‹ Le chloral et la médication intraveineuseChapitre 20 sur 29 · III · texte numérisé non relu

III

Communauté du sang.

Le principe délétère de l’agaric bulbeux pénètre-t-il dans le sang? Est-ce par une action toxique exercée sur ce liquide que la mort arrive ?

L’expérience seule pouvait permettre de répondre à cette question.

Huitième expérience. — Après avoir fait prendre à un chién une dose toxique d’agarics bulbeux, j’attendis la production des phénomènes indiquant l’intoxication.

A ce moment, je pratiquai à l’animal une large saignée qui, sans avoir les conséquences d’une hémorrhagie grave, devait cependant diminuer d’une manière assez notable la masse totale du sang. La mort ne fut pas retardée, et l’animal succomba dans les conditions déjà signalées.

Si l’absorption avait introduit dans le sang une substance toxique, n’était-il pas permis d’espérer, qu’évacuée en partie par la saignée, la mort eût dû, sinon être empêchée, du moins arriver plus lentement?

Mais on objectera que l’animal, déjà affaibli depuis plus de 10 heures par Faction même de cette substance, loin de ressentir une amélioration par-suite de

la perte du sang, devait en recevoir, au contraire, un contre-coup fâcheux.

Je ne me dissimulai pas la portée de^ cette objection ; aussi, ne m’en suis-je pas tenu à celte seule expérience.

Neuvième expérience. — Un chien ayant succombé à l’emploi de l’agaric bulbeux, j’en fis l’autopsie.

Je recueillis avec soin le sang que renfermaient les cavités droites du cœur. Ce sang, en partie coagulé, présentait des caillots mous, noirs, friables, sur lesquels je fis tomber un filet d’eau pendant une demi-heure. J’obtins ainsi une dissolution de sang t ès colorée et très riche en globules, que j’injectai dans la veine crurale droite d’un chien bien portant. L’animal n’en ressentit aucun effet fâcheux, et le lendemain de l’expérience, il n’offrait rien de particulier à noter.

On dira, peut-être, que cette dissolution sanguine n’était pas du sang à l’état physiologique, et que, dès lors,' cette expérience n’a pas une grande portée. J’ai donc encore modifié l’expérimentation.

Dixième et onzième expériences. — Après avoir enlevé à deux chiens placés sous l’influence de l’agaric bulbeux 200 gr.de sang veineux et de sang artériel, je les ai injectés dans les veines crurales de deux chiens bien portants.

Ni l’un ni l’autre de ces deux derniers n’a présenté le moindre symptôme d’intoxication.

Douzième, treizième et quatorzième expériences. — J’ai répété cette même expérience sur deux autres chiens, avec du sang préalablement défibriné.

Le résultat négatif a été le même.

Quinzième expérience. — Transfusion immédiate. — Pas de

symptômes produits par l’introduction d’un sang pris à un

animal malade.

Un grand chien terre-neuve a reçu, la veille au soir, à 10 heures, une dose très forte d’agarics bulbeux. Les phénomènes occasionnés par ce champignon ont commencé vers 7 heures, le lendemain matin.

Le soir, à 4 heures, c’est-à-dire au moment où les symptômes les plus accentués de l’empoisonnement se montraient, j’ai

introduit dans le ventricule droit du cœur de ce chien une sonde en goninie, ouverte a ses deux bouts^ et j'ai fait arriver le san*’’ dans la veine crurale gauche d’un chien de haute taille qui n’avait été soumis à aucune expérience. J’ai pu ainsi transfuser à ce dernier 160 gr. de sang provenant du chien malade.

Aucun phénomène que l’on pût attribuer à l’agaric bulbeux ne se manifesta.

Seizième expérience. — Communauté du sang établie entre deux chiens. — Résultat nul.

N’ayant rien obtenu, soit par la transfusion médiate avec du sang complet ou défibriné, soit par la transfusion immédiate, je songeai à établir la communauté du sang entre les animaux.

