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INVASION DU CHOLÉRA DANS LA GARNISON

Jusqu’à la nuit du 31 août au 1er septembre, la garnison présentait un étal sanitaire des plus satisfaisants.

Elle se composait du 2e bataillon de la garde nationale mobile, effectif présent, 6û9 hommes; des 2e et 3e escadrons du hQ hussards, effectif, 3Û7; du 1er bataillon du 63e de ligne, effectif 603.

Les gardes mobiles et les hussards étaient casernés au grand quartier, sur le bord de la Meuse, ainsi que la compagnie hors-rang du 63e.

Quatre compagnies de ce dernier corps étaient logées à la citadelle de Charlemont; deux autres, celle de grenadiers et la troisième du centre occupaient le petit quartier, bâti au nord-est de la villle, en dedans et au pied du rempart.

Quoique le petit quartier ait depuis longtemps une réputation d'insalubrité qui ne manque pas de fondement, les compagnies qui s’y trouvaient alors n’avaient pas une proportion de malades plus forte que celles qui occupaient d’autres casernements.

La journée du vendredi 31 août fut excessivement chaude. Sous l’influence de celte température, la lalrine unique du petit quartier, qui est construite sur le rempart et dont la fosse ou réservoir existe à l’air libre dans le fossé de la place, exhalait une odeur insupportable.

A onze heures et demie du soir, en revenant de celle lalrine, le gre-

nadier Lefebvre (Michel) éprouve un grand malaise et présente, bientôt après, tous les symptômes du choléra le plus intense : vomissements, selles continues, crampes, refroidissement et teinte bleue de la peau. Transporté à l'hôpital, Lefebvre y succombe à huit heures et demie du matin. Il avait eu de la diarrhée pendant la journée du vendredi.

(Je note ici une circonstance qui ne me fut connue que dix-huit mois plus tard, et qui changea complètement l’opinion que je m’étais faite primitivement sur l’origine du choléra dans la garnison. Le grenadier Lefebvre entretenait des relations avec la jeune fille Ursule D..., qui avait offert le deuxième cas de choléra dans Givet, ou le premier à partir de celui du sujet importateur. Il l’avait visitée pendant sa maladie. L’explosion du choléra parmi les militaires était donc un fait de contagion et non pas le simple résultat de l’état infect d’une latrine. Celle-ci ne devint infecte, de façon à donner le choléra, qu’après avoir reçu les déjections d’un chôlérique. Mon erreur, touchant la vraie cause du choléra dans la garnison de Givet, est l’histoire de toutes les prétendues genèses spontanées du choléra épidémique en dehors de l’Inde. — Je reprends la suite de ma relation ancienne.)

Un peu après minuit, un second grenadier, Bourgeois (Nicolas), d’une autre chambre que celle de Lefebvre, est pris de la même manière, après après avoir été aussi à la latrine. Bourgeois mourut à neuf heures du matin.

Pendant le reste de la nuit et dans la matinée du samedi 1" septembre, d’autres hommes, tant de la 3e compagnie que de celle des grenadiers, furent successivement atteints, et tous, à une ou deux exceptions près, dans la même circonstance. « Quand une fois on avait été aux lieux, m'ont dit les cholériques du petit quartier et leurs camarades, on éprouvait des maux de cœur et des coliques qui obligeaient d’y retourner jusqu’à ce qu’on fût pris des crampes et des autres accidents graves. » Certains hommes, le caporal de grenadiers, Vitry, entre autres, tombèrent sur le rempart, à deux pas de la fatale latrine. Quelques-uns s'y sentaient frappés comme d’un coup de marteau à la tête, après quoi ils avaient à peine la force de regagner leurs lits.

Un des rares survivants de cette première fournée de cholériques militaires, le grenadier Labiée, éprouva les symptômes caractéristiques à quatre heures du matin, sans diarrhée préalable et sans avoir été à la latrine ; mais Labiée couchait dans le lit voisin de celui de Lefebvre, dont les déjections avaient souillé le parquet et les fournitures du lit. Cette circonstance, j’en ai eu plus d’une fois la preuve, suffit pour donner le choléra. A la fin de celle première journée de l’épidémie dans la garnison, l’hôpital avait reçu 19 cholériques, tous provenant du petit quartier; sur ce nombre, 6 avaient déjà succombé.

