DERNIERS CAS DANS LA POPULATION CIVILE
Ici je rapportais les derniers cas de choléra fournis par la population civile, et dont quelques-uns paraissaient confirmer la doctrine de la transmission; je reproduis le récit d’un seul d’entre eux :
Le docteur Legendre, qui était chargé du service de l’hôpital militaire, et qui avait été attaqué de l’épidémie le 7 septembre, succomba le 16.
Le môme jour, le linge qui lui avait servi fut porté à une blanchisseuse, avec recommandation de le rendre dans la soirée, la veuve du docteur LegemtoKligrnmt s^loigner tout de suite de Givcl. Le paquet fut remis à
une journalière, la femme Fussy, qui alla le laver à la Meuse sur le coup de midi, par un soleil ardent.
Le lendemain et le surlendemain, cette femme put encore 'aller en journée, quoiqu’elle éprouvât du dévoiement; mais, le matin du 20 septembre, elle fut prise de tous les symptômes du choléra, et elle mourut dans la nuit.
La ville de Givet est partagée en deux moitiés, à peu près égales, par la Meuse, Tous les cas précités ont eu lieu sur la rive gauche du fleuve, dans la partie dite le Grand-Givet.
L’autre moitié de la ville, ou le Petit-Givet, passait pour être préservée de l’épidémie à un double litre : d’abord parce qu’elle est sur la rive droite de la Meuse qui a été en général épargnée, et cela dans tout le cours du fleuve; ensuite à raison de la présence des tanneries que le Petit-Givet renferme en grand nombre sur le cours de la Houille, rivière qui se jette dans la Meuse, un peu plus bas que le pont de Givet, et dont les eaux possèdent des propriétés favorables au tannage des cuirs.
Sans être un préservatif infaillible, le tan me paraît susceptible de neutraliser quelque peu, par son acide, les influences qui donnent lieu, suivant moi, aux accidents cholériques. Ce qu’il y a de certain, c’est que, sur 20 cas de choléra constatés dans la population civile des deux Givets, on en compte seulement 5 du côté du Petit-Givet, dont la population est, à très-peu de chose près, égale à celle du Grand, et se compose en totalité, pour ainsi dire, d’ouvriers, classe qui fournit presque partout la plus forte proportion de victimes à l’épidémie.
Les effets du choléra dans la population civile de Givet, forle de 00 habitants, se bornent à 20 cas et à 15 décès.
Dès le principe, l’autorité a recommandé des soins de propreté. On a répandu de la chaux dans les rues et dans certains égouts.
Le 10 septembre, lorsque j’eus vu les premiers cas déclarés dans la grande caserne survenir de la même manière que ceux de la petite, après que des individus, diarrhéiques ou non, avaient été à une latrine infecte, je crus reconnaître là une cahse capable d’engendrer le choléra. Plusieurs maisons particulières, dont les fosses d’aisances ont leur écoulement dans la Meuse, offraient, par suite des basses eaux qui laissaient en stagnation les matières dans les conduits, un danger analogue à celui dont j’observais journellement les effets à la grande caserne. J’écrivis à M. le maire de Givet pour appeler sur ce point sa sollicitude et pour l’engager à prescrire la désinfection des fosses d’aisances au moyen d’une solution de sulfate de fer. Le maire fit afficher, le surlendemain, un avis recommandant celle mesure et indiquant la proportion de 60 grammes de sulfate de fer pour un litre d’eau.
Sur ma demande réitérée, la désinfection par le sulfate de fer fut aussi
appliquée aux fosses des latrines de l’iiôpilal, mais seulement dans la journée du 16.
Dans la garnison et dans le personnel militaire, les ravages du choléra ont été plus considérables que parmi les habitants. Ainsi, sur un effectif (avec femmes et enfants) de 1,620, on a compté 64 cas et 29 décès, ou 30 si l’on y comprend le soldat pris du Choléra en quittant Givet et qui mourut à la première étape.
La proportion a été, dans le militaire, de 1 cas sur 25 et de 1 décès sur 54 individus; tandis qu’elle n’a été, dans le civil, que de 1 cas sur 220 et 1 décès sur 290.
Le rapport des décès au nombre des cas est, au contraire, tout au désavantage de la population civile, puisque, sur les 20 cholériques qu’elle compte, 15, ou les trois quarts, ont succombé.
Ce résultat dépend de ce que le fléau rencontrait ici des enfants, des vieillards, qui offrent bien moins de résistance que des adultes dans la force de l’âge. Parmi les 15 décédés civils, on trouve 3 enfants, 3 septuagénaires, 3 sexagénaires et une seule personne dans la période de la vie comprise entre 10 et 40 ans.
Telle fut l’épidémie de choléra de Givet, en 1849 : petite et bien insignifiante épidémie, si l’on considère seulement le chiffre des cas et de la mortalité, mais importante par la découverte du mode habituel de transmission de la maladie, et, par conséquent, des moyens efficaces à employer pour en arrêter la propagation. Aussi, comme j’en exprimais dès lors la confiance en dépit de l’incrédulité railleuse qui accueillait mes communications, « le choléra de Givet, si exigu qu’il soit, aura sa place dans l’histoire du mal indien et des efforts heureux de l’esprit d’observation pour conjurer une calamité pestilentielle. »
Sans qu'on ait depuis cette époque, par une sanction académique ou officielle quelconque, reconnu la valeur des remarques et des conseils que je publiais, il y a vingt-quatre ans, la conduite prophylactique en temps d’épidémie de choléra n’en a pas moins été profondément modifiée. Ainsi, partout aujourd’hui, et dans les hôpitaux de Paris notamment, on se met en garde avec un soin extrême contre l’influence des déjections cholériques. G’est à elles surtout que s’adressent et s’appliquent les désinfections qu’on y opère.
