CHAPITRE IV
Preuves de la transmissibilité du choléra.
L'importation du choléra est démontrée par : 1° Les faits de propagation après l'impoitation de la maladie ;
2° L'efficacité de certaines mesures préventives ;
3° La marche générale des épidémies de choléra ;
4° Enfin, l'évolution des épidémies dans les localités atteintes.
I. — Les faits de transmission sont nombreux; nous n'en citerons que quelques-uns. Déjà, en 1847, Contour avait observé en Russie le cas suivant :
Dans un village du gouvernement de Tchernigovv, du 30 au 31 août 1847, une jeune fille tombe malade et
mourl dans la nuit. Le jour de l'enterrement, son frère, à la suite de quelques excès, est atteint du choléra et succombe en 24 heures. Le père decesdeux jeunes gens est lui-même emporté. Une femme qui a donné des soins à cette famille meurt le lendemain; son mari, deux jours plus tard. L'épidémie se répand alors dans la province.
Pendant l'épidémie de 1865, j'ai pu suivre la maladie de lit en lit, salle Saint-Charles, à l'hôpital de la Charité.
Un cholérique entre salle Saint-Charles, n° 5. Le soir il est transporté dans la salle des cholériques ; h; lendemain de son départ, son voisin de lit, n" 6, étaii pris de choléra. Il fut transporté dans la salle où les cholériques étaient isolés; le surlendemain, le n° 7 était pris, évacué, et ainsi de suite jusqu'au n° 16,
Sur 37 enfants que M. Ch. Fernet a observés à l'hôpital Sainte-Eugénie, 14 appartenaient à des familles oii le choléra avait déjà fait d'autres victimes, 11 enfants venaient de perdre leur mère; 1 avait sa mère très malade; 2 avaient perdu leur frère. Plusieurs fois on avait amené en même temps à l'hôpital 2 ou 3 enfants, frères ou sœurs, atteints de choléra, et dont la mère venait de succomber à la maladie. (Épidémie de 1865.)
Brochard (1) a rapporté un grand nombre
(1) Du mode de propagation du choléra. Pdris, 1861.
FAITS DE TRANSMISSION. ■iT
d'observations en faveur de la transmission du choléra. De ces faits, les uns ont été tirés de sa pratique à Nogent-le-Rotrou, en 1849, ou empruntés à plusieurs de ses confrères : Dufay (de Blois), Ferrand (de Mer), Ghambay (d'Alençon), Ragaine (de Mortagne), Gallopin (d'Illiers).
J'en citerai quelques-uns :
Une voiture de nourrices se rendant à Nogent-le- Rotrou partit le 28 mars 1849 de la direction de la rue Sainte-Apolline, ramenant dans leur pays des nourrices arrivées à Paris en parfaite santé, et le quittant après y avoir séjourné quelques jours. L'état sanitaire de l'arrondissement de Nogent-le-Rotrou était alors excellent; il ne régnait dans le département d'Eure-et-Loir aucune affection diarrhéique épidémique.
Une des nourrices qui, à son départ de Paris, ressentait déjà les prodromes du choléra, arrive dans la commune de Brunelles, au milieu de laquelle elle habitait une maison isolée, située sur un coteau parfaitement aéré. Elle y meurt le lendemain, d'un choléra confirmé. Son nourrisson et la sœur de cette femme, qui, demeurant dans un hameau éloigné, était venue lui donner des soins, succombent également.
Une autre nourrice, prise du choléra le lendemain de son arrivée à Nogent-Ie-Rotrou, meurt en 28 heures. Son nourrisson avait succombé dès le premier jour.
Dès lors l'épidémie se répand successivement dans la ville et y cause de grands ravages.
Voici encore quelques faits intéressants
48 (:iiolI';h\.
L'enfant Laprado, eu nourrice chez la femme Chartrain, rue Saint-Hilaire, fut atteint du choléra le 7 mai et succomba le 8. Le log'ement de cette nourrice se composait d'une seule chambre. L'une de ses lillcs, âgée de deux ans, tombe malade le 17 et succombe le 18 ; la seconde, âgée de huit mois, atteinte le 24, mourut le 28.
D'autres faits d'importation par des nourrices ou des nourrissons ont été publiés. M. Bucquoy en a cité quelques-uns (1). (Épidémie de 1865-1866.)
Un médecin de l'arrondissement de Montargis, Hiiette, a donné, dans les Archives de 1855 (2), la relation d'une épidémie qui s'est développée, en 1854, dans 14 communes de cet arrondissement. Cette relation, très complète, nous permet de suivre pas à pas la marche de la maladie et l'envahissement successif de chacune de ces communes.