Le service de l’hôpital était confié au docteur Legendre, aide-major de lre classe, ayant pour le seconder un sous-aide, M. Verdet. Un tioisième ' officier dé santé militaire, M. Bocher, était chargé de la pharmacie.

La visile faite à mon bataillon, dès que j’avais eu connaissance de l’invasion du choléra dans la garnison, je m’étais rendu à l’hôpital pour offrir mon concours. Là, pendant que, de concert avec mon confrère Legendre, je donnais des soins aux entrants cholériques, je m’informai de suite si quelques mesures étaient prises dans le but d’arrêter une invasion épidémique qui se manifestait d’une façon si alarmante. Legendre me dit qu’il avait réclamé l’évacuation du petit quartier et qu’on devait envoyer les compagnies qui l’occupaient au grand quartier. Je lui fis observer que celte autre caserne n’offrait pas non plus toutes les conditions désirables de salubrité ; qu’il était à craindre que l’épidémie ne s’y propageât dans le bataillon de garde mobile et dans les deux escadrons de hussards; qu’il serait préférable que l’évacuation se fît sur la citadelle de Charlemont, élevée de cent mètres au-dessus de la Meuse et pourvue de bâtiments /■ assez vastes pour loger aisément tout le bataillon du 63e.

Legendre goûta cet avis et me chargea d’aller, en son nom comme au mien, demander au commandant de la place de vouloir bien changer le but de l’évacuation qui commençait à s’effectuer. La proposition d’envoyer à Charlemont les deux compagnies dans lesquelles le choléra s’était déclaré, fut immédiatement accueillie et exécutée. Je pense que cette mesure contribua à réduire les ravages de l’épidémie.

Dans la matinée du 2 septembre, il entra encore à l’hôpital cinq cholériques du 63e. De ce nombre étaient le caporal d’infirmerie et les grenadiers Frantz et Gouault. Ceux-ci avaient ressenti les atteintes du mal, après avoir porté plusieurs de leurs camarades à l’hôpital. Frantz avait été pris des vomissements et des crampes dans le trajet même, à son troisième voyage. Aucun d’eux n’était indisposé auparavant.

Tous ces cholériques étaient encore des hommes venus de la petite caserne. Il faut en excepter cependant le nommé Guérin (Pierre-Gilles), ouvrier cordonnier, logé à la grande caserne et enregistré comme cholérique le 2 septembre. Mais quand on saura que ce malade put sortir de l’hôpital le 7, c’est-à-dire au bout de cinq jours, on admettra difficilement qu’il ait subi alors une véritable attaque de choléra.

Parti le 11 du même mois avec son bataillon, Guérin fut pris, dans la première journée de marche, des symptômes vraiment pathognomoniques du mal indien. Il fut transporté en bateau jusqu’à l’étape, à Fumay, où il mourut le lendemain.

Deux jours après, un premier cas de choléra se déclara parmi les habitants de celle petite ville, et, à la date du 2/i novembre, on y comptait 130 viclimes sur une population de 3,000 âmes. C’est plus d’un décès sur 2 h individus.

Je reprends le récit de l’épidémie dans la garnison de Givet, a partir du 2 septembre.

Il y eut ce jour-là quatre décès de cholériques à l'hôpital. Un des infirmiers militaires fut atteint; les autres tombaient de lassitude. En celte occurrence, il fut fait appel au dévouement des gardes mobiles, dont un grand nombre s’offrirent immédiatement pour faire le service auprès des malades. Six furent admis dès ce moment à l’hôpital comme infirmiers volontaires ; le lendemain, quatre autres entrèrent aussi en fonctions. Le 8, enfin, sur une nouvelle demande du sous-intendant militaire, six gardes se joignirent aux premiers; ce qui porta à seize le nombre des infirmiers volontaires fournis par la garde mobile. Barata, l’un d’eux, étant mort, le 13, du choléra, dont il avait été atteint la veille, quinze seulement rentrèrent au bataillon le 16 septembre, lorsqu’il fut arrivé, de Metz, un renfort de dix infirmiers militaires.

Sous le coup de l’explosion épidémique, divers bruits sur ses causes s’étaient mis à circuler, au point que le colonel commandant la place fit un ordre du jour dénonçant des déprédations commises dans les vergers, etc. (1).

