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française à la fin du second Empire. Quant à notre marine, elle n'avait point renié les méthodes britanniques, ni les traditions de vaillance et d'honneur héritées de ses organisateurs anglais du début du xix^ siècle.
Iv'instruction publique au Chili avait été calquée sur les modèles français, dont nous nous étions approprié les programmes pour l'enseignement des humanités et même pour l'enseignement universitaire. Il n'y a pas encore bien longtemps, les textes dans lesquels la jeunesse chilienne étudiait étaient presque tous traduits du français.
lya guerre de 1870 et le prodigieux développement de l'activité allemande qui s'ensuivit, firent naître dans le monde entier l'engouement pour les choses allemandes : idées, méthodes, commerce, et firent de la soi-disant « organisation allemande » l'objet de l'admiration universelle.
I^e Chili suivit le mouvement, comme la France, l'Angleterre et le reste du monde. Mais, en réalité, cette Allemagne avec toutes ses merveilles, c'étaient les livres français et anglais qui nous l'avaient fait connaître : rares sont en efiet, chez nous, les personnes qui savent l'allemand, tandis qu'il n'y a pas de Chilien cultivé qui ne parle français ou anglais, ou parfois l'une et l'autre langue.
I^e Gouvernement chiUen engagea quelques professeurs allemands des deux sexes pour les Ecoles normales, l'Institut pédagogique et certains Lycées. En leur confiant la direction de services très importants, on les mit à même
d'influer sur la formation des nouvelles générations, grâce aux instituteurs primaires et aux professeurs des lycées qui sortent de notre Institut pédagogique. Telle était la situation entre 1880 et 1890.
Les professeurs allemands qui s'établirent au Chili à cette époque étaient pour la plupart des hommes d'un mérite indiscutable, et, plus d'une fois, il nous a fallu rendre hommage à l'œuvre excellente qu'ils réalisèrent et que certains d'entre eux poursuivent encore aujourd'hui. Ils avaient été recrutés directement par les agents diplomatiques chiliens, sans aucune intervention du Gouvernement impérial, et il ne faut pas les confondre avec une autre catégorie de professeurs, instruments dociles du pangermanisme envahissant et destructeur, qui se répandirent ensuite dans le monde entier.
Ces professeurs trouvèrent au Chili une mentalité rebelle aux modifications, tm peuple d'origine latine, de sang européen très pur, qui avait reçu les influences espagnole et française dans sa culture, et l'influence britannique dans son commerce. Ils comprirent que, s'ils voulaient se fixer dans le pays, il leur faudrait s'adapter, se conformer, se plier aux traits fortement accentués du caractère national. Ceux qui ne l'ont pas fait ne sont plus au Chili depuis longtemps.
Iv'influence ainsi exercée fut indéniable, certes, mais elle ne fut ni aussi profonde ni aussi exclusivement allemande qu'on pourrait le croire. Le génie propre de la race opposait une résistance invincible à l'application de méthodes
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et de systèmes philosophiques inconciliables avec nos traditions. I^es professeurs chiliens se sentaient capables de doter leur pays d'une culture nationale par le développement naturel de l'éducation latine que nous avions reçue en naissant ; et leur répugnance à accepter les maîtres allemands constitue l'un des chapitres les plus intéressants de la vie intellectuelle au Chili pendant ces trente dernières années.
Plus tard, l'on engagea des officiers allemands pour réorganiser l'armée et la moderniser d'après les principes prussiens à la mode entre 1894 et 1900.
Ces officiers allemands travaillèrent avec acharnement, et ils eurent vite fait d'imposer à l'armée chilienne les uniformes prussiens, de lui apprendre le fameux « pas de l'oie » et d'implanter les règlements allemands traduits à la hâte. Ils accomplirent tme tâche rapide, fort brillante en apparence, et utile incontestablement, mais qui n'aurait jamais suffi à éduquer une armée, si les officiers chiliens ne s'étaient ensuite livrés à un travail d'intelligente adaptation. C'est peut-être à l'Ecole jVIilitaire et à l'Académie de Guerre que les Allemands ont laissé la trace la plus profonde : et là encore, les choses ne conmiencèrent à aller normalement qu'après l'œuvre de discrimination et de mise au point des officiers chiliens.
