CHAPITRE III
La strychnine est-elle l’antidote du chloral?
Je viens de démontrer que le chloral est peut-être fantidotede la strychnine, il est logique de se demander si la réciproque est vraie.
Voici comment s’exprime sur ce point M. O. Liebreich dans une note qu’il a adressée à l’Académie des Sciences ^ :
1 Comptes-Rendus, t. LXX, p. 403, 1870.
. Deux lapins reçoivent chacun 2 gr. de chloral (dose mortelle); après une demi-heure, tous deux se trouvent dans un sommeil narcotique profond ; la résolution musculaire est telle, que tout leur corps se trouve dans un relâchement musculaire complet qui rappelle celui d’un cadavre ; la respiration est faible et ralentie. On injecte alors à l’un des deux 1 4/2 milligr. de strychnine. Déjà, 10 minutes après cette injection, la respiration commence à revenir plus active, l’animal réagit quand on l’irrite, mais il n’y a pas de convulsions, les muscles retrouvent leur tonicité. Quand on étend les pattes de l’animal il les retire à lui. 2 heures après, le lapin est assis, et 4 heures après l’injection, il est tout à fait revenu à son état normal. L’autre lapin, au contraire, qui n’avait pas reçu de strychnine, est mort 2 heures et demie après l’application du chloral.
» Un troisième lapin qui n’avait pas reçu de chloral, mais seulement 11/2 milligr. de nitrate de strychnine, mourut 10 minutes plus tard, après de violentes convulsions tétaniques. Rien de semblable ne s’était montré, après l’injection de la strychnine, chez le lapin qui avait reçu du chloral préalablement. Il résulte de ces expériences que la strychnine, administrée après une dose trop forte de chloral, en abrège et diminue l’effet, et cela sans produire l’action nuisible qui lui est propre. »
Donc les expériences de M. O. Liebreich peuvent se résumer ainsi :
1° Une injection hypodermique de 2 gr. de chloral est mortelle pour les lapins (p. 404) ;
2" Une injection de 1 1/2 milligr. de strychnine est également mortelle (p. 404);
3“ Si l’on fait à un lapin une injection sous-cutanée de 1 1/2 milligr. de strychnine, alors même que les effets produits par une injection sous-cutanée de2gr. de chloral (dose mortelle) ont commencé à se manifester, ces effets sont rapidement enrayés et l’animal revient à la vie. Il succombe, au contraire, si l’on n’injecte pas de strychnine (p. 404).
Conclusion. — La strychnine est l’antidote du chloral.
La lecture de cette note a fait naître dans mon esprit des doutes que les faits suivants sont venus confirmer.
1“ Est-il vrai qu’une dose de 2 gr. de chloral, injectée dans le tissu cellulaire sous-cutané, soit suffisante pour occasionner la mort chez les lapins ?
Quinzième expérience. — Jeune lapin du poids de 1 kilogr. — Injection sous-cutanée de 2 gr. de chloral.
Après 10 minutes, sommeil, affaiblissement musculaire et de la sensibilité. L’animal, injecté à 2 h. 30 m., a succombé le soir.
Seizième expérience. — Lapin pesant 1,350 gr. — Injection sous-cutanée de 2 gr. de chloral.
Phénomènes caractéristiques du chloral. Sommeil. Perte des mouvements volontaires et réflexes. Abolition de la sensibilité. Le soir, tous les phénomènes ont disparu, l’animal a survécu.
Dix-septième expérience. — Injection sous-cutanée de 2 gr. de chloral à un lapin de 1,850 gr.
Apparition des phénomènes caractéristiques. L’animal a survécu.
Dix-huitième expérience. ~ Lapin pesant 3,085 gr.
1 Vernière injection de 2 gr. de chloral. Phénomènes caractéristiques, qui se dissipèrent bientôt. Deuxième injection de 1 gr. de chloral, 3 h. après la première. L’animal qui avait reçu 3 gr. de chloral, a parfaitement survécu.
Conclusion. — Si la dose de 2 gr. de chloral injectée dans le tissu cellulaire est quelquefois mortelle pour les lapins (exp. 1), elle ne l’est pas toujours (exp. 2, 3, 4).
2“ Une injection hypodermique de 1 l/2milligr. de strychnine constitue-t-elle une dose mortelle pour les lapins ?
Dix-neuvième expérieuce. — Lapin pesant 800 gr. — Injection sous-cutanée de 1 milligr. et demi de strychnine.
Après 7 minutes, crises tétaniques. Mort en 12 minutes.
Vingtième expérience. — Lapin pesant 1,350 gv. — Injection de 1 milligr. et demi de strychnine.
3 minutes après, crise tétanique qui a duré 3 minutes, suivie de mouvements convulsifs qui n’ont pas cessé jusqu’à la mort.