Pour moi, convaincu que les causes accusées n’étaient point les véritables, j’écrivis, le 3, au commandant de place, qu'il résultait de mes informations :

« Qu’on ne pouvait attribuer le principe du mal, ni à des excès de liqueurs fortes et de bière, ni à l’abus des fruits, ni à aucune particularité du régime alimentaire;

« Que les premiers hommes atteints ne s’étaient nullement baignés la veille dans la Meuse, comme le bruit en avait couru; qu’ils n’avaient pas été à la pèche; qu’ils ne s’étaient pas tenus les pieds dans l’eau, etc. «

J’assignais alors au choléra de Givet deux origines distinctes :

1° L’importation par un jeune homme qui en avait pris le germe au dehors ;

2" Sa production spontanée dans la petite caserne par suite de l’état

(1) A ce propos, je citerai un épisode touchant, bien propre à donner une idée de ce que c’est que la famille militaire, l’attachement, le dévouement réciproque des chefs et des subordonnés, quand les uns et les autres ont véritablement les qualités d’âme du métier, l’esprit de corps, le point d’honneur, que fait naître la vie en commun sous le drapeau.

J’ai vu le capitaine de grenadiers, M. Danct, pleurer de douleur, comme un pcrc eût pleuré scs enfants, en voyant sa compagnie décimée par le choléra, — et plus encore de rage quand ce stupide ordre du jour vint imputer leur mort à des causes ignobles. — Aussi, pour venger leur mémoire, se mit-il aussitôt, avec les deux autres officiers de sa compagnie, à parcourir les campagnes des environs de la place, cl particulièrement les communes belges, pour recueillir des certificats attestant que nuis faits récents de maraude n’élaient à reprocher aux militaires.

infect d’une latrine. (J’ai déjti dit et redit comment, mieux infoi mé, j avais abandonné l’opinion de celte seconde origine.)

Un seul homme du 63e, primitivement caserné à Charlemont, fut envoyé à l’hôpital, avec les symptômes du choléra, pendant tout le cours de l’épidémie ; cet homme appartenait à la 2e compagnie, dont les chambres étaient contiguës à celles que vinrent occuper à Charlemont les grenadiers évacués de la petite caserne.

Quant aux militaires, soit du 63e, soit du ôc hussards, qui se trouvaient en ce moment à l’hôpital comme fiévreux ou comme vénériens, ils ne furent pas épargnés.

Pour moi, éclairé par les faits dont j’avais été témoin à Saint-Denis, où je me trouvais lorsque le choléra fit invasion.dans celte ville, au commencement de février 18A9, je me fis ici une règle de n’envoyer, autant que possible, et de ne laisser à l’hôpital, pendant l’épidémie, que des cholériques. Voici, en effet, ce qui s’était passé sous mes yeux à Saint-Denis : après l’admission à l’hôpital civil de deux cholériques du 3e bataillon de chasseurs à pied, •venu par chemin de 1er, le 29 janvier, du département du Nord, où régnait le choléra, des malades de l’établissement furent atteints ; puis, les jours suivants, des cas de choléra se déclarèrent dans la maison de détention et dans la population du dehors.

J’engageai, dès le principe, les hommes de mon bataillon qui se trouvaient au nombre de 7 à l’hôpital de Givet, lorsque le choléra survint, à demander leur sortie, alléguant, vis-à-vis d’eux, la nécessité de faire place aux entrants atteints de l’épidémie. Deux sortirent le lendemain; les cinq autres restèrent, soit par l’effet de leur volonté, soit parce que l’estimable confrère qui dirigeait le service, partageait encore la confiance trop générale des médecins, et des médecins militaires spécialement, clans l’innocuité du voisinage des cholériques, confiance dont lui-même a été victime, ainsique le sous-aide Verdet. Telle est du moins ma conviction, que plus d’attention à faire usage du chlore et des autres désinfectants, soit dans les salles, soit même autour de leurs personnes, aurait pu éviter è ces regrettables collègues de payer de leur vie l’accomplissement du devoir professionnel.