Voici comment j’ai procédé :

J’ai choisi deux chiens de très haute taille à l’un desquels j’administrai une forte dose d’agarics bulbeux. Dès que les symptômes dénotant l’empoisonnement commencèrent à se montrer, j’attachai l’animal sûr une planche, en ayant soin de tendre fortement les membres inférieurs. Le deuxième chien fut disposé de même à côté du premier. Les artères crurales des deux membres appuyés l’un contre l’autre furent mises à nu ; j’introduisis une canule assez large dans la crurale du chien malade, en la dirigeant du côté du cœur. Une deuxième canule fut placée dans la crurale du chien bien portant (bout périphérique.) Ces deux canules furent reliées entre elles par un tube de verre qui, à l’aide de deux rondelles de caoutchouc, vint s’articuler avec les canules. Je pus ainsi établir un courant sanguin allant du cbien qui avait pris des agarics bulbeux au chien bien portant. Afin d’éviter les phénomènes de pléthore qui se seraient infailliblement produits chez ce dernier, je disposai de la même façon un nouveau tube allant de la crurale (bout cardiaque) du chien bien portant à la crurale (bout périphérique) du chien malade.

Les choses étant ainsi disposées, j’enlevai les pinces presseartères qui avaient été appliquées sur les vaisseaux, afin d’arrêter momentanément la circulation artérielle, pendant tout le temps nécessaire pour placer les canules et les tubes de communication. Aussitôt, le sang se précipita dans les deux tubes. 11 fut facile de constater, à cause de la transparence du tube de verre intermédiaire, que la circulation se faisait facilement et librement d’un animal à l’autre.

La communauté du sang dura ainsi plus de 20 minutes, pendant lesquelles le chien bien portant reçut la plus grande partie du sang appartenant au chien malade qui reçut, à son tour, une quantité à peu près égale du même liquide fournie par le premier.

Après avoir interrompu l’union physiologique établie entre ces deux animaux, je les observai avec la plus grande attention, et je constatai que ;

1“ Le chien bien portant n’éprouva aucune influence délétère résultant de la présence dans ses vaisseaux du sang fourni par l’animal malade ;

2” Le chien malade ne ressentit aucune amélioration par suite du sang que lui avait fourni le chien bien portant. Il succomba en présentant tous les symptômes déjà décrits. La mort fut même plus rapide.

Dix-septième et dix-huitième expériences. — J’ai recommencé cette expérience chez deux autres chiens. Chez le premier, j’ai laissé la communauté du sang établie pendant 30 minutes ; chez le second, pendant 45 minutes.

Je dois faire remarquer qu’à plusieurs reprises j’ai été obligé de visiter les tubes de communication, où le passage du sang se trouvait ralenti par un caillot en voie de formation.

Il m’a suffi d’enlever ce caillot pour que l’expérience continuât sans difficulté.

Ces expériences, qui ont marché avec une précision que j’oserais presque appeler mathématique, ont eu le même résultat que la précédente.

Je me crus un moment autorisé à formuler cette conclusion qui me parut alors inattaquable : c’est que si l’agaric bulbeux renferme un principe délétère fatal, ce n’est pas par le sang que ce principe agit ; que chercher un contre-poison capable de détruire, directement, dans ce liquide un agent toxique qui n’y est pas introduit par l’absorption digestive, c’était évidemment faire fausse route.

Partant de cette donnée, dont les recherches ultétérieures démontreront la fausseté, je crus qu’il fallait tâcher de saisir le mécanisme par lequel l’agaric bulbeux entraîne la mort.

Mais afin de ne pas rompre l’enchaînement de mes idées, et de faire bien comprendre par quelles hésitations j’ai dû passer, il me paraît nécessaire, avant

d’aborder l’étude du mode d’action de l’agaric bulbeux, de signaler quelques faits qui ne seront pas sans importance.

§iv

Esl-il possible d'expliquer l'état d’intégrité du sang en présence des symptômes rapidement mortels produits par l'emploi de l’agaric bulbeux?

Je viens de démontrer que ni la transfusion médiate artérielle ou veineuse, ni la transfusion immédiate, pratiquées à un animal bien portant, avec du sang provenant d’un animal soumis à l’emploi de l’agaric bulbeux, ni la communauté du sang établie pendant 20, 80, 45 minutes, entre deux chiens, dans tes conditions qui ont été longuement indiquées plus haut, n’avaient amené le moindre trouble physiologique chez l’animal sain.

