CHAPITRE PREMIER
Les grandes épidémies. — La marche du choléra dans l'Inde et en Europe. — Origine indienne du choléra. — Foyers secondaires en Europe.
Les grandes épidémies ont de tout temps décimé les peuples, et notre époque n'a rien à envier sous ce rapport à celles qui Pont précédée. Autrefois, les maladies épidémiques étaient désignées sous le nom général de pestes. La première sur laquelle les historiens nous aient laissé des renseignements est la
peste d'Athènes; importée d'Orient par le Pirée, elle coïncide avec l'invasion lacédémonienne. Thucydide nous apprend qu'elle sévissait avec une telle violence, que les médecins ne purent suffire à la besogne et finirent par succomber presque tous. On la voit reparaître sous les Antonins et causer d'aussi grands désastres : cette dernière épidémie est connue dans l'histoire sous le nom de peste automne. Mais rien n'a égalé les ravages de la peste à bubons. Importée d'Égypte en Europe sous l'empereur Justinien, elle s'est promenée pendant près de soixante ans dans l'Orient et l'Occident, semant la terreur et la mort: et Evagrius nous représente les villes et les villages abandonnés par des populations affolées qui répandaient sur leur passage le mal dont elles avaient le germe. C'est cette même peste qui, sous le nom de peste noire, envahit tout le monde connu au quatorzième siècle. « Rien ne sert pour arrêter le fléau, nous dit Simon de Covino, traduit par
M. Littré; on attend l'hiver, la froidure est sans effet contre lui ; la chaleur de l'été, la douceur du printemps, le cours de la lune, rien n'arrête ses ravages. Aucun souffle n'est salutaire, de quelque côté qu'il vienne. » Au commencement du xvme siècle, nous retrouvons encore la fameuse épidémie de Marseille, Aujourd'hui la peste est confinée en Orient, dans son berceau, dans le berceau de toutes les grandes épidémies.
La variole, probablement originaire de l'Arabie, décimait périodiquement les habitants de nos contrées depuis le ivc siècle jus qu'au jour où Jenner découvrait la vaccine ; en 1 5 1 7, nous introduisions cette horrible maladie en Amérique, où elle causait une effroyable mortalité. Au moment où nous importions la petite vérole, nous subissions les premières atteintes de la fièvre jaune ou pomito negro. Cette maladie, propre aux deux Amériques, n'a fait que de courtes apparitions à Livourne, Cadix, Barcelone et Lis-
bonne. Signalons aussi une terrible épidémie : la suette anglaise; née dans la Grande-Bretagne à la fin du xvc siècle, elle franchit le détroit à plusieurs reprises et dut être comptée, par le nombre de ses victimes, parmi les fléaux les plus redoutables. La suette miliaire qui s'est répandue en 1886 dans le Poitou est une atténuation de la terrible suette anglaise. Nous connaissons malheureusement l'influenza, qui depuis quelques années redevient aussi redoutable qu'au commencement de ce siècle.
Tel est le triste bilan des épidémies voyageuses qui ont ravagé le monde, et qui ont été d'autant plus meurtrières qu'elles s'attaquaient à des populations plus ignorantes, plus superstitieuses, plus malpropres. Les siècles du moyen âge ont été plus éprouvés que ceux de l'antiquité-, car au temps féodal, la guerre et la famine régnaient en permanence; les lois les plus élémentaires de l'hygiène étaient inconnues; les idées religieuses,
mal dirigées, avaient fait mépriser les soins du corps; dans les campagnes, dans les villes, partout, la malpropreté était en honneur. Et lorsqu'un fléau envahissait un pays, on se serait bien gardé de demander un utile secours aux prescriptions sanitaires; on voyait là l'œuvre de Dieu ou du diable, et l'on n'accordait de crédit qu'aux moyens surnaturels. Nos mœurs sont heureusement transformées, et nous avons plus de confiance dans les mesures de salubrité publique ou privée que dans de mystérieuses invocations.
Il est une épidémie que notre siècle a vu pour la première fois envahir l'Europe : c'est le choléra asiatique. Depuis les temps les plus reculés on observait bien sur notre con tinent une maladie appelée choléra; mais elle n'était pas voyageuse et envahissante : elle était endémique et s'éteignait sur place; c'était là le choléra nostras, choléra indigène ou trousse-galant. Hippocrate nous a donné de ce mal une description très fidèle, et cha-
que année, pendant l'été, on en observe encore quelques cas. Mais en 1817, un fléau jusqu'alors confiné sur les bord du Gange, envahit toute la presqu'île de l'Hindoustan, l'empire birman, Ceylan, Maurice, Bourbon, Sumatra, Java, les Philippines, Bornéo, puis l'Arabie et la Perse et enfin, en 1823, il passe la frontière russe et entre en Europe.
