Voir Pièces justificatives
comme chirurgien en chef de rHôtel-Dien de Rouen, et fut agrégé au collège des chirurgiens de notre
ville3.
La place avait été mise au concours. Douze candidats se présentèrent, tous maîtres en chirurgie, tant de la capitale que de Rouen, Metz, Saint-Lô et Neuf- Brisach. Deux d’entre eux furent particulièrement appuyés : Pelletan, par l’Académie de chirurgie, dont il était membre, et Laumonier, par le premier chirurgien du Roi. M. de Crosne, intendant à Rouen, fut assailli de lettres en faveur de chacun des candidats'1; enfin, les administrateurs de l’Hôtel-Dieu se réunirent le 7 janvier 1785, et, à la majorité des voix, Laumonier l’emporta sur son concurrent. Le 21 du même mois, il prêta serment devant le Premier Président et il fut admis aux honoraires de 1,200 livres, plus deux muids de vin et un minot de sel par an, avec son logement à l’Hôtel-Dieu et les droits et privilèges attribués à la dite place’1.
Depuis Lecat, la fonction de chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu comportait, en outre, celles de professeur et démonstrateur royal d’anatomie et de chirurgie, avec un traitement de 1,800 livres, et celle de lithotomiste, pensionnaire avec 2,000 livres6. Les Administrateurs sollicitèrent les mêmes avantages pour Laumonier, et leur demande, appuyée par le Procureur général du Parlement de Rouen, par le Premier Président et le Garde-des-Sceaux7, fut enfin agréée par le Ministre contrôleur général, malgré les protestations du Collège des chirurgiens, qui réclamait pour que la chaire d’ana-
tomie et de chirurgie fut divisée et confiée à cinq professeurs de son choix8.
Elu, en 1786, membre de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, fondée par Lecat, Laumonier en devint directeur en 1792. Dès ses débuts, la Société d'Emulation le compta également parmi ses membres : elle le nomma vice-président en l’an VIII, et président l’année suivante. On retrouve dans les Bulletins de ces deux Compagnies l’indication des principales communications qu’il y fit sur les diverses branches de son art, la mention des observations les plus curieuses que lui fournissait son service d’hôpital, la description sommaire de ses pièces les plus importantes d’anatomie artificielle, qu’il ne manquait jamais de présenter au jugement de ses collègues.
Animé d’une véritable passion pour la science, il en cultivait avec le même zèle toutes les parties. Il était excellent physicien et possédait un cabinet de physique fort remarquable. Il s’occupait également de sciences naturelles; il étudia le système lymphatique des poissons, des oiseaux et des mammifères, et fit, un jour, à la Société d’Emulation, un rapport sur un renard marin apporté de Dieppe à Rouen, et qui, déposé dans une maison sur le quai, faisait, depuis plusieurs jours, à cause de son énorme taille, l’admiration du public9.
Laumonier s’est également révélé comme artiste de grand talent, et la perfection de ses œuvres motiva la création dans notre ville d’une École de cérisculpture, devenue célèbre sous le nom d'Ecole de Rouen .
Dès la fondation de l’Institut, en 1796, il en fut nommé correspondant dans la section d’anatomie et de zoologie10, et ses travaux y furent l’objet de rapports élogieux.
Esprit éclairé et libéral, Laumonier salua avec joie, dès son aurore, la Révolution de 89, espérant voir les premiers jours de la liberté dissiper les préjugés qui s’opposaient encore aux progrès de la science11. Plus tard, sous la Terreur, il fut entraîné à jouer momentanément un rôle politique et à participer, mais sans conviction, à certains actes révolutionnaires.
Lors de la suppression des octrois, en 1791, sa situation personnelle fut menacée. Pendant deux années, Laumonier, dont la plus grande partie des émoluments était payée sur les revenus des octrois, ne toucha plus que son traitement d’hôpital. Mais, le Conseil général « considérant qu’il est juste que celui qui a travaillé et qui a rempli des fonctions aussi utiles à l’humanité et à l’instruction publique, soit payé de ses appointements, indépendamment de la suppression des octrois sur lesquels les fonds se prenaient ; qu’il est, en conséquence, nécessaire d’y en substituer d’autres », décida, au mois de février 1793, que, désormais, son traitement lui serait intégralement servi sur les fonds de l’Hôtel-Dieu et du Département et qu’il lui serait tenu compte de l’arriéré12.
Nous voyons dès lors Laumonier, tout entier livré à ses travaux scientifiques, consacrer le temps que lui laissaient sa clientèle et son service d’hôpital à la préparation de ses pièces anatomiques et à la direction de son Ecole.
Arrivé à l’àge de soixante-six ans, il fut atteint de plusieurs attaques d’apoplexie qui le mirent hors d’état de continuer ses fonctions. Il sollicita alors, de l’Académie de Rouen, le titre de « vétéran » qui lui fut conféré en reconnaissance de ses longs services13, et il demanda la nomination d’un adjoint qui pût le seconder dans son service d’hôpital dont il assumait, sur lui seul, depuis trente années, la responsabilité14.
