‹ Le chloral et la médication intraveineuseChapitre 3 sur 29 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Avant d’entrer dans le récit des nombreuses expériences que renferme ce Mémoire, je crois utile de dire comment j’ai été conduit à les faire.

J’ai exposé, à l’Ecole de médecine’ de Bordeaux, pendant le semestre d’hiver 1872, l’histoire de l’absorption. Après avoir indiqué : V les forces nécessaires à l’accomplissement de cet acte physiologique ; 2“ les voies diverses que suivent les substances venues du dehors pour pénétrer dans l’organisme, je suis arrivé à cette conclusion que, si le but final de l’absorption est d’amener au contact du sang les éléments nécessaires à la réparation des matériaux usés de l’organisme, à l’entretien de la vie et de la santé, il était beaucoup plus sûr de les faire- pénétrer directement dans l’appareil circulatoire en les injectant dans les vaisseaux. De là, l’idée de Vinfusîon veineuse. Les recherches bibliographiques auxquelles je me suis livré sur ce sujet m’ont démontré que, en dehors de la transfusion du sang, les injections de subtances médicamenteuses dans les veines avaient été employées avec succès, à diverses époques, pour le traitement de maladies graves. C’est ainsi que, sur quinze cas de tétanos, huit auraient guéri par l’opium, la

belladone, le datura administrés par Percy à l’aide de cette méthode ; qu’en Angleterre, en Ecosse, en Amérique, en France, dans le service de M. Forain, les injections d’eau chaude dans les veines auraient donné plusieurs fois des résultats avantageux dans le choléra.

Parmi tous les faits d’injections intra-veineuses, mon attention s’arrêta particulièrement sur ceux de Magendie.

Magendie reçut un jour, à l’Hôtel-Dieu, un malade dans un état d’agitation extrême ; il offrait beaucoup de symptômes de la rage. On affirmait qu’il avait été mordu par un chien enragé. L’illustre physiologiste pratiqua des injections d’eau tiède dans les veines.' Le malade, qui était atteint, non pas de la rage, mais d’un état ataxique aigu, devint calme et guérit. Il succomba plus tard à l’infection purulente survenue à la suite d’une saignée de la saphène interne.

A l’autopsie, on trouva que la pointe de la lancette qui avait servi à cette opération s’était brisée en s’implantant dans la malléole. La présence de ce corps étranger dans l’intérieur du vaisseau avait été la cause des accidents.

Plus tard, Magendie fit la même injection à un chien atteint d’une rage bien confirmée. Celui-ci succomba à une congestion pulmonaire qui survint par suite de la dose trop élevée du liquide injecté.

Ces deux derniers faits, fortifiés par cette conclusion de M. le D” Ladevi-Roche ^ « que, si les injections » intra-veineuses n’ont pas toujours guéri les malades, » elles n’ont jamais été nuisibles, ont même été sou- » vent utiles, » m’inspirèrent la pensée de recourir à ce moyen à la première occasion qui s’offrirait à moi.

Cette occasion ne se fit pas longtemps attendre.

Au mois de mal 187-2, on conduisit dans mon service de chirurgie, à l’hôpital Saint-André de Bordeaux,

Pari^^année médicamenteuses dans les veines ; Thèse de

deux malades, une femme et un homme, pre'sentant les symptômes les plus caractérisés de la rage. La femme était arrivée à la dernière période, l’homme au quatrième jour. Mon confrère et ami le Dr Lande et moi pratiquâmes, à Ces deux malades, des injèctions d’eau tiède dans la veine médiane céphalique. Le calme revint immédiatement, les malades demandèrent à boire, burent avec une extrême facilité, et succombèrent sans présenter aucun des phénomènes convulsifs qu'on observe habituellement.

Au lieu d’employer l’eau tiède, j’avais eu d’abord la pensée d’injecter une solution d’hydrate de chloral. Mais, ignorant si cette substance n’aurait pas d’influence fâcheuse sur la composition du sang ou sur les parois vasculaires, je dus y renoncer, me promettant de demander à l’expérimentation la solution du problème. Il devenait même indispensable de n’apporter aucun retard à ces recherches, car on nous avait annoncé l’arrivée prochaine, à l’hôpital, de personnes mordues par le même chien.

C’est ainsi que j’ai été conduit à injecter dans les veines des solutions plus ou moins concentrées d’hydrale de chloral.

Mes premières expériences furent communiquées à la Société de Chirurgie (8 juin 1872) par mon ami le ly Léon Labbé. Je les exposai moi-même (septembre) devant l’Association française pour l’avancement des sciences qui tint à Bordeaux ses premières assises.

A ce moment, toutes mes recherches portaient sur les animaux. J’avais bien pu, alors, constater sur eux que le chloral, injecté dans les veines, abolissait immédiatement et complètement le mouvement et la sensibilité. La constatation de ce fait avait pu même faire naître dans mon esprit le désir de l’employer pour combattre certaines affections chirurgicales, convulsives et pour produire l’anesthésie; mais l'occasion de vérifier cette double action sur l’homme ne s’était pas encore offerte. Elle ne tarda pas à se montrer. Absolument convaincu que ce qui a été bien observé sur

les animaux est légitimement applicable à l’homme, je n’hésitai pas. Deux mois plus tard, en effet (novembre), je fis mes premières injections intra-veineuses de chloral chez un tétanique. En février 1873, je traitai, de nouveau, un cas de tétanos par la même méthode. Enfin, grâce à elle, je provoquai l’anesthésie chez un jeune homme auquel je devais réséquer le calcanéum.