Avant 18 17, existait-il dans l'Inde des épidémies de choléra envahissant? C'est là une question encore très controversée. M. le docteur Tholozan, premier médecin du Shah et directeur du service sanitaire en Perse, a voulu, en commentant les auteurs anciens, établir cette assertion. Mais les épidémies signalées en 1543 à Goa, par Gaspard Correa, chroniqueur portugais, et en 1629, à Batavia, par Bontius, médecin de la Compagnie hollandaise des Indes Orientales, restent locales et ne s'étendent pas. En 1774, le docteur Burke nous montre le fléau sur la côte de Coromandel, et quelques auteurs
prétendent, mais sans preuves authentiques, qu'il s'est étendu à l'île Maurice. En 1763, Curtis décrit une terrible épidémie qui surgit à Hurdwar à la suite d'un pèlerinage; mais il ajoute que la maladie n'a pas pénétre' dans le village de Juvalapore, qui était voisin, et qu'elle disparut aussitôt que les pèlerins se séparèrent. Le véritable choléra indien se répand au contraire sur toute la route parcourue par les pèlerins. Tous les faits connus jusqu'ici tendent donc à prouver qu'avant [817 il n'y avait dans l'Inde que des épidémies locales de choléra indigène. A cette époque, sous l'influence de certaines conditions ignorées, il a pris le nouveau caractère avec lequel nous l'observons aujourd'hui.
Les peuples de l'Orient attribuent le développement du choléra au courroux d'une divinité farouche et ennemie de l'homme; nous sommes tout aussi impuissants qu'eux à pénétrer la cause du mal. Quelques méde-
cins l'attribuent aux alluvions du Gange; mais bien d'autres fleuves donnent lieu à de pareilles alluvions, et cependant le choléra n'est pas ende'mique sur leurs bords. On a aussi accusé la coutume traditionnelle d'abandonner au cours du fleuve sacré des cadavres à demi brûlés; mais cette coutume existe depuis un temps immémorial, et le choléra envahissant est une maladie nouvelle. On a encore voulu expliquer la plus grande fréquence de cette épidémie depuis le commencement du siècle par la destruction des travaux hydrauliques exécutés autrefois dans ce pays : cette opinion est erronée; M. Goodeve nous a appris que ces' canaux n'avaient été établis qu'au sud de la péninsule; ils n'ont jamais existé dans le delta du Gange et du Brahmapoutra.
Parti de l'Inde, le fléau a plusieurs fois visité l'Europe. MM. Fauvel et Proust nous ont donné d'excellentes descriptions de ces épidémies. Après une courte apparition en 1823 à
Astrakan, nous voyons le choléra revenir en i83o, attaquer la même ville, remonter le Volga, puis atteindre Kiew et Varsovie. Il envahit la Moldavie, la Galicie; du littoral de la Baltique il est importé en Angleterre, à Sunderland, Edimbourg et Londres; puis il gagne l'Irlande, la Hollande et enfin la France. Le i5 mars 1 83-2, il fait explosion à Calais; onze jours plus tard, il éclate à Paris et fait, jusqu'au mois de juillet, dans la capitale, 18402 victimes sur une population de 945 698 âmes, soit 23 décès par 1 000 habitants. Paris fut un centre de propagation d'où le mal s'étendit sur quarante-huit de nos départements. Puis le choléra fit irruption en Espagne, en Portugal et en Italie, au Canada ; enfin , en 1837, en Algérie, à la suite d'un régiment de ligne envoyé de Marseille à Bône. La Suisse et la Grèce étaient seules demeurées indemnes. Cette épidémie avait mis vingt années à parcourir le monde.
Pendant dix ans l'Europe fut délivrée du
choléra. On croyait en être à jamais débarrassé, lorsqu'en 1846 une épidémie qui, depuis 1842, désolait l'empire birman, l'Inde et la Perse, franchit tout à coup le Caucase et le Volga. En 1847, Astrakan voit pour la troisième fois le fléau entrer dans ses murs; en 1848, il se répand comme une traînée de poudre dans toute la Russie, en Prusse, en Hollande, en Belgique, en Angleterre. Le 20 octobre, il se manifeste à Dunkerque, à la suite de l'arrivée d'un bâtiment anglais, puis gagne Calais, Rouen, Douai, Paris, Marseille, Toulon, Lyon, Alger, Malte, l'Italie, Constantinople, Smyrne et même les États- Unis. En France, cinquante-sept départements avaient été atteints, et 110000 personnes avaient été frappées de mort.
En i853 survient une nouvelle épidémie dont l'origine semble toute différente. M. Tholozan a parfaitement démontré qu'elle n'a été importée ni d'Asie ni d'Amérique; elle n'est que le réveil inattendu d'un foyer presque