Le Ministre de l’Intérieur désigna, pour remplir ce poste, un jeune docteur dont la réputation était déjà grande dans notre ville : Cléophas Flaubert, ancien interne de l’Hospice d’humanité et prévôt d’anatomie. Quelques mois après, Laumonier tomba dans un état comateux qui lui ôta l’usage de ses facultés. Flaubert fut alors nommé chirurgien en chef; mais l’Administration hospitalière, prenant en considération les longs services rendus aux pauvres par Laumonier, exprima le désir de le voir conserver le titre de chirurgien en chef honoraire, avec le traitement et le logement dont il avait joui jusqu’alors, comme une légitime récompense de ses travaux passés. Le Ministre fit droit à cette juste demande et chargea le Préfet de tenir la main à ce que cette disposition fût rigoureusement observée. « Je désire encore, ajoutait-il, qu’en donnant communication à M. Laumonier de la décision qui nomme M. Flaubert, vous lui fassiez connaître les motifs qui ont nécessité son remplacement dans des fonctions qu’il a remplies jusqu’à ce jour d’une manière si distinguée et si digne d’éloges, afin que, par cette communication officieuse, il ait l’assurance
qu'on a su apprécier les services par lui rendus à l’humanité15. »
En apprenant la nomination définitive de son successeur, Laumonier trouva encore assez de forces pour écrire à l’Administration une lettre qui lui fait trop d’honneur pour n’être pas rappelée16 : « S’il m’est pénible de reconnaître que l’affaiblissement de ma santé me met dans l’impossibilité de continuer mon service, j’éprouve une bien vive satisfaction dans le témoignage flatteur que S. E. le Ministre et l’Administration des hospices ont bien voulu rendre à mes nombreux travaux. J avais, depuis longtemps, formé le vœu d'associer à mes derniers efforts un sujet capable de répondre un jour à la confiance dont vous m’avez si longtemps honoré. Le choix que vous avez fait de M. Flaubert ne peut manquer de remplir vos espérances ; j’ai reconnu le premier qu’il devait, à son tour, illustrer la carrière à laquelle il se destinait. En terminant la mienne, il m’est doux de penser que vous aurez conservé un souvenir honorable de mon zèle et de mon dévouement. Vous m’en donnez une preuve qui m’impose la plus vive reconnaissance.»
A partir de ce moment, sa santé s’affaiblit de plus en plus, et le 10 janvier 1818, à huit heures du matin, il rendit le dernier soupir17.
Une foule énorme se pressa à ses funérailles, parmi laquelle se trouvaient ses confrères de l’ancien Collège de chirurgie, ses collègues de l’Hôtel-Dieu, son successeur, scs anciens élèves et ceux de la nouvelle école accoutumés à entendre parler de ses succès ls.
Messieurs, Laumonier fut l’un des plus habiles chirurgiens et l’un des plus grands anatomistes de son siècle ; ce fut un professeur remarquable et un artiste de grand mérite. Pourquoi reste-t-il inconnu de la génération actuelle ? Parce que ses nombreuses occupations ne lui ont pas laissé le temps d’écrire. J’ai pris à tache de faire sortir sa mémoire d’un injuste oubli; j’ai donc le devoir de vous exposer les titres qu’il possède au souvenir de la postérité.
Disons, d’abord, ce qu’il fut comme chirurgien.
Un jour qu’il ouvrait un abcès pelvien chez une jeune femme récemment accouchée, il s’aperçut que l’ovaire était le siège de désordres irréparables : il se décida, témérairement, à faire l’ablation de l’organe, et la malade guérit19.
Ceci se passait en 1781. Il y a plus d’un siècle! Alors que nul encore n’avait osé ouvrir le ventre pour en arracher une tumeur mortelle ; alors que les plus grands chirurgiens discutaient, timidement, la possibilité d’une semblable entreprise.
Cette opération, qui eût dû être un acheminement à tenter l’ovariotomie, fut simplement classée parmi les cas curieux, et la priorité en est encore attribuée à l'Américain Mac Dowal qui, trente ans plus tard, fit la première extirpation d’un kyste de l’ovaire préalablement diagnostiqué.
Le hasard seul, il est vrai, avait conduit Laumonier; il n'a pas opéré dans un but arrêté, réfléchi, discuté; mais qu’importe? Il s’est laissé guider par son génie et il a réussi. L’histoire de la chirurgie n’est-elle pas là, tout entière, pour justifier les entreprises audacieuses? Il y avait, tout au moins, dans la tentative hardie de Laumonier, une donnée pratique qui n’eût pas dû passer inaperçue.
Citons un autre exemple.