Nombreux furent les miUtaires chiliens à qui le Gouvernement allemand offrit dans les écoles et le? régiments de l'Empire des facilités, de la considération et des avantages qui n'avaient guère d'analogues que ceux dont jouis-
saient dans la marine britannique nos futurs officiers de marine.
D'autre part, le commerce allemand se développait rapidement au Chili, au dépens du commerce britannique et du commerce français. Ceux-ci, d'ailleurs, semblait-il, ne tenaient pas autrement à conser\'er leur ancienne prééminence et paraissaient abandonner d'un cœur léger ce coin du monde à leur compétiteur. I^e pavillon français disparaissait graduellement de nos mers, et quant aux Anglais, tout en conser\^ant encore le premier rang, aussi bien pour les importations que pour les exportations, ils ne faisaient absolument rien pour enrayer l'avance des Allemands.
En même temps se fondaient au Cbili des banques allemandes, et de toutes parts l'on assistait à une action méthodique et concertée, qui, protégée directement et aidée de mille manières par le Gouvernement impérial, avait pour mission d'emporter d'assaut le marché chilien.
Les Allemands ne créaient rien de bien original au Chili, mais ils s'intéressaient à tout et unissaient leurs capitaux aux nôtres dans des industries et des affaires de toute espèce.
Il est donc explicable qu'au début de la guerre de nombreux Chiliens — qui d'ailleurs étaient loin de constituer une majorité — regardaient l'Allemagne avec sympathie et applaudissaient à son influence dans leur pays.
La découverte des méthodes allemandes, leur succès dans nos collèges et nos casernes, nous avaient révélé un
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monde jusqu'alors inconnu à nous autres Latins ingouvernables et à qui notre indiscipline invétérée a déjà coûté si cher : je veux dire le monde de l'organisation. Au milieu du désordre apparent qui caractérise les pays neufs en train de s'organiser, et qui pourrait à bon droit décourager les esprits qui ne font pas crédit à l'énergie de la race et à sa tradition, les mécanismes germaniques causèrent un éblouissement.
ly'armée ressentait de la gratitude pour les enseignements reçus de l'Allemagne et pour l'influence qui avait agi comme un stimulant sur les vieilles institutions militaires, objet de l'orgueil légitime de la nation tout entière.
Ajoutons encore ceci : au Chili pas plus qu'ailleurs ne manquaient les malades de la volonté, qui veulent qu'on leur apporte tout sur un plateau, sans qu'il leur en coûte la plus petite initiative, — de ces gens qui ne rêvent que « gouvernements forts ».
Bnfin, il existe un dernier facteur de la sympathie éprouvée par certains Chiliens envers l'Allemagne : je veux parler de ce cuHe de la force, qui n'est pas le meilleur trait de caractère que nous ait légué l'Espagne. En dépit de l'éducation, on voit quelquefois reparaître le conquistador chez le Sud-Américain d'aujourd'hui.
C'est de l'ensemble de ces facteurs divers que naquit le courant de sympathie pour l'Allemagne, qui se manifestait au Chili au moment où la guerre éclata.
Mais la majorité de la nation, les hommes les plus cultivés, la classe intellectuelle, tous les esprits libéraux et
avancés, enfin toute la masse en qui parlent la race, qui est latine, les traditions, qui sont latines, les vertus et les faiblesses mêmes, qui sont également latines, — tous furent de cœur avec les Alliés. Leur adhésion fut enthousiaste et spontanée envers la France, — plus raisonnée à l'égard de l'Angleterre, que l'on voyait une fois de plus tirer l'épée pour défendre les libertés essentielles de l'humanité.
La guerre et 1,'opinion
Cependant, la guerre suivait son cours. Après quelques mois d'interruption forcée dans les relations postales, les communications se rétablirent entre l'Europe et le continent sud-américain. C'est alors que le Chili connut les détails de l'invasion de la Belgique, les traitements infligés aux populations civiles des Flandres et du nord de la France, la destruction volontaire des monuments, l'incendie de villages entiers, de cathédrales, d'hôtels de ville : bref, le souffle empesté vint jusqu'à notre lointain pays, annonçant l'orgie de feu et de sang où se vautrèrent les hordes germaniques lorsqu'elles se jetèrent sur l'Europe occidentale au signal donné par l'Empereur. Les correspondants des journaux chiliens commencèrent à commenter les événements, les documents officiels furent traduits et publiés, en même temps que de nombreux Chiliens, chassés d'Europe par la guerre, regagnèrent leur pays. Or, certains d'entre eux avaient assisté à des scènes terribles,
avaient entendu les plaintes et pouvaient nous renseigner de première main.
