TROISIÈME ÉPIDÉMIE EN EUROPE
La marche si évidente de l'épidémie de 1865 a réformé "ces erreurs.
Ainsi donc, nous n'avons eu en Europe que trois véritables épidémies cholériques : les épidémies de 1830 et de 1846, qui ont suivi la route de terre, et l'épidémie de 1865, qui a inauguré la voie maritime.
Quant à ce qui a été désigné sous le nom d'épidémie de 1852, il n'y avait pas là une épidémie nouvelle, mais seulement le réveil de foyers de l'épidémie de 1846.
L'épidémie de 1852-1855 ne peut pas, en effet, être rattachée à une importation de rinde. D'après Eisenmann, elle apparut d'abord en Silésie. à la fin de l'année 1851, se développa en 1852 en Pologne et en Russie, gagna en 1853 le Danemarck, la Suède, la Norvège, les rivages de la Baltique et de la mer du Nord, le littoral de TAngleterre. En France, l'épidémie, qui avait éclaté en octobre 1853 dans les départements du Nord^ avait gagné Paris en novembre.
J'arrête ici l'histoire des épidémies hors de l'Inde. Je ne les ai décrites qu'à leur début parce que, comme je l'ai dit, leur origine et leur début peuvent seuls nous aider à formuler les lois qui régissent ces terribles invasions. Les suivre dans chacune de leurs phases serait, d'ailleurs, une tâche trop considérable et dont PROUST. — Choléra. 2
l'étendue dépasserait les limites de cet ouvrage.
Il est intéressant toutefois de rechercher si l'épidémie qui a sévi en Europe pendant ces dernières années, et qui semble avoir eu son point de départ à Kiew, en 1869, est le fait d'une nouvelle importation venant de Perse, ou bien le résultat d'une revivification de la maladie en Russie, où elle n'était pas entièrement éteinte depuis 1865 (1).
Dans le premier cas, la nouvelle manifestation épidémique rentrait dans la règle et excluait toute idée d'acclimatement et de développement spontané du choléra asiatique en Russie. Dans le second cas, au contraire, on pouvait craindre que définitivement le choléra ne fût acclimaté en Russie et n'y trouvât des conditions favorables à son développement spontané, sans importation nouvelle. M. Lenz, délégué de Russie, a fait à ce sujet à la Conférence de Vienne une communication.
Selon M. Lenz, l'épidémie de 1865 n'était pas entièrement éteinte en 1867 clans toute la Russie, ni dans la Pologne. Elle y était toutefois très atténuée.
L'année suivante, 1868, une petite épidémie cholé-
(1) La dernière épidémie que nous avons observée à Paris date de 1873. Les premiers cas furent signalés dans divers arrondissements. Le nombre des alleiiiles a élé très peu considérable ; mais la mortalité a élé au moins égale à celle de la plus meurtrière des épidémies précédentes, et a dépassé 50 p. 100 malades. (rVoy. Besnier, Rapport sur les maladies régnantes pendant le quatrième trimestre do 1873, in Bull, de la Soc, méd. des hôpit. 2* "série, tome XL)
TROISIÈME ÉPIDÉMIE EN EUROPE. liB
rique eut lieu d'ans "deux villages du gouvernement de Kiew ; et c'est dans ce même gouvernement qu'au mois de mai 1869 débuta l'épidémie qui devait prendre tant d'extension et envahir une grande partie de l'Europe.
M. Lenz, s'appuyant sur les recherches d'un médecin russe, le docteur Arkangelsky, est d'avis que, de même que l'épidémie cholérique de 1852 ne fut qu'une recrudescence de celle qui régnait depuis 1846, celle de 1869 ne fut qu'une reprise de l'épidémie importée en 1865, sans qu'on soit autorisé à y voir les suites d'une importation nouvelle. M. Lenz n'en conclut pas qu'il faille y trouver la démonstration du développement spontané d'une épidémie cholérique en Russie. Il y voit seulement que les germes cholériques peuvent persister, pçndant un temps assez long, en Russie et ailleurs en Europe, sous l'influence de conditions favorables, et s'y ranimer pour donner lieu à une nouvelle manifestation épidémique.
Cette interprétation donnée aux faits est assurément très rationnelle ; elle permet d'espérer que le choléra ne deviendra pas endémique en Russie. Toutefois, cette ténacité du choléra dans ce pays et les recrudescences épidémiques qu'on y observe ne sont pas de nature à éloigner la crainte d'un acclimatement définitif. (Fauvel.) .
D'un autre côté, l'interprétation donnée à la dernière épidémie par les médecins russes n'est pas acceptée par tout le monde. Des renseignements parvenus à Gonstantinople tendraient à établir que l'épidémie russe de 1869 est do provenance persane, et qu'elle a été importée en
Russie par les marchands qui s'étaient rendus à la foire de Nidjni-Nowgorod. Cette thèse devait être soutenue à la Conférence de Vienne par les délégués de la Turquie. Mais ils arrivèrent trop tard. La question avait été tranchée dès la seconde séance.
Je ferai remarquer toutefois que, me trouvant à Nidjni-Nowgorod, le 22 août 1869, il n'y était pas question de choléra. J'ai descendu le Volga, traversé la mer Caspienne, débarqué à Bakou d'abord, puis à Enselli, et ce n'est qu'à Kasbine, le 14 septembre, que j'ai vu le choléra.
Enfin le choléra, qui avait déjà existé à la Mecque en 1872, y apparut encore en 1877 (23 décembre), à la fin du pèlerinage, et a accompagné les caravanes en y faisant en quelques jours un nombre assez grand de victimes. Grâce aux mesures prescrites, l'Égypte a été préservée (1).
Il en fut encore de même en 1881 et en 1882. Ces épidémies à la Mecque sont surtout importantes au point de vue des mesures qui ont été prises et apphquées avec succès.
Grâce à ces précautions dont il sera question plus loin, l'épidémie fut arrêtée; aucun cas de choléra ne fut constaté dans les ports où les
(1) Fauvel, Note sur Tépidémie de choléra observée parmi les pèlerins à leur retour de la Mecque, 1878.
Proust, Rapport au Comité d'hygiène sur le pèlerinage de la Mecque de 1877.