Au mois de décembre 1789., une jeune femme est admise à la gésine pour y faire ses couches; mais le terme arrive et se passe d’un, de deux mois, sans autre symptôme qu’une tumeur inégalement dure et flottante dans le côté droit du ventre20. Laumonier soupçonne une grossesse anormale et songe à pratiquer la section de l’abdomen ; mais, avant de s'y déterminer, il veut l’avis de ses confrères : seize consultants, tant médecins que chirurgiens, sont appelés; sept sont pour l’opération, neuf contre. Ils ne s'accordent d’ailleurs pas sur le diagnostic et ne sont unanimes que pour déclarer que la mort de la malade est aussi sûre que prochaine. Eh! qu’importe alors, reprend Laumonier, que ce soit une grossesse ou une tumeur quelconque, un dépôt, un squirrhe, une maladie telle quelle de la trompe ou de l’ovaire? Lorsque la mort est décidée, qu’est-ce que cela change au moyen que je propose, et que je propose avec toutes les modifications d’une prudence raisonnable ? Mais pon, sa voix n’est pas entendue, et sur l’avis de la majorité, on abandonna la malade à la mort qui l’atten-
dait, pour lui éviter une opération qui présentait l’ambiguïté de la vie ou de la mort. Au souvenir de sa réussite antérieure dans un cas analogue, Laumonier voulait tenter de sauver au risque de tuer, tandis que ses confrères, confinés dans le cercle étroit de la science acquise, préfèrent laisser mourir, pour éviter à la malade, une douleur; à eux, une responsabilité.
La malade mourut en effet, et l’autopsie dévoila l’existence d’un kyste de l’ovaire. En présence de ce résultat, Laumonier nq put s’empêcher d’exprimer la douleur dont il était pénétré, en pensant qu’il eût été possible de tenter l’opération et d’arracher à la mort un être qui avait encore trente ou quarante ans de vie à espérer et qui demandait l’opération avec ardeur et confiance.
L’un des médecins consultants, le I)1' Rouelle, qui s’était opposé avec le plus d’énergie à l’opération, en appela à l’Académie de chirurgie21, qui n’hésita pas à blâmer Laumonier et à déclarer que l’extirpation de ces sortes de tumeurs ne pouvait être ni conseillée, ni permise. C’est que la docte assemblée professait alors l’opinion rééditée depuis par Cadet de Gassicourt22, qu’en médecine, comme en politique, les révolutions, pour n’être pas funestes, doivent s’opérer avec lenteur et réflexion.
Mais, Messieurs, l'ovariotomie, qui compte aujourd'hui tant de succès à son avoir, n’était-elie pas, hier encore, bien sévèrement jugée à l’Académie de médecine? L’extirpation des ovaires malades, disait Velpeau23, « est une opération affreuse, qui doit être
proscrite quand même les guérisons annoncées seraient réelles », et Moreau ajoutait : « Cette opération doit être rangée parmi les attributions des exécuteurs des hautes-œuvres 24. »
Que fait-on aujourd’hui en présence d’une tumeur abdominale de nature douteuse et contre laquelle tout traitement médical est jugé impuissant? Une incision exploratrice d’abord ; l’ablation de la tumeur ensuite, si l’opération est possible25. Voilà ce que voulait faire Laumonier, qui eut le tort, peut-être, de devancer son siècle, mais que le siècle suivant doit alors revendiquer comme sien.
Un rebouteur essaie un jour, mais en vain, de réduire une luxation du radius sur un jeune homme, et, par suite de ses tentatives maladroites, l’humérus se nécrosa dans toute l’étendue comprise entre ses deux extrémités. Laumonier n’hésita pas un instant à pratiquer l’opération nécessaire pour extraire du bras le séquestre osseux, et le malade guérit : un os nouveau se développa et une cicatrice solide et parfaite se produisit sur toute la longueur du membre26.
Laumonier se laissa, maintes, fois, guider par son inspiration et sut recourir à des modes opératoires encore inconnus pour épargner à ses malades une de ces graves et douloureuses mutilations auxquelles on ne souscrit que pour racheter sa vie. Se trouvant en présence d’une luxation complète de l’astragale, cas infiniment dangereux, chez un individu dont on avait résolu d’amputer la jambe pour sauver les jours, il jugea que l’extraction do l’os déplacé devait suffire ;
il la fit, et le malade, rétabli, marcha presque aussi bien que par le passé27.
Laumonier a peu écrit. Il lut néanmoins, à l’Académie de Rouen, un Mémoire sur la possibilité de V amputation de la matrice , un Essai sur la nécrose des os ou fragment de théorie sur cette matière et un Essai physiologique sur la génération , pour servir d’introduction à un traité qu’il voulait faire sur les monstruosités. Le 10 août 1791, il mit sur le bureau une pièce d’anatomie injectée montrant les parties extérieures et intérieures d’un hermaphrodite presque complet ; il présenta, en même temps, à la Compagnie, le phénomène vivant qui portait dans toute l’habitude du corps un mélange remarquable des formes masculines et féminines, et il lut un nouveau fragment de son travail sur les monstruosités, dans lequel il classait cette variété anatomique 28.
Voilà ce que fut Laumonier comme chirurgien. Vous dirai-je les soins qu’il prodiguait à ses malades avant et après les opérations. Son élève Flaubert nous a laissé, sur ce point, des renseignements précis29.