• La conséquence qui paraissait découler de ces faits, c’est que le principe délétère de l’agaric bulbeux n’était pas absorbé; que s’il n’était pas absorbé, c’est qu’il était peut-être solide, et ne trouvait pas dans le tube digestif d’agent capable de le dissoudre. Ainsi s’expliquerait tout naturellement l’intégrité du sang, malgré l’action promptement mortelle de ce champignon.

Je devais donc rechercher de quelle nature était cet agent toxique. Etait-il solide? Et dans ce cas, ne pourrait-on pas le retenir par la filtration?

Dix-neuvième expérience. — L'eau vinaigrée dans laquelle ont macéré des agarics bulbeux, administrée à un chien, entraîne la mort, bien qu’elle ait été filtrée.

Le 18 octobre 1876, dans 450 gr. d’eau distillée contenant 45 gr. de vinaigre, j’ajoute 15 gr. d’agarics bulbeux desséchés dans une étuve, et je laisse macérer le tout jusqu’au lendemain matin, 19 octobre.

Le 19 octobre, à neuf heures du matin, je divise le produit déjà macération en deux parties représentant 250 gr. chaque, et je jette la première partie sur un filtre. Je recueille ce liquide que je fais passer successivement sur trois filtres semblables au premier.

L’eau vinaigrée a donc été filtrée quatre fois.

A 10 h., j’introduis ce liquide dans l’estomac d’un chien de haute taille, à l’aide de la sonde œsophagienne, et je détache l’animal, que je laisse en liberté.

A 10 h. du soir, c’est-à-dire 12 heures après l'injection dans l’estomac, l’animal n’a présenté aucun symptôme indiquant que l’action de l’agaric commence à se manifester.

20 octobre, 10 h. du matin. Aucun phénomène ne s’est encore produit du côté des voies digestives.

2 h. Depuis 10 h., l’animal a mangé du biscuit et du pâté ; il n’a pas vomi, il n’a pas eu de selles, mais il paraît triste, abattu; il est couché. Vient-on le relever pour le mettre sur ses pattes, il s’appuie sur celles de devant, mais il fléchit sur son train postérieur, qui est paralysé. La respiration régulière est à 18 à la minute. Tendance au sommeil.

8 h. du soir. L’animal est couché sur le flanc droit, il paraît profondément endormi. La respiration est calme et régulière ; 19 inspirations à la minute.

J’essaie de le relever ; il se réveille bien, mais il lui est impossible de se tenir debout. Du reste, il ne fait de lui-même aucun effort pour se relever et retombe comme une masse inerte.

8 h. 1/2. Tout à coup, fanimal est pris d’un véritable accès de tétanos. Le corps tout entier est en opisthotonos. Les membres s’agitent en secousses convulsives qui durent 1 minute et demie, puis fanimal se rendort.

Le moindre naouvement imprimé à fun de ses membres, durant le sommeil, détermine des mouvements convulsifs immédiats dans les trois autres.

Le moindre bruit fait avec une canne ou, le talon sur le plancher où il est étendu produit immédiatement une crise convulsive généralisée.

L’animal est mort vers 10 heures du soir.

La durée de l’expérience a donc été de 36 heures. Du 19 octobre, 10 heures du matin, au 20 octobre 10 heures du soir.

Vingtième expérience. — Le même jour 19 octobre, à 10 heures du matin, j’introduis dans festomac d’un autre chien la deuxieme naoitié (250 gr.) de la même macération non filtrée, solide ûemie. Une selle jaunâtre, moitié liquide, moitié

10 h. du soir. Vomissements glaireux. Seconde selle.

20 octobre, 10 h. du matin. Depuis hier au soir, le chien a eu

des selles fréquentes contenant des matières glaireuses, iaunâlres et teintées de sang, accompagnées de vomissements caractéristiques. Au moment où je l’examine, il est pris d’une crise convulsive semblable à celle qui est décrite dans la précédente expérience. Cette crise est suivie de calme; respiration à 16. Les crises qui se succèdent sont séparées par des intervalles de repos, pendant lesquels le sommeil survient, et la respiration paraît régulière.

L’animal meurt à 7 heures du soir. Il a donc vécu 33 heures depuis le commencement de l’expérience.

Vautopsie des deux chiens a été faite avec le plus grand soin.

