‹ Le choléraChapitre 2 sur 9 · QUESTION DE PRIORITÉ · texte numérisé non relu

QUESTION DE PRIORITÉ

Sous ce titre, j’ai lu, dans la séance de l’Académie des sciences du 15 septembre 1873, la Note suivante :

L’histoire de la médecine, comme de toute autre science d’ailleurs, ne pourra jamais se constituer en faisant et en maintenant, ainsi que le voudrait la justice distributive, à chacun de ceux qui ont apporté leur pierre à l’édifice, la part qui lui revient légitimement dans l’œuvre, si ce qui avait été signalé, démontré par de précédents observateurs se trouve présenté de nouveau par des observateurs subséquents comme leur propre découverte et non pas seulement comme la simple confirmation de ce qui avait été déjà établi par les premiers.

Cette remarque m’est suggérée par ce qui se publie, depuis quelques semaines, sur le rôle des déjections cholériques comme agent de la transmission du choléra.

Ce rôle avait peut-être été soupçonné chez nous dès l’épidémie de choléra de 1832. Mais personne, que je sache, n’avait insisté sur ce point, et n’avait apporté à l’appui de la réalité de cette funeste influence des déjections cholériques autant de faits précis que j’en ai rassemblé dans une série de communications adressées, soif à l’Académie des sciences, soit à l’Académie de médecine, pendant les quatre derniers mois de 1849 et à diverses reprises dans le cours de l’année 1850.

La première de ces communications se trouve résumée comme il suit au Compte rendu de l’Académie des sciences (séance du 24 septembre 1849) :

« M. Pellarin, chirurgien militaire à Givet, communique le « résultat des observations qu’il a faites à Givet sur le choléra-

« morbus et de ses réflexions relativement au mode de propagation « de cette maladie. 11 est porté à croire que les effluves sortant des « déjections des premiers individus atteints ont contribué à faire « naître le choléra chez d’autres sujets qui peut-être n’en eussent « point été atteints, s’ils n’avaient pas été soumis à cette cause « d’infection. » (Comptes rendus de l’Académie, année 1849, deuxième semestre, page 339).

Une autre Note de moi se trouve ainsi mentionnée au Compte rendu de la séance du 29 octobre 1849 :

<; M. Pellarin insiste de nouveau sur l’opinion qu’il regarde « comme lui appartenant exclusivement, savoir : que les émana- « Lions des fosses d’aisances peuvent donner le choléra (1) et que « les exhalaisons des matières rendues par les cholériques sont « l’agent le plus ordinaire de la transmission de la maladie. » ( Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1849, deuxième semestre, page 483).

Séance du 14 janvier 1850. — « M. Pellarin adresse une nou- » velle Note faisant suite à scs précédentes communications sur ce «v qu'il considère, comme un des principaux moyens de propagation « du choléra-morbus, l’inhalation des miasmes dégagés des déjec- « lions des cholériques. Les nouveaux faits qu’il rapporte lui « paraissent mettre hors de doute la nécessité d’employer les « liqueurs désinfectantes pour les lits qui ont servi à des personnes « atteintes du choléra, et de soumettre aux mêmes procédés de « désinfection les linges dont elles ont fait usage, avant de les « livrer au blanchisseur. » ( Comptes rendus , année 1850, premier semestre, page 49.)

La conclusion invariable do mes recherches à ce sujet, renouvelée dans chacune de mes communications, était que les miasmes exhalés des matières rendues par les cholériques sont le plus ordinaire et principal agent de la transmission du choléra. Pour citer quelques-unes seulement de ces conclusions insérées dans les

(1) Voyez sur ce premier point la rectification à la note de la page dû. J’avais d’abord cru, d’après la façon dont l’épidémie avait éclaté dans une des casernes de Civet, que des fosses d’aisances en très-mauvais état avaient pu engendrer le choléra sur place. Je me suis convaincu depuis qu’elles n’acquéraient la propriété de transmettre la maladie qu’après avoir reçu des déjections cholériques.

Comptes rendus officiels de l’Académie des sciences (séance du 10 décembre 1849), je dirai qu’on y peut lire, pages 693-694 du recueil pourcettemème année, 2° semestre, les propositions suivantes :

« Le choléra ne voyage qu’avec et par les individus qui en ont « pris le germe.

« L’influence épidémique ne doit s’entendre que de la disposition « créée par la présence d’un certain nombre de malades dont cha- « cun est susceptible de devenir pour les personnes qui l’approchent « un foyer d’infection cholérique, c’est-à-dire un agent de la trans- « mission de la maladie : ce qui constitue la contagion proprement « dite, de quelque manière que cette transmission se fasse.

« Les conditions qui font naître le choléra dans l’Inde, les cir- « constances à la faveur desquelles il se propage, sont de nature à « disparaître devant les efforts éclairés de l’homme.

« En temps d’épidémie de choléra, la désinfection des fosses a d’aisances et des matières rejetées par les cholériques, l’cnfouisse- « ment immédiat de ces matières, si c’est d’ans les campagnes, où <c la plupart des habitations n’ont pas de fosses d’aisances couvertes, « voilà l’essentielle mesure de préservation à mettre en pratique. »

Ces textes, on ne peut plus authentiques, sont tous aux dates de 1849 et 1850.

Or, il a été lu naguère dans une des séances du Congrès de l’Association française pour l’avancement des sciences tenu à Lyon; il vient d’être publié dans plusieurs feuilles, tant de la presse scientifique et médicale que de la presse politique elle-même, un Mémoire d’un médecin de l’armée anglaise de l’Inde, M. H. Blanc, qui, sans aucune mention des Iraveux antérieurs sur le même sujet, donne comme chose neuve par conséquent, et qui serait jusque-là inédite, la constatation faite par lui-même, ou par quelquesuns de ses collègues, de la propriété que possèdent les déjections cholériques de transmettre le choléra. D’après ce document, les observations de nos confrères anglais sont à la date des années 1867-1868.

