LE CHOLÉRA. U
éteint en Pologne et en Silésie. Ce fait est très important : en montrant le lien entre l'épidémie de 1847-1850 et celle de i853, M. Tholozan a prouvé qu'il faut toujours se tenir en garde contre un mal qui peut s'assoupirtfans quelques contrées et se réveiller brusquement pour devenir plus terrible que jamais. En effet, dans cette année i853, le choléra envahit la Russie, le Danemark, l'Angleterre, la France; il atteint soixante de nos départements et fait près de 140000 victimes. En 1854, nous le transportons avec nos soldats en Turquie et en Crimée. Cette épidémie prouve que, dès 1 853, le choléra est déjà une maladie européenne.
La quatrième épidémie, en i865, inaugure la voie maritime; elle montre que le danger n'est pas localisé sur la mer Caspienne, mais qu'il réside aussi sur le littoral de la mer Rouge. Importée dans le Hedjaz par des navires indiens, elle sévit avec une telle violence à la Mecque que 3o 000 pèlerins succombé-
rent. Cette année-là, le tombeau du Prophète fut visité par plus de i5oooo mahométans; les croyants entassés étaient soumis à des conditions hygiéniques déplorables. Le soleil était brûlant, l'eau était vendue à prix d'or à travers les déserts de l'Arabie; arrivés au lieu du pèlerinage, les fidèles étaient astreints à ne pas se couvrir la tète; ils ne pouvaient se gratter qu'avec la paume de la main; cette pratique devait être bien cruelle, car ils étaient tous couverts d'innombrables parasites. Cette foule vivait constamment au milieu des ordures, des cadavres d'animaux offerts en sacrifice, de ceux des hommes morts pendant leurs saintes dévotions et déclarés martyrs. Après le départ des pèlerins, l'Égypte fut atteinte; en moins de trois mois le choléra donna la mort à plus de 60000 habitants. Les navires d'Alexandrie l'importèrent à Beyrouth, Constantinople, Marseille, Alger, New- York et la Guadeloupe. Transportée par la vapeur à travers les mers, cette épidé-
mie a envahi l'Europe en quelques mois.
S'est-elle éteinte en Europe en 1867, ou bien l'épidémie de i873 n'est-elle que le réveil des germes laissés parmi nous ? M. Proust pense avec M. Fauvel que, depuis 1866, il est toujours resté des foyers mal éteints en Galicie et dans certaines parties de la Russie, et que, chaque année, on les voit s'assoupir pendant l'hiver et éclater de nouveau au printemps. Les médecins anglais établis aux Indes pensent au contraire que nous avons été en présence d'une importation asiatique. Ainsi, d'après M. H. Blanc, l'épidémie éclata au pèlerinage d'Hurdwar, au mois d'avril 1867, se déclara le 1 1 mai à Peshawar et passa dans le Cachemir et l'Afghanistan. Elle parvint en Perse, où elle règne jusqu'à l'automne de 1 868; de là elle gagna la Russie et une grande partie de l'Europe. Quelle que soit son origine, on peut affirmer qu'elle a fait moins de ravages qu'aucune autre des épidémies qui l'ont précédée.
En 1 883, le choléra fut importé en Egypte par des Indous,etyfitenviron 5oooo victimes. En 1884, lecholéra envahit Toulon, Marseille et le Midi de la France au mois de juin; il envahit Paris au mois de novembre. Il gagna la Bretagne, l'Italie, l'Espagne, l'Algérie, les côtes de l'Adriatique. Il y eut en France i3ooo décès, 35 000 en Italie, et 180000 en Espagne. L'Amérique du Sud fut aussi atteinte. Il y eut en 1886 une petite épidémie cholérique dans deux villages de la Hesse. Enfin, en 1890 le choléra reparut en Espagne, mais il n'y fit guère que 4 000 victimes.