L’examen des poumons et du cœur a révélé toutes les particularités signalées précédemment. Il en a été de même des lésions gastro-intestinales. Je dois faire remarquer, cependant, que la lésion de la muqueuse est beaucoup plus étendue. Elle occupe aussi bien les régions cardiaque et pylorique que le grand cul-de-sac. La moelle épinière, mise à nu dans une étendue de 10 centimètres vers le milieu de la région dorsale, a paru un peu anémiée. Elle offrait même un certain degré de ramollissement. Elle est blanche et absolument décolorée.

Chez le premier de ces deux chiens, qui n’avait ni vomi, ni présenté aucun symptôme du côté des voies digestives, les lésions intestinales ont été les mêmes.

Réflexions. — Faut-il attribuer l’absence de troubles digestifs, la durée plus longue (3 heures) de la vie, à la filtration du liquide faite quatre fois? J’aurais pu le croire d’abord; mais cette expérience a été répétée souvent, et cette absence de troubles digestifs, pendant la vie, ne s’est jamais reproduite.

Mais la filtration de l’eau vinaigrée avait été faite à l’aide des filtres ordinaires, de ces filtres grossiers en papier gris que l’on trouve dans le commerce. Grâce à l’obligeance de mon excellent collègue, le professeur Métadier, j’ai pu recommencer ces expériences avec des filtres plus sûrs, faits avec le papier Berzélius.

Vingt et unième expérience. — 22 ociohve. Injection dans^ l’estomac d’un chien, par une sonde œsophagien ne, de d’eau vinaigrée, filtrée quatre fois avec quatre filtres orainaires .

Vingt-deuxième expérience. — Injection ÉfJ!.

chivn, à laide d'une sonde œsophagienne, de *.0(1 gi .,a eau

vinaigrée, filtrée quatre fois successivement avec des filtres de papier Berzélius,

Les deux animaux ont succombé dans le même laps de temps, présentant les mêmes symptômes pendant la vie, et les mêmes lésions après la mort.

Ces expériences ont marché avec une telle précision, quhl est impossible de n’en pas conclure que la filtration de l’eau vinaigrée dans laquelle ont macéré des agarics bulbeux, répétée 4 fois, à travers des filtres de diverses natures, ne suffit pas pour débarrasser ce liquide de son principe délétère. Mais si ces expériences démontrent l’insuffisance des filtres dont je me suis servi, elles ne prouvent pas que ce principe ne soit pas solide. On comprend, en effet, que ce principe peut avoir des dimensions telles, qu’il passe à travers les pores mêmes du papier. Il devenait donc nécessaire de modifier le mode d’expérimentation.

Action de la poudre de charbon sur les macérations d’agarics bulbeux dans l’eau vinaigrée.

Vingt-troisième expérience. — Eau vinaigrée fortement agitée avec do la poudre de charbon animal et jetée trois fois de suite sur des filtres faits avec du papier Berzélius.—Aucun symptôme dénotant faction de fagaric bulbeux.

A 10 h. du matin, le 24 octobre, j’injecte dans l’estomac d’un chien bouledogue de très haute taille 125 gr. d’eau vinaigrée, préalablement agitée avec de la poudre de charbon animal, puis jetée successivement sur trois filtres Berzélius.

Le liquide est complètement décoloré.

2 h. de l’après-midi. Le chien a eu une selle jaunâtre, il n’a pas eu le moindre vomissement.

5 h. Ni selles ni vomissements. La respiration semble un peu précipitée. Tendance au sommeil.

10 h. du soir. Ni vomissements ni selles. La respiration est redevenue normale.

25 octobre, 10 h. du matin. L’animal n’a eu ni vomissements ni selles.

2 h. et demie. Une selle jaunâtre demi-liquide. Pas de eêne de respiration. On n’observe aucun symptôme indiquant l’action de l’agaric bulbeux. Le chien est même très alerte.

26 octobre. L’animal a eu une selle liquide qui ne présente pas la moindre trace de sang. Son état général est excellent et tout semble faire présumer qu’il ne mourra pas,

1 h. Le chien a mangé avec appétit; son état général continue à être très bon. Absence complète de phénomènes pouvant se rattacher à l’action délétère de l’agaric.

27 octobre. Le chien paraît revenu à son état normal.

1 h. L’animal a mangé ce matin, néanmoins il offre un certain abattement. Il a eu deux selles diarrhéiques jaunâtres, dans lesquelles je remarque un peu de sang.