Vingt et unième expérience. — Au lapin pesant 1,850 gr., qui avait, trois jours auparavant, reçu, sans en ressentir aucun effet fâcheux, 2 gr. de chloral, j’injectai 1 milligr. et demi de strychnine. L’animal a eu deux crises tétaniques légères, après lesquelles il est revenu à son état normal. Il a fallu 2 milligr. de strychnine pour amener la mort.
Vingt-deuxième expérience. — Lapin de 3 kilogr.
Première injection de 1 milligr. et demi de strychnine. Deux crises convulsives, puis retour à l’état normal. Quelques jours après,, deuxième injection de 2 milligr. Nouvelles crises tétaniques qui se dissipèrent bientôt. Ce lapin n’a succombé qu’à une troisième injection de 2 1/2 milligr. de strychnine.
Conclusion. — Si 11/2 milligr. de strychnine peut occasionner la mort chez quelques lapins (exp. 5 et 6), il ne l’occasionne pas chez d’autres (exp. 7 et 8).
A quoi tiennent ces différences dans les résultats observés par M. Liebreich et par moi? Elles tiennent incontestablement au mode d’expérimentation et surtout au poids de l’animal dont il paraît s’être peu préoccupé.
Si, confiant dans l’affirmation-de M. Liebreich, que 2 gr. de chloral constituent une dose mortelle, j’avais, dans le but de neutraliser cette dose, injecté 1 1/2 milligr. de strychnine au lapin qui fait l’objet de la septième expérience, on aurait certainement invoqué comme favorable à sa thèse le résultat heureux que j ai signalé. Or, ce lapin a supporté, sans mourir, la dose de 2gr. de chloral,'et, quelques jours apres,celle de 1 1/2 milligr. de strychnine. D’où cette conclusion que 1 1/2 milligr. de strychnine aurait paru, dans ce cas, avoir empêché de mourir, par le chloral un animal qui ne serait pas mort sans cela.'Du reste’ ce n’est pas seulement dans sa note à l’Académie des bcienees que M. Liebreich ne fait aucune mention du poids exact des animaux; dans son mémoire, VHy-
drale de chloral, traduit par Is. Levaillant, on lit :
Observation VII. — Je me suis servi d’un grand lapin noir, très agile, qui reçut 1 gr. de chloral (p. 29). Ce lapin a survécu.
Observation VIII. — Je pris un grand lapin, qui reçut 1 gr. de chloral (p. 31). L’animal a survécu.
Observation IX. — Quatre lapins de moyenne grandeur reçurent: les deux premiers, 90 centigr. de chloral; le troisième 1 gr. 80; le quatrième, 3 gr. 60 (p. 33). Les trois premiers survécurent, le quatrième mourut.
Observations X & XI. — Il s’agit de deux lapins noirs de moyenne grandeur. Le premier reçut2 gr., le second 2 gr. 50 (p. 34 et 85). Ils succombèrent tous les deux.
Ces six dernières observations ne démontrent-elles pas, jusqu’à l’évidence, l’action qu’exerce le poids do l’animal sur le résultat de l’expérience? Les six lapins étaient de moyenne grandeur. Or, le chloral qui n’a pas tué les uns a fait mourir les autres. Ils se ressemblaient cependant tous par la taille; les doses de chloral injectées étaient seules différentes. Donc le même poids nécessite les mêmes doses, qui doivent varier avec lui.
Conclusion, — Il est possible que la strychnine soit l’antidote du chloral, mais les expériences de M. O. Liebreich, reposant à leur point de départ sur une donnée expérimentale défectueuse, sont insuffisantes pour le démontrer.
^ Il
Les expériences de M. O. Liebreich, tendant à prouver que la strychnine est l’antidote du chloral, reposent donc sur une donnée expérimentale défectueuse ; ni 2 gr. de chloral, ni 11/2 milligr. de strychnine ne constituent, pour les lapins, des doses absolument mortelles. Les faits suivants achèveront de lever tous les doutes à cet égard.
Vingt-troisième expérience. — A 5 h. 50 m., j’ai injecté 3gr. de chloral dans le tissu cellulaire de la région dorso-lombaire a un lapin du poids de 2,200 gr. ^
6 h. 5 m. Apparition des premiers troubles, caractérisés par raffaiblissement du train postérieur.
6 h. 30 m. Sommeil, paralysie complète des mouvements volontaires et réflexes, diminution notable de la sensibilité.
8 h. Tous les phénomènes caractéristiques du chloral sont des mieux accentués ; ralentissement notable de la^ respiration (15 inspirations à la minute). Abaissement de la température, 36“.
10 h. du soir. Le même état persiste.
Le lendemain, je trouvai le lapin courant dans mon laboratoire.