Bientôt, nous apprîmes à nos dépens, par les violations monstrueuses de la neutralité chilienne dont se rendirent coupables des bateaux marchands et des navires de guerre allemands, quelle était l'attitude des Germains à l'égard des petites nationalités.
Puis, nous apprîmes les incursions commises par les « Tauben » et les « Zeppelins » sur les villes ouvertes, les torpillages de bateaux marchands, l'assassinat délibéré de centaines de femmes et d'enfants, les meurtres systématiques de non-combattants, neutres ou belligérants, qui reposaient dans leurs maisons ou traversaient les mers à l'abri des lois protectrices établies dans le monde civilisé.
lya répétition de ces actes, dont certains eurent nos côtes pour théâtre, et les autres souillèrent divers lieux du globe, ouvrirent les yeux des Chiliens qui regardaient encore l'Allemagne avec complaisance. La nation, jalouse de ses libertés, sentit que cette guerre n'était pas autre chose que l'irruption sur un monde libéral, humanitaire, imprégné de sentiments chrétiens, de toutes les forces de la barbarie, unies à tous les raffinements de la science. Ce qui, une fois de plus, menaçait d'étouffer le progrès moral de l'humanité, c'était une barbarie mâtinée de chimie...
A l'heure actuelle, l'opinion chilienne est franchement favorable aux Alliés, et elle souhaite leur triomphe, parce qu'elle voit en eux les représentants du progrès, des sentiments humains et des grandes idées de liberté, de
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respect des faibles et de justice internationale basée sur le droit, qui sont communes à toutes les démocraties modernes.
Des circonstances récentes ont permis à cette opinion de se manifester en public, et personne n'a désormais le droit de supposer chez les Chiliens une inclination en faveur de l'Allemagne : au début de la guerre, elle a peut-être existé, mais seulement dans une faible minorité.
L'on a beaucoup parlé des sympathies allemandes du clergé catholique d'Espagne, du Sud-Amérique et même d'Italie. Mon impression personnelle est que le clergé, dans ces contrées, s'est montré plus anti-français que germanophile. Lorsque la guerre éclata, le mauvais souvenir laissé par la Séparation et la dissolution des congrégations ne s'était pas encore dissipé.
Le clergé chilien est très éclairé, et sa culture, sa moralité exemplaire, son patriotisma agissant lui ont valu dans le pays une grande autorité. Si, dans son sein, il s'est trouvé des prêtres favorables à l'Allemagne, du moins ce sentiment ne s'est-il pas traduit par des manifestations publiques, et l'on peut être assuré qu'il n'est point celui de la fraction influente du clergé.
Tout nous porte à croire que le clergé chilien s'est toujours montré d'une correction absolue, comme c'était son devoir, étant donnée la neutralité officielle du pays. Et même, quelques prêtres ont manifesté envers la Belgique et la France d'ardentes sympathies. Tous les journaux cléricaux, y compris l'organe officiel des évêques, ont protesté
contre certains attentats germaniques particulièrement révoltants pour des âmes chrétiennes.
En résumé, l'on peut dire que, depuis le commencement de la guerre, la majorité de l'opinion chilienne a sympathisé avec les Alliés, et qu'au iur et à mesure que le temps passait, les événements n'ont fait qu'accentuer la faillite de la propagande germanique, entrepiise au Chili sous la direction des agents diplomatiques de l'Empire.
A l'heure actuelle, c'est quotidiennement que l'on rencontre des manifestations non équivoques de la résolution, où sont à la fois la nation et ses chefs, d'orienter notre politique vers une entente pleine de cordialité avec les puissances alHées.
Cependant, pour être tout à fait sincère, je dois noter une ombre à ce tableau, et comme un point noir à l'horizon de l'année 1916... Je veux parler des « listes noires ». Juste au moment ovi le Chili manifestait publiquement sa sympathie pour les puissances de l'Entente, celles-ci ont imposé à leurs ressortissants la prohibition de faire du commerce avec les maisons soupçonnées de servir les intérêts des Puissances Centrales.
L'application de cette politique au Chili y a provoqué, même de la part des journaux aliadophiles, de véhémentes protestations.
