VI
Action comparative de la poudre de charbon sur les solutions
de strychnine et d’acide arsénieux.
Trentième expérience. — Injection intra-veineuse de 5 milligrammes de sulfate de strychnine non filtrée avec la poudre de charbon. — Phénomènes convulsifs immédiats.
Le 2 janvier 1877, j’ai mis à découvert la veine crurale droite d’un chien pesant 10 kilog., et je lui ai injecté 5 milligrammes de strychnine. 30 secondes après, l’animal a été pris de convulsions générales qui se sont succédé par crises intermittentes. Une heure après l’injection, les phénomènes tétaniques se sont amendés. Néanmoins, quand on veut soulever l’animal, il présente encore une raideur caractéristique.
3 janvier. Le chien est revenu à son état normal.
Trente et unième expérience. — Sur le même chien, après avoir mélangé et agité avec de la poudre de charbon animal la même quantité de strychnine (5 millig.), je l’injectai dans la veine crurale gauche.
Aucun phénomène convulsif ne se manifesta.
Trente-deuxième expérience. — Chien du poids de 10 kilog. — Injection intra-veineuse de 1 cent, de strychnine non FILTRÉE avec la poudre de charbon. — Mort presque instantanée.
4 janvier. Après avoir mis à nu la veine crurale droite d’un chien pesant 10 kilog., je lui injectai 1 centigramme de strychnine. L’animal fut pris presque aussitôt de convulsions générales d’une violence extrême. 5 minutes après l’injection, il succombait à des crises répétées de tétanos strychnique.
Trente-troisième expérience. — Injection intra-veineuse de 1 cent, de strychnine filtrée avec la poudre de charbon, — Absence complète de phénomènes convulsifs.
4 janvier. Le même jour, je fis à un chien dm même poids que le précédent une injection intra-veineuse de 1 cent, de
slrvchnine, mêlée et filtrée avec la poudre de charbon animal.
Il ne se produisit chez cet animal aucun symptôme que l’on pût attribuer à la strychnine. Le lendemain, il était revenu à son état normal.
Trente-quatrième expérience. — Injection intra-veineuse de S centigr. de strychnine filtrée avec la poudre de charbon. — Absence absolue de tout symptôme convulsif.
Le 5 janvier, c’est-à-dire deux jours après l’expérience précédente, je fis aü même chien une injection intra-veineuse de strychnine mélangée, agitée et filtrée avec la poudre de char bon. J’avais ainsi préparé le mélange :
Strychnine. 3 centigr.
Eau. 50 gr.
Noir animal. T gr.
L’injection fut faite par la veine crurale droite, et n’amena aucun phénomène qui fût de nature à rappeler l’action habituelle de la strychninei
Le 9 janvier,r l’animal est revenu à son état normal sans éprouver aucun'phénomène convulsif.
Trente-cinquième: expérience. — 12 janvier. Injection intraveineuse d’alcool étendu d’eau après avoir été agité avec la poudre de charbon qui avait servi à la précédente expérience. — Symptômes convulsifs caractéristiques.
Les expériences précédentes ne pouvant laisser aucun doute sur la propriété qu’a la poudre de charbon animal de retenir la strychnine, comme elle retient le principe délétère de l’agaric bulbeux, il était intéressant de voir ce qui arriverait si, agitant cette poudre de charbon avec de l’alcool, on injectait dans le sang le produit de la filtration.
Sur le chien qui a servi aux trente-troisième et trente-quatrième expériences, la veine jugulaire droite a été mise à nu. Après avoir ajouté 60 gr. d’eau distillée aux 30 gr. d’alcool qui avaient filtré dix fois sur la poudre de charbon, j’ai injecté lentement ce mélange.
L’injection n’a pas duré moins de 2 minutes. Néanmoins, il est survenu quelques troubles circulatoires qui ont nécessité la respiration artificielle.
