‹ Le Chili et la Guerre;Chapitre 2 sur 8 · PARIS LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN · texte numérisé non relu

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La situation économique en 1914

Pendant les premiers moments de la terrible commotion produite par la guerre, il y eut des Chiliens qui se firent la double illusion que leur pays pourrait rester comme un spectateur indifférent et que la guerre serait de très courte durée.

Un examen moins superficiel des conditions dans lesquelles se développait l'activité du Chili en 1914 aurait dû révéler aux hommes d'Etat chiliens que leur pays, tout en pouvant conserver une neutralité officielle, serait amené à s'intéresser si profondément au conflit, que l'opinion publique finirait par le considérer comme une crise dans laquelle l'avenir de leur patrie serait engagé pour divers motifs.

Le Chili ne pouvait pas se désintéresser de la guerre européenne, ni même penser qu'elle lui permettrait, comme

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elle l'a fait aux Etats-Unis, de développer de nouvelles énergies, grâce au manque de concurrents. Le pays n'a pas d'indépendance économique, car, malgré les vigoureux efíorts de ses habitants, il n'a pu s'y créer les capitaux propres, les industries et autres éléments grâce auxquels une nation résiste aux secousses économiques subites.

De même que la plupart des nations américaines, le Chili a dépendu pendant tout le xix^ siècle et dépend encore, en ce qui concerne sa vie économique et financière, premièrement de l'Angleterre avec laquelle elle fait la plus grosse partie de son commerce; deuxièmement de la France ; et troisièmement de l'Allemagne, venue sur le marché après ses deux compétiteurs, mais ayant réalisé, en peu d'années, un tel progrès qu'elle menaçait de les expulser à brève échéance.

Cependant, malgré cette étroite dépendance des trois nations qui allaient devenir le centre de la lutte, le Chili eût pu résister aux effets de la guerre dans des conditions moins pénibles que celles qu'elle eut à supporter, s'il avait possédé un organisme économique moins faible. ..

En dépit d'ime certaine prospérité commerciale et de l'activité laborieuse avec laquelle ses habitants donnent l'impulsion à la richesse nationale par le commerce, l'agriculture et l'industrie minière, le Chili avait, au commencement de la guerre, ime situation économique mauvaise dans l'ensemble, à cause de l'abus que le pays avait fait du papier-monnaie et de sa lamentable tendance à différer constamment le rétablissement des paiements en;espèces.

Un pays qui, malgré son bien-être général, l'activité de sa production, l'honnêteté de son système financier, ne se décidait pas à sortir d'un tel régime, ne pouvait pas, naturellement, recevoir en grande abondance les capitaux étrangers. Il devait payer très cher le loyer de ceux qui s'aventuraient à venir sur un marché où, par suite des oscillations continuelles de la valeur de la monnaie, on ne pouvait savoir exactement combien vaudrait demain ce que l'on avait aujourd'hui en poche.

ly'organisation banquière chilienne, tout en ayant d'excellentes traditions, devait se ressentir du régime fiduciaire. Il était impossible, en effet, d'organiser les crédits de telle sorte qu'ils pussent servir le progrès du pays, tant qu'on n'en serait pas arrivé à une stabilité relative des valeurs, lycs banques ne pouvaient que se borner plus ou moins au rôle de prêteurs sur gages, non sans courir des risques qui en retardaient le développement, et cela, quand elles ne se livraient pas à des spéculations effrénées sur les oscillations de la valeur de la monnaie, — l'une des opérations les plus fructueuses des banques allemandes établies au Chili pendant ces dernières années.

Malgré la traditionnelle honnêteté de l'administration chilienne, qui n'a jamais manqué d'accomplir ses engagements avec une ponctualité scrupuleuse et un souci de sa bonne renommée que des pays beaucoup plus riches pourraient lui envier, ce régime monétaire déplorable faisait subir aux finances de l'Etat les mêmes conséquences qu'aux finances privées, mais sur une plus grande échelle. On en

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arrivait tout naturellement à des catastrophes et à un désordre général, inévitables quand toute l'existence économique de la nation manque de fondements et se développe, pour ainsi dire, en l'air, livrée au hasard.

I^a situation du Trésor chilien est singulière ou, tout au moins, l'était jusqu'à ces derniers temps. I^a guerre, comme nous le verrons, a donné à ce sujet des leçons qui ne seront pas perdues. Pendant longtemps, les trois quarts de la recette totale du Trésor chilien ont été fournies par le produit des douanes, sans droits d'importation très élevés, mais grâce à un droit d'exportation sur le nitrate de soude ou salpêtre, dont il existe de vastes gisements dans l'extrême nord de la RépubHque.

C'est un cas vraiment curieux que celui d'un pays ayant, en fait, le monopole d'une riche substance nécessaire comme fertilisant et comme élément de fabrication d'explosifs, et qui a eu la chance, pendant plus de trente ans, de réserver à sa population un régime tributaire excessivement léger, grâce à un droit d'exportation pa^^é, en fin de compte, par les consommateurs étrangers qui achètent cette substance.

IvCS Chiliens ne sont pas habitués à paj^er des contributions. Ils ont entendu dire, durant des années et des années, que le revenu du salpêtre suffit pour répondre aux besoins de l'Etat ; ils ont tout juste consenti à accepter un impôt sur les biens, impôt limité, pendant longtemps, à un maximum de 4 p. 1000, et qui devait même être fixé annuellement par les assemblées d'électeurs réunies dans

des conditions analogues à celles des communes de la Suisse.