Jamais il n’opérait avant d’avoir acclimaté son malade dans la maison, sans lui avoir laissé le temps de se familiariser avec son entourage, de prendre confiance en son chirurgien. Il espérait aussi, par ce
moyen, annuler les mauvais effets d’une atmosphère
viciée, ne pouvant rendre pur l’air d’un grand hôpital. Et le moment venu de préparer le malade à subir une opération devenue inévitable, que de précautions il prenait pour lui persuader qu’elle ne devait durer
qu’un temps très-court, qu’il s’agissait de faire seulement une ou deux incisions pour prévenir l’opération elle-même. « C’est ainsi que plusieurs fois — dit Flaubert — j’ai vu M. Laumonier, chez qui la sensibilité la plus touchante est alliée au sang-froid qui distingue l’opérateur, décider ses malades en leur promettant de ne débrider que la peau, afin de leur épargner l’opération de la hernie, ou toute autre. » Enfin, le malade une fois remis dans son lit, une fois le bistouri tombé de la main du chirurgien, celui-ci reprenait son rôle de médecin et cherchait, par les soins les plus minutieux, tous les moyens d’assurer le succès.
Quand l’heure aura sonné de faire pour les deux Flaubert ce que je tente aujourd’hui de faire pour Laumonier, celui qui écrira leur histoire se rappellera ces paroles. A moi, de vous montrer ce que les malheureux perdirent à la mort de Laumonier; à lui, de vous dire ce qu’ils gagnèrent à l’avènement de ses dignes successeurs.
Non moins bon anatomiste qu’habile chirurgien, Laumonier fit d’intéressantes recherches sur le système lymphatique, fort mal connu alors. Encouragé par ses premières recherches sur les Poissons et les Oiseaux, il les poursuivit chez les mammifères et chez l’homme, et fit, en 1780, à l’hôpital de Metz, la démonstration du système entier.
L’anecdote suivante montre à quel degré d’habileté il était parvenu dans l’art d’injecter les vaisseaux absorbants. Un jeune médecin du nom de Desgenettes, initié par Mascagny aux moyens mis en usage par l’illustre anatomiste, s’empressa, à son retour de Florence, de venir trouver Laumonier. Plein d’admiration pour les procédés de l’école italienne, il veut les lui révéler et se met à sa disposition pour le choix du jour, du lieu, des instruments, des sujets. « Laumonier applaudit à ses détails et lui propose, en attendant, de le rendre témoin, le soir même, de ce que ses travaux l’ont mis à portée d’obtenir. Quoi ! Ce soir ? à la lumière,? Y pensez-vous? — Vous allez le voir, lui répond Laumonier : le vaisseau est cherché, trouvé, des instruments sont préparés sur-le-champ , un tube de verre est tiré à la lampe, le mercure coule et le système est injecté. Le jeune voyageur fut fort surpris de voir exécuter avec tant de dextérité et de promptitude une opération dont il croyait que le succès dépendait de tant de circonstances difficiles à réunir »30.
L’Académie des sciences avait fait de l’étude du système lymphatique le sujet d’un prix ; mais aucun candidat n’ayant satisfait assez tôt à "sa demande, elle retira son programme. Peu de temps après, parut le fameux ouvrage de Mascagny. Ces deux considérations empêchèrent Laumonier de publier ses recherches. A défaut de livre, nous possédons les admirables préparations anatomiques qu’il fit à ce sujet et qui figurent parmi les pièces les plus importantes du musée Orfila.
Laumonier lut, à r Académie de Rouen, plusieurs mémoires sur l’anatomie et la physiologie. Citons : un Aperçu mécanique de la nutrition 31 , un Essai physiologique sur la génération 32, des Observations physiologiques sur l'union de V homme moral et de V homme physique x\ etc. Ce dernier travail, qui a paru en 1792 dans le Journal de physique , mentionne une découverte anatomique faite par Laumonier en 1786. Ayant eu l’occasion de disséquer un sujet dont le système nerveux était exceptionnellement développé, il conçut l’idée de rechercher les racines supérieures du grand sympathique. Il trouva alors, dans le sinus caverneux, sous le trajet du nerf delà sixième paire, un ganglion de forme oblongue, en communication avec le ganglion cervical supérieur, les nerfs maxillaires supérieur et inférieur et les moteurs oculaires commun et externe. Il donna à ce ganglion non encore décrit la dénomination de ganglion caverneux , à cause de sa situation, et il reproduisit sur une pièce artificielle, actuellement au musée Orfila, la préparation anatomique qui le mit à même de faire cette découverte 34 .
Au mois de février 1793, Laumonier communiqua à la Commission administrative de l’Hospice d’humanité le premier plan d’organisation d’une Ecole de médecine à Rouen.
L’enseignement comprenait, indépendamment des sciences « accessoires » qui pouvaient être étudiées en dehors de l’école, les sciences « préliminaires » et les sciences «directes » qui devaient être confiées à quatre
professeurs titulaires. Il y avait, en outre, un prévôt d’anatomie, un préparateur pour les cours de chimie et de pharmacie, et un jardinier pour cultiver les plantes de l’école de botanique.
