IV
Est-il possible 'd'expliquer Y état d'intégrité du sang en présence des symptômes rapidement mortels produits par remploi de l'agaric bulbeux?
Je viens de démontrer que ni la transfusion médiate artérielle ou veineuse, ni la transfusion immédiate, pratiquées à un animal bien portant, avec du sang provenant d'un animal soumis à l'emploi de l'agaric bulbeux, ni la 'communauté du sang établie pendant 20, 30, 45 minutes, entre deux chiens, dans les conditions qui ont été longuement indiquées plus haut, n'avaient amené le moindre trouble physiologique chez l'animal sain.
La conséquence qui paraissait découler de ces faits, c'est que le principe délétère de l'agaric bulbeux n'était pas absorbé ; que s'il n'était pas absorbé, c'est qu'il était peut-être solide, et ne trouvait pas dans le tube digestif d'agent capable de le dissoudre. Ainsi s'expliquerait tout naturellement l'intégrité du sang, malgré l'action promptement mortelle de ce champignon.
Je devais donc rechercher de quelle nature était cet agent toxique. Etait-il solide? Et dans ce cas, ne pourrait-on pas le retenir par la filtration ?
Dix-neuvième expérience. — L'eau vinaigrée dans laquelle ont macéré des agarics bulbeux, administrée à un chien, entraîne la mort, bien qu'elle ait été iîltrée.
Le 18 octobre 1876, dans 450 gr. d'eau distillée contenant 45 gr. de vinaigre, j'ajoute 15 gr. d'agarics bulbeux desséchés dans une étuve, et je laisse macérer le tout jusqu'au lendemain matin, 19 octobre.
Le 19 octobre, à neuf heures du matin, je divise le produit de la macération en deux parties représentant 250 gr. chaque, et je jette la première partie sur un liltre. Je recueille ce liquide que je fais passer successivement sur trois filtres semblables au premier.
L'eau vinaigrée a donc été filtrée quatre fois.
A 10 h., j'introduis ce liquide dans l'estomac d'un chien de haute taille, à l'aide de la sonde œsophagienne, et je détache l'animal, que je laisse en liberté.
A 10 h. du soir, c'est-à-dire 12 heures après l'injection dans l'estomac, l'animal n'a présenté aucun symptôme indiquant que l'action de l'agaric commence à se manifester.
20 octobre, 10 h. du matin. Aucun phénomène ne s'est encore produit du côté des voies digestives.
2 h. Depuis 10 h., l'animal a mangé du biscuit et du pâté ; il n'a pas vomi, il n'a pas eu de selles, mais il paraît triste, abattu; il rst couché. Yient-on le relever pour le mettre sur ses pattes, il s'appuie sur celles de devant, mais il fléchit sur son train postérieur, qui est paralysé. La respiration régulière est à 18 à la minute. Tendance au sommeil.
8 h. du soir. L'animal est couché sur le flanc droit, il paraît profondément endormi. La respiration est calme et régulière ; 19 inspirations à la minute.
J'essaie de le relever ; il se réveille bien, mais il lui est impossible de se tenir debout. Du reste, il ne fait de lui-même aucun effort pour se relever et retombe comme une masse inerte.
8 h. 1/2. Tout à coup, l'animal est pris d'un véritable accès de tétanos. Le corps tout entier est en opisthotonos. Les membres s'agitent en secousses convulsives qui durent 1 minute et demie, puis l'animal se rendort.
Le moindre mouvement imprimé à l'un de ses membres, durant le sommeil, détermine des mouvements convulsifs immédiats dans les trois autres.
Le moindre bruit fait avec une canne ou le talon sur le plancher où il est étendu produit immédiatement une crice eonvulsive généralisée.
L'animal est mort vers 10 heures du soir.
La durée de l'expérience a donc été de 36 heures. Du 19 octobre, 10 heures du matin, au 20 octobre 10 heures du soir.
Vingtième expérience. — Le même jour 19 octobre, à 10 heures du matin, j'introduis dans l'estomac d'un autre chien la deuxième moitié (250 gr.) de la même macération non filtrée.
2 h. et demie. Une selle jaunâtre, moitié liquide, moitié solide.
10 h. du soir. Vomissements glaireux. Seconde selle.