28 octobre. Même état. L’animal paraît triste, il reste volontiers couché sur le ventre-. II a eu encore une selle diarrhéique dans laquelle on a remarqué également quelques traces de sang. Il mange, néanmoins, avec avidité, le biscuit et le pâté qu’on lui présente.

29 octobre. Urines abondantes pendant la nuit et ce matin. La diarrhée a cessé depuis hier. L’état général est notablement amélioré. L’animal mange bien.

10 h. du soir. L’état général se maintient. Il n’y a pas eu de vomissements, les selles sont complètement arrêtées. Depuis le commencement de l’expérience, il n’y a pas eu le plus léger symptôme du côté du système nerveux.

Vingt-quatrième, vingt-cinquième, vingt-sixième et vingtseptième expériences. — Les 1, 4, 7, 10 novembre, j’ai répété la même expérience, sur le même chien, en ayant le soin de filtrer chaque fois l’eau vinaigrée, après l’avoir fortement mélangée et agitée avec de la poudre de charbon, avant de l’intro duire dans l’estomac avec la sonde œsophagienne.

Jamais l’animal n’a présenté le moindre trouble physiologique.

Vingt-huitième expérience. — Après avoir constaté que 100 gr. du mélange précédent étaient suffisants pour amener sûrement la mort, lorsqu’on ne les avait pas préalablement mis en contact avec le charbon animal, j’agitai cette dose de solution avec cette poudre, et je la filtrai comme précédemment. Mais au lieu de la faire pénétrer dans l’estomac ayec la sonde oesophagienne, je Y injectai directement dans la veine crurale droite d’un chien de haute taille, li'animal n’en ressentit aucun effet fâcheux et ne présenta aucun symptôme qui pût être attribué à l’agaric bulbeux. . .

La poudre de charbon avait donc retenu le principe delétere de l’agaric bulbeux. Cela ne peut être nié, tant les résultats ont

été nets. Mais s’il était possible de conserver un doute quelconque à cet égard, l’expérience suivante le ferait immédiatement cesser.

Vingt-neuvième expérience. — Injection dans l'estomac d’un chien de poudre de charbon animal sur laquelle on a lîltré de l’eau vinaigrée vénénifère.—Symptômes caraçtéristiques non suivis de mort.

Après avoir agité, avec de la poudre de charbon, de l’eau vinaigrée dans laquelle des agarics bulbeux avaient macéré pendant 24 heures, je recueillis avec soin cette poudre de charbon, ainsi que les filtres qui avaient servi à quatre filtrages successifs. Je fis faire une omelette composée d’œufs et de pâté de foie, et j’y ajoutai cette poudre de charbon.

Le 15 novembre, à 10 h. du soir, je fis prendre cette omelette au chien qui avait déjà servi pour les expériences 23, 24, 25, 26 et 27.11 l’avala avec avidité.

Le 16 novembre, à 7 h. du matin, je trouve l’animal abattu. ‘Il a vomi plusieurs fois, et je distingue très nettement dans les matières rendues la plus grande partie de la poudre de charbon, qui avait été administrée dans fomelette.

2 h. de l’après-midi. Le chien est plus abattu, il a eu une selle diarrhéique verdâtre, n’offrant pas de traces de charbon, mais mêlée à de petits coagulums sanguins. Le pourtour de la selle offre un liseré sanguinolent.

9 h. du soir. L’animal a eu quelques phénomènes convulsifs tout à fait passagers. Les vomissements et la diarrhée sont arrêtés.

17 novembre. Rien de particulier à noter. Les phénomènes de la veille ne se sont pas reproduits, l’animal est plus alerte et plus gai, il mange et boit ce qu’on lui présente. A partir de ce moment, tout rentre dans l’ordre.

Réflexions. — Il est impossible, en lisant le récit de cette expérience, de ne pas être convaincu que le chien a présenté tous les symptômes caractéristiques de 1 agaric bulbeux. Si ces symptômes ont été atténués, si la mort n’en a pas été la conséquence, c’est que, dès les premiers vomissements, il s’est débarrassé de la pondre de charbon, qui avait retenu le principe actif. En se débarrassant de la cause, il a échappé aux effets. C’est ainsi que la diarrhée et les phénomènes nerveux ont bien pu se manifester, mais leur durée a été tout à fait passagère-. La poudre de

charbon avait donc eu la propriété de retenir le principe délétère de l’agaric bulbeux. Je crus pouvoir conclure que s’il en avait été ainsi, c’est parce que ce principe était solide et insoluble, comme je l’avaissupposé d’abord, et j’inclinais à penser que c’étaient les spores mêmes de l’agaric qui constituaient l’agent toxique.