Plus lard, quand nos cinq hommes restés h l’hôpital eurent vu d’autres malades, vénériens ou fiévreux, atteints de l’épidémie, succomber rapidement, ils tinrent compte de mon avis, et tous obtinrent leur sortie le 7, jour de la dernière visite du docteur Legendre, attaqué violemment du choléra, dans la soirée, à l’heure même où M. Verdet, atteint depuis la veille, rendait le dernier soupir.

Appelé près de mon confrère à dix heures du soir, je vis les accidents marcher avec une telle rapidité, en dépit de tout ce que nous pûmes mettre en usage, que le matin, après avoir passé la nuit auprès de Legendre, je le

regardai comme perdu. La cyanose était complète; le pouls avait disparu plusieurs fois dans les artères radiales. Néanmoins, l’état de notre malheureux confrère se releva dans la journée du 8, au point de me donner de l’espérance. Mais le lendemain et les jours suivants, il fut pris d’un hoquet opiniâtre; des accidents se manifestèrent, tantôt du côté de la poitrine, tantôt du côté de la tête, accidents que d’autres confrères jugèrent à propos de combattre par des applications répétées de sangsues (1). Legendre succomba dans la nuit du 15 au 16. Il avait, ainsi que le sousaide, éprouvé de la diarrhée pendant une couple de jours avant que les symptômes pathognomoniques du choléra se déclarassent.

Ces symptômes consistent essentiellement dans les déjections riziformes, les crampes, le refroidissement et la cyanose, qui sont les indices certains d’une altération spéciale du sang, de l’introduction d’un principe toxique dans l’économie.

A ce propos, je dirai qu’on doit déplorer que la diarrhée ait été, en temps d’épidémie cholérique, et qu’elle soit encore aujourd’hui considérée comme étant toujours un prodrome et en quelque sorte une première période du choléra. C’est une source de malentendus fâcheux que la dénomination de cholérine , appliquée indistinctement à tous les dérangements d’entrailles. Quelque forte que soit une diarrhée, s’il ne s’y joint ni nausées, ni malaise général, accusant déjà la présence d’un agent toxique dans les organes, on peut être à peu près sûr qu’elle ne deviendra pas une attaque de choléra, pourvu que le sujet qui en est affecté ne s’expose pas aux influences qui causent l’empoisonnement cholérique. Le danger de la

(1) Un mol de déontologie professionnelle à l'occasion de ce souvenir, déjà vieux.

J’avais, dans cette circonstance, poussé le dévouement confraternel (ce qui ne m’arrivera plus, je me le promis bien) jusqu’à faire office d’infirmier en même temps que de médecin. Deux jours plus tard, en mon absence et sans me convoquer, des confrères, qui n’avaient point approché du malade pendant la première nuit, faisaient des prescriptions à mon insu et prenaient la direction du traitement. Aussi, une fois informé de ce qui se passait, je ne me présentai plus au domicile de Legendre que le jour du convoi, pour lui rendre les derniers devoirs.

Ce n’est pas que les susdits confrères fussent de méchantes gens, mon Dieu, non ! Mais ils avaient contre moi un grand et impardonnable grief : ils savaient que je croyais avoir trouvé quelque chose d’important pour la prophylaxie du choléra ; que j’en faisais dès lors l’objet de communications à l’Académie des sciences et à l’Académie de médecine. Us s’imaginèrent que j’étais préoccupé d’une seule chose : de me faire valoir à leurs dépens.

Je songeais bien à cela! J’étais dans le premier enthousiasme de ce que je croyais être une salutaire découverte; dans la joie d’un grand service que j’allais rendre à l'humanité, je l’espérais du moins. Je ne soupçonnais pas, dans ces premiers moments, tous les obstacles que j’allais rencontrer, même pour attirer l’attention sur ma trouvaille et lui obtenir quelque publicité. Persuadé qu’on pouvait, par la désinfection des fosses d’aisances et des déjections cholériques, arrêter, limiter du moins les ravages du choléra, j’en écrivais non-seulement aux corps scientifiques, mais encore aux autorités administratives, au préfet du département des Ardennes, aux

diarrhée provient surtout de ce qu’elle oblige celui qui en est atteint à se rendre fréquemment aux lieux, d’où peut s’exhaler le miasme cholérigène s’ils ont reçu des déjections cholériques, et de ce qu’elle rend l’absorption plus active chez l’individu qu’elle a débilité.