20 octobre, 10 h. du matin. Depuis hier au soir, le chien a eu
des selles fréquentes contenant des matières glaireuses, jaunâtres et teintées de sang, accompagnées de vomissements caractéristiques < Au moment où je l'examine, il est pris d'une crise convulsive semblable à celle qui est décrite dans la précédente expérience. Cette crise est suivie de calme; respirai ion à 16. Les crises qui se succèdent sont séparées par des intervalles de repos, pendant lesquels le sommeil survient, et la respiration paraît régulière.
L'animal meurt à 7 heures du soir. Il a donc vécu 33 heures depuis le commencement de l'expérience.
L'autopsie des deux chiens a été faite avec le plus grand soin.
L'examen des poumons et du cœur a révélé toutes les particularités signalées précédemment. Il en a été de même des lésions gastro-intestinales. Je dois faire remarquer, cependant, que la lésion de la muqueuse est beaucoup plus étendue. Elle occupe aussi bien les régions cardiaque et pylorique que le grand cul-de-sac. La moelle épinière, mise à nu dans une étendue de 10 centimètres vers le milieu de la région dorsale, a paru un peu anémiée. Elle offrait même un certain degré de ramollissement. Elle est blanche et absolument décolorée.
Chez le premier de ces deux chiens, qui n'avait ni vomi, ni présenté aucun symptôme du côté des voies digestives, les lésions intestinales ont été les mêmes.
Réflexions. — Faut-il attribuer l'absence de troubles digestifs, la durée plus longue (3 heures) de la vie, à lafiltration du liquide faite quatre fois? J'aurais pu le croire d'abord; mais cette expérience a été répétée souvent, et cette absence de troubles digestifs, pendant la vie, ne s'est jamais reproduite.
Mais la fîltration de l'eau vinaigrée avait été faite à l'aide des filtres ordinaires, de ces filtres grossiers en papier gris que l'on trouve dans le commerce. Grâce à l'obligeance de mon excellent collègue, le professeur Métadier, j'ai pu recommencer ces expériences avec des filtres plus sûrs, faits avec le papier Berzélius.
Vingt et unième expérience. — 22 octobre. Injection dans l'estomac d'un chien, par une sonde œsophagien ne, de 260 gr d'eau vinaigrée, filtrée quatre fois avec quatre filtres ordinaires .
Vingt-deuxième expérience. — Injection dans l'estomac d'un chien, à l'aide d'une sonde œsophagienne, de 250 gr. d'eau
vinaigrée, filtrée quatre fois successivement avec des filtres de papier Berzélius.
Les deux animaux ont succombé dans le môme laps de temps, présentant les mêmes symptômes pendant la vie, et les mêmes lésions après la mort.
Ces expériences ont marché avec une telle précision, qu'il est impossible de n'en pas conclure que la filtration de l'eau vinaigrée dans laquelle ont macéré des agarics bulbeux, répétée 4 fois, à travers des liltres de diverses natures, ne suffit pas pour débarrasser ce liquide de son principe délétère. Mais si ces expériences démontrent l'insuffisance des filtres dont je me suis servi, elles ne prouvent pas que ce principe ne soit pas solide. On comprend, en effet, que ce principe peut avoir des dimensions telles, qu'il passe à travers les pores mêmes du papier. Il devenait donc nécessaire de modifier le mode d'expérimentation.
Action de la poudre de charbon sur les macérations d'agarics bulbeux dans l'eau vinaigrée. .
Vingt-troisième expérience. — Eau vinaigrée fortement agitée avec de la poudre de charbon animal et jetée trois fois de suite sur des filtres faits avec du papier Berzélius. — Aucun symptôme dénotant l'action de l'agaric bulbeux.
A 10 h. du matin, le 24 octobre, j'injecte dans l'estomac d'un chien bouledogue de très haute taille 125 gr. d'eau vinaigrée, préalablement agitée avec de la poudre de charbon animal, puis jetée successivement sur trois filtres Berzélius.
Le liquide est complètement décoloré.
°2 h. de l'après-midi. Le chien a eu une selle jaunâtre, il n'a pas eu le moindre vomissement.