Bientôt l’animal a été pris de crises convulsives violentesj caractéristiques, suivies d’intervalles calmes, crisés qui sé renouvellent chaque fois que l’on frappe sur la table ou qu’bri le touche. On peut alors, en le prenant par une patte, le sdülever tout d’une pièce. Il présente la raideur tétanique, i Jtf,!
25 minutes après l’injeclion, l’action de la strychnine, quoique encore évidente, semble s’atténuer un peu. Les convulsions deviennent, en effet, de moins en moins fréquentes et moins longues. Le chien paraît même être devenu complètement calme depuis 20 minutes, lorsque, tout à coup, il se redresse violemment, puis retombe, en proie à une nouvelle convulsion.
Cet état alla toujours en diminuant ; les convulsions se calmèrent. Dès le lendemain, le chien ne présentait plus aucune trace des symptômes de la veille.
Ces trois dernières expériences démontrent que la poudre de charbon a la propriété de retenir la strychnine comme elle retient le principe actif de l’agaric bulbeux, et de l’abandonner, du moins en partie, lorsqu’on la traite avec l’alcool pur.
Le même fait se reproduit pour l’acide arsénieux.
Trente-sixième expérience. — Injection intra-veineuse d’acide arsénieux filtré avec la poudre de charbon animal. — Absence complète de tout phénomène d’empoisonnement.
Etant démontré que l’injection, dans une veine, de 2 centigr. d’acide arsénieux, amène la mort en 4 heures, chez un chien de 21 kilogr., j’ai fait pénétrer 2 centigr. de cette même substance toxique dans la veine crurale droite d’un chien du même poids, après l’avoir préalablement filtrée avec de la poudre de charbon animal. Le chien n’a présenté aucun symptôme d’empoisonnement.
Cette propriété de la poudre de charbon animal de retenir certaines substances albuminoïdes, minérales ou alcaloïdes, a déjà été entrevue par plusieurs expérimentateurs.
En 1855, M. Claude Bernard a démontré que si l’on filtre sur du noir animal une solution sucrée albumineuse,' l’albumine est coagulée et le sucre passe. ^ Labourdais a démontré, un peu plus tard, qu apres des-lavages successifs à l’aide de l’eau acidulée avec de l’acide chlorhydrique destiné à lui enlever de ses sels terreux, le noir animal jouissait du pouvoir de retenir la morphine, la quinine, la narcéine, quand des solutions de ces alcaloïdes étaient filtrées sur lui. L’alcaloïde restait mélangé au charbon ; il n’était en rien altéré, il pouvait lui être facilement repris. ^ Plus tard, en 1858, M. Garrod constata le meme fait. Il observa que les solutions des substance tiltrees
sur le noir animal perdaient leurs propriétés toxiques.
« Nous avons cherché, dit M. E. Labbée, àcontrô- » 1er les assertions émises par Labourdais et Garrod, y> ou du moins quelques-unes d’entre elles, en procé- » dant ainsi qu’il suit : Des grenouilles furent em- » poisonnées avec certains alcaloïdes, ayant des effets » physiologiques bien nets, très faciles à voir, et » caractéristiques du poison. On notait Faction prin- » cipale, puis une partie de la solution était filtrée sur » le charbon, et l’on recommençait l’expérience avec » le liquide contenu. Nous avons employé successi- » vement la strychnine, la digitaline, l’atropine, la » morphine, le chloral. Les résultats obtenus ont été » nuis pour les trois dernières substances, douteux » pour la seconde.
» Avec la première, il n’en a pas été de même. Une » solution à 1 p. 100 de sulfate de strychnine injectée » sous la peau d’une grenouille à la dose de 15 centigr. » (soit 15 centigr. d’alcaloïde) produit iln strychnisme )) interne et promptement mortel. On la filtre, on » l’injecte sur une autre grenouille; on n’obtient pas » de convulsions.
» Il en résulte, ajoute M. Labbée, que, dans un » seul cas seulement (la strychnine), nous avons pu » vérifier l’assertion émise par Garrod ou d’autres » auteurs h »
§ vil
Identité physiologique de la strychnine et du principe actif de l'agaric bulbeux.
