serai-je pas toujours pauvre ? Auraîs-je jamais une pareille robe à moi ! (se mirant encore.) C'est singulier, en me regardant, je finirais par le croire, mon miroir le dit, le menteur ! (Avec complaisance.) Mais oui, je porterais la soie tout comme une autre, que me faudrait-il encore avec cette robe blanche ? Un collier de perles et une rose dans les cheveux, (prenant une rose dans un rase.)

Voilà!... et puis parée ainsi, j'aurais une voiture... à deux chevaux... pour aller en soirée.. . non, au spectacle; non, au bal. . , oui, au bal ! (sautant de joie.) La, mes adora*

teurs diraient tout bas : La jolie personne I Et moi je passerais sans faire semblant d'entendre et entendant tout.»* Puis le plus beau m'invite à danser . . puis il m'aime, m'épouse... et nous vivons longtemps, heureux, heureux !. .. Oh ! que je suis folle 1 11 y en a pourtant qui ont tous ces bonheurs-là... Amour, famille, fortune. Mais moi je mourrai sans les connaître. (Triatement.) Je ne me marierai jamais. (Entendant les tons et les cris du CaroaTaL) Oh l le bal,

le bisd masqué que je n*ai jamais vu, la musique, la danse, les plaisirs des autres ! Mais à quoi vais-je penser ce soir ! Ces chants, ces bruits me font perdre la tête. Non, non, toutes ces joies ne sont pas faites pour moi. A moi, vieille fille, ni fenmie, ni mère, un sarreau d'hospice pour robe de noces... Solitude, travail et mort!

Elle Jette un dernier regard à sa glace, se disposant à quitter la robe.

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