La diarrhée, en temps d’épidémie de choléra, est-elle toujours l’indice d’un commencement d’affection cholérique?

Voici des faits qui répondent, il me semble, à la question, ou qui, du moins, malgré leur petit nombre, ont une certaine valeur dans le sens de la négative :

D’après mon opinion sur le danger du séjour dans un hôpital envahi par le choléra, je me fis une règle, ainsi que je l’ai déjà dit, de garder à l’infirmerie les malades qui n’étaient pas manifestement cholériques. Tous les hommes atteints de diarrhée intense qui se sont présentés à la visite ont été traités à l’infirmerie, où les malades satisfaisaient leurs besoins dans un baquet vidé de deux heures en deux heures, et même plus souvent s’il était nécessaire. Aucune de ces diarrhées n’a dégénéré en choléra. Tous les hommes admis à l’infirmerie avec cette indisposition si redoutée en temps d’épidémie cholérique, sont sortis, au bout de quelques jours, en parfaite santé. Ils ont été au nombre de 18 pendant le mois de septembre, et la durée moyenne du traitement a été de cinq jours.

Le traitement lui-même a été des plus simples. Le repos au lit, la diète ou du bouillon seulement pendant les premières vingt-quatre ou quarantehuit heures, de l’eau de riz en petite quantité, quelques gouttes de lauda-

minislres de l’intérieur, de Iq guerre et du commerce ; à M. Rogier, alors ministre de l'intérieur en Belgique et chef du cabinet, que j’avais vu une fois à Paris dans les bureaux du journal La Phalange; car il était de ces hommes d’État, bien rares, à qui les idées nouvelles d’organisation sociale n’inspiraient ni aversion ni dédain. M. Rogier me fit répondre qu’il transmettrait ma4note à l’Académie de médecine de son pays. Mais la plupart de mes lettres n’obtinrent pas même un accusé de réception.

Tel fut le sort de celle que j’adressai au ministre de la guerre, une fois l’épidémie éteinte dans Civet, pour offrir de me rendre dans les places du Midi et de l’Algérie, où sévissait le choléra, afin d’instituer les désinfections telles que je les conseillais. Mon offre resta sans réponse.

Mes commensaux de l’état-major du bataillon me plaisantaient bien un peu sur ma prétention d’avoir trouvé, comme ils disaient, le remède du choléra. Mais auprès des deux principaux d’entre eux, M. le vicomte J. Clary, commandant du bataillon, et le capitaine-trésorier, M. Lefcvre, qui prit le commandement du corps après que M. Clary, nommé député à l’Assemblée nationale, eut quitté Civet le 6 septembre, je rencontrai l’appui le plus sympathique et le plus zélé pour toutes les mesures de salubrité que je proposais. Pendant l’invasion du choléra, le premier ne manqua pas un seul jour de visiter les malades à l’hôpital, et, au moment de son départ, il y embrassait cordialement, en lui disant : Courage et bon espoir I le sous-aide Vcrdet, qui expira dans la soirée même.

Quant à Lcfevrc, qui est, je crois m’en souvenir, un cousin de M. About, il était lieutenant-colonel dans un régiment de la garde à l’époque de la malheureuse guerre de 1870, qui a mis sa ville natale, Thionvillc, sous le joug de la Prusse.

num dans les deux tiers des cas environ, du cachou, en outre, dans quatre ou cinq cas rebelles: voilà tout ce qui a été mis en usage. La surveillance à l’égard des aliments n’était et ne pouvait être bien sévère. On apportait à manger aux malades de l’ordinaire de leurs compagnies respectives. Au surplus, du moment que j'avais soustrait les diarrhéiques à la nécessité d’aller satisfaire leurs besoins aux latrines, je les regardais comme à l’abri de tout danger sérieux. Ma confiance à cet égard n’a jamais été trompée.

D’un autre côté, ce ne fut que le 18, le 19 et le 20 qu’on employa une mesure de désinfection efficace, en jetant une grande quantité de chaux vive dans les fosses d’aisances de la grande caserne, de manière à recouvrir complètement les matières fécales accumulées. Et le dernier cas de choléra qui se soit déclaré à la grande caserne eut lieu le 19, à deux heures de l’après-midi, chez les hussards.