Commune de Saint-Maurice-sur-Fessard. — Une femme ramena de Paris, le 28 juin 1854, un nourrisson qui éprouva des accidents cholériques le jour même de son arrivée à Saint-Maurice, où il n'existait alors aucun cas de choléra. L'enfant de la nourrice succomba le
(1) Note sur deux nouveaux exemples d'imiiortation el de Iransmission du choiera par les nourrices et les nourrissons. [Métn. do la Soc. Méd. des hôpitaux de Paris ; 18UG, 2= série, t. II.) — Sur la transmission du choléra par les nourrices el les nourrissons. {Ibid. 1867, t. III.)
(2) Arcli. (jôn. de médecine, 5» série, t. VI, p. 571.
3 juillet; l'enfant venu de Paris mourut le lendemain. La nourrice éprouva, le 4 juillet, les symptômes d'un choléra léger et reçut les soins de sa mère, femme Dernier, qui, venue exprès de Moulon, oii il n'existait pas de choléra, succomba dès le lendemain à cette maladie.
Sa fille aînée, femme Merlin, qui vint aussi de Moulon pour soigner sa mère et sa sœur, éprouva des accidents sérieux, mais guérit. Le père Bei'nier fut atteint et guérit également.
Ainsi donc, sur six personnes qui tombèrent malades après l'arrivée de l'enfant, trois succombèrent. L'épidémie resta concentrée dans cette famille ; on n'observa pas d'autres cas dans le village.
Commune d'Oussoy. — La femme Bresson, du hameau du Moulin-Neuf, près d'Oussoy, absolument indemne de choléra, ramène un nourrisson de Paris le 27 juin, qui le surlendemain éprouve les premiers symptômes du choléra et succombe le 3 juillet. Plusieurs jours après, un enfant Bresson est atteint et meurt le 13 juillet.
A la même date, la femme Bresson est frappée et succombe le 17, après avoir reçu les soins de deux voisines, les femmes Sahan et Moret, qui succombèrent, l'une le 16, l'autre le 24. Le mari de la femme Bresson meurt le 26 juillet. La femme Burette, qui habite l'extrémité du hameau, vient laver le linge des femmes Sahan et Moret, et est saisie du choléra. Ainsi se propagea une épidémie qui enleva 18 personnes en peu de temps. Avant l'arrivée du nourrisson de Paris, on n'avait observé aucun cas dans ce village, que les épidémies de 1832 et 1849 avaient épargné.
Le docteur Huetle appelle l'attention sur la distribution du hameau du Moubn-Neuf, qui est composé de dix corps de bâtiments séparés par de grandes dis- PROUST. — Choléra. 4
m CIIOLÉUA.
tances. On n'a observé de cholériques cjne dans trois corps de bàlinients, occupés :
Le 1" par les familles Bresson et Salian;
Le 2» par la famille Morot;
Le 3» par la famille Burette.
Ce troisième corps de bâtiment est situé à une extrémité du hameau.
Dans les autres maisons, dont les habitants n'ont eu aucun rapport avec les familles Bre.sson, Sahan, Moret et Burette, on n'a observé aucun malade.
Commune de Chevillon. — L'épidémie y fut importée par un enfant, de la manière suivante : La femme Deschamps meurt du choléra à l'hospice de Montargis le 22 août. Son enfant, âgé de six semaines, est recueilli et emporté à Chevillon, distant de Montargis de deux lieues et demie, par la femme Charvillat.
Deux jours après son arrivée, cet enfant est atteint du choléra et meurt dans la journée. Le 26 août, Pierre Charvillat ressent les premiers symptômes de la maladie et succombe le 28, après avoir reçu les soins de sa femme et de sa fdle.
Sa belle-sœur meurt le 27 août. Enfin, le 1" septembre, Angélique Pépin, âgée de six mois, en nourrice chez la femme Charvillat, est encore enlevée par le choléra.
Toute cette famille habitait dans la même chambre ■d'une maison isolée sur la lisière d'un bois. On n'observa pas d'autres cas dans la commune de Chevillon.
Châtillon. — Le premier cas fut observé dans le faubourg du Puirault, sur un journalier âgé de 35 ans, nommé Prochasson, qui fut atteint immédiatement après son retour d'Oussoy, oij il était allé donner des soins à ses parents malades de l'épidémie.
Les voisins de Prochasson furent bientôt atteints, et
FAITS DE TRANSMISSION. Sï
l'épidémie envahit tout le faubourg du Puirault, où elle resta concentrée jusqu'au 8 août.
A celte dernière date, les habitants effrayés se dispersèrent dans Châlillon, et le choléra se montra indistinctement dans tous les quartiers de la ville.