L analogie qui existe entre la manière dont la poudre de charbon se comporte vis-à-vis de la strychnine et du principe actif de l’agaric bulbeux d’une part, et, d autre part, l’observation, pendant la vie des
» Dicl. cncyclop. des gc. md., t. XV, p. 420.
animaux soumis à l’emploi de ce champignon, de phénomènes convulsifs offrant une certaine ressemblance avec le tétanos strychnique, m’ont fait rechercher si ces deux corps (strychnine et principe délétère de l’agaric bulbeux) n’offriraient pas une certaine parenté physiologique.
Pour arriver à déterminer si cette parenté physiologique existe, j’ai fait les deux expériences suivantes :
Trente-septième expérience. — Injection d’une solution de
10 centigr. de strychnine dans l’estomac d’un chien, à l’aide
de la sonde œsophagienne. — Mort après 22 minutes.
Dix minutes après l’injection, l’animal a présenté les premières secousses convulsives, et pendant 12 minutes, il a été en proie au tétanos strychnique le plus caractérisé. La mort est survenue 22 minutes après l’introduction de l’alcaloïde dans l’estomac.
L’autopsie faite avec le plus grand soin a révélé, du côté de l’estomac et de l’intestin, des lésions absolument semblables à celles que l’on observe à la suite de l’emploi de l’agaric bulbeux (pl. III, fig. 2). Ces lésions sont tellement identiques, qu’il serait impossible, en les comparant, de dire quelle est la substance qui a déterminé l’une ou l’autre.
Trente-huitième expérience. — Au lieu d’ijnjecter la solution de strychnine dans l’estomac, je l’ai fait pénétrer dans le tissu cellulaire de la paroi abdominale. — La mort est survenue, do la même façon, en 17 minutes.
L’autopsie a révélé une lésion absolument identique a la précédente.
Cette triple identité entre les deux substances démontrée 1 P par la manière dont elles se comportent visà-vis de la poudre de charbon ; 2" par les phénomènes convulsifs auxquels elles donnent lieu pendant la vie ;
par la lésion qu’elles produisent après la mort, me fit penser qu’elles devaient être de la même nature.
Les deux expériences suivantes semblent militer en faveur de cette opinion.
Trente-neuvième expérience. — Injection intra- veineuse d’eau vinaigrée dans laquelle ont macéré des agarics bulbeux. — Accidents foudroyants rappelant l’empoisonnement par la strychnine. — Mort.
Le 28 décembre à 5 h. un quart du soir, je découvre la veine fémorale droite d’un chien, et j’y injecte 70 gr de la macération suivante :
Vinaigre. 45 gr.
Agarics secs. 15 gr.
Eau. 450 gr.
Soit : Vinaigre.. 6 gr.
Agarics. 2 gr.
Eau. 65 gr.
L’injection a été poussée lentement, en 8 minutes environ. A peine avais-je enlevé la canule et serré sur le vaisseau les ligatures d’attente que l’animal se raidit brusquement; sa respiration s’arrête, ses membres entrent en convulsions. Cette scène dure environ une minute. Je le détache alors; il cherche en vain à se lever et à marcher ; il retombe, sans pouvoir coordonner ses mouvements.
Quelques minutes après, nouvelle attaque de tétanos avec convulsions toniques et cloniques; renversement de la tête en arrière. Cette nouvelle crise dure deux minutes environ, puis le calme revient.
Une troisième crise emporte l’animal. Les phénomènes qu’il a présentés ont été absolument semblables à ceux que présente un chien qui a reçu une dose de strychnine dans les veines.
