scène du chi
rurgien se passe au milieu de la nuit.
twA |^v— A une heure aussi avan-
cée, les vieux chirurgiens sont tous couchés ; ils ne se dérangent pas facilement les \icu\ chirurgiens, *-HMMfr— tandis que les jeunes, qui ont besoin de se créer une clientèle, *m4| |k"»- font leurs visites à
n'importe quelle heure.
Une autre réflexion m'était venue : &u£| |&»i Ce chirugien qui passe si
à propos «à trois heures du matin ne se rend peut-être pas au chevet d'un patient.
LE CHIRURGIEN DU ROI s'àMUSE l3
Il sort peut-être de quelque orgie.
Raison de plus pour en faire un jeune homme ; les vieux débauches ne sont jamais sympathiques au théâtre ; surtout dans un théâtre de famille comme le Théâtre-Français, — vous savez, les mardis ?
Mon jeune chirurgien avait donc la mise un peu débraillée, la barbiche au vent, une mèche de génie sur le front ! Vous le voyez ? Ce n'est pas un bonhomme quelconque, il est campé, il est à moi, c'est un bûcheur.
l4 LE CHIRURGIEN DU ROI s' AMUSÉ
Maintenant, comment fallait-il jouer ?
Je vous ai récité le rôle. Il n'est pas long,
LE CIimunc.IEN DU ROI S AMUSE
IO
mais il est empoignant, et, comme tous les rôles, il a son point culminant ; ce point,
c'est :
Elle est morte !
Tout le rôle est donc dans ce Elle est morte.
Les deux vers qui suivent sont inutiles.
Elle est morte ; cela dit tout.
Et il y a tant de façon de dire : « Elle est morte. »
Laquelle choisir ?
Fallait-il dire cela rapidement, du ton indifférent de l'homme de science qui fait ce qu'il peut pour soulager ceux qui souffrent, mais ne donne pas son cœur à toutes les misères humaines, « Elle est morte, mon Dieu, oui, elle est morte ! Je n'y puis rien ! »
Ou comme un chirurgien qui passe, qu'on
iG LÉ CHIRURGIEN DU ROI S*AMUSË
dérange de son chemin, et qui, voyant qu'il n'y a plus rien à faire, ne demande, après tout, qu'à ne pas perdre son temps :
— Elle est morte. Et maintenant que vous savez à quoi vous en tenir, laissez-moi tranquille ; elle est morte !
Ou bien fallait-il avoir l'air de s'intéresser au \ieux père, lui prendre la main, lui dire avec des larmes dans la voix:
— Mon pauvre vieux, elle est morte ! A son âge, c'est affreux ! Pauvre enfant ! Elle est morte.
Etait-il bon de se prononcer de suite : « Elle est morte! » sans hésitation ; en chirurgien sûr de son fait qui a à peine vu la victime et qui s'écrie : « Elle est morte ! »
Valait-il mieux détailler le rôle?
Alors, voici ce que je comptais faire : Je suis un chirurgien actif, ardent, bûcheur, plein de talent.
LE CIUIil'KGIEX DU ROI S AMUSE
Je traverse la scène ; on m'arrête.
Un seul geste et j'ai compris.
Je me précipite vers la pauvre jeune fille ; je m'agenouille en indiquant par un jeu de physionomie que cette enfant m'est tout à fait sympathique ; je L'examine, je lui lâte le pouls, je colle l'oreille contre son cœur...
Les spectateurs qui étaient déjà debout, retirent leur pardessus, se rassoient, intrigués.
Que va-t-il se passer ?
Il y a des personnes dans la salle qui disent :
— Elle n'est peut-être pas morte !
On est anxieux.
Je ne me prononce pas tout de suite.
Je tire un petit miroir de ma poche, je le pose sur les lèvres de la pauvre enfant, et, après un silence terrible, je m'écrie :
— Elle est morte !
Ou fallait-il le dire en homme qui ne veut pas faire de la peine au père et qui, par délicatesse, ne met que le public dans sa confidence. (En cornet.)
« Elle est morte '. »
^.min
Sera-ce d'une voix grave ?
Elle est morte !
Ou [d'une voix ilutéc ? Elle, est morte !.
Des deux peut-être? « Elle est... morte ! » J'aurais choisi dans toutes ces façon-là qui sont excellentes.
Restent les deux vers inutiles :
Elle a dans le flanc gauche une plaie assez forte, Le sang a dû causer la mort en l'étouffant.
Oh ! je sais bien qu'on peut les dire vite,
comme le font des gens de beaucoup de talent";
mais alors plus d'effet, et pourtant c'est du Hugo !
Je dis donc :
Elle a dans le ilanc gauche.
et je souligne gauche ; — dans le flanc gau-
che, — pas dans le flanc droit — du cùté du cœur !
Une plaie assez forte,
Je fais valoir as.se:. Elle est assez forte, la plaie !
Si ça n'avait été qu'une petite plaie de rien
du tout, Blanche serait encore vivante, il
n'y aurait pas eu de cinquième acte, et pas
de chirurgien surtout, et c'eût été dommage.
Le sang a dû causer ta mort en l'étouffant.
Remarquez cet a dà. — Aujourd'hui, un
chirurgien dirait a. — Il affirmerait que c'est le sang qui l'a étouffée ; mais au temps de François Ier la chirurgie avait encore bien • des progrès à faire ! — C'est pour cela que Victor Hugo a mis a dû.
Toute l'histoire de la chirurgie est dans cet a du.
Le rôle finit là!... oui, pour un acteur quelconque ; mais pour un bûcheur qui veut faire du chirurgien une composition magistrale, le rôle
ne finit point là ; il commence !..
Et voilàma trouvaille, elle est superbe !
Quand j'ai fini de parler, une idée me frappe :
Cet homme trouve la nuit sur une grève déserte auprès du cadavre d'une jeune fille assassinée, est-il bien aussi désespéré qu'il le parait?
Qui est-ce qui a frappé celte jeune fille ? Serait-ce lui ? — Peut-être.
J'exprime par un long regard soupçonneux les pensées qui m'agitent, et le public a corn-
pris que je ne suis pas un simple chirurgien, mais le châtiment !!! Il me rappelle avec Trihoulet et Blanche et le lendemain je suis célèbre !
Malheureusement, on n'a pas voulu de moi ! M. Perrin m'a dit :
— Vous avez de la grandeur. On ne peut pas vous refuser la grandeur. Mais vous manquez de simplicité.
Et je n'ai pas joué le rôle (Très amer.). Et le rôle n'a pas été joué !