Cette question est délicate, elle mérite de retenir l'attention, car elle est très habilement exploitée par la propagande allemande. Il faut examiner individuellement chaque cas, dans un esprit conciHant. Ainsi, l'on pourra éviter de
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nuire aux intérêts légitimes du commerce chilien, sans pour cela servir indirectement celui des Allemands, et de cette manière, l'on aura chance de calmer l'opinion et de détruire les effets de la propagande allemande dans notre pays. C'est plutôt une question d'application que de doctrine.
Les États-Unis au Chii,!
L'avenir du commerce allemand dans l'Amérique du Sud dépend naturellement du résultat final de la guerre, et il est permis de supposer qu'il ne recouvrera pas de longtemps ses proportions d'autrefois, L'Allemagne a excité la défiance par ses méthodes, ses ambitions, sa politique à l'égard des peuples faibles, son absence de moralité internationale et ses abus de force.
D'un autre côté, il ne faut pas s'attendre, quelle que soit l'issue de la lutte, à voir le commerce allemand disparaître complètement des rivages sud-américains : au contraire, Français et Anglais trouveront à l'avenir en lui un rival non méprisable. Les qualités auxquelles il devait sa prépondérance subsistent intactes, et le plus qu'on puisse dire, c'est que du moins il rencontrera sur sa route des obstacles nouveaux et des adversaires ayant plus d'expérience.
Mais, ce qu'il y a de nouveau, comme élément introduit par la guerre et qui lui survivra, c'est le développement
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prodigieux accusé dès maintenant par le commerce des Etats-Unis.
La guerre, on le conçoit, n'a pas contribué à grandir le prestige de 'Europe aux yeux des Américains. Le spectacle de ce continent, déchiré par la lutte la plus gigantesque de tous les siècles, n'est pas de nature à donner une haute idée de son avenir immédiat ou lointain.
Or, à l'heure actuelle, les Etats-Unis mettent cette situation à profit avec décision et méthode ; ils ont adopté, à l'égard des pays latins d'Amérique, une politique d'amitié, de cordialité, de rapprochement, qui leur a donné d'excellents résultats.
Des hommes éminents de la grande République du Nord parcourent l'Amérique latine, publient des livres et font des conférences qui dévoilent l'état véritable de nos pays ; s'ils en laissent entrevoir les défauts, du moins exaltent-ils leurs mérites et soulignent-ils les alléchantes perspectives qu'ils offrent aux capitaux américains. Ils ne se contentent pas d'étudier, ils donnent des leçons et des avis.
Dès avant la guerre, nous voyions très souvent arriver au Chili ces touristes observateurs, venus des Universités nord-américaines. En même temps venaient les grands brasseurs d'affaires.
Joignez à cela l'attraction exercée sur les étudiants chiliens par les Universités et les Collèges des Etats-Unis, où ils trouvaient des facilités supérieures à celles qui leur étaient faites au delà de l'Atlantique, — sans compter un accueil courtois, sans rien de ce ton protecteur et parfois
dédaigneux que les Sud- Américains ont trop souvent rencontré en Europe, sous les formes de la politesse la plus exquise.
L'enseignement de l'espagnol s'tst répandu aux Etats- Unis de prodigieuse façon ; en outre, de grands établissements de crédit, comme la « National City Bank of New- York», ont fondé des instituts spéciaux pour faire l'apprentissage des jeunes gens qui se destinent au commerce avec l'Amérique espagnole. Il serait bon que Français et Anglais connussent à fond l'œuvre ainsi réalisée là -bas, qui est empreinte de ce tour original propre aux Américains.
Je dois dire que jamais les Etats-Unis n'ont joui d'une grande sympathie au Chili. C'est qu'en effet, plus d'une fois, nous avons été les victimes de la politique brut aie qu'ils adoptèrent il y a quelques années à l'égard de l'Amérique méridionale.
Mais, depuis dix ans, tout est changé. Le cabinet de Washington a relégué dans les caves de la Maison Blanche le « big stick » qu'il brandissait autrefois comme une menace à l'adresse des peuples du sud, sans faire de distinction entre ceux qui se comportaient sagement et ceux qui étaient la proie de perpétuelles révolutions. En outre, un certain raffinement de formes a fait son apparition dans le secrétariat d'Etat, et une connaissance plus approfondie des peuples du continent a conduit le Gouvernement, la presse et la nation yankees à regarder le Chili et les pays voisins avec un respect et une considération jusque-là inusités.