Étais-je dupe d’une illusion, en apercevant dans l’influqnce du miasme exhalé des fosses d’aisances infectes la cause de presque toutes les attaques de choléra qui ne paraissaient pas avoir été occasionnées par les rapports avec les cholériques eux-mèmes? Je ne le pense pas.

Voici encore une remarque qui tendrait à montrer que j’ai rencontré juste.

Parmi les officiers de la garnison de Givet, pas un n’a été atteint de l’épidémie. La meilleure raison de cette immunité, c’est, à mon avis, que les officiers n’allaient pas, comme les autres militaires, à des latrines devenues infectes.

Je donne sur ce point le passage suivant de ma quatrième communication à l’Académie des sciences sur le choléra, sous la date de Givet, le 6 octobre 18à9, et comprise dans les pièces de la correspondance de la séance du 8 du même mois :

« Si aucun officier de la garnison n’a été atteint, ce n’est pas que l’appréhension du fléau ne fût fort vive chez quelques-uns; il en est même qui ont eu des paniques à se croire choUrisés tout de bon, lorsqu’ils ne l’étaient, heureusement pour eux, qu’en idée. Mais les officiers n’allaient pas satisfaire leurs besoins à des latrines communes, dont les fosses regorgeaient de matières fécales accumulées qui devenaient, sous l’influence de la chaleur, des foyers d’infection ou d’empoisonnement cholérique.

« A ce sujet, je vais citer ici deux faits de statistique que j’ai relevés hier dans les journaux et que je recommande aux méditations de l’Académie :

« Pendant le mois de septembre écoulé (qu’on n’oublie pas qu’il s'agit de l’année 18/i9), les décès de cholériques dans tous les hôpitaux civils de Paris s’élèvent à ils sont, pendant la même période, au nombre de Û61 dans les hôpitaux militaires de la même ville.

« Cependant, quelque forte que soit encore à ce moment la garnison de Paris, le chiffre de la population qui recourt aux hôpitaux civils en temps d’épidémie, l’emporte de beaucoup sur celui de la population militaire.

« Comment se fait-il que des hommes dans la vigueur de l’âge, placés, sous le rapport du logement, de l’habillement et de la nourriture, dans de meilleures conditions que la plupart des individus de la classe civile qui sont réduits à la ressource de l’hôpital en cas de maladie; comment, dis-je, se fait-il que les militaires fournissent une si énorme proportion de cholériques ?

« La raison en est, suivant moi, dans l’usage de latrines communes â des masses d’hommes et dont les fosses n’ont jamais été surveillées avec assez de soin. »

Comme autre cause influente de la multiplication des victimes et de l’extension du mal épidémique, je signalais la faute de placer les cholériques pêle-mêle avec les malades ordinaires dans les services hospitaliers ; je demandais instamment leur séparation ; puis j’ajoutais :

« L’Académie ne saurait s’étonner de mon insistance, lorsqu’il s’agit d’une question qui intéresse à un si haut point l’humanité; question qui appelle depuis trop longtemps une solution. Chaque jour de retard se compte par des milliers de victimes !

« Si des malheurs, qui 'pourraient être aisément prévenus, continuent de décimer les populations, la responsabilité n’en pèsera point assurément sur l’homme qui a le courage d’adresser celte nouvelle lettre â l’Institut de France.

« Quoi qu’il arrive, j'aurai la conscience d’avoir rempli, vis-à-vis des corps savants et vis-à-vis de l’administration de mon pays, les devoirs qu’imposait la conviction d’une grande et heureuse découverte. »

Qu’on me pardonne le rappel de ce langage, empreint de quelque exaltation. Le sentiment qui l’inspirait n’est pas de ceux dont il faille rougir et qu’il convienne de chercher à décourager, non plus qu’à étouffer dans les âmes.

Revenant à l’historique de l’épidémie de Givet en 1849, je donne ici le chiffre de l’effectif des différents corps de la garnison, à l’époque de l’invasion du choléra dans celte ville, et je place en regard le nombre de cas et de décès fournis par chacun des corps.

Je note ici une particularité que j’ai plus d’une fois remarquée, c’est que, pendant leur transport de la grande caserne à l’hôpital, distants l’un de l’autre de plus de 1 kilomètre, les cholériques, sous l’influence du grand air, semblaient éprouver un peu de mieux.

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