Montcorbon. — Une femme âgée de 55 ans, du hameau des Ménils, fut atteinte à son retour de Diey (Yonne), où le choléra sévissait avec force. On prétendit qu'elle avait contracté la maladie en lavant le linge d'une femme morte de l'épidémie à Diey.
Trois autres cas furent observés dans le bourg de Montcorbon après le décès de la femme qui importa le choléra.
J'ai cité les principales observations du docteur Huette, parce qu'elles démontrent l'importation du choléra à une époque où elle était loin d'être acceptée en France.
Le fait de Ghâtillon est surtout intéressant. Tant que les habitants demeurent dans le faubourg du Puirault, la maladie y reste concentrée; dès qu'ils se dispersent, la maladie se dissémine avec eux dans GhâtiUon.
Le fait d'Oussoy a de l'importance comme exemple de la transmission par les effets à usage. La femme Burette, qui habite l'extrémité du hameau, vient laver le linge des femmes Sahan et Moret et est saisie du choléra.
Je n'insiste pas, quant à présent, sur les conséquences à tirer des faits du docteur Huette, nous y reviendrons dans le chapitre suivant,
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ot j'arrive à des faits d'imporlalion d'un autre ordre.
En 1854, le gros de l'armée française étant réuni à Varna, à petite distance de l'armée anglaise, quelques dépôts étaient restés à Gallipoli, point primitif du débar- (luement. Il y avait en outre un petit corps d'occupation anglo-français au Pirée, et des détachements à Constantinople, lieu de passage et base des opérations futures.
Les armées se renforçaient chaque jour par de nouveaux arrivages. L'état sanitaire était partout très satisfaisant. Le 5 juillet arrive à Constantinople le paquebot l'Alexandre, parti de Marseille le 26 juin avec 500 hommes du 5» régiment d'infanterie légère, venant de Montpellier, et ayant traversé Avignon, où régnait le choléra.
Il s'était déclaré à bord, et trois hommes étaient morts durant le trajet jusqu'aux Dardanelles. Quatre cholériques avaient été débarqués au Pirée, oîi bientôt le choléra éclata et fit de grands ravages. Les troupes embarquées avaient été mises à terre à Gallipoli, où deux nouveaux cholériques avaient été envoyés de suite à l'hôpilal; et le paquebot, n'ayant plus à bord que quelques passagers, avait fait voile pour, Constantinople où une quarantaine lui avait été imposée.
D'autre part, on apprenait que des paquebots antérieurement partis de Marseille avaient déjà éprouvé des accidents, et que l'un d'eux avait déposé un cholérique dans un hôpital militaire de Constantinople.
Le 15 juillet, après de nouveaux arrivages cholériques, le choléra se propage à Gallipoli. On observe dans l'hôpital militaire de Constantinople un foyer cholérique. M. Fauvel, frappé du danger, propose et fait
adopter par le conseil de santé de Constant inople une inlen-uption momentanée des communications entre Gallipoli et Varna. Les mesures prescrites ne sont pas exécutées, et, malgré l'insistance de M. Fauvel auprès du maréchal de Saint-Arnaud, plusieurs navires partis de Gallipoli ont passé le Bosphore et se sont rendus directement à Varna, où la libre pratiqueleur a été accordée.
Le choléra éclate alors dans l'armée parmi les soldats nouvellement débarqués et dans l'hôpital militaire. Le 5 août, l'épidémie est violente à Varna, surtout parmi les troupes envoyées dans la Dobrutscha. L'armée anglaise est envahie; il y a un commencement d'épidémie à bord de la flotte. En Crimée, l'épidémie, entretenue par les contingents de nouvelles troupes, se continua jusqu'en 1856.
L'importation à Gonstantitiople, en 1865, mérite également d'être citée :
Constantinople était dans un état excellent de santé, quand, le 28 juin 1865, arriva d'Alexandrie, où régnait le choléra, la frégate Moukhiri-Sourour .
Elle avait accompli plus de cinq jours de traversée; par conséquent, d'après le règlement que l'on suivait alors, elle fut admise en libre pratique, le médecin ayant déclaré qu'il n'y avait pas eu de maladie pendant la traversée. Cette déclaration était fausse. Dans la soirée du 28 juin, en effet, on débarquait de cette frégate 12 malades, dont un atteint de choléra, qui succomba dans la nuit, et 11 affectés de cholérine. On apprit, en outre, le lendemain, que, depuis Alexandrie, des cas de diarrhée avaient été observés à bord, et que, dans le trajet des Dardanelles à Constantinople, deux cadavres cholériques avaient été jetés à la mer. Le 30 juin neuf autres cholériques furent encore débarqués, et le navire fut envoyé
purger (juaranlaine à l'embouchure de la mer Noire. Los malades furent transportés à l'hôpital de la marine, voisin de l'arsenal. Ici une circonstance particulière doit ôlre notée : Le chemin qui va de l'embarcadère à l'hôpital étant encombré, on fut obligé de faii'O passer les malades par une caserne occupée par des ouvriers militaires de l'arsenal; aussi les premiers cas indigènes de choléra eurent lieu parmi ces ouvriers et à bord d'une corvette amarrée tout près de leur caserne.