Vingt-quatrième expérience. — A un lapin pesant 2 kilogr. j’ai injectés gr. de chloral. Les phénomènes physiologiques du chloral commencent à se manifester douze minutes après l’injection.
Après 2 heures, sommeil profond, abolition de tous les mouvements. Le lapin, étendu sur le côté droit, paraît mort. Saisi par la peau du dos, il présente exceptionnellement une certaine rigidité qui semble cadavérique. La température a notablement diminué, 31“. Malgré cet état de mort apparente, le pincement des oreilles fait éprouver de la douleur à l’animal qui pousse des cris. Respiration très ralentie (14).
10 h. du soir. Même état.
Le lendemain matin, je constatai que tous les phénomènes précédents s’étaient dissipés et que le lapin était revenu à son état normal.
Vingt-cinquième expérience. — Lapin pesant S,050 gr. —• Injection sous-cutanée de 3 gr. 60 de chloral
Heure de l’injection, 2 h. 30 m. Apparition des premiers symptômes, 2 h. 45 m. Phénomènes franchement caractéristiques à 3 h. 15 m.
10 h. du soir. Sommeil, paralysie des mouvements volontaires et réflexes, abolition presque générale de la sensibilité, qui persiste à l’extrémité des oreilles (c’est un caractère qui est presque constant). Température, 34“5’.
L’animal a survécu.
Vingt-sixième expérience. — Lapin du poids de 1,950 qr. — Injection sous-cutanée de 4 gr. de chloral ^
Heure de l’injection, 2 h. 22 m.
2 h. 30 m. Paralysie commençant dans le train postérieur.
2 h. 37 m. Relâchement musculaire complet, sommeil La sensibilité persiste, quoique amoindrie. 20 inspirations Tem pérature, 37". ^
3h. 13 m. Insensibilité, excepté à l’extrémité des oreilles. Température, 36°. 16 inspirations.
4 h. 22 m. Mêmes phénomènes généraux. Température 35»
15 inspirations. ^ oo .
5 h. 10 m. Température 34". 12 inspirations.
5 h. 42 m. Mêmes phénomènes généraux. Température, 33». 11 inspirations par minute.
L’animal meurt à 8 heures du soir.
J’ai répété plusieurs fois cette dernière expérience, en ayant le soin de me placer dans les mêmes conditions; j’ai toujours observé le même résultat, c’est-àdire la mort des animaux.
Si l’on analyse les expériences précédentes, il est facile de reconnaître que j’ai choisi des lapins ayant tous à peu près le même poids. Le premier pesai 2,200 gr. ; le deuxième, 2 kilogr. ; le troisième, 2,050 gr. ; le quatrième, 1,950 gr.
Mon but, en agissant ainsi, était de rechercher quelle était la dose de chloral véritablement mortelle pour des lapins d’un poids déterminé. Je voulais éviter par là de tomber dans l’erreur commise par M. O. Liebreich, faute d’avoir observé cette donnée expérimentale. Or, ces quatre expériences prouvent :
i° Que les lapins pesant 2,000 gr. environ, loin de succomber à une injection sous-cutanée de 2 gr. de chloral, ainsi que M. Liebreich l’avait affirmé, peuvent recevoir impunément 3 gr. ou 3 gr. 50 de cette substance ;
2“ Que vouloir empêcher la mort avec des injections sous-cutanées de 1 1/2 milligr. de strychnine, chez des lapins du poids de 2 kilogr., qui ont reçu une dose de chloral supérieure à 2 gr. et inférieure à 3 gr. 50, c’est combattre une terminaison que la strychnine ne pouvait pas empêcher, puisque cette terminaison ne serait pas arrivée sans elle;
3“ Que les lapins du poids de 2 kilogr. succombent constamment à la suite d’une injection sous-cutanée de 4 gr. de chloral.
Ce dernier fait une fois bien établi, je me suis posé cette question :
Est-il vrai que la strychnine soit l’antidote du chloral?
L’expérimentation seule pouvait la résoudre. Aussi, ai-je entrepris une nouvelle série d’expériences, dans laquelle j’ai opposé à 4 gr. de chloral (dose mortelle
pour les lapins du poids de 2 kilogr.) une injection sous-cutanée de 1 1/2 milligr. de strychnine
Je me hâte de faire remarquer que, dans Ip choix de cette dose de strychnine (1 1/2 milligr.), adminmtrée comme antidote, je n’ai cédé ni à 1 influence du hasard, ni à l’exemple de M. O. Liebreich. J ai démontré, dans ma première partie, que 1 1/2 mh^ligr. de strychnine ne tue pas un lapin de 2 kilogr. Or, il m’a paru physiologique de combattre l’intoxication certaine, occasionnée par4 gr. de chloral, à l’aide d’une quantité de strychnine qui ne fût pas toxique ; j’évitais par là de soumettre l’animal à une double cause d’empoisonnement.