L’usage qui fut si largement fait, pendant l’épidémie de 1832,
des chlorures alcalins et particulièrement de la liqueur de Labarraque, ne parut pas avoir de résultat préservatif bien appréciable. Mais alors l’emploi des agents de désinfection n’était pas topique ; on les prodiguait dans toutes sortes d’endroits où ils étaient à peu près inutiles ; on ne les concentrait pas sur les points mêmes où était le miasme cholérique et sur les matières qui le recèlent, desquelles il se dégage avec sa propriété quasi-virulente.
Si c’est avec raison qu’on exécute aujourd’hui les désinfections comme on les fait, il y eut quelque mérite à les réclamer et à les préconiser en 1849, lorsque rien de semblable ne se pratiquait nulle part.
Un de mes frères, le docteur Auguste Pellarin, dont l’ouvrage sur le choléra de la Guadeloupe, en 1865-1866, a été récompensé par l’Académie de médecine, terminait un article sur l’importation et la contagion du choléra, publié récemment dans Y Union médicale, par la réflexion suivante :
« On a demandé : Qu’est-ce qui s’importe dans le choléra? La « réponse est facile ; elle se tire de ce fait que ce ne sont pas seu- « lement les malades, mais aussi le linge qui leur a servi, qui trans- « mettent la maladie. Le docteur Charles Pellarin a montré le « premier, en 1849, que le véhicule, l’excipient, si je puis ainsi « dire, de l’agent contagieux, ce sont surtout les déjections cholé- « riques. Toutes les épidémies de choléra qui ont eu lieu depuis « cette époque sont venues confirmer la justesse de cette observa- « tion, si féconde en déductions pratiques, et la plus importante « découverte qui ait été faite jusqu’à présent sur cette maladie. »
Que ce soit par une plume fraternelle que justice m’est ainsi rendue, est-ce un motif pour ne pas prendre acte de ce témoignage? Non, je pense, du moment qu’il est conforme à la vérité.
Quoiqu’on soit peu disposé généralement à tenir compte des travaux d un médecin que ne recommande aucune investiture ni scientifique ni officielle, cependant des hommes d’une grande autorité dans la science ont reconnu et proclamé plus ou moins explicitement la valeur de mes recherches sur la question du choléra.
Parmi eux, je cite avec reconnaissance M. Fauvcl, directeur
général des services sanitaires (1); M. Briquet, l’auteur du premier rapport fait au nom de l’Académie de médecine sur le choléra; M. Littré; l’éloquent et très-regrettable Marchai (de Calvi).
Mais c’est surtout envers l’Académie des sciences que je me sens aujourd’hui redevable, pour la part de renommée qui pourra me revenir un jour, d’avoir contribué à fonder la vraie prophylaxie du choléra épidémique. Aussi, dût l’Académie ne m’attribuer à l’avenir, pas plus qu’elle ne m’a attribué par le passé, aucune des récompenses dont elle dispose, que je ne lui vouerais pas moins un culte d’éternelle reconnaissance : car c’est elle, par la façon exacte et fidèle, quoique succincte, dont elle consignait dans ses Comptes rendus la conclusion essentielle de mes communications; c’est l’Académie des sciences, dis-je, qui m’a réservé le moyen d'établir, sans contestation possible , au bout de vingt-quatre ans, mon titre à la découverte de la particularité la plus utile à connaître pour prévenir et limiter les ravages du choléra (2).
(1) Le Choléra, étiologie el prophylaxie. Exposé des travaux de la Conférence sanitaire internationale de Constantinople, par M. Fauvel, délégué du gouvernement français, p. 34 et 220.
(2) Les Bulletins de l’Àcadcmie de médecine, à laquelle j’envoyais pareillement mes communications sur le choléra, ne m’eussent pas été du même secours, lisse bornaient invariablement à cette mention : « M. Pellarin adresse des observations sur le choléra, » ou bien « envoie une nouvelle note sur le choléra, » sans indiquer jamais la conclusion, la déduction pratique que je tirais de mes observations.
Une seule fois, le Recueil académique sortit de sa réserve : en insérant, parmi les pièces de la correspondance de la séance du 23 janvier 1850, le fait par moi transmis de trois personnes, de Fumay, où le choléra avait alors à peu près complètement cessé, les époux llyon el leur enfant à la mamelle, pris du choléra le 31 décembre, après avoir couché sur un matelas ayant servi à une femme morte du mal épidémique le 20 octobre précédent, et qui avaient succombé tous les trois, les Bulletins laissèrent passer les dernières lignes de ma lettre, qui énonçaient la conclusion suivante :
» J’appelle sur cet exemple de transmission du choléra, après neuf semaines et plus, par un objet de literie contaminé, l’allenlion des médecins qui, abstraction faite de toute vue systématique, désirent qu’il soit pris des mesures efficaces contre le réveil possible des épidémies cholériques. La désinfection immédiate de toutes les matières susceptibles de reproduire la maladie, me parait être au premier rang de ces mesures. » ( Bull..de l'Acad. de mèd., 1849-50, p. 410, 411.)