RECHERCHES EXPÉRIMENTALES SUR L'EMPOISONNEMENT PAR L'AGARIC BULBEUX
L'opinion généralement admise que les substances toxiques n'exercent leur influence nuisible sur l'organisme qu'après avoir été introduites dans le torrent circulatoire par la voie de l'absorption a, de tous temps, poussé les expérimentateurs et les chimistes à rechercher les antidotes capables de modifier le sang altéré par son contact avec ces agents délétères. Aussi, n'est-il pas surprenant de voir les nombreux moyens tour à tour préconisés pour combattre les effets de la plupart des poisons, depuis les plus simples jusqu'aux plus dangereux. Malheureusement, il faut le reconnaîlre, les efforts si louables tentés jusqu'à ce jour n'ont pas été couronnés de succès, et le
médecin, appelé à combattre les empoisonnements par l'arsenic, les alcaloïdes, les champignons vénéneux, se trouve-t-il entièrement désarmé. Pour m'en tenir à ce qui fait l'objet de ce travail, il me serait facile de démontrer l'impuissance de tous les agents que la thérapeutique a opposés à l'action de l'agaric bulbeux. Mais ce serait m'éloigner de la voie que je me suis tracée. Dans des recherches de cette nature, où tout est à créer, on ne doit pas embarrasser son récit par une érudition toujours facile , mais aussi fastidieuse qu'inutile, qui devrait, suivant l'usage, commencer à Hippocrate pour s'arrêter à l'année qui finit. Ce qu'il faut, avant tout, c'est indiquer avec netteté le but que l'on s'est proposé, et les moyens mis en usage pour l'atteindre. Il faut, en un mot, dire ce que l'on a vu, raconter fidèlement ce que l'on a trouvé. Or, mon but a été de vérifier : 1° si l'agaric bulbeux renferme un principe capable de déterminer la mort ; 2° de quelle nature est ce principe ; 3° quel est le mécanisme de son action ; 4° s'il est possible de s'opposer à ce mécanisme et d'en atténuer les effets rapidement mortels.
Tels sont les divers problèmes dont j'ai cherché la solution.
Pour arriver à cette solution, j'ai dû souvent faire des hypothèses qui ont donné lieu à des expériences dont j'ai reconnu plus tard le côté défectueux. Force a donc été d'abandonner les théories que ces expériences avaient fait naître. Je les expose néanmoins, car elles appartiennent à l'histoire de la question, et elles démontreront comment j'ai été conduit au résultat final de ces études.
Mais avant d'exposer mes expériences, je crois indispensable de faire remarquer que si toutes ont porté sur l'agaric bulbeux, c'est parce que, trop souvent confondu avec les champignons de Paris, c'est à lui, surtout, qu'il faut attribuer la plupart des désastres que la science enregistre chaque année.
Gela dit, j'entre en matière :
L'agaric bulbeux renfcrme-t-il un principe capable de déterminer là mort?
Paulet écrivait dans son Traité des champignons : « Il résulte des expériences faites sur les animaux » avec des espèces éminemment nuisibles que si on » les laisse tremper, coupés par morceaux, dans l'eau » chargée de sel, dans le vinaigre ou dans les liqueurs » sphïtueuses, on leur enlève leur principe délétère, » on les rend même incapables de nuire. Il est donc » possible de convertir en aliment le poison lui- » môme1. »
Certains peuples du Nord, les Russes, les Polonais, les Hongrois, qui font une grande consommation de champignons, mangent toutes les espèces vénéneuses, mais ils ont soin de les faire macérer dans de l'eau vinaigrée.
En 1851, M. Girard, le premier, démontra devant le Conseil d'hygiène de Paris que les champignons perdent leurs propriétés toxiques lorsqu'ils ont été lavés un certain nombre de fois, ou qu'ils ont macéré un certain temps dans de l'eau salée, alcaline ou acide. Il fit tremper, en effet, des agarics bulbeux, pendant deux heures, dans 500 gr. d'eau contenant 45 gr. de vinaigre. Après cette macération, les champignons furent lavés et préparés comme d'habitude. M. Girard en mangea, en fit manger à sa famille, ainsi qu'à MM. Flandin, Baude et Cadet- Gassicourt, qui composaient la Commission d'hygiène, chargée de suivre ses expériences. M. Cadet- Gassicourt, qui en a relaté tous les détails, déclare que personne n'éprouva le moindre dérangement ni même la plus légère fatigue.