Le 3 juillet, un de ces ouvriers militaires est reçu à l'hôpital avec une diarrhée cholériforme, et le 5 il présente tous les symptômes du choléra.
Le même jour un nouveau cas est fourni par les ouvriers, et un autre par la corvette mentionnée plus, haut. La caserne est alors évacuée et les ouvriers sont placés sous des tentes sur les hauteurs de l'Ok-Meidan. Néanmoins, le choléra continue de sévir parmi eux et à bord dos navires amarrés devant l'arsenal. De plus, il atteint d'un côté les corps de garde de l'intérieur de cet établissement, et de l'autre les maçons qui travaillent à la bâtisse du ministère de la marine, situé tout près de la caserne des ouvriers militaires.
Le 8 juillet, deux cas suivis de mort furent constatés en dehors de l'arsenal sur un batelier et un pêcheur. Cependant dès le 10 juillet l'épidémie commençait à envahir le quartier de Kassim-Pacha, voisin de Tarsenal et habité par les ouvriers dont nous avons parlé. Elle se pi'opagea bientôt à toute la ville.
Ce fait d'importation a été rapporté par M, Muhlig, dans la Gazette médicale d'Orient, en août 1865. Il est cité dans le rapport de la Conférence de Constantinople, et M. Fauvel ne met pas en doute le rapport de cause
à effet, entre la maladie importée et celle développée consécutivement dans l'endroit même où l'importation a eu lieu.
Je citerai ejicore un cas d'importation, l'importation à Altenbourg. Ce fait, relaté par Pettenkofer, a une grande importance; il montre qu'un seul cas de choléra importé à très grandedistance par chemin de fer peut donner lieu à une épidémie :
Vers la fin du mois d'août 1865, le choléra éclata subitement h Altenbourg, en Saxe, au centre de l'Allemagne. Le premier cas fut constaté sur la dame E..., qui était partie d'Odessa le 16 août et était arrivée à Altenbourg le 24, sans s'être arrêtée sur aucun point. Cette femme voyageait avec un enfant de 21 mois,, atteint de diarrhée. Elle vint loger chez son frère et fit venir le docteur Geinitz, pour lui faire voir son enfant, dont la diarrhée était devenue très intense. Cettefemme, qui était très bien portante, raconta qu'à son départ d'Odessa il n'y avait dans cette ville aucune maladie. Or, c'était une erreur; car six cas de choléra importé de Constantinople se trouvaient déjà dans le lazaret; et le lendemain du départ de la dame E..., le choléra paraissait à Odessa.
Elle racontait en outre que, s'étant embarquée pour remonter le Danube, tout le monde lui avait paru bien portant à bord, quoique le bateau eût passé devant quelques localités où le choléra sévissait. Quoi qu'il en soit, trois jours après son arrivée à Altenbourg, le 27 août, le jour même où le docteur Geinitz avait visité son enfant, la dame E... tombe malade, et le lendemain le docteur constate tous les symptômes du choléra
CHOLl'iHA.
asiatique. Elle mcurl le 29. Ce môme jour, dans la môme maison, la bcUe-sœur da la dame E... est atteinte et succombe le 30; rcnfanl mourut le 31. De cette maison, le choléra se répandit dans la ville et aux environs. La famille d'un ouvrier mort le 43 septembre à Altenbourg importe la maladie à Werdeau. L'habitation occupée par cette famille fut le point de départ d'une épidémie qui enleva deux pour cent de la population de la ville.
Il ressort de cette observation que, quel que soit le point de départ du choléra, il a été importé à Altenbourg, et que là, ce cas est devenu l'origine d'une épidémie. On s'est demandé quelle était la cause de l'importation : est-ce l'enfant atteint de diarrhée? est-ce la mère qui portait déjà en elle les germes du choléra? Cette question est très difficile à résoudre et chacune des deux hypothèses peut être également soutenue.
Ce que nous voulons démontrer ici simplement, c'est le fait de l'importation. Or, il n'est pas douteux que la dame E... et son fils, arrivant à Altenbourg dans un pays indemne, venaient d'un pays oii le choléra sévissait.
La Conférence de Constanlinople cite encore d'autres faits : l'importation à Borchi, l'importation à Thoydon-Bois, en Angleterre. Nous ne les relaterons pas ici, l'importation nous semblant suffisamment établie par les faits que nous avons rapportés.