Vingt-septième expérience. — Lapin pesant 2,200 gr. — Injection sous-cutanée de 4 gr. de chloral, combattue par 11/2 milligr. de strychnine. — Mort,
A 5 h. 5 m., je fais à un lapin du poids indiqué une injection de 4 gr. de chloral ; en moins de 8 minutes apparaissent les phénomènes caractéristiques : affaiblissement du train postérieur, troubles de la sensibilité, tendance au sommeil.
5 h. 23 m. Ces phénomènes étant beaucoup plus accentués, j’injecte dans le tissu cellulaire 11/2 milligr. de strychnine. A ce moment, la température est de 38®5’.
Jusqu’à 8 h. du soir, la présence de la strychnine ne se manifeste par aucun phénomène apparent.
8 h. du soir. L’animal vit encore. L’insensibilité est complète. La respiration est devenue très lente. L’animal n’a pas présenté 1^ moindre phénomène convulsif. Température 35°. Les inspirations ont si peu d’amplitude qu’il faut une certaine attention pour les remarquer. Elles diminuent même avec une telle rapidité, que l’animal meurt à 8 h. 15 m. Au moment de la mort, il a régurgité une certaine quantité de liquide incolore et gluant.
Le lendemain, le lapin présentait la rigidité cadavérique caractéristique de la strychnine.
Autopsie cadavérique. —J’ai recueilli les urines que j’ai traitées ;
1“ Avec le bi-iodure de potassium ;
2° Avec la décoction de noix de galle.
Avec le bi-iodure de potassium, elles ont donné un précipité granuleux indiquant la présence d’un alcaloïde ; avec la noix de galle, précipité blanc.
La décoction du foie et de la rate, traités de la même façon, ont donné les mêmes résultats.
La strychnine à dose non toxique n’ayant pas suffi à neutraliser l’action du chloral, je l’ai administrée à la dose de 2 milligr. (dose toxique).'
Vingt-huitième expérience. — A 2 h., je fis à un lapin du poids de 1,950 gr. une injection sous-cutanée de 4 gr. de chloral.
26 minutes après, tous les phénomènes caractéristiques du chloral étant très prononcés, injection sous-cutanée de 2 milligr. de strychnine (dose mortelle pour un lapin de 2 kilogr, lorsque la strychnine est injectée seule).
La présence de la strychnine ne s’est manifestée par aucun signe appréciable, et l’animal a succombé le soir, après avoir offert un tableau semblable en tous points à celui de l’expérience précédente.
Les urines, la décoction de foie et de rate, traitées comme il a été dit plus haut, ont donné lieu aux mêmes précipités. Raideur cadavérique strychnique.
Vingt-neuvième expérience. — Lapin pesant 750 gr. Injection sous-cutanée de 2 gr. de chloral (dose mortelle pour un lapin pesant moins de i kilogr.) En iO minutes, apparition des phénomènes produits par cette substance; 19 minutes après,injection sous-cutanée de 1 1/2 milligr. de strychnine. L’animal a succombé sans avoir présenté le moindre symptôme que l’on pût attribuer à la strychnine. Mêmes particularités, relativement à l’examen des urines, de la décoction de foie et de rate. Raideur cadavérique strychnique.
Conclusions. — i° La dose de 4 gr. de chloral, injectée dans le tissu cellulaire, est fatalement mortelle pour des lapins du poids de 2 kilogr. Il en est de même de la dose de 2 grammes, pour des lapins pesant moins de 1 kilogr.
2“ Si, lorsque les effets produits par cette injection de chloral se sont franchement manifestés, on essaie de les combattre et de les arrêter en injectant 1 1/2 milligr. ou 2 milligr. de strychnine (la première de ces deux doses n’étant pas.mortelle, la seconde l’étant, au contraire, pour un lapin de 2 kilogr.), les animaux succombent dans l’un et l’autre cas.
3“ Pendant toute la durée de l’expérience, depuis le moment où la strychnine est introduite dans l’organisme jusqu’à la mort, aucun phénomène ne révèle sa présence. La rigidité cadavérique, ainsi que les pré-
cipités fournis par les urines, la décoction de foie et de rate traités par le bi-iodure de potassium et la décoction de noix de galle, sont les seules particularités qui ne permettent de conserver aucun doute sur l’absorption de l’alcaloïde.
4“ Quoique les expériences précédentes semblent renverser l’opinion de M. O. Liebreich, que la strychnine est l’antidote du chloral, je ne .veux pas me hâter de tirer cette conclusion, de nouvelles expériences me paraissant encore nécessaires pour fixer définitivement les idées sur ce point.