5 h. Ni selles ni vomissements. La respiration semble un peu précipitée. Tendance au sommeil.
10 h. du soir. Ni vomissements ni selles. La respiration est redevenue normale.
25 oclobre, 10 h. du matin. L'animal n'a eu ni vomissements ni selles.
2 h. et demie. Une selle jaunâtre demi-liquide. Pas .de gêne de respiration. On n'observe aucun symptôme indiquant l'action de l'agaric bulbeux. Le chien est même très alerte.
26 octobre. L'animal a eu une selle liquide qui ne présente pas la moindre trace de sang. Son état général est excellent et tout semble faire présumer qu'il ne mourra pas ,
1 h. Le chien a mangé avec appétit; son état général continue à être très bon. Absence complète de phénomènes pouvant se rattacher à l'action délétère de l'agaric.
27 octobre. Le chien paraît revenu à son état normal.
1 h. L'animal a mangé ce matin, néanmoins il offre un certain abattement. Il a eu deux selles diarrhéiques jaunâtres, dans lesquelles je remarque un peu de sang.
28 octobre. Même état. L'animal paraît triste, il reste volontiers couché sur le ventre. Il a eu encore une selle diarrhéique dans laquelle on a remarqué également quelques traces de sang. Il mange, néanmoins, avec avidité, le biscuit et le pâté qu'on lui présente.
29 octobre. Urines abondantes pendant la nuit et ce matin. La diarrhée a cessé depuis hier. L'état général est notablement amélioré. L'animal mange bien.
10 h. du soir. L'état général se maintient. Il n'y a pas eu de vomissements, les selles sont complètement arrêtées. Depuis le commencement de l'expérience, il n'y a pas eu le plus léger symptôme du côté du système nerveux .
Vingt-quatrième, vingt-cinquième, vingt-sixième et vingtseptième expériences. — Les 1, 4, 7, 10 novembre, j'ai répété la même expérience, sur le même chien, en ayant le soin de filtrer chaque fois l'eau vinaigrée, après l'avoir fortement mélangée et agitée avec de la poudre de charbon, avant de l'introduire dans l'estomac avec la sonde œsophagienne.
Jamais l'animal n'a présenté le moindre trouble physio-
Vingt-huitième expérience. — Après avoir constaté que 100 gr. du mélange précédent étaient suffisants pour amener sûrement la mort, lorsqu'on ne les avait pas préalablement mis en contact avec le charbon animal, j'agitai cette dose de solution avec cette poudre, et je la filtrai comme précédemment. Mais au lieu de la faire pénétrer dans l'estomac avec la sonde œsophagienne, je l' injectai directement dans la veine crurale droite d'un chien de haute taille . L'animal n'en ressentit aucun effet fâcheux et ne présenta aucun symptôme qui pût être attribué à l'agaric bulbeux.
La poudre de charbon avait donc retenu le principe délétère de l'agaric bulbeux. Cela ne peut être nié, tant les résultats ont
été nets. Mois s'il était possible de conserver un doute quelconque à cet égard, l'expérience suivante le ferait immédiatement cesser.
Vingt-neuvième expérience. — Injection dans ïéstomac d'un chien de poudre de charbon animal sur laquelle on a liltré de l'eau vinaigrée vénôniïère. — Symptômes caractéristiques non suivis de mort.
Après avoir agité, avec de la poudre de charbon, de l'eau vinaigrée dans laquelle des agarics bulbeux avaient macéré pendant 24 heures, je recueillis avec soin cette poudre de charbon, ainsi que les filtres qui avaient servi à quatre filtrages successifs. Je fis faire une omelette composée d'œufs et de pâté de foie, et j'y ajoutai cette poudre de charbon.
Le 15 novembre, à 10 h. du soir, je fis prendre cette omelette au chien qui avait déjà servi pour les expériences 23, 24, 25, 26 et 27. 11 l'avala avec avidité.
Le 16 novembre, à 7 h. du matin, je trouve l'animal abattu. Il a vomi plusieurs fois, et je distingue très nettement dans les matières rendues la plus grande partie de la poudre de charbon, qui avait été administrée clans l'omelette.
