‹ Le choléraChapitre 5 sur 9 · PREMIERS CAS DANS LA POPULATION CIVILE · texte numérisé non relu

PREMIERS CAS DANS LA POPULATION CIVILE

Pendant la première quinzaine d’août 18Zi9, l’état sanitaire de la population civile et de la garnison de Givet n’offrit rien de particulier. Nul indiee d’épidémie ou de prédisposition épidémique ne se faisait remarquer, soit parmi les troupes, soit parmi les habitants. La garnison, dont l’effectif s’élevait à 1,600 hommes, ne comptait, au 31 août, que 33 malades à l’hôpital, dont 17 fiévreux, 8 blessés, 7 vénériens et 1 galeux.

Le choléra régnait depuis assez longtemps déjà dans les arrondissements de Réthel et de Vouziers, d’une part, et depuis plus longtemps encore, d’autre part, dans les villes belges de Liège, Namur et Dinan, situées sur le cours de la Meuse, au-dessous de Givet ; la dernière, à vingt kilomètres seulement.

Les premiers symptômes du choléra dans Givet furent présentés, le 17 août, par un jeune homme de 28 ans, Joseph Olenard, domestique à l’hôtel du Mont-Dore. Ce jeune homme était arrivé le matin de Bruxelles, qu’il avait quitté la veille. Dans la maison où il était logé, une personne était morte du choléra le jour de son départ. Atteint dès lors de diarrhée, il n’en avait pas moins commis, dit-on, en route et à son arrivée à Givel, quelques excès de boisson.

Le soir, entre dix et onze heures, il se joignit à sa diarrhée des vomissements, puis des crampes dans les muscles des membres et du basventre, sans qu’il y eût de refroidissement très-marqué ni de cyanose bien sensible.

De peur d’alarmer les voyageurs descendus à l'hôtel, le propriétaire, M. Prévost, fit transporter le malade dans une maison qui lui appartient, à l’angle de la rue des Récollets et de la rue d’Estrées. Celte maison est habitée par la famillle de M. Dccoux, conducteur de diligence. Elle renferme en outre le Casino.

C’est là que fut traité le premier cholérique dont je viens de parler, et

(1) Allusion à un Mémoire de M. le docteur Brocliard, qui démontrait l’Importation du choléra dans cette localité, en 1819, par des personnes arrivant de Paris, en proie alors à l’épidémie.

qui reçut les soins de M. le docteur Macoire, de l’Université de Louvain. II guérit et put retourner à l’hôtel au bout d’une dizaine de jours.

Mais dans la nuit du 25 au 26 août, Ursule Desmoulins, âgée de 2û ans, domestique chez M. Dccoux, est prise, à la suite d’une indigestion de haricots, disait-on, d’accidents qui ressemblent à (ceux du choléra. Elle fut visitée par les docteurs Macoire et Robiquet. Le 26, à sept heures du soir, je vis moi-même celte jeune fille, sur l’état de laquelle on ne pouvait se méprendre : elle avait les mains glacées, le visage couvert d’une sueur froide et cyanosé; elle avait éprouvé des crampes, des vomissements, et rendu des selles riziformes. C’était un cas de choléra parfaitement caractérisé. Ursule D... succomba le 31 août.

Cette fille, assure-t-on, n’avait point approché du premier cholérique; mais les déjections de celui-ci avaient été jetées sur un fumier, dans la cour commune à tous les habitants de la maison.

L’enfant du maître d’Ursule D. .., Jules Decoux, âgé de 2 ans et demi, fut attaqué le 30 août, â cinq heures du matin, et il expira le même jour, un peu avant six heures du soir. Depuis la maladie de sa bonne, on n’avait point laissé l’enfant aller vers elle; mais les matières qu’elle rejetait furent, comme celles du précédent cholérique, portées sur le fumier de la cour, dans laquelle jouait l’enfant pendant une grande partie de la journée. 11 se portait bien et avait toute sa gaieté la veille du jour où il fut attaqué et enlevé.

La veuve Lafont (55 ans), garde-malade, qui a soigné Ursule D... et l’enfant Decoux, est atteinte du choléra le 2 septembre au 'soir, â la suite d’un dévoiement qui durait depuis deux jours.

La grand’mère de l’enfant, la veuve Decoux (5â ans), qui est restée auprès de lui tout le jour qu’a duré sa maladie, éprouve les symptômes du choléra le 1er septembre et elle succombe le 6.

Le même jour, 6 septembre, le domestique de cette dame, Alexandre Limbourg (50 ans), est pris de la maladie dans la matinée, et il expire quelques instants avant sa maîtresse.

J’ai déjà dit "que le Casino est établi dans la maison où les trois premiers cholériques ont été traités. Un capitaine en retraite, M. Caubel, qui a continué, presque seul, de fréquenter le salon du Cercle pendant les premiers jours de l’épidémie, est atteint le 2 septembre, et il succombe le 3. Il habitait une maison située à 300 mètres du Casino, et dans une rue où il ne se déclara aucun autre cas de choléra. On a signalé, comme une circonstance qui aurait contribué à la mort de M. Caubel, le fait d’avoir mangé, avec excès peut-être, du melon cl des figues à son déjeuner, le 2. Je fais remarquer qu’une indigestion, quelque grave qu’elle soit, et lors même qu’elle devient mortelle, ne donne pas lieu aux symptômes pathognomoniques du choléra.

Voilà une première série de cas qui paraissent avoir tous uncoiigine commune. Les quatre derniers cholériques, dont il vient d’èlre fait mention, habitent trois rues différentes dont nul autre habitant encore, excepté eux,' n’a subi les atteintes de l’épidémie. Comment se fait-il que ce soit exclusivement sur des personnes qui ont fréquenté la maison du Casino, depuis qu’on y a traité des cholériques, qu’on observe des cas de choléra dans la population civile?

Je me trompe : il y eut un autre cas survenu le 2 septembre et suivi de mort le 3, chez un homme qui n’avait pas été vu dans la maison que je considère comme le foyer primitif de l’infection contagieuse; mais cet homme, du nom de Bayle, âgé de 68 ans, employé dans une fabrique de colle du Petit-Givet, habitait rue des Récollets, à deux portes de distance de la susdite maison et du côté vers lequel se prolonge la cour où se trouvait le fumier sur lequel étaient jetées et laissées à l’air libre les déjections des premiers cholériques. Je ne lire point d’induction de cette circonstance ; je me borne à la noter.

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