* Traité des champignons, I. II, p. 35.
Ces faits semblaient donc démontrer que l'eau vinaigrée possède la propriété d'arrêter les effets nuisibles des champignons vénéneux en général, et de l'agaric bulbeux en particulier. Il n'en était pas moins intéressant et nécessaire d'en vérifier l'exactitude, ne fût-ce que pour étudier les lésions anatomiques qui surviennent, et de comparer l'action des agarics bulbeux administrés à l'état frais ou desséchés dans une étuve, avec l'action de ces mêmes champignons, après une macération plus ou moins prolongée dans de l'eau vinaigrée.
Première expérience. — Administration do 40 gr. d'agarics bulbeux frais à un chien de haute taille. — Mort 28 h. après.
Le 2 septembre 1876, j'administrai, à 6 h. du soir, 40 gr. d'agarics frais, cueillis le jour même, à un chien bouledogue de taille élevée. Les champignons avaient été apprêtés avec soin, suivant la méthode habituelle.
10 h. du soir. L'animal ne présente rien de particulier.
3 septembre. Le lendemain, à 7 h. du matin, vomissements bilieux, jaunâtres, dans lesquels on distingue nettement des parcelles de champignons qui n'ont pas été digérées. Les vomissements continuent à 8 h., 9 h., 10 h., offrant les mêmes caractères. Chaque fois, je constate des portions d'agarics intactes. Les vomissements sont bientôt suivis de diarrhée. L'animal rend, en effet, par l'anus des matières bilieuses, jaunâtres, mêlées à des mucosités intestinales. Les premières selles présentent toutes le même aspect. Mais bientôt on voit apparaître des matières rougeâtres, sanguinolentes, mélangées à des mucosités glaireuses. Souvent même les selles d'un rouge brun sont formées en totalité par du sang. Elles sont alors entourées d'un liseré d'une coloration plus foncée, on y rencontre, comme dans les vomissements des détritus d'agarics qui n'ont pas subi de transformation.
A ces phénomènes fournis par l'appareil digestif viennent bientôt se joindre des désordres du côté du système nerveux.
L'animal, couché sur le flanc, paraît dormir. A ce moment, sa respiration est calme, régulière. Si l'on essaie de le réveiller et de le soulever, il ne peut se tenir d'aplomb sur ses pattes. Du reste, il ne fait de lui-même aucun effort pour se relever et se tenir debout. Cet état de paralysie est tout à fait passager, car quelques minutes après, il est pris de véritables accès de tétanos. Le corps tout entier se met en opisthotonos, les membres sont agités de secousses convulsives qui durent quelquefois
-2 minutes. Puis le calme reparaît et le sommeil se manifeste de nouveau. Vient-on alors à imprimer un mouvement quelconque à l'un de ses membres, aussitôt des mouvements convulsifs apparaissent clans les trois autres.
Le moindre bruit produit sur le plancher où son corps repose, soit avec le talon, soit avec une canne, détermine aussitôt des secousses convulsives et généralisées. L'effet est le même, que le bruit soit produit à côté de l'animal ou à une certaine distance (2 met.).
Ces symptômes nerveux, constants, reviennent par crises qui tendent à s'éloigner au fur et à mesure que l'animal approche du moment de la mort.
On voit, alors, la respiration se ralentir. Je l'ai vue tomber à 12, 10, même 9 inspirations par minute ; en même temps, les mouvementsdu cœur s'affaiblissent, et bientôt l'animal finit par succomber. La mort arrive ordinairement 28 ou 30 h. après l'administration des agarics bulbeux.
Pendant toute la durée des phénomènes qui se reproduisent depuis les premiers vomissements jusqu'à la mort, il est à remarquer que la sécrétion urinaire, loin d'être diminuée, ainsi que cela a été écrit souvent, subit, au contraire, une augmentation notable. Je n'ai jamais constaté sa suppression.