Ce projet reçut, en principe, l’approbation de l’autorité supérieure. Le Département prenait, dès le 11 juillet de la même année, un arrêté maintenant Laumonier comme professeur public d’anatomie et de chirurgie, avec Signard comme prévôt d’anatomie, et nommant Robert, pharmacien en chef de l’hospice, professeur de chimie. Plus tard, en l’an V, cette école, qui n’avait pas été ébranlée par les secousses de la Révolution, s’est accrue d’un cours de médecine théorique et de médecine clinique dont Roussel fut le premier titulaire, et d’un cours de pharmacie et de botanique , confié au professeur de chimie35.
En prenant possession, en 1786, de la chaire où Lecat et David avaient professé l’anatomie avec tant d’éclat, Laumonier fit, un discours dans lequel il rendit hommage aux talents de ses prédécesseurs, et chaque année, ensuite, il débutait par un aperçu général sur l’anatomie. C’était un professeur éloquent, lumineux, méthodique dans ses descriptions36, plein d’enthousiasme pour les sciences et sachant communiquer l’ardeur dont il était lui-même animé. « Pour être juste envers mes élèves — disait-il au Préfet, lors de la distribution des prix de l’an X, à l’occasion, par conséquent, d’une cérémonie semblable à celle qui nous réunit aujourd’hui, — il faudrait les présenter presque tous à votre munificence37. »
Le cours d’anatomie était public et la séance d’ouverture se faisait avec une certaine solennité. Les Corps administratifs y assistaient. Un commissaire du département répondait au discours du professeur, ou le Préfet prenait la parole pour montrer les rapports étroits qui unissent les sciences entre elles et le besoin réciproque qu’elles ont d’un concours mutuel pour s’élever vers la perfection38.
Après un aperçu rapide de la structure générale du corps humain, Laumonier montrait que, sans l’anatomie, l’art de guérir serait encore au berceau et que presque tous les arts sont tributaires de cette science. Mais il ne suffit pas au médecin de connaître le nombre et la forme des organes, il doit encore en approfondir la structure intime, et pour cela, pénétrer, l’œil armé d’un microscope, jusque dans les parties les plus ténues de l’organisme, parce que là se trouve caché le mystère de la vie. « C’est dans les infiniment petits, disait-il39, que la nature a placé les plus grands phénomènes de notre existence ; c’est là que la maladie exerce ses plus terribles ravages ; c’est par ces sentiers obscurs et presque inconnus qu’elle chemine furtivement et qu’elle échappe à l’activité mal entendue de l’empirique. L’anatomiste seul aperçoit les détours de sa marche trompeuse ; il distingue, comme un tacticien habile, la véritable attaque de ces fausses escarmouches qui détournent l’attention pour mieux subjuguer la place.» Il y a un siècle, Messieurs, que ces paroles ont été prononcées ; ne paraissent-elles pas écrites d’hier?
Mille entraves avaient jusqu’ici paralysé les progrès de l’anatomie, mais la Révolution venait d’inaugurer une ère nouvelle, et Laumonier saisit la première occasion d’exprimer ses espérances en un meilleur avenir. o Un nouveau sanctuaire, s’écrie-t-il40, s’ouvre aujourd’hui pour la culture de l’anatomie; l’esprit des temps barbares qui la vit naître, qui la proscrivit, la persécuta, la rendit infâme et presque impraticable, n’est plus. La philosophie l’emporte ! Préjugés religieux, superstition, piété fausse et mal entendue, ordonnances et règlements imbéciles qui en avez si longtemps retardé les progrès, disparaissez. Quand le flambeau de la raison s’allume, vos ténèbres s’évanouissent. »
Laumonier possédait à un haut degré le-don d’exciter chez ses élèves l’amour qu’il avait pour son art, et, tout en leur montrant les difficultés de la route à parcourir, il savait entretenir leur zèle pour l’étude. « Dans notre art, leur disait-il41, la médiocrité est un crime. Rien ne peut excuser les fautes de l’ignorance, dans un état qui a pour objet la vie et la santé des hommes. »
Le jour de l’ouverture du cours de l’an II, le 2 septembre 1793, le citoyen Auber, commissaire du Conseil général du département, assistait à la séance. Prenant la parole pour répondre au discours du professeur, il aborda un sujet auquel on ne s’attendait guère. Il avait le devoir, dit-il, de payer à la science le tribut d’hommages que l’administration lui doit, et pour cela, il allait considérer l’anatomie à un point de vue tout spécial, au point de vue politique, et démontrer que
les grandes vérités quelle enseigne auraient dû, à elles seules, ralentir les progrès du despotisme. Mettant alors en parallèle le squelette d’un petit maître qui, naguère, insultait à l’humanité, et celui d’un sansculotte, il montra la force et la vigueur de l’un, comparées à la faiblesse de l’autre, et conclut que tous les hommes ayant un cerveau, un cœur, des sens, des organes semblables, ils étaient tous égaux par droit de nature, et que nul par conséquent ne pouvait, par droit de naissance, se placer au-dessus des autres hommes/2 i:5
Laumonier, Messieurs, joignait à la science de Mascagny et à l’habileté de Rhuysh, l’art de Zumbo et de Desnoues; aussi, voyait-on accumulée dans son cabinet, au milieu de pièces . injectées par des procédés imaginés par lui, une série de préparations artificielles d’une remarquable exactitude.