Tous ces faits, constatés par un grand nombre de médecins et d’élèves en médecine, furent communiqués par moi à fAcadémie des Sciences. M. le professeur Bouillaud voulut bien leur prêter l’appui de sa haute personnalité. Ayant toujours réussi, je ne pouvais présenter que des succès. Et, cependant, on n’a pas oublié les luttes passionnées qu’ils soulevèrent et les attaques violentes dirigées contre la méthode et son auteur dans le sein de la Société de Chirurgie, de l’Académie de Médecine et dans la presse.

L’Académie des Sciences, qui avait accueilli mes premières communications avec une certaine bienveillance, se contenta de garder une réserve prudente et légitime, laissant au temps et à l’expérience le soin de décider.

Quant à moi, mon rôle était tout tracé : éviter aussi bien les défaillances que les récriminations et attendre patiemment la fin du débat, sans négliger aucune occasion d’apporter une pierre nouvelle à f édifice. C’est ce que j’ai fait. Cependant mes efforts eussent été impuissants, si je n’avais pas trouvé dans les professeurs Soupart, Deneffe, Van Wetter, Bouqué, ces chirurgiens éminents de la Belgique, des hommes convaincus qui, s’attachant à la méthode après l’avoir sérieusement étudiée et expérimentée, n’ont pas peu contribué à l’arracher à l’oubli où elle serait peutêtre tombée sans eux. Aussi, n’est-ce pas sans une véritable satisfaction que j’ai vu l’Académie royale de Médecine de Belgique couronner récemment, en séance publique, les recherches sur Vanesthésie par injection intra-veineuse de chloral qui lui avaient été

communiquées par les professeurs Deneffe et Van Wetter de l’Université de Gand. Jusqu’à ce moment, je n’avais connu que le revers de la médaille ; elle m’apparaissait, pour la première fois, sous un aspect plus riant.

Mais la question a marché : les hostilités ardentes de la première heure se sont singulièrement affaiblies.

Si dans le Congrès de Bruxelles (septembre 1875) les injections intra-veineuses de chloral ont encore rencontré des adversaires (MM. Verneuil, Maurice Perrin, Forget), elles ont du moins trouvé, cette fois, des adversaires pleins de courtoisie qui, après les avoir combattues, se sont finalement associés au vote de la section de chirurgie ratifié par le Congrès luimême. Ce vote, par lequel le Congrès déclare vouloir garder la même réserve vis-à-vis de tous les anesthésiques, éther, chloroforme, injections intra-veineuses de chloral, a fait tomber fespèce de proscription lancée, à son apparition, contre la nouvelle méthode.

Depuis cette époque, bien des faits se sont produits, faits d’expérimentations et faits cliniques. De nouvelles recherches m’ont conduit à faire entrer les injections intra-veineuses de chloral dans une voie plus large. Aussi, ne peuvent-elles plus rester confinées dans le cadre restreint de l’anesthésie chirurgicale.

J’ai cru le moment venu de reprendre mes travaux publiés à diverses époques, de les revoir, de les compléter, en y ajoutant les nombreuses expériences ([ue j’ai faites depuis le Congrès de Belgique. C’est à écrire cette histoire que je consacre ce livre.

Je le diviserai en quatre parties :

Dans la première partie, j’exposerai l’histoire des injections intra-veineuses de chloral au point de vue de la physiologie expérimentale pure.

Dans la seconde, je les étudierai comme moyen de combattre le tétanos traumatique.

La troisième partie renfermera les faits cliniques dans lesquels ces injections ont été employées à produire l’anesthésie chirurgicale.

Enfin dans la quatrième, je signalerai le rôle que mes recherches récentes m’ont permis d’assigner aux injections intra-veineuses de chloral dans le traitement de l'empoisonnement par l’agaric bulbeux, la strychnine, les alcaloïdes, l’acide arsénieux, etc..

,rai commencé, il y a cinq ans, mes études sur les injections intra-veineuses de chloral. Depuis cette époque, je les ai poursuivies sans relâche. Loin de voir diminuer l’enthousiasme des premiers jours, je l’ai vu grandir à mesure que l’expérimentation devenait plus précise, partant plus concluante. Les attaques violentes dont j’ai été l’objet m’ont peu préoccupé. Je ne suis pas de ceux qui, dans une question expérimentale, se laissent émouvoir par des arguments qui ne reposent pas sur des faits contradictoires. Toutefois, je me hâte de le dire, ces attaques ont eu une conséquence heureuse. Elles ont surexcité mon attention et m’ont fait rechercher si je ne faisais pas fausse route. Le jugement récent porté sur elles par l’Académie royale de Médecine de Belgique prouvera, je l’espère, que je suis dans le vrai. J’ai donc eu raison de marcher résolùment dans la voie que j’ai ouverte. Car si je m’étais trompé, ce serait de bonne foi, et, dans tous les cas, en noble compagnie.

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