Nécropsie. — Tous les animaux qui succombent à l'emploi de l'agaric bulbeux présentent après la mort, un caractère qui n'a jamais manqué dans mes nombreuses expériences, c'est la raideur tétanique Cette raideur est telle, que l'on peut prendre l'animal par une patte et le soulever tout d'une pièce. Quand on le place sur la table où il doit être autopsié, il rappelle parfaitement, du moins par l'apparence, les animaux qui ont succombé à la suite de l'administration de la strychnine.
Organes thoraciques. — Les poumons n'offrent pas la moindre altération; mais il arrive souvent que l'on rencontre, dans l'un des deux, une teinte rouge plus ou moins foncée qui indique un certain degré de congestion. L'animal restant étendu sur le flanc (tantôt droit, tantôt gauche), pendant les 5 ou 6 h. qui précèdent la mort, c'est toujours dans le poumon correspondant au côté qui repose sur le sol que la congestion se manifeste. Il est facile de reconnaître que c'est là un phénomène d'hypostase.
Le cœur en diastole offre une teinte violacée générale. Tous les vaisseaux qui rampent à sa surface sont remplis d'un sang noir. Il est distendu par des caillots noirs, mous, qui remplissent les cavités et se prolongent dans les gros vaisseaux. Le plus souvent, les caillots baignent dans du sang très noir qui a conservé ses propriétés fluides, et dont la coloration ne change pas, malgré son exposition prolongée à l'air.
Voi$s digeslivês. — Comme le cœur, les voies digestives
offrent extérieurement une teinte violacée très prononcée. Tous les vaisseaux qui rampent à leur surface, depuis les plus fins jusqu'aux plus volumineux, sont remplis de sang.
Estomac. — Un premier caractère, constant) c'est l'épaississèment de la muqueuse stomacale. Cet épaississement est surtout marqué au niveau du grand cul-de-sac, où tous les replis sont fortement massés les uns contre les autres, laissant entre eux des sillons profonds. Tous ces replis offrent une coloration qui varie depuis le rose pâle jusqu'au rouge brun le plus foncé. Au niveau du cardia et du pylore, la muqueuse paraît moins altérée; dans ce dernier point surtout, elle est à peu près saine dans un rayon qui s'étend à 5 ou 6 centimètres de l'ouverture. 11 m'est cependant arrivé de constater quelquefois dans ce dernier point de véritables ulcérations intéressant toute l'épaisseur de la paroi. Chez le chien, entre autres, qui fait le sujet de cette observation, il existait, en effet, près de l'orifice pyloi ique, trois ulcérations, deux arrondies, faites comme par un emporte-pièce, une troisième allongée, à fond noirâtre, abords taillés à pic, ayant la dimension d'une pièce de20 centimes. Toutes les membranes, sauf la séreuse, avaient été détruites par l'ulcération. Je dois ajouter que ce dernier fait constitue une exception.
Intestins. — Dans toute leur étendue, depuis le pylore jusqu'à l'anus, les intestins offrent partout les mêmes lésions. C'est, d'abord, un épaississement notable, puis une teinte ronge générale qui varie, comme dans l'estomac, du rose pâle au rouge brun. Ce caractère est toutefois plus marqué que dans ce dernier organe. Les plaques de Peyer sont injectées, boursouflées. Si l'on examine avec attention la membrane muqueuse, on y trouve tantôt de petites ulcérations ayant quelques millimètres de diamètre, tantôt un piqueté plus ou moins prononcé qui rappelle exactement les taches du purpura. Ce piqueté est disposé en îlots tout le long de l'intestin, mais particulièrement dans sa première moitié.
Ces lésions intestinales varient d'intensité suivant les diverses parties de l'appareil digestif! Confluentes dans le duodénum, elles sont un peu moins prononcées dans le jéjunum et l'iléon, et tendent à devenir beaucoup plus discrètes dans le gros intestin. Quelquefois, cependant, dans ce dernier segment du tube digestif, on observe une véritable congestion qui lui donne l'aspect lie de vin.