L’art, fort ancien, de modeler la cire, ira pris une réelle importance qu’à la fin du xvii0 siècle, et resta d’abord le privilège de l’Italie. Tout le monde connaît les admirables productions de l’Ecole de Florence, parmi lesquelles figurent les célèbres « scènes de la putréfaction humaine » qui paraissent, aux yeux du
visiteur émerveillé, atteindre l’entière perfection L’école française qui, durant le siècle suivant, s’était signalée par les travaux du médecin Desnoues, de Mlle Bilièron, d’Antoine Benoit et de Curtius, était surtout représentée, au début du xix°, par Pinson et
Laumonier45. Mais, tandis que les artistes florentins travaillaient sous la direction des plus savants médecins, Laumonier possédait, à la fois, les talents du modeleur et ceux de l’anatomiste. Aussi, ne peuton lui contester la supériorité sur les artistes qui, jusqu’à lui, ont parcouru la même voie. « Exactitude dans les rapports, précision dans les formes, ressemblance parfaite dans le coloris, ce n’est plus le chefd’œuvre de l’industrie, c’est la nature que l’on croit admirer46. »
Tel fut, d’ailleurs, le jugement que portèrent sur ses travaux les corps savants chargés de les apprécier. La Convention, jalouse d’assurer à l’industrie nationale une supériorité qui appartenait, jusque-là, à l’Italie, ordonna, en 1795, la formation pour l’Ecole de santé cl’une série de pièces préparées par ses soins47. La même année, le Bureau de consultation lui accorda le maximum de la première classe des récompenses nationales48. Quelques années plus tard, en l’an IX, le gouvernement renouvela ses demandes pour les Facultés de Paris et de Montpellier et lui accorda une pension annuelle de douze mille francs50. Enfin, l’Institut de France fit en 1805, à propos d’une nouvelle pièce exécutée par lui, un rapport où il est dit qu’ « il a appliqué tous ses moyens avec tant de patience et un sentiment si parfait de ressemblance, qu’il n’y a, pour ainsi dire, que le tact et l’odorat qui avertissent que ce n’est point un cadavre que l’on voit. » Nous pouvons assurer, ajoutent les commissaires, au nombre desquels se trouvaient Fourcroy. Chaptal et Cuvier, «que la
France a aujourd'hui l’honneur de surpasser l’Italie dans l’art des représentations anatomiques ; mais cet art, disent-ils en terminant, n’y est jusqu’à présent possédé que par le seul M. Laumonier dans ce degré de perfection51. »
La Commission émettait, en même temps, le vœu que le gouvernement attachât à l’Ecole de médecine ou au Muséum d’histoire naturelle un établissement dirigé par lui et où l’on fabriquerait les pièces qui seraient jugées nécessaires pour les démonstrations. Ce vœu fut entendu et, le 29 mai 1806, l’empereur signait, au palais de Saint-Cloud, un décret portant qu’ « il sera établi à Rouen une école destinée à l’enseignement de
l’art des préparations anatomiques modelées en cire, sous la direction de M. Laumonier52.
Un local fut, à cet effet, désigné dans l’intérieur de l’Hôtel-Dieu, et les frais d’installation, conformément aux devis et plans approuvés par le Ministre de l’Intérieur, furent supportés par le Département 53.
Au nombre des élèves sortis de cette école, qui dura de 1806 à 1814, nous devons citer, en première ligne, Mme Laumonier qui, pour seconder son mari dans ses travaux, s’était initiée aux détails de l’anatomie54; puis le professeur Jules Cloquet, dont les remarquables productions se trouvent au musée Orfda, à côté de celles de Laumonier, et enfin, Delmas de Montpellier55, dont les préparations sont précieusement conservées à côté de quelques autres du maître, à la Faculté de médecine de cette ville. Vous pourrez, également, Messieurs, admirer plusieurs cires de Laumonier,
chefs-d’œuvre d’art et d'imitation, dans les galeries du Muséum de Rouen. L’une d’elles y figure depuis l’origine même du Musée, et j’ai eu, récemment, la bonne fortune d’en obtenir trois autres de la libéralité d’un ancien médecin de notre ville, le docteur Lecoupeur, qui possède encore la machine électrique du cabinet de physique de Laumonier56.
Si bien faites qu’elles soient, les pièces anatomiques naturelles s’altèrent vite, et leur aspect change à tel point que l’anatomiste lui-même ne distingue plus certains détails que parce qu’il les connaît par avance. Les préparations artificielles, au contraire, alors qu’elles ont acquis le degré de perfection, j’allais dire le degré de vie que Laumonier sut leur donner, deviennent une copie sévère de la nature, et les organes y paraissent comme au premier moment du repos. Les parties molles, privées de ton, semblent s’affaisser sous leur poids ; le tube intestinal présente sa mollesse et sa flexibilité habituelles, les mouvements vermiculaires eux-mêmes y semblent à peine arrêtés. On y suit les vaisseaux sanguins jusqu’en leurs fines ramifications, et le même coup d’œil permet d’embrasser l’origine, les divisions et la distribution des nerfs avec leurs anastomoses. Les vaisseaux lymphatiques apparaissent enfin avec leur semi-transparence, leurs nodosités et leurs contours multiples.