Mais cette macération datait de trente jours, sa surface était recouverte d'une couche épaisse de moisissures ; on aurait donc pu penser que, malgré la filtration préalable, il s’élait produit dans cette liqueur une fermentation quelconque, capable de donner naissance à ces phénomènes. J’ai dû répéter l’expérience dans les conditions suivantes ;
Quarantième expérience. — Sur un chien du poids de 14 kilogr. j'injecte, le 2 janvier 1877,70 gr. d’un mélange d’eau vinaigrée et d’agarics dans les proportions indiquées précédemment- (Mais le mélange a été fait depuis la veille, et filtrée, avec le plus grand soin, au moment de l’expérience.)
A peine l’injeclion a-t-elle pénétré, que l’animal est pris de phenomenes convulsifs absolument semblables à ceux décrits dans la Irente-neuvieme expérience. Il succombe après deux crises tétaniques separees par un intervalle de deux minutes environ.
Avant d’exposer les expériences qui m’ont permis de reconnaître le mécanisme de la mort par l’agaric bulbeux, il importe de formuler les conséquences qui découlent du fait que je viens de rapporter :
1" L’agaric bulbeux, à l’état frais ou desséché dans une étuve, renferme un principe délétère qui amène infailliblement la mort.
2“ L’eau vinaigrée a la propriété d’empêcher l’action de ce principe et de rendre ce champignon complètement inoffensif (Paulet, Girard).
3® L’eau vinaigrée ne détruit pas ce principe, elle ne fait que le séparer et s’en charger ; aussi acquiert-elle toutes les propriétés de l’agaric lui-même ; il en résulte qu’il est indifférent d’employer pour les expériences l’agaric frais ou desséché, ou bien l’eau vinaigrée dans laquelle il a macéré pendant plusieurs heures.
4“ C’est parce que l’eau vinaigrée ne fait que séparer, en le dissolvant, le principe toxique, qu’elle n’exerce aucune action favorable lorsqu’on l’injecte dans le sang pour combattre l’empoisonnement par l’agaric bulbeux.
Il en est de même de l’eau ammoniacale.
5° Lorsqu’on établit la communauté du sang entre deux animaux dont l’un est en proie aux accidents déterminés par l’agaric bulbeux, l’autre étant parfaitement sain, ce dernier ne subit aucune influence nuisible de l’arrivée dans ses vaisseaux du sang fourni par le premier. On n’observe, en outre, aucune modification produite chez l’animal malade par le sang que lui fournit l’animal sain.
6® Cette immunité ne démontre nullement que le
principe délétère de l’agaric soit solide et insoluble et qu’il ne pénètre pas dans le sang par la voie de l’absorption, comme je l’avais cru primitivement. Je reviendrai plus tard sur ce point.
T II est impossible, en effet, de retenir ce principe toxique sur les filtres, quelle que soit la nature de ces filtres.
8“ Si l’on mélange, au contraire, l’eau vinaigrée dans laquelle des agarics bulbeux ont macéré, avec de la poudre de charbon animal, et qu’on filtre le tout, on peut l’administrer impunément à des animaux après la filtration; elle ne produit plus, alors, aucun des phénomènes caractéristiques de l’empoisonnement par ce champignon.
9° La poudre de charbon possède donc la propriété de retenir le principe actif de l’agaric bulbeux, comme elle retient la strychnine et l’acide arsénieux.
10“L’analogie qui existe : 1" entre les convulsions produites pendant la vie par l’emploi de l’agaric bulbeux et de la strychnine ; 2“ entre les lésions qu’elles déterminent et que l’on constate à l’autopsie ; 3" entre la manière dont les deux substances se comportent visà-vis la poudre de charbon ; 4“ dans la physionomie des phénomènes qui succèdent à l’introduction directe dans les veines soit de l’eau vinaigrée chargée du principe toxique de l’agaric bulbeux, soit d’une solution de strychnine, m’autorise à penser que ce principfe actif est un alcaloïde qui offre avec la strychnine ««e véritable parenté physiologique.
Je n’hésite donc pas à penser qu’en cherchant dans cette voie, l’analyse chimique pourra arriver à isoler cet alcaloïde dont la physiologie expérimentale constate l’existence et dont elle fait pressentir la nature,^