Quand on a vu une fois seulement ces lésions, on s'explique comment, à une autre époque, on a pu ranger le principe délétère de l'agaric bulbeux parmi les poisons narcotico-acres. (Voir planche III, fig. 1.) La rate et le foie n'ont paru présenter aucune altération. Les reins ne sont pas hypérémiés; je n'y ai constaté aucune altération.
Quant à la vessie, je l'ai toujours trouvée distendue par une assez grande quantité d'une urine jaunâtre, claire, limpide. La quantité d'urine observée chez cet animal, ainsi que chez tous ceux qui succombent à l'action de l'agaric bulbeux, est toujours plus grande que dans l'état normal.
Centres nerveux. — Les centres nerveux ont été l'objet d'une attention particulière. Là, comme précédemment, j'ai trouvé une forte congestion de tous les vaisseaux du cerveau et de la moelle épinière dont la substance m'a paru offrir une consistance plus grande.
Cette description des symptômes observés pendant la vie, et des lésions constatées à l'autopsie, à la suite de l'emploi de l'agaric bulbeux frais, peut être considérée comme le tableau fidèle et constant de ce que j'ai vu chez les nombreux animaux que j'ai sacrifiés. J'y ai insisté à dessein, afin de ne pas retomber plus tard, à propos de mes diverses expériences, clans des répétitions inutiles.
Mais, s'il en est ainsi chez les animaux auxquels on administre des agarics récemment cueillis, en est-il de même chez ceux auxquels on les donne, après les avoir fait dessécher dans une étuve? Il était important de s'en assurer, par suite de l'impossibilité où l'on se trouve, d'avoir constamment des champignons frais sous la main.
Deuxième expérience. — Administration, à un chien, de 7 gr. d'agarics bulbeux desséchés. — Mort.
Des agarics bulbeux - frais ont séjourné dans une étuve, pendant 30 heures. Retirés, à ce moment, ils ont été mis dans une omelette à la dose de 7 gr., puis je les ai fait avaler à un chien. La marche des phénomènes a été absolument la même que dans l'expérience précédente, et le chien a succombé 27 heures après.
La nécropsie a révélé des lésions en tous points semblables à celles que je viens de décrire.
De ces deux expériences, il est donc permis de conclure que l'agaric bulbeux, qu'il soit frais ou desséché, produit les mêmes effets.
L'eau vinaigrée neutralise-t-elle ces effets?
A. coup sûr, l'affirmation de Paulet, et les expériences de
M. Girard semblaient plus que suffisantes pour le démontrer. Je n'ai pas cru, cependant, devoir l'admettre sans l'avoir vérifié moi-même sur des animaux.
Troisième et quatrième expériences. — J'ai fait prendre à deux chiens des agarics bulbeux, dans les conditions suivantes : Au premier j'ai donné 40 gr. d'agarics frais, à l'autre 7 gr. d'agarics desséchés dans une étuve, qui avaient les uns et les autres macéré 24 heures dans de l'eau vinaigrée.
Les deux chiens n'ont offert aucun phénomène qui pût être attribué à l'action des champignons. Ils n'ont éprouvé aucun trouble ni du côté de l'appareil digestif, ni du côté des centres nerveux. Ils ont survécu tous les detix.
De ces quatre expériences, je conclus :
1° Il est parfaitement certain que l'agaric bulbeux, qu'il soit frais ou desséché, renferme un principe capable de donner la mort ;
°2° Il est non moins certain que l'eau vinaigrée, mise en contact avec ce champignon pendant un certain nombre d'heures, lui enlève ce principe et lui fait perdre, par suite, toutes ses propriétés nuisibles.
Injection intra-veineuse d'eau vinaigrée et d'eau ammoniacale pour combattre les accidents produits par F agaric bulbeux.
En présence de ces résultats si nets et si constants, je me suis demandé si, en injectant de l'eau vinaigrée dans les veines d'un chien soumis à l'emploi de l'agaric bulbeux, au moment où les phénomènes morbides commencent à se montrer, il ne serait pas possible de détruire sur place, ou, du moins, de neutraliser ce principe délétère, et d'en arrêter les effets. Je n'avais pas à craindre l'introduction, dans le sang, de cette eau acidulée ; on sait que le vinaigre est sans influence sur la coagulation de ce liquide.