Ces préparations ne dispensent pas, il est vrai, d’étudier la nature, mais l’anatomie est une science qu’on doit se résoudre à oublier plusieurs fois avant de la bien connaître, et celui qui l’a approfondie trouve
dans les pièces artificielles un moyen rapide de rappeler à ses souvenirs les parties que le scalpel ne découvre qu'avec peine, celles qui se flétrissent aussitôt préparées, ou qui sont tellement compliquées qu’il devient impossible d’en développer l’ensemble dans une seule dissection.
L’anatomie artificielle rend enfin de grands services à ceux qui, sans se livrer à l’art de guérir, veulent avoir une idée de l’organisation. Elle affaiblit leur répugnance à fixer leurs regards et à porter le scalpel sur un cadavre glacé; elle va jusqu’à répandre des charmes sur une étude qui, pour celui que ne soutient pas l’amour de la science et de l’humanité, ne saurait inspirer que dégoût et effroi .
Deux mots encore, Messieurs, car malgré mon désir d’être bref, je ne puis passer sous silence le rôle que fut amené à jouer Laumonier pendant la Révolution.
Le 2 novembre 1791, à la séance d’ouverture de son cours d’anatomie, il jure d’être fidèle à la Nation, à la loi et au Roi ; de remplir, de la manière la plus conforme aux principes de la Constitution, tous les devoirs auxquels l’engagent sa qualité de citoyen et celle de professeur public57. En même temps, il témoigne hautement de ses sympathies pour le nouvel ordre de choses. « Rendu à sa dignité naturelle, dit-il, l’homme en s’éveillant du pénible et douloureux sommeil de l’esclavage, brise avec fierté le sceptre du despotisme,
dont le poids et la durée paralysaient les ressorts de
son âme5859. »
11 saisit d'ailleurs toutes les occasions de manifester publiquement ses opinions républicaines et humanitaires. « Jeunes citoyens, s’écrie-t-il en commençant son cours de 1793, les hôpitaux civils et militaires présenteront à votre méditation tous les maux que la nature a, pour ainsi dire, attachés à la fragilité de notre existence, et tous ceux que l’horrible Dieu des combats, dans son aveugle furie, lance indistinctement sur le Républicain et sur l’Esclave des Rois. Les uns sont vos frères, vos amis ; les autres, debout, étaient vos cruels ennemis; terrassés, ce sont des hommes, et dans cette scène horrible et sanglante, leurs cris confondus vous appellent, et votre main doit, à tous, les secours de votre art. N’allez pas en aveugles guérisseurs, sans étude et sans principes, trompant la confiance de ces malheureuses victimes du sort de la guerre, changer dans vos mains inexpérimentées le fer salutaire de la chirurgie en ciseau d’Atropos60. »
A la même époque, une grande douleur venait jeter dans son âme et le trouble et l’effroi. Son beau-frère, qui partageait les principes des Girondins, était traduit au tribunal révolutionnaire et mis en état d’arrestation. Cruellement frappé dans ses affections, il ne songea plus alors qu’aux moyens de sauver la tête de Thouret, et, tremblant à l’idée d’aggraver sa situation par le plus léger soupçon d’hostilité au système du moment, il participa à certaines manifestations politiques, où sa présence ne paraît guère indiquée.
Sortant un soir de la Société populaire, il fut interpellé par Saint-Arnand, le terroriste, qui avait provoqué la réhabilitation de Bordier et de Jourdain, pendus au bout du pont en 1789. « Arrête , lui dit-il, fai à te parler ; es-tu patriote ? Si tu l'es , il faut que tu en fasses la preuve; tu as les têtes de Bordier et de Jourdain, il faut que tu nous les apportes à la fête; et on m'a dit que tu es professeur, que tu peux parler en public, il faut que tu dises quelque chose, sans quoi j'aurai pieu de confiance dans ton patriotisme . » Plusieurs membres de la Société populaire, joignant leurs voix à celle de Saint-Arnand, Laumonier, sous le coup de leurs menaces, céda.
Le tridi de frimaire an II eut lieu, en effet, la fête civique où Jourdain et Bordier devaient être proclamés martyrs de la liberté. Le départ du cortège eut lieu à midi et demi, et de la maison commune se rendit sur le quai au lieu même où avait eu lieu l’exécution et où un autel avait été élevé. Sur ce dernier, figuraient les deux têtes, couvertes du bonnet de la liberté. Enfin, à la suite de plusieurs discours, Laumonier dut, à son tour, prendre la parole. « Je n’ai point attendu, citoyens, le mouvement révolutionnaire qui vous anime aujourd’hui, pour rendre quelques hommages aux restes précieux des deux premiers martyrs de la liberté; j’ai recueilli les têtes de ces deux victimes, dans lesquelles les grands principes révolutionnaires avaient déjà fait de rapides progrès, quand vous étiez encore engourdis au sein de l’esclavage et enchaînés par tous les préjugés. Il en coûta à ma sensibilité de ne pouvoir appliquer à leurs
têtes les ressources d’un art au moyen duquel j’aurais conservé en eux l’apparence de la vie. Réduit à ne présenter que leurs têtes sèches, je suis cependant jaloux de les voir figurer sous le bonnet de la liberté qu’ils étaient venus vous offrir trop tôt pour eux. Je joins ici les cheveux de Bordier, à l’effet qu’il soit fait un médaillon qui sera conservé dans le temple où la Société républicaine de Rouen tiendra ses séances, et j’en fais la motion expresse61. » Des hymnes de la liberté furent ensuite chantées, et le cortège fit, au son de la musique, son retour à la mairie.