2 h. de l'après-midi. Le chien est plus abattu, il a eu une selle diarrhéique verdâtre, n'offrant pas de traces de charbon, mais mêlée à de petits coagulums sanguins. Le pourtour de la selle offre un liseré sanguinolent.
9 h. du soir. L'animal a eu quelques phénomènes convulsifs tout à fait passagers. Les vomissements et la diarrhée sont arrêtés.
17 novembre. Rien de particulier à noter. Les phénomènes de la veille ne se sont pas reproduits, l'animal est plus alerte et plus gai, il mange et boit ce qu'on lui présente. A partir de ce moment, tout rentre dans l'ordre.
Réflexions. — Il est impossible, en lisant le récit de cette expérience, de ne pas être convaincu que le chien a présenté tous les symptômes caractéristiques de l'agaric bulbeux. Si ces symptômes ont été atténués, si la mort n'en a pas été la conséquence, c'est que, dès les premiers vomissements, il s'est débarrassé de la poudre de charbon, qui avait retenu le principe actif. En se débarrassant de la cause, il a échappé aux effets. C'est ainsi que la diarrhée et les phénomènes nerveux ont bien pu se manifester, mais leur durée a été tout à fait passagère. La poudre de
charbon avait donc eu la propriété de retenir le principe délétère de l'agaric bulbeux. Je crus pouvoir conclure que s'il en avait été ainsi, c'est parce que ce principe était solide et insoluble, comme je l'avais supposé d'abord, et j'inclinais à penser que c'étaient les spores mêmes de l'agaric qui constituaient l'agent toxique.
On sait, en effet, que les tissus des champignons comestibles ou vénéneux sont d'une digestion difficile, surtout chez les jeunes, généralement plus fermes que ceux qui ont acquis tout leur développement. Les spores, notamment, résistent longtemps au travail de la digestion, comme M. Boudier s'en est assuré directement. Or, le nombre de ces derniers est immense, puisqu'il dépasse plusieurs millions pour un seul champignon adulte, et rend facile leur recherche dans le tube digestif, les produits des aliments, ou les aliments saisis.
« Je me suis maintes fois assuré, dit M. Boudier, » que les champignons supportent facilement la cuis- » son et même, jusqu'à un certain point, le travail » de la digestion, sans être altérés dans la nature de » leurs tissus. Les spores surtout résistent parfaite- » ment bien, sous tous les rapports, à la coctiondans » l'eau pure ou mêlée à des corps gras, et même à la » digestion. Je n'ai pu, avec la plus grande attention, » trouver de différence entre celles qui étaient fraî- » ches et celles qui avaient subi la cuisson. Mesexpé- » riences ont été faites sur Yagaricus campestris, les » amanita bulbosa et muscaria, le holetus edulis. » Je les ai toujours vues avec la même forme, la » même grosseur, ou à très peu de chose près, et la » même couleur ; je pourrais presque dire avec les » mêmes gouttelettes internes, quoique l'on sache » bien que celles-ci sont variables.
» Quant au tissu du champignon, il n'est en rien » modifié dans la forme et la grosseur des cellules1. »
1 Boudier. — Des Champignons au point de vue de leurs caractères usuels, chimiques, toxicologiques. Paris, 1866, p. 82.
Pour vérifier si c'étaient bien les spores de l'agaric bulbeux qui, comme agents toxiques, occasionnaient les phénomènes que j'ai longuement signalés, il fallait soumettre à l'examen microscopique l'eau vinaigrée clans laquelle avait macéré ce champignon, avant et après la filtration à travers la poudre de charbon animal. Cet examen a été fait par mon préparateur et ami, le Dr Léo Testut, très habitué au maniement du microscope. Je transcris textuellement la note qu'il m'a remise :
» J'ai examiné à plusieurs reprises et avec des » grossissements divers l'eau vinaigrée dans laquelle » j'avais fait macérer des agarics bulbeux, et j'ai vai- ♦ nement cherché des spores. Je n'en ai trouvé nulle » part.
» Le vinaigre les avait-il dissoutes ou bien les avait- » il laissées intactes dans les lamelles de l'agaric?
» Pour résoudre cette question, j'ai pris une lamelle » d'agaric desséché, je l'ai fait tremper dans l'eau » pendant 10 minutes pour la ramollir, et la plaçant » ensuite sous le champ du microscope (grossisse- » ment de 60 diamètres), j'ai constaté très nettement » la présence des spores tassées les unes contre les » autres, sous forme de cellules à noyaux.