Toutes les finances de l'Etat reposaient donc sur ce revenu commode de l'exportation du salpêtre ; on cherchait à lui faire une réclame méthodique pour en augmenter la consommation et pour maintenir son prix, encore assez rémunérateur avant la guerre. Un revenu obtenu sans efforts, considérable et facile à percevoir, avait naturellement des résultants démoralisants ; il habituait les citoyens à vivre comme des gens qui, ayant trouvé un trésor, s'occupent à le dépenser ; il poussait le pays, sobre et prudent par lui-même, sur la voie des catastrophes et des déficit annuels dans les budgets des recettes et des dépenses.

A ces causes de faiblesse économique d'un pays ayant, par ailleurs, une population énergique, très patriote, capable de sacrifices pour le progrès de la nation, il faut en ajouter une autre : malgré l'extension de ses côtes, malgré ses glorieuses traditions maritimes et malgré les avertissements d'hommes bien inspirés, le Chili avait laissé tomber dans un profond abandon et dans la décadence sa marine marchande qui avait commencé, un moment, à faire avec succès le trafic du Pacifique méridional, c'est-à-dire des mers qui correspondent , pour des raisons géographiques et historiques, à la zone d'influence du Chili. Les navires portant son pavillon, qui parcouraient naguère la c5te occidentale de l'Amérique, depuis Vancouver jusqu'à la terre de Magellan, avaient peu à peu disparu par suite de la concurrence des compagnies anglaises et allemandes,

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très souvent unies pour combattre la marine marchande chilienne ; le Gouvernement et le Parlement du Chili n'avaient rien fait, néanmoins, pour défendre cet intérêt national, très élevé et primordial.

La crise provoquée par la guerre

Au commencement des hostilités, les vapeurs allemands, qui faisaient une grande partie du trafic maritime de la côte sud-américaine du Pacifique, se réfugièrent dans les ports chiliens et interrompirent leurs services. En même temps, le Gouvernement britannique réquisitionnait un grand nombre de vapeurs pour des besoins militaires : transports de troupes, hôpitaux, transport de matériel, etc. Tout cela contribuait à diminuer le nombre des navires nécessaires au commerce du Chili.

Néanmoins,. le Chili aurait pu, même dans ces conditions, conserver son activité avec une certaine restriction, et les Gouvernements Alliés auraient bientôt reconnu qu'il leur était indispensable d'envoyer des navires sur nos côtes, tout au moins pour apporter en Europe le nitrate de soude dont on ne pouvait se passer pour la fabrication des explosifs. Malheureusement pour le Chili, les croiseurs allemands stationnés dans le Pacifique et même, sauf erreur, quelques-uns statipnnés dans l'Atlantique, se réunirent, dès

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les premiers jours, sur la côte du Chili et commencèrent une campagne très active contre le commerce britannique jusqu'à le paralyser complètement pendant les derniers mois de 19 14.

Pourquoi ces croiseurs furent-ils attirés dans les eaux du Chili plutôt qu'ailleurs ? Il est possible que des raisons techniques aient poussé les autorités allemandes à attaquer le commerce des Alliés sur cette côte et non sur d'autres. Il est certain que l'Angleterre et la France avaient absolument négligé leurs stations navales du Pacifique et que, pendant ces dernières années, on y voyait rarement des navires portant le pavillon de ces nations, tandis que les croiseurs allemands répétaient leurs visites dans nos ports. Il faut aussi reconnaître que, depuis quelques années, le Gouvernement allemand considérait le Chili comme im territoire soumis à son influence et destiné à devenir l'un des futurs champs d'expansion commerciale et politique de l'Empire.

Cette idée répugne profondément à tout Chilien, ainsi qu'il lui répugnerait qu'une autre nation quelconque du monde considérât le Chili comme une espèce de ñef ou de colonie non qualifiée de la sorte. Mais de nombreux faits permettent d'affirmer que telle était l'idée du Gouvernement allemand et que cette pensée était au fond de l'attitude bienveillante et protectrice qu'il manifestait envers le ChiU.

L'engagement de professeurs allemands pour les collèges de l'Etat et d'instructeurs de la même nationalité pour

l'armée, ainsi que rétablissement de quelques colons dans le sud du pays et de banques et maisons de commerce d'une certaine importance dans presque toutes les villes du Chili, pouvaient très bien, d'après la mentalité allemande, avoir engendré l'idée que la lointaine République, dont les soldats portaient l'uniforme prussien, serait, en cas de besoin, un auxiliaire important, un point d'appui, une base navale.

Il est de fait que, durant plusieurs semaines et jusqu'à la défaite des Allemands par les Anglais dans le combat naval des îles Falkland, les croiseurs allemands purent interrompre tout le commerce extérieur du Chili, qui ne pouvait plus se faire qu'au moyen de navires anglais.

I/'interruption des services maritimes allemands avait déjà causé un grave préjudice au Chili, parce qu'ils faisaient le trafic entre notre pays et l'Allemagne, l'un des plus grands consommateurs de nitrate de soude. Le jour où commencèrent les hostilités, le Chili perdit un bon client et se vit privé d'une partie considérable de ses moyens de commercer avec l'Europe. Mais la crise menaça sérieusement la vitalité du pays lorsque diminuèrent, puis cessèrent bientôt les services anglais.

Dépourvus de moyens de transport pour leurs produits, frappés d'une suspension de leurs crédits, désorientés au milieu de cette perturbation complète de tous les marchés à la suite de la déclaration de guerre, les exportateurs de nitrate résolurent d'arrêter presque tous les travaux de leurs oficinas, ainsi que l'on nomme les établissements où

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