Hélas, Messieurs, les efforts et les sacrifices de Laumonier devaient rester sans résultat. Thouret, qui avait si puissamment contribué à affaiblir l’autorité royale et à préparer l’avènement de la République, eut le sort des Girondins et mourut sur l’échafaud62. L’éloge du grand citoyen a été lu dans la séance publique de la Société libre d’Emulation de la Seine-Inférieure, le 9 juin 1806, mais vous n’ignorez pas, Messieurs, qu’une nouvelle étude historique sur Jacques-Guillaume Thouret, député de la ville de Rouen à l’Assemblée nationale, est inscrite au programme des prix que la Société se propose de décerner l’an prochain63.
Lors de la réaction thermidorienne ; lorsque survint une nouvelle terreur, en sens inverse delà précédente; lorsqu’aprôs avoir été coupable de résistance à la Terreur, on devint coupable d’avoir faibli devant elle, Laumonier fut poursuivi.
Le représentant du peuple Casenave, chargé de faire exécuter dans notre département la loi du 21 germi-
nal contre les terroristes, enjoignit au Conseil général de la commune de Rouen de communiquer aux sections assemblées les dispositions de cette loi. Cinq d’entre elles dénoncèrent Laumonier comme terroriste, montagnard, patriote outré du 31 mai, l’un des zélateurs les plus chauds de la Société populaire, ami intime des hommes de sang dont il partageait les principes. Il avait enfin, lors de la prétendue réhabilitation de Jourdain et Bordier, apporté les deux têtes qu’il annonça avoir gardées comme inspiré de ce qui devait arriver ; il avait aussi présenté une poignée de cheveux et dit que c’étaient les restes de ces deux martyrs de la liberté 64 .
Laumonier n’eut pas de peine à se justifier de ces accusations mensongères, mais il ne pouvait nier sa participation à la fête civique, et on lui opposait que la mémoirede son beau-frère Thouret réclamait, elle-même, pour qu’il fût rangé dans la classe de ceux qui avaient coopéré au régime qui lui avait donné la mort65.
« Vous avez, répondit-il, changé les peureux en terroristes.... J’avais, alors, mon malheureux beau-
frère en arrestation, et je crus le sauver en cédant .
Est-ce être lié avec un tigre que ne le pas froisser en marchant auprès de lui, en ne l’agaçant pas, peur d’en
être dévoré . Le fait que vous me reprochez est
bien loin d’être un acte de terrorisme, il est bien plus sûrement un acte de terreur66. »
Devant cet aveu qui, certes, ne révélait guère un homme politique, le Conseil général reconnut que, depuis le jour où il s’était publiquement compromis,
il s’était conduit en homme probe, ami de la Révolution, exempt de tout repiuohe; aussi, déclara-t-il qu’il n’y avait pas lieu au désarmement.
Si donc, Laumonier fut amené à jouer un rôle sous la Terreur, ce rôle fut un accident dans sa vie. Jusqu’au jour où il fut contraint de prononcer des paroles qui devaient, malgré lui, être dans le sens de la cérémonie, il avait gardé le silence dans lequel il s'est constamment renfermé depuis. Laumonier fut un républicain sincère et un libre-penseur ; il ne fut jamais un homme d’action, et ce n’est pas, je l’avoue, le propre d’un grand caractère de médire ainsi qu’il le fit, sous l’empire de la crainte, d’un régime auquel il s’était en maintes circonstances montré publiquement favorable. Ce fut, je le répète, un savant et un artiste; mais ce fut, avant tout, un cœur excellent qui voua sa vie au soulagement des malheureux, qui secourut la fille de David, petite-fille de Lecat, restée sans fortune, et qui adopta ses enfants, en mémoire des services que leurs pères avaient rendus à l’humanité.
Messieurs,
Il ne me reste plus, en terminant, qu’à formuler un vœu. La Ville de Rouen adonné, il y a vingt ans, le nom de Laumonier à l’une de ses voies publiques67; mais aucun souvenir, aucune plaque commémorative, ne rappellent encore, dans l’Hôtel-Dieu, le nom de l’un
des chirurgiens qui ont fait le plus d’honneur à notre cité. N’appartient-il pas à l’Administration hospitalière qui, de son vivant, ne laissa échapper aucune occasion de reconnaître son zèle et ses nombreux services, de sauver sa mémoire d’un injuste oubli ?
Je me fais donc ici, Messieurs, bien certainement votre interprète, en réclamant l’inscription du nom de Laumonier à côté de ceux de Lecat, et de Flaubert68.
Georges PENNETIER.
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