» Prenant alors une lamelle d'agaric qui avait macéré » dans l'eau vinaigrée, je l'ai étendue de la même façon » sur une lame de verre que j'ai posée sur la platine » du microscope.
» Cet examen comparatif ne m'a permis de consta- » ter aucune différence entre les deux lamelles. J'en » ai conclu que le vinaigre mis en contact avec l'agaric » bulbeux n'altérait en rien l'état morphologique des » spores, et que le principe toxique qu'il contenait, » après macération, était un principe soluble et par » conséquent dissout. »
J'ai dû renoncer alors à l'opinion que je m'étais faite à priori, et rechercher si certaines substances, dont l'action sur l'organisme est bien définie , ne seraient pas, elles aussi, quoique à l'état de dissolu-
tion complète, retenues par la poudre de charbon. Je me suis servi, pour cette démonstration, delà strychnine et de l'acide arsénieux.
§ vi
Action comparative de la poudre de charbon sur les solutions de strychnine et d'acide arsénieux.
Trentième expérience. — Injection intra-veineuse de 5 milligrammes de sulfate de strychnine non filtrée avec la poudre de charbon. — Phénomènes convulsifs immédiats.
Le 2 janvier 1877, j'ai mis à découvert la veine crurale droite d'un chien pesant 10 kilog., et je lui ai injecté 5 milligrammes de strychnine. 30 secondes après, l'animal a été pris de convulsions générales qui se sont succédé par crises intermittentes. Une heure après l'injection, les phénomènes tétaniques se sont amendés. Néanmoins, quand on veut soulever l'animal, il présente encore une raideur caractéristique.
3 janvier. Le chien est revenu à son état normal.
Trente et unième expérience. — Sur le môme chien, après avoir mélangé et agité avec de la poudre de charbon animal la même quantité de strychnine (5 millig.), je l'injectai dans la veine crurale gauche.
Aucun phénomène convulsif ne se manifesta.
Trente-deuxième expérience. — Chien du poids de 10 kilog. — Injection intra-veineuse de 1 cent, de strychnine non filtrée avec la poudre de charbon. — Mort presque instantanée.
4 janvier. Après avoir mis à nu la veine crurale droite d'un chien pesant 10 kilog., je lui injectai 1 centigramme de strychnine. L'animal fut pris presque aussitôt de convulsions générales d'une violence extrême. 5 minutes après l'injection, il succombait à des crises répétées de tétanos strychnique.
Trente-troisième expérience. — Injection intra-veineuse de 1 cent, de strychnine filtrée avec la poudre de charbon. — Absence complète de phénomènes convulsifs.
4 janvier. Le même jour, je fis à un chien du même poids que le précédent une injection intra-veineuse de 1 cent, de
strychnine, mêlée et filtrée avec la poudre de charbon animal. // ne se produisit chez cet animal aucun symptôme que l'on pût attribuer à la strychnine. Le lendemain, il était revenu à son état normal.
Trente-quatrième expérience. — Injection intra-veineuse de 3 centigr. de strychnine filtrée avec la poudre de charbon. — Absence absolue de tout symptôme convulsif.
Le 5 janvier, c'est-à-dire deux jours après l'expérience précédente, je fis au même chien une injection intra-veineuse de strychnine mélangée, agitée et filtrée avec la poudre de charbon. J'avais ainsi préparé le mélange :
L'injection fut faite par la veine crurale droite, et n'amena aucun phénomène qui fût de nature à rappeler l'action habituelle de la strychnine.
Le 9 janvier, l'animal est revenu à son état normal sans éprouver aucun phénomène convulsif.
Trente-cinquième expérience. — 12 janvier. Injection intraveineuse d'alcool étendu d'eau après avoir été agité avec la poudre de charbon qui avait servi à la précédente expérience. — Symptômes convulsifs caractéristiques.
Les expériences précédentes ne pouvant laisser aucun doute sur la propriété qu'a la poudre de charbon animal de retenir la strychnine, comme elle retient le principe délétère de l'agaric bulbeux, il était intéressant de voir ce qui arriverait si, agitant cette poudre de charbon avec de l'alcool, on injectait dans le sang le produit de la filtration.