Cinquième expérience. — Le 10 septembre, à dix heures du soir, je fis manger à un chien de haute taille 40 gr. d'agarics bulbeux cueillis le même jour.
Le lendemain matin, vers sept heures, les phénomènes indiquant l'action des champignons commencèrent à se montrer. L'animal fut pris de vomissements d'un blanc jaunâtre, contenant des parcelles de champignons non digérés. .
A ce moment, je l'attachai sur une planche à expériences ; je mis la veine crurale droite à nu, et j'y injectai 60 gr. d'eau contenant 20 gr. de vinaigre.
Les conséquences de cette injection furent absolument nulles, quant au résultat final. Les vomissements continuèrent, suivis île diarrhée et d'accidents nerveux. La mort arriva sans avoir été retardée et sans que la marche des symptômes eût été aucunement modifiée.
Trois fois j'ai employé l'eau vinaigrée en modifiant, à chaque expérience, la dose de vinaigre. Trois fois le résultat a été aussi négatif.
Il devenait évident que si l'eau vinaigrée avait la propriété de faire perdre à l'agaric bulbeux son action toxique, c'est parce qu'elle en séparait le principe délétère, sans le détruire ou sans le neutraliser. Ce principe restant ainsi, inaltéré, dans cette eau, la marche des symptômes morbides n'était nullement modifiée. L'expérience suivante ne laissera aucun doute à ce sujet.
Sixième expérience. — J'ai introduit dans l'estomac d'un chien, à l'aide d'une sonde œsophagienne, une macération d'agarics bulbeux dans de l'eau vinaigrée, préparée ainsi :
Eau distillée 100 grammes.
Vinaigre 25 —
Agarics bulbeux desséchés 5 à 6 gr.
La durée de la macération a été de 24 heures, mais elle peut cire beaucoup moins longue. (C'est la formule que j'ai constamment employée dans les expériences dont il sera question plus loin; je n'y reviendrai donc pas.)
La première manifestation des symptômes eut lieu 8 ou 0 lieures après l'introduction de cette macération dans l'estomac. Leur marche et leur terminaison n'ont offert aucune différence, et, comme dans les deux premières expériences, les lésions observées à l'autopsie ont offert absolument les mêmes caractères.
Le résultat de cette expérience démontre pourquoi l'injection intra-veineuse n'a produit aucun effet avantageux. 11 démontre aussi l'identité d'action de l'agaric bulbeux, quelle que soit la forme sous laquelle on l'emploie : à l'état frais, à l'état de dessiccation, ou remplacé par l'eau vinaigrée dans laquelle la macération a eu lieu.
Je renonçai donc à l'eau vinaigrée, et j'eus recours à l'eau ammoniacale. Grâce à elle, j'avais, arrêté des accidents assez graves survenus à la suite de la morsure d'une vipère, chez un jeune homme de 22 ans. Je savais, en outre, que les médecins américains la préconisent, comme très avantageuse, dans les morsures des serpents les plus venimeux. Enfin, je n'ignorais pas qu'elle avait été conseillée comme antidote des champignons vénéneux.
Septième expérience. — Chez un chien ayant avalé, la veille, une dose toxique d'agarics bulbeux frais, j'injectai de l'eau ammoniacale dans la veine crurale gauche, dès l'apparition des phénomènes indiquant l'empoisonnement.
L'injection fut bien supportée, mais elle ne produisit aucun effet salutaire. Les symptômes se succédèrent de la même manière, et la mort arriva, sans que l'on ait eu à noter aucune modification dans la marche des phénomènes.
Donc, ni l'eau vinaigrée, ni l'eau ammoniacale injectée dans les veines, n'avait amené le moindre changement dans la marche des accidents produits par l'emploi de l'agaric bulbeux. Elle n'avait, en outre, ni retardé ni empêché la mort, qui en est la conséquence fatale.
Fallait-il continuer à marcher dans cette voie, et essayer successivement toutes les substances connues, jusqu'à ce que le hasard me fît trouver un antidote certain? Ce résultat pouvait se faire attendre longtemps, et tous les efforts tentés dans ce sens rester stériles. N'était-il pas plus logique, plus physiologique surtout, avant de continuer la recherche d'un contre-poison, de se demander :
Le principe délétère de l'agaric bulbeux pénôtre-t-il dans le torrent circulatoire par la voie de l'absorption, et est-ce par l'intermédiaire du sang qu'il produit ses effets nuisibles?