On sait, en effet, que les tissus des champignons comestibles ou vénéneux sont d’une digestion difficile, surtout chez les jeunes, généralement plus fermes que ceux qui ont acquis tout leur développement. Les spores, notamment, résistent longtemps au travail de la digestion, comme M. Boudier s’en est assuré directement. Or, le nombre de ces derniers est immense, puisqu’il dépasse plusieurs millions pour un seul champignon adulte, et rend facile leur recherche dans le tube digestif, les produits des aliments, ou les aliments saisis.

« Je me suis maintes fois assuré, dit M. Boudier,

» que les champignons supportent facilement la cuis- » son et même, jusqu’à un certain point, le travail » de la digestion, sans être altérés dans la nature de ' leurs tissus. Les spores surtout résistent parfaite- » ment bien,, sous tous les rapports, à la coctiondans » l’eau pure ou mêlée à des corps gras, et même à la » digestion. Je n’ai pu, avec la plus grande attention,

» trouver de différence entre celles qui étaient fraî- » ches et celles qui avaient subi la cuisson. Mesexpé- » rlences ont été faites sur Vagaricus campestris, les » am^nila bulbosa et muscaria, le boletus eduJis.

» Je les ai toujours vues avec la même forme, la » même grosseur, ou à très peu de chose près, et la » même couleur; je pourrais presque dire avec les » mêmes gouttelettes internes, quoique l’on sache » bien que celles-ci sont variables. .

• Quant au tissu du champignon, il n’est en rien » modifié dans la forme et la grosseur des cellules . »

* Boiidier. — Des Champignons au point de vue de leurs caractères usuels, cbimiq.iif's,Joxicologiques. Pari?, 1860, p. 8a.

Pour vérifier si c’étaient bien les spores de l’agaric bulbeux qui, comme agents toxiques, occasionnaient les phénomènes que j’ai longuement signalés, il fallait soumettre à l’examen microscopique l’eau vinaigrée dans laquelle avait macéré ce champignon, avant et après la filtration à travers la poudre de charbon animal. Cet examen a été fait par mon préparateur et ami, le D' Léo Testut, très habitué au maniement du microscope. Je transcris textuellement la note qu’il m’a remise :

» J’ai examiné à plusieurs reprises et avec des . grossissements divers l’eau vinaigrée dans laquelle . j’avais fait macérer des agarics bulbeux, et j’ai vai- ^ nement cherché des spores. Je n’en ai trouvé nulle » part.

» Le vinaigre les avait-il dissoutes ou bien les avait- » il laissées intactes dans les lamelles de l’agaric ?

» Pour résoudre cette question, j’ai pris une lamelle . d’agaric desséché, je l’ai fait tremper dans l’eau » pendant 10 minutes pour la ramollir, et la plaçant . ensuite sous le champ du microscope (grossisse-

• ment de 60 diamètres), j’ai constaté très nettement » la présence des spores tassées les unes contre les » autres, sous.forme de cellules à noyaux.

» Prenant alors une lamelle d’agaric qui avait macéré i dans l’eau vinaigrée, je l’ai étendue de la même façon

• sur une lame de verre que j’ai posée sur la platine » du microscope.

» Cet examen comparatif ne m’a permis de consta- » ter aucune différence entre les deux lamelles. J’en » ai conclu que le vinaigre mis en contact avec l’agaric

• bulbeux n’altérait en rien l’état morphologique des » spores, et que le principe toxique qu’il contenait, » après macération, était un principe soluble et par » conséquent dissout. »

J’ai dû renoncer alors à l’opinion que je m’étais faite à priori, et rechercher si certaines substances, dont l’action sur l’organisme est bien définie, ne seraient pas, elles aussi, quoique à l’état de dissolu-

tion complète, retenues par la poudre de charbon. Je me suis servi, pour cette démonstration, de la strychnine et de l’acide arsénieux.

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