Sur le chien qui a servi aux trente-troisième et trente-quatrième expériences, la veine jugulaire droite a été mise à nu. Après avoir ajouté 60 gr. d'eau distillée aux 30 gr. d'alcool qui avaient filtré dix fois sur la poudre de charbon, j'ai injecté lentement ce mélange.
L'injection n'a pas duré moins de 2 minutes. Néanmoins, il est survenu quelques troubles circulatoires qui ont nécessité la respiration artificielle.
Bientôt l'animal a été pris de crises convulsives violentes, caractéristiques, suivies d'intervalles calmes, crises qui se renouvellent chaque fois que l'on frappe sur la table ou qu'on le touche. On peut alors, en le prenant par une patte, le soulever tout d'une pièce. Il présente la raideur tétanique.
Strychnine.
Eau
Noir animal
3 centigr.
50 gr.
Tf gr.
25 minutes après l'injection, l'action de la strychnine, quoique encore évidente, semble s'atténuer un peu. Les convulsions deviennent, en effet, de moins en moins fréquentes et moins longues. Le chien paraît môme être devenu complètement calme depuis 20 minutes, lorsque, tout à coup, il se redresse violemment, puis retombe, en proie à une nouvelle convulsion.
Cet état alla toujours en diminuant ; les convulsions se calmèrent. Dès le lendemain, le chien ne présentait plus aucune trace des symptômes de la veille.
Ces trois dernières expériences démontrent que la poudre de charbon a la propriété de retenir la strychnine comme elle retient le principe actif de l'agaric bulbeux, et de l'abandonner, du moins en partie, lorsqu'on la traite avec l'alcool pur.
Le même fait se' reproduit pour l'acide arsénieux.
Trente-sixième expérience. — Injection intra-veineuse d'acide arsénieux filtré avec la poudre de charbon animal. — Absence complète de tout phénomène d' empoisonnement.
Etant démontré que l'injection, dans une veine, de 2 centigr. d'acide arsénieux, amène la mort en 4 heures, chez un chien de 21 kilogr., j'ai fait pénétrer 2 centigr. de cette même substance toxique dans la veine crurale droite d'un chien du même poids, après l'avoir préalablement filtrée avec de la poudre de charbon animal. Le chien n'a présenté aucun symptôme d'empoisonnement.
Cette propriété de la poudre de charbon animal de retenir certaines substances albuminoïdes, minérales ou alcaloïdes, a déjà été entrevue par plusieurs expérimentateurs.
En 1855, M. Claude Bernard a démontré que si l'on filtre sur du noir animal une solution sucrée albumineuse, l'albumine est coagulée et le sucre passe.
Labourdais a démontré, un peu plus tard, qu'après des lavages successifs à l'aide de l'eau acidulée avec de l'acide chlorhydrique destiné à lui enlever de ses sels terreux, le noir animal jouissait du pouvoir de retenir la morphine, la quinine, la narcéine, quand des solutions de ces alcaloïdes étaient filtrées sur lui. L'alcaloïde restait mélangé au charbon ; il n'était en rien altéré, il pouvait lui être facilement repris.
Plus tard, en 1858, M. Garrod constata le même fait. Il observa que les solutions des substance filtrées
sur le noir animal perdaient leurs propriétés toxiques.
« Nous avons cherché, dit M. E. Labbée, àcontrô- » 1er les assertions émises par Labourdais et Garrod, » ou du moins quelques-unes d'entre elles, en procé- » dant ainsi qu'il suit : Des grenouilles furent em- )) poisonnées avec certains alcaloïdes, ayant des effets » physiologiques bien nets, très faciles à voir, et » caractéristiques du poison. On notait l'action prin- » cipale, puis une partie de la solution était filtrée sur » le charbon, et l'on recommençait l'expérience avec » le liquide contenu. Nous avons employé successivement la strychnine, la digitaline , l'atropine, la w morphine, le chloral. Les résultats obtenus ont été » nuls pour les trois dernières substances, douteux )) pour la seconde.