Eh bien, dès le mois de septembre 1849, je rapportais, avec les détails les plus circonstanciés, comme point de départ de l’épidé— micjde choléra qui venait d’éclater à Civet, une série de cas développés chez les habitants d’une maison dont la cour avait reçu,

jelccs sur un fumier, les déjeclions d’un premier cholérique arrivant de Bruxelles où régnait le choléra (1).

La question de priorité me parait tranchée par les extraits des Comptes rendus de l’Académie reproduits plus haut.

On objectera peut-être contre le bien fondé de ma revendication à l’égard de M. H. Blanc, que j’ai indiqué l’absorption par la voie pulmonaire comme étant le mode d’introduction le plus habituel du miasme cholérique-, tandis que le médecin anglais, en professant « que le principe contagieux réside dans les évacuations de l’homme pris du choléra » , ajoute : « Cette transmission de la maladie a lieu presque toujours au moyen de l’eau employée en boisson. »

Sans rejeter entièrement ce mode d’intoxication cholérique auquel les expériences de Thiersch et de M. le professeur Robin fournissent un certain appui, je maintiens qu’il est exceptionnel et rare comparativement au mode que j’admets comme le plus général. Quelques-uns des faits allégués par M. Blanc en faveur de son interprétation vont directement contre elle. Tel est, par exemple, le fait emprunté au journal de médecine américain, le Sanitarian , et observé à l’hospice de Blackwell-lsland en 1866, de 12 blanchisseuses sur 34, qui succombèrent au choléra après avoir lavé des linges souillés; il est clair que ces femmes ne s’avisaient pas de boire l’eau dans laquelle elles lavaient le linge dont il s’agit. C’est donc par une autre voie que l’estomac et l’intestin qu’elles avaient absorbé le principe cholérique.

En élevant la présente réclamation, je suis loin d’imputer à nos honorables confrères anglais une intention quelconque de spoliation ou de plagiat. S’ils n’ont pas, comme il eût été juste de le

(1) Ces faits ont été résumés de nouveau dans une publication intitulée : Le Choléra ou Typhus indien. Épidémie de 1S65. Prophylaxie et traitement. {S .-h. Baillière et fils, 19, rue Ilautefcuille ; 1866.)

Ils y sont rappelés p. 17 et dans une note p. 70-71, avec une rectification d’une capitale importance, communiquée à l’Académie des sciences par une lettre insérée aux Comptes rendus, séance du 26 mai 1851, p. 805-806.

Cette rectification portait sur le mode d’invasion du choléra dans la garnison de Civet, que j'avais primitivement attribuée à une cause d’infection locale, tandis qu’elle résultait d’une transmission par les premiers cholériques civils. Le premier militaire attaqué et enlevé par le choléra, dans la nuit du 31 août, avait visité, le jour même, la jeune fille Ursule D...., sa prétendue, qui avait présenté le deuxième cas de choléra dans Givct. Celte particularité une fois révélée me fit abandonner aussitôt l’opinion, que j’avais jusquc-li soutenue, de la réalité d’une genèse spontanée du choléra épidémique dans nos pays d’Europe.

faire, mentionné mes travaux et la conclusion à laquelle j’étais arrivé, que j’avais publiée vingt ans avant eux, s’est sans doute parce qu'ils n’en avaient pas eu connaissance. Raison de plus pour moi de revendiquer devant l’Académie, non-seulement en mon nom, mais au nom de la médecine française, une priorité qui nous appartient à tous deux, quoiqu’elle soit aussi attribuée fréquemment au professeur Pettenkofer, de Munich, qui ne fit ses observations qu’en

Pour résumer la question, M. H. Blanc professe en 1873 ce que j’exposais dès 1849-1850, en m’appuyant sur des faits nombreux, à savoir, que la transmission du choléra se fait très-communément par l’intermédiaire des déjections cholériques. La seule différence qui existe entre nous gît dans l’explication de la voie par laquelle le principe cholérigène pénètre le plus ordinairement dans l’économie.

J’expliquais, j’explique encore le mode de contagion du choléra de la même façon dont Sanctorius expliquait la contagion de la peste : « Non tactu sed inspiratu aeris pesliferi inücimur...; ab infecto spiritu congelatur sanguis. » (Aph. 127.)

Sous un autre rapport, le langage de M. II. Blanc, en 1873, reproduit pour ainsi dire, jusque dans la forme et dans l’expression, celui que je tenais moi-même il y a vingt-quatre ans.

Ainsi, une de mes conclusions, lues dans la séance de l’Académie des sciences du 10 décembre 1849, et rapportées dans les Comptes rendus de l’Académie, p. 694, était ainsi conçue :

« Il faut repousser, comme aussi peu fondée qu’effrayante, l’idée « de grandes masses, de colonnes d’air empoisonné, de nuages « cholériques, qui circuleraient dans l’atmosphère, promenant le « fléau indien d’un bout à l’autre du globe; ce qui ne laisserait « contre lui aucun moyen de protection. »

Et le mémoire de M. H. Blanc, lu au Congrès de Lyon en 1873, débute par la phrase suivante :

« Le choléra n’est pas une substance insaisissable, mystérieuse, « s’élevant dans les airs pour fondre impitoyablement sur quel- « ques points de la terre, guidée et dirigée par la main incertaine « des vents. »

Je crois, par ce qui précède, avoir mis l’Académie en mesure de se prononcer en pleine connaissance de cause.

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