Pour arriver à la solution de ce problème, que je regarde comme le nœud de la question, il fallait expérimenter avec le sang d'un animal soumis à l'action de l'agaric bulbeux, et constater les effets produits par ce liquide sur un animal parfaitement sain.
J'ai donc été conduit à tenter les expériences suivantes, que je classerai sous la dénomination de communauté du sang.
Communauté du sang.
Le principe délétère de l'agaric bulbeux pénètre-t-il dans le sang? Est-ce par une action toxique exercée sur ce liquide que la mort arrive ?
L'expérience seule pouvait permettre de répondre à cette question.
Huitième expérience. — Après avoir fait prendre à un chien une close toxique d'agarics bulbeux, j'attendis la production des phénomènes indiquant l'intoxication.
A ce moment, je pratiquai à l'animal une large saignée qui, sans avoir les conséquences d'une hémorrhagie grave, devait cependant diminuer d'une manière assez nolable la masse totale du sang. La mort ne fut pas retardée, et l'animal succomba dans les conditions déjà signalées.
Si l'absorption avait introduit dans le sang une substance toxique, n'élait-il pas permis d'espérer, qu'évacuée en partie par la saignée, la mort eût dû, sinon être empêchée, du moins arriver plus lentement ?
Mais on objectera que l'animal, déjà affaibli depuis plus de 10 heures par l'action même de cette substance, loin de ressentir une amélioration par suite de
la perte du sang, devait en recevoir, au contraire, un contre-coup fâcheux.
Je ne me dissimulai pas la portée de cette objection ; aussi, ne m'en suis-je pas tenu à cette seule expérience.
Neuvième expérience. — Un chien ayant succombé à l'emploi de l'agaric bulbeux, j'en fis l'autopsie.
Je recueillis avec soin le sang que renfermaient les cavités droites du cœur. Ce sang, en partie coagulé, présentait des caillots mous, noirs, friables, sur lesquels je fis tomber un fdet d'eau pendant une demi-heure. J'obtins ainsi une dissolution de sang t ès colorée et très riche en globules, que j'injectai dans la veine crurale droite d'un chien bien portant. L'animal n'en ressentit aucun effet fâcheux, et le lendemain de l'expérience, il n'offrait rien de particulier à noter.
On dira, peut-être, que cette dissolution sanguine n'était pas du sang à l'état physiologique, et que, dès lors, cette expérience n'a pas une grande portée. J'ai donc encore modifié l'expérimentation.
Dixième et onzième expériences. — Après avoir enlevé à deux chiens placés sous l'influence de l'agaric bulbeux 200 gr.de sang veineux et de sang artériel, je les ai injectés dans les veines crurales de deux chiens bien portants.
Ni l'un ni l'autre de ces deux derniers n'a présenté le moindre symptôme d'intoxication.
Douzième, treizième et quatorzième expériences. — J'ai répé'é cette même expérience sur deux autres chiens, avec du sang préalablement défibriné.
Le résultat négatif a été le même.
Quinzième expérience. — Transfusion immédiate. — Pas de symptômes produits par l'introduction d'un sang pris à un animal malade.
Un grand chien terre-neuve a reçu, la veille au soir, à 10 heures, une dose très forte d'agarics bulbeux. Les phénomèneoccasionnés par ce champignon ont commencé vers 7 heures, le lendemain matin.
Le soir, à 4 heures, c'est-à-dire au moment où les symptômes les plus accentués de l'empoisonnement se montraient, j'ai
introduit dans le ventricule droit du cœur de ce chien une sonde en gomme, ouverte à ses deux bouts, et j'ai fait arriver le sang dans la veine crurale gauche d'un chien de haute tadle qui n'avait été soumis à aucune expérience. J'ai pu ainsi transfuser à ce dernier 100 gr. de sang provenant du chien malade.
Aucun phénomène que l'on pût attribuer à l'agaric bulbeux ne se manifesta.