» Avec la première, il n'en a pas été de même. Une » solution à 1 p. 100 de sulfate de strychnine injectée )> sous la peau d'une grenouille à la dose de 15 centigr. » (soit 15 centigr. d'alcaloïde) produit un strychnisme » interne et promptement mortel. On la filtre, on » l'injecte sur une autre grenouille; on n'obtient pas » de convulsions.
» Il en résulte, ajoute M. Labbée, que, dans un » seul cas seulement (la strychnine), nous avons pu » vérifier l'assertion émise par Garrod ou d'autres » auteurs1. »
§ vn
Identité physiologique de la strychnine et du principe actif de Vagaric bulbeux.
L'analogie qui existe entre la manière dont la poudre de charbon se comporte vis-à-vis de la strychnine et du principe actif de l'agaric bulbeux d'une part, et, d'autre part, l'observation, pendant la vie des
1 Dîct. cncyclop. des se. mêd., t. XV, p. 420.
animaux soumis à l'emploi de ce champignon, de phénomènes convulsifs offrant une certaine ressemblance avec le tétanos strychnique, m'ont fait rechercher si ces deux corps (strychnine et principe délétère de l'agaric bulbeux) n'offriraient pas une certaine parenté physiologique.
Pour arriver à déterminer si cette parenté physiologique existe, j'ai fait les deux expériences suivantes :
Trente-septième éxpérience. — Injection d'une solution de 10 centigr. de strychnine dans l'estomac d'un chien, à l'aide de la sonde œsophagienne . — Mort api^ès 22 minutes.
Dix minutes après l'injection, l'animal a présenté les premières secousses convulsives, et pendant 12 minutes, il a été en proie au tétanos strychnique le plus caractérisé. La mort est survenue 22 minutes après l'introduction de l'alcaloïde dans l'estomac.
L'autopsie faite avec le plus grand soin a révélé, du côté do l'estomac et de l'intestin, des lésions absolument semblables à celles que l'on observe à la suite de l'emploi de l'agaric bulbeux (pl. III, fig. 2). Ces lésions sont tellement identiques, qu'il serait impossible, en les comparant, de dire quelle est la substance qui a déterminé l'une ou l'autre.
Trente-huitième expérience. — Au lieu d'injecter la solution de strychnine dans l'estomac, je l'ai fait pénétrer dans le tissu cellulaire de la paroi abdominale. — La mort est survenue, de la même façon, en 17 minutes.
L'autopsie a révélé une lésion absolument identique à la précédente.
Cette triple identité entre les deux substances démontrée : 1° par la manière dont elles se comportent visà-vis de la poudre de charbon ; 2° par les phénomènes convulsifs auxquels elles donnent lieu pendant la vie ; S0 par la lésion qu'elles produisent après la mort, me fit penser qu'elles devaient être de la même nature.
Les deux expériences suivantes semblent militer en faveur de cette opinion.
Trente-neuvième expérience. — Injection intraveineuse d'eau vinaigrée dans laquelle ont macéré des agarics bulbeux. — Accidents foudroyants rappelant l'empoisonnement par lu strychnine. — Mort.
Le 28 décembre à 5 h. un quart du soir, je découvre la veine fémorale droite d'un chien, et j'y injecte 70 gr de la macération suivante :
L'injection a été poussée lentement, en 8 minutes environ. A peine avais-je enlevé la canule et serré sur le vaisseau les ligalures d'attente que l'animal se raidit brusquement; sa respiration s'arrête, ses membres entrent en convulsions. Cette scène dure environ une minute. Je le détache alors; il cherche en vain à se lever et à marcher; il retombe, sans pouvoir coordonner ses mouvements.
Quelques minutes après, nouvelle attaque de tétanos avec convulsions toniques et cloniques; renversement de la tête en arrière. Celte nouvelle crise dure deux minutes environ, puis le calme revient.
Une troisième crise emporte l'animal. Les phénomènes qu'il a présentés ont été absolument semblables à ceux que présente un chien qui a reçu une dose de strychnine dans les veines.