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I^ panaméricanisme a bien changé de caractère. 1,'on n'y trouverait presque plus aucune trace de la politique impérialiste qui, en se traduisant par la prise de Cuba et de Porto-Rico, et par la singulière création de l'Etat de Panama, semblait une menace perpétuelle pour notre souveraineté.
Certes, il existe encore au Chili des esprits qui se montrent défiants à l'égard delà politique des Etats-Unis, quelle qu'elle soit, et qui dénoncent dans le panaméricanisme, même ganté de velours, comme il est actuellement, un danger ou tout au moins une tendance inquiétante et de visées mystérieuses. En tout cas, l'on peut affirmer que le Chili n'acceptera jamais une politique qui, sous une forme ou sous une autre, entraînerait pour notre pays une pression extérieure ou la soumission à des intérêts non exclusivement nationaux. Jamais nous ne proclamerons assez haut que ce petit pays est résolu à faire son chemin, si modeste qu'il soit, avec son indépendance intacte : en dépit des épreuves et des traverses, il ne se mettra à la remorque d'aucune puissance, ni d'Europe ni d'Amérique.
Mais on ne saurait se faire d'illusions : malgré son nationalisme et sa défiance, le Chili n'en subit pas moins, de la part de l'Amérique du Nord, une influence avec laquelle il devra compter à l'avenir.
Dorénavant, en efíet, rien ne pourra arrêter l'essor formidable du commerce américain qui déborde sur le continent tout entier, pendant que l'Europe consume ses forces dans une œuvre de dévastation. Qui pourrait empêcher
LE CUILI El LA GUERRE
les énormes capitaux que la guerre fait naître aux Etats- Unis de chercher un emploi lucratif dans nos Républiques, pour le plus grand profit de ces dernières et pour le plus grand avantage de l'influence américaine ? Et, d'autre part, n'est- il pas naturel que les courants intellectuels latinoaméricains, surtout en matière d'éducation, se dirigent vers les Etats-Unis, paj's démocratique et pays neuf comme les nôtres, pour lui demander des directions à suivre, des modèles à imiter et des institutions à emprunter ?
Iva seule chose qui nous sépare est la différence de race ; mais elle est effacée en partie par l'élasticité du caractère américain, pour qui l'absence de passé glorieux et séculaire dans nos organismes récemment improvisés offre moins de sujets d'étonnement et de malentendus que pour l'Européen,
Ajoutons que, malgré la guerre, le canal de Panama unit désormais les deux océans, et qu'ainsi se trouve réduite la distance qui nous séparait des grands centres de la côte orientale des Etats-Unis. Ce canal est une route américaine, c'est la porte par laquelle l'énergie américaine, tournant le dos à l'Europe, voguera sur les flots du Pacifique, à la recherche des peuples jeunes et robustes qui sont la réserve et l'espoir de l'humanité. Déjà, sur les rives de cet Océan Pacifique, qui baigne les côtes des deux Amériques, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, du Japon et des Philippines, l'on voit apparaître une vie nouvelle, où se confondent, avec le courant des richesses et des échanges, les ambitions et les convoitises des peuples.
S!LVA VILDOSOLA
Le souci de la vérité nous oblige donc à dire qu'après la guerre les Alliés trouveront en Amérique latine, à côté de leur ancienne rivale l'Allemagne, affaiblie et considérablement handicapée dans la reprise de son effort, un nouveau compétiteur, les Etats-Unis, dont la situation sera d'autant plus solidement assise que la guerre aura duré davantage et donné plus de gages aux tendances hostiles à l'Europe.
Le nationalisme chii^ten
Le phénomène le plus intéressant que la guerre ait produit au Chili est le renforcement des tendances nationalistes, qui existaient déjà dans le pays, mais qui ne se traduisaient que par la propagande de quelques écrivains et par le sentiment profond mais peu agissant d'une partie de l'opinion.
Plus d'un écrivain d'Europe et d'Amérique a déjà observé la ditïérence qui sépare le Chili du reste des peuples issus comme lui du démembrement de la puissance espagnole : je veux parler de ce caractère à part qui en fait une nationalité parfaitement définie, nettement distincte, et capable d'assimiler les immigrants de race différente, sans que les traits essentiels de sa physionomie soient le moins du monde altérés.