Seizième expérience. — Communauté du sang établie entre deux chiens. — Résultat nul.
N'ayant rien obtenu, soit par la transfusion médiate avec du sang complet ou défibriné, soit par la transfusion immédiate, je songeai à établir la communauté du sang entre les animaux.
Voici comment j'ai procédé :
J'ai choisi deux chiens de très haute taille à l'un desquels j'administrai une forte dose d'agarics bulbeux. Dès que les symptômes dénotant l'empoisonnement commencèrent à se montrer, j'attachai l'animal sur une planche, en ayant soin de tendre fortement les membres inférieurs. Le deuxième chien fut disposé de même à côté du premier. Les artères crurales des deux membres appuyés l'un contre l'autre furent mises à nu ; j'introduisis une canule assez large dans la crurale du chien malade, en la dirigeant du côté du cœur. Une deuxième canule fut placée dans la crurale du chien bien portant (bout périphérique.) Ces deux canules furent reliées entre elles par un tube de verre qui, à l'aide de deux rondelles de caoutchouc, vint s'articuler avec les canules. Je pus ainsi établir un courant sanguin allant du chien qui avait pris des agarics bulbeux au chien bien portant. Afin d'éviter les phénomènes de pléthore qui se seraient infailliblement produits chez ce dernier, je disposai de la même façon un nouveau tube allant de la crurale (bout cardiaque) du chien bien portant à la crurale (bout périphérique) du chien malade .
Les choses étant ainsi disposées, j'enlevai les pinces presseartères qui avaient été appliquées sur les vaisseaux, afin d'arrêter momentanément la circulation artérielle, pendant tout le lemps nécessaire pour placer les canules et les tubes de communication. Aussitôt, le sang se précipita dans les deux tubes. Il fut facile de constater, à cause de la transparence du tube de verre intermédiaire, que la circulation se faisait facilement et librement d'un animal à l'autre.
La communauté du sang dura ainsi plus de 20 minutes, pendant lesquelles le chien bien portant reçut la plus grande partie du sang appartenant au chien malade qui reçut, à son tour, une quantité à peu près égale du même liquide fournie par le premier.
Après avoir interrompu l'union physiologique établie entre ces deux animaux, je les observai avec la plus grande attention, et je constatai" que :
1° Le chien bien portant n'éprouva aucune influence délétère résultant de la présence dans ses vaisseaux du sang fourni par ranimai malade ;
°2° Le chien malade ne ressentit aucune amélioration par suite du sang que lui avait fourni le chien bien portant. Il succomba en présentant tous les symptômes déjà décrits. La mort fut même plus rapide.
Dix-septième et dix-huitième expériences. — J'ai recommencé cette expérience chez deux autres chiens. Chez le premier, j'ai laissé la communauté du sang établie pendant 30 minutes ; chez le second, pendant 45 minutes.
Je dois faire remarquer qu'à plusieurs reprises j'ai été obligé de visiter les tubes de communicalion, où le passage du sang se trouvait ralenti par un caillot en voie de formation.
11 m'a suffi d'enlever ce caillot pour que l'expérience continuât sans difficulté.
Ces expériences, qui ont marché avec une précision que j'oserais presque appeler mathématique, ont eu le même résultat que la précédente.
Je me crus un moment autorisé à formuler celte conclusion qui me parut alors inattaquable : c'est que si l'agaric bulbeux renferme un principe délétère fatal, ce n'est pas par le sang que ce principe agit ; que chercher un contre-poison capable de détruire, directement, dans ce liquide un agent toxique qui n'y est pas introduit par l'absorption digestive, c'était évidemment faire fausse route.
Partant de cette donnée, dont les recherches u Ultérieures démontreront la fausseté, je crus qu'il fallait tâcher de saisir le mécanisme par lequel l'agaric bulbeux entraîne la mort.
Mais afin de ne pas rompre l'enchaînement de mes idées, et de faire bien comprendre par quelles hésitations j'ai dû passer, il me paraît nécessaire, avant
d'aborder l'étude du mode d'action de l'agaric bulbeux, de signaler quelques faits qui ne seront pas sans importance.