Mais cette macération datait de trente jours, sa surface était recouverte d'une couche épaisse de moisissures ; on aurait donc pu penser que, malgré la filtration préalable, il s'élait produit dans cette liqueur une fermentation quelconque, capable de donner naissance à ces phénomènes. J'ai dû répéter l'expérience dans les conditions suivantes:
Quarantième expérience. — Sur un chien du poids de 14 kilogr. j'injecte, le 2 janvier 1877, 70 gr. d'un mélange d'eau vinaigrée et d'agarics dans les proportions indiquées précédemment. (Mais le mélange a été fait depuis la veille, et filtrée, avec le plus grand soin, au moment de l'expérience.)
Vinaigre. .
Agarics secs Eau
45 gr.
15 gr.
450 gr.
Soit : Vinaigre Agai'ics .
Eau
6gr.
2gr.
65 gr.
A peine l'injection a-t-elle pénétré, que l'animal est pris de phénomènes convulsifs absolument semblables à ceux décrits dnns la trente-neuvième expérience. Il succombe après deux crises tétaniques séparées par un intervalle de deux minutes environ.
Avant d'exposer les expériences qui m'ont permis de reconnaître le mécanisme de la mort par l'agaric bulbeux, il importe de formuler les conséquences qui découlent du fait que je viens de rapporter :
1° L'agaric bulbeux, à l'état frais ou desséché dans une étuve, renferme un principe délétère qui amène infailliblement la mort.
2° L'eau vinaigrée a la propriété d'empêcher l'action de ce principe et de rendre ce champignon complètement inoffensif (Paulet, Girard).
3° L'eau vinaigrée ne détruit pas ce principe, elle ne fait que le séparer et s'en charger ; aussi acquiert-elle toutes les propriétés de l'agaric lui-même : il en résulte qu'il est indifférent d'employer pour les expériences l'agaric frais ou desséché, ou bien l'eau vinaigrée dans laquelle il a macéré pendant plusieurs heures.
4° C'est parce que l'eau vinaigrée ne fait que séparer, en le dissolvant, le principe toxique, qu'elle n'exerce aucune action favorable lorsqu'on l'injecte dans le sang pour combattre l'empoisonnement par l'agaric bulbeux.
Il en est de même de l'eau ammoniacale.
5° Lorsqu'on établit la communauté du sang entre deux animaux dont l'un est en proie aux accidents déterminés par l'agaric bulbeux, l'autre étant parfailement sain, ce dernier ne subit aucune influence nuisible de l'arrivée dans ses vaisseaux du sang fourni par le premier. On n'observe, en outre, aucune modification produite chez l'animal malade par le sang que lui fournit l'animal sain.
6° Cette immunité ne démontre nullement que le
principe délétère de l'agaric soit solide et insoluble et qu'il ne pénètre pas dans le sang par la voie de l'absorption, comme je l'avais cru primitivement. Je reviendrai plus tard sur ce point.
7° Il est impossible, en effet, de retenir ce principe toxique sur les filtres, quelle que soit la nature de ces filtres.
8° Si l'on mélange, au contraire, l'eau vinaigrée dans laquelle des agarics bulbeux ont macéré, avec de la poudre de charbon animal, et qu'on filtre le tout, on peut l'administrer impunément à des animaux après la filtraiion ; elle ne produit plus, alors, aucun des phénomènes caractéristiques de l'empoisonnement par ce champignon.
9° La poudre de charbon possède donc la propriété do retenir le principe actif de l'agaric bulbeux, comme elle retient la strychnine et l'acide arsénieux.
10°L'analogie qui existe : 1° entre les convulsions produites pendant la vie par l'emploi de l'agaric bulbeux et de la strychnine; 2° entre les lésions qu'elles déterminent et que l'on constate à l'autopsie ; 3° entre la manière dont les deux substances se comportent visà-vis la poudre de charbon ; 4° dans la physionomie des phénomènes qui succèdent à l'introduction directe dans les veines soit de l'eau vinaigrée chargée du principe toxique de l'agaric bulbeux, soit d'une solution de strychnine, m'autorise à penser que ce principe actif est un alcaloïde qui offre avec la strychnine une véritable parenté physiologique.
Je n'hésite donc pas à penser qu'en cherchant dans cette voie, l'analyse chimique pourra arriver à isoler cet alcaloïde dont la physiologie expérimentale constate l'existence et dont elle fait pressentir la nature.