Le mouvement nationaliste existait avant la guerre, il a toujours existé ; mais les événements récents lui ont fourni après coup une justification et ont beaucoup fait pour qu'on lui confiât la politique du pays. La guerre a
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fait toucher du doigt les dangereux effets d'une trop grande dépendance économique à l'égard de l'Europe. Nous avons subi avec une profonde douleur l'insolence de l'Allemagne qui, au moyen de quelques croiseurs et de ses bateaux marchands, a violé la neutralité du Chili, bafoué ses autorités et a pu ainsi remporter certains succès, comme celui de la bataille de Coronel, qui n'eussent pas été possibles autrement.
Tout cela a rendu une nouvelle vigueur à la cause du protectionnisme douanier, qui se propose de diminuer les importations et de maintenir favorable la balance commerciale. Grâce à ses inépuisables ressources naturelles, le Chili peut créer sur son territoire une vie industrielle et devenir une grande puissance manufacturière. D'une extrémité à l'autre du pa5-s abonde la force motrice hydraulique, grâce aux torrents et aux cours d'eaux qui se précipitent vers la mer, du haut des Andes dont les neiges étemelles les ahmentent. Le Chili possède des gisements houillers, que l'on commence seulement à exploiter et qui fournissent im combustible au moins égal en qualité à celui de l'Australie. Le cuivre et le fer s'y trouvent avec une abondance telle que, dans un avenir rapproché, l'on peut espérer voir le Chili parmi les plus grands producteurs de ces deux métaux.
Une dernière cause favorable au développement économique de notre pays, c'est la facilité avec laquelle on accède à la mer, quel que soit le point du territoire qu'on envisage; cet avantage naturel, dû à la configuration du
pays, qui est une longue bande de terre, a été encore amélioré par les voies ferrées que le Gouvernement construit sans arrêt. C'est ce qui explique pourquoi, dans notre pays, tous les plans en faveur de l'industrie nationale sont précédés d'une active propagande en vue de développer la marine marchande .
Une exposition des produits de l'industrie nationale, qui vient de se tenir à Santiago, a révélé aux Chiliens eux-mêmes qu'ils sont capables de fabriquer et qu'ils fabriquent déjà maints articles pour lesquels ils dépendaient autrefois des producteurs européens.
Il ne faut donc pas s'étonner si le nationalisme s'étend rapidement à toutes les sphères de l'activité chilienne : l'éducation, la politique, la littérature, l'art et même la vie de société.
Les établissements d'instruction et d'éducation commencent à s'affranchir de l'imitation servile des méthodes ou des principes européens et anglo-américains : ils réclament l'adoption de doctrines basées sur l'observation du caractère national, de l'histoire et des besoins propres du Chili.
Il est remarquable que toutes les manifestations littéraires et artistiques de ces dernières années révèlent une tendance nationaHste bien définie ; la plupart ont pour sujet les mœurs locales, les paysages, l'histoire, les caractères, les problèmes sociaux du pays. Même l'architecture commence à répudier les modèles européens : elle condamne les abominables constructions édifiées au Chili par des architectes allemands, qui sont aussi bons constructeurs
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que deplorables artistes, et c'est dans la restauration des styles coloniaux de l'Espagne qu'elle cherche la base d'une orientation propre.
I/a littérature dramatique, enfin, accuse une certaine vitalité : elle représente, de préférence, des tableaux de l'histoire nationale, des scènes de la vie chilienne d'autrefois.
ly'on assiste de toutes parts à une renaissance de la tradition dans ce pays pourtant neuf et où tout semble appartenir à l'avenir. I^a nation se sent forte, et elle veut tirer de son propre fonds les éléments de son existence.
La prospérité actuei^IvE du Chii,i
Nous avons, dans le rapport présenté par le Président de la banque Anglo-Sud-Américaine (Anglo-South American Bank) à l'assemblée des actionnaires réunie le i8 octobre 1916 à Londres, l'un des témoignages les plus intéressants et les plus dignes de foi, produits en ces derniers temps, au sujet des conditions économiques du Chili à la fin de 1916, après les graves difficultés que ce pays avait dû vaincre pendant la première année de la guerre.
L' Anglo-Sud-Américaine est une des banques les plus puissantes et les mieux accréditées de la côte occidentale de l'Amérique du Sud ; elle est, sans aucun doute, l'institution britannique la plus considérable du Chili, du Pérou et de quelques autres pays américains.
