ACTE PREMIER
LOISEAU
Quelle... marmelade ! (ii écrit sur la carte, on rit.) Je ne connais pas d'honmie qui ait le plaisir plus triste que cet Henri.
FRINLÀIR.
Âh! dame, à la veille de se marier, il y a de quoi. Vous en savez quelque chose, vous autres maris.
LOISEAU
Nimporte! Je Tai toujours vu... croûte aux champignons.
Il écrit, on rit.
Que voulez-vous ! tous vos bals m'assomment, ça vous amuse, vous ; moi, ça me rend grave comme ce melon.
LOISEAU
Allons, boni voilà Werther rêvant une Charlotte... russe.
Il écrit, on rit.
HENRI
Oui, bals d'opéra, bals du monde, danses macabres, farces insipides ou lugubres, tous bazars de femmes et d'hommes à vendre, où les honnêtes filles viennent chercher un mari qu'elles paient et les autres un amant qui les paie. C'est gai comme une foire.
LOISEAU
Soit ! mais le souper ! Allons, puritain, mets-loi à table au moinç et avale ta sagesse. Un amphitryon peut être moral mais doit être amusant.
HENRI
Bah ! je suis dégoûté de tout, même de vos bons mots. (n jette son cigare et se lève.) Heureuscment je vais me marier... C'est une manière de se suicider.
Il s'assied à droite de la salle.
LOISEAU
Mais c'est sérieux; parole d'honneur; il va mourir. Garçon, le potage.
GRIPON, ayant fini sa parUe arec Frinlair.
Et à table, ça fera venir les belles.
LOUCHARD
C'est le capitaine Mazagran qui recrute, et toutes grisetles pour nous reverdir. Diplomates, financiers, notaires.
journalistes, nous revoilà étudiants. Noblesse, bourgeoisie et plèbe, l'unité nationale... Quel niveleur que Taraour!
HENRI^ hochant la tète.
L'amour !
GRIPON.
La femme n'est qu'affaire ou plaisir.
HENRI
Et c'est assez pour ce qui nous reste de cœur.
FRINLÀIR.
Hé ! hé ! Monsieur Henri, changez donc votre dada noir pour un blanc ou nous vous plantons là.
LOUGHARD, à Henri.
Comment peux-tu être si nébuleux, toi l'enfant chéri des dames et de la banque, qui as tout pour toi, jeunesse et richesse... (Le gardon sert le potage.) Toi, la clé dcs cœuFS, la fleur des pois?...
LOISEAU
Tiens, j'oubliais les légumes...
n écrit, on rit.
HENRI
Eh bien! oui, c'est vrai, j'ai tout et je n'ai rien... parce que je n'ai rien fait pour avoir tout. J'ai vécu ce que vous appelez la vie, richement et vainement, grâce à mon tuteur qui m'a laissé la bride sur le cou, maître de mon sort et de mon bien. J'ai couru conune im fou, conmie vous tous, après le bonheur, après l'amour, et je me suis dupé comme vous. J'ai pris les plaisirs pour le bonheur, les amours pour l'amour, comme mon baron de beau-père prend les honneurs pour l'honneur. Quantité n'est pas qualité, amis ; et là-dessus, je préfère le singu> lier au pluriel. Je donnerais toutes les fenmies pour une fenmie. Les belles comme vous dites, les vins, les cartes, les chevaux, le possible et l'impossible, j'ai tout usé, tout, jusqu'au duel, jusqu'à la guerre... Je me suis battu avec ennemis et amis, en Afrique et à Paris... J'ai bu le fond du verre et je n'y ai trouvé enfin qu'amertume et lie, ennui, dégoût; et même, riez si vous voulez, remords. L'ivresse a produit le déboire, mais sans tuer le désir. . . et tout blasé que je suis, (se f^ppant la poitrine J je sens toujours là, au cœur, un vide, un besoin de Tantale.