Elle est présidée par Sir Robert Har\'ey, qui, après avoir longtemps résidé au Chili, y conserve encore des intérêts considérables dans l'industrie du nitrate de soude. On doit attacher d'autant plus d'importance à son témoignage
que ses rapports précédents n'ont pas toujours été favorables au Chili.
Cette fois-ci, Sir Robert Harvey a appelé l'attention des actionnaires sur le fait que le chiffre global des affaires de la Banque au Chili a beaucoup augmenté l'année dernière. Il a déclaré aussi que les résultats étaient « tout à fait satisfaisants ». L,e crédit de cet établissement s'est maintenu très haut, et jamais il n'a mieux été à même de prendre à sa charge de grosses opérations.
Parmi les explications qu'il a fournies sur les causes de cette expansion, Sir Robert Harvey a tout d'abord parlé de l'industrie du nitrate de soude, substance dont le prix est resté rémunérateur et dont la production a augmenté dans des proportions incroyables : de 30.500.000 quintaux pendant l'exercice terminé le 30 septembre 1915, elle s'est élevée à 63.000.000 quintaux pendant l'exercice clos à la même date de 1916.
Mais ce n'est pas seulement l'industrie de la soude qui se trouve dans une période de prospérité au Chili : l'industrie des transports maritimes, les mines de charbon, les raflâneries de sucre et d'autres industries sont signalées par Sir Robert Harvey comme des affaires « dans un état très florissant ». Le prix élevé de la laine a donné une impulsion extraordinaire à l'élevage des moutons, déjà très important, dans les régions les plus méridionales du Chili, dans la Terre de Feu et dans la Terre de Magellan ; il en est aussi résulté un développement des plus favorables de l'exportation des moutons frigorifiés.
Le Chili possède, d'autre part, des mines de cuivre pour ainsi dire inépuisables et qui s'étendent sur presque tout le territoire du pays ; les pris actuels de ce métal permettent d'exploiter des gisements qui, pour diverses causes, n'auraient pu antérieurement rémunérer les dépenses à engager.
Ces phénomènes économiques, joints à une restriction générale des exportations, sont cause de la prospérité dont le pays jouit en ce moment. ^Mieux que dans tout autre ordre de faits, elle se révèle dans l'amélioration de la monnaie chilienne, qui n'a pas cessé de s'accentuer de façon continue bien qu'avec quelques variations. Pendant une longue période qui suivit la dépression profonde consécutive à la déclaration de guerre, la valeur du peso chilien resta stationnaire aux environs de 8 pence : il en vaut aujourd'hui près de 12. L'importance énorme que cette amélioration du change a pour les capitaux étrangers engagés au Chili peut être facilement appréciée d'après ce fait très significatif, mentionné par Sir Robert Harvey dans son intéressant rapport : la hausse du change chilien de 8 à 10 1/2 pence par peso représente 30 p. lOo d'augmentation dans l'évaluation du capital de la Banque engagé au Chili.
Il est vrai que, même après cette amélioration, on reste en présence du problème menaçant de l'instabilité du change chilien, variant presque journellement. On ne pourra pas dire que le Chili est entré en pleine et franche prospérité, sur une base solide et honorable, tant qu'il ne sera pas
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arrivé à stabiliser sa monnaie, d'une façon ou d'une autre, en s'appuyant sur les fortes réserves d'or que son Gouvernement possède en Angleterre et aux Etats-Unis.
Ce gouvernement prête une attention constante à cet aspect de la question ; le pays, aussi, est résolu à réaliser une réforme du système monétaire, ou, tout au moins, à trouver le moyen d'assurer une certaine fixité à la valeur de la monnaie, dès que les circonstances générales le permettront.
Il faut ajouter que les deux phénomènes principaux qui ont déterminé la prospérité relative dont bénéficie actuellement le Chili, à savoir : le prix plus élevé des produits exportés et la diminution des exportations, sont communs à presque tous les pays de l'Amérique du Sud et correspondent au changement de la balance du commerce en faveur de ces Républiques, alors qu'elle leur est habituellement contraire. Au Heu d'être les perpétuelles débitrices de l'Europe, elles en sont devenues les créancières. Le même fait s'est produit en ce qui concerne les Etats-Unis, mais dans des proportions infiniment plus grandes.
Cependant, plus que certaines autres puissances sudaméricaines, le Chili a bénéficié des circonstances créées par la guerre en Amérique ; malgré son éloignement de l'Europe et malgré les difiicultés qu'il a rencontrées pendant les premiers mois et que nous avons indiquées dans les chapitres précédents, ce pays possède, en efíet, certaines conditions de solidité économiques dont sont dépourvus
d'autres pays neufs qui sont aussi d'anciennes colonies espagnoles.
Le Chili n'a cessé de jouir d'un bon crédit à l'étranger, surtout en Angleterre avec laquelle il fait traditionnellement la plus grande partie de ses opérations commerciales ; il doit cette situation à ce que son histoire financière, qui compte près d'un siècle, n'a jamais enregistré les pénibles embarras que le retard ou la suspension du service de leurs dettes a occasionnés à d'autres Républiques. Dans les moments de plus grande incertitude, quand il a fallu faire des sacrifices considérables pour assurer ce service, le Gouvernement chilien a accompli son devoir et fait face à ses emprunts avec ponctualité et scrupule. Il y a des pays qui ont profité de la guerre pour modifier leurs obligations financières, et cela parfois contrairement à l'intérêt de leurs créanciers. Le Chili eût pu invoquer, comme d'autres l'ont fait, ces circonstances extraordinaires pour négliger le paiement de certains engagements à l'échéance de 1915, engagements considérables par rapport aux forces du pays. Il ne l'a pas fait et le marché de Londres a reconnu qu'il procédait comme un pays honnête, ayant de bonnes traditions financières.
En plus de ce bon crédit, le Chili a l'avantage d'être un pays qui ne présente pas un terrain favorable aux spéculations audacieuses et aléatoires. Tout y est modeste, mais solide et définitif. Notre principal produit d'exportation, le nitrate de soude, n'est pas sujet aux contingences d'une bonne ou d'une mauvaise récolte ; sa double con-
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sommation, comme matière fertilisante et comme élément pour la fabrication des explosifs, lui assure un marché pendant la paix comme pendant la guerre. Le cuivre, si abondant dans nos montagnes que nous pouvons devenir le plus grand pays producteur du monde, est un métal dont on peut envisager l'avenir industriel avec une parfaite tranquillité, tant que l'électricité sera l'âme des industries modernes et que l'on ne découvrira pas un autre métal qui le surpasse dans ses conditions essentielles. Nous produisons du vin, du blé, des grains, des bois et du bétail dans la zone centrale, mais non dans des proportions qui fassent dépendre l'existence économique du pays, d'une saison trop sèche ou trop pluvieuse. Par contre, la laine des immenses bergeries de l'extrême sud du ChiH n'est pas soumise à de dangereuses fluctuations. Or le monde aura toujours besoin de ces divers produits. Notre richesse — moindre, sans doute, que celle d'autres peuples de l'Amérique du Sud - — est basée sur des produits dont l'emploi est universel et dont la valeur n'offre pas de grandes perspectives au spéculateur.
Cette pauvreté relative du ChiU, ainsi que la nécessité où se trouvent ses habitants de mettre une grande énergie au service de l'industrie, s'ils veulent en obtenir un bénéfice, a fait que ce paj^s n'attire pas d'aventuriers ; il se forme, au contraire, lentement avec la race qu'y laissèrent les conquérants espagnols et avec quelques éléments d'autre origine qui se sont établis peu à peu et fondus intimement avec les premiers.
lyC Chili est un champ favorable pour le développement du commerce de toute nation qui voudra commencer par nous traiter sur un pied d'égalité, avec le respect dû à une petite RépubHque bien organisée ; par contre, ce n'est pas un pays où l'on puisse tenter des essais d'impérialisme.
Iva race chilienne est nettement caractérisée, aussi forte physiquement que décidée à conserver la suprématie dans le pays qu'elle habite, disposée à tout souffrir avant d'accepter une domination de n'importe quelle nature, matérielle ou intellectuelle, commerciale ou philosophique. Nous sommes attachés à nos montagnes et à nos côtes sauvages par un amour violent et indomptable : tout ce qui les approche doit se fondre dans notre tradition et entret dans notre esprit national, sous peine de disparaître rapidement.
ly'idée d'une hégémonie universelle ou américaine, la prétention de nous entraîner dans une « sphère d'influence », nous répugnent également, qu'elles nous parai^-sent venir d'Europe ou d'Amérique, des Etats-Unis ou de l'un quelconque des groupements de puissances aujourd'hui en guerre.
VildÓsola.