De l'étude de ces épidémies, de ces étapes successives, il ressort cette vérité doctrinale que le choléra est importé ou transporté par l'homme. Mais il n'est pas nécessaire qu'un cholérique ait passé par un endroit pour qu'il devienne un foyer d'infection ; les linges, les habits portés par un malade sont de fréquents agents de transmission. En 1 853, à Cessantes, près de Vigo, le choléra fut trans-
mis à deux blanchisseuses qui venaient de laver du linge provenant du lazaret où la maladie existait, alors que toute la province était encore indemne. En i832,un homme d'York fut frappé pour avoir touché un bonnet porté par sa tante qui était morte du choléra dix mois auparavant; ce bonnet avait été renfermé dans un tiroir depuis cette époque. De tout temps, on a remarqué que les buandiers et les blanchisseuses fournissaient à l'épidémie un tribut très élevé. Certaines marchandises, comme les chiffons, peuvent conserver et transporter à une grande distance les matières contagieuses dont elles ont été imprégnées. Ces faits, en apparence mystérieux, sont maintenant très facilement expliqués. Tous les expérimentateurs ont vu que les germes du choléra conservent leur virulence lorsqu'ils sont renfermés dans des fils de lin, de coton, de laine ou de soie.
Lorsqu'un foyer cholérique existe, il est sans cesse ravivé par les germes provenant
des évacuations cholériques et par tous les objets qui en ont été souillés. Tous les médecins ont reconnu que, lorsque dans un hôpital, les cholériques se servaient des mêmes fosses d'aisances que les autres malades, la maladie se répandait dans tout rétablissement; le même fait a été observé dans les prisons et dans les asiles. On a encore observé que la diarrhée qui précède l'attaque du vrai choléra, ou diarrhée prémonitoire, est aussi contagieuse que la diarrhée cholérique.
L'Inde reste toujours le grand foyer cholérique, d'où, tous les dix ou douze ans, des étincelles sont lancées à travers le monde. Jamais le choléra ne s'éteint dans les Indes anglaises. Ainsi la statistique officielle y a enregistré pour les décès cholériques les chiffres suivants :
En 1878.
Les savants du monde entier admettaient donc que le' vrai fc^er cholérique était sur les bords du Gange, quand, en 1 883, un nouveau professeur d'épidémiologie se révéla au monde entier, donna gratuitement une leçon de médecine aux habitants des deux hémisphères et déclara qu'on ne sait rien sur l'origine et le mode de propagation du choléra, que l'on accuse bien à tort les Indes d'être le berceau du choiera; que jamais cette maladie n'a été importée de l'Inde en Égypte ou en Europe. L'enseignement vint de haut, car l'auteur était tout simplement le gouvernement de S. M. Britannique. C'était une consultation royale. Il était étrange de voir un gouvernement aussi sérieux que le gouvernement britannique, se permettre de donner une leçon de médecine aux médecins les plus éminents qui ont le tort de ne pas penser comme lui, de croire que l'Inde est le foyer du choléra, et de ne pas avoir une foi absolue dans ce nouveau dogme de la spontanéité du
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choléra, propagé à travers le* monde par des notes diplomatiques. On n'a pas pu voir, sans sourire, le gouvernement d'un grand pays avoir des idées sur la pathologie générale, des idées absolument spéciales à lui, puisqu'elles ont été condamnées par les délégués de tous les pays aux conférences sanitaires internationales de Constantinople et de Vienne ? Désormais aurions-nous une pathologie politique comme nous avons une économie politique?
Est-il vraiment possible de ne pas croire que l'on rêve, quand on voit un gouvernement politique venir, sans s'appuyer sur l'autorité de grands médecins de toutes les nations, affirmer ainsi un dogme purement analican. Comment, on ne sait rien de l'origine et du mode de propagation du choléra, mais vraiment on ne veut rien savoir, et, en y mettant encore un peu plus de bonne volonté, les Anglais ne sauront même plus s'il existe un choléra! Et cependant nous vou-
drions bien que la science révélée du gouvernement britannique nous dise s'il existe dans un autre pays que l'Inde un foyer permanent de choléra. Oui ou non, y a-t-il dans le monde un autre pays que l'Inde où le chole'ra soit ende'mique d'une façon permanente ? Eh bien! non, il n'y en a pas. L'Inde a ce triste privilège, au moins pour l'instant.
Ce fléau vient de l'Inde en Europe, tantôt par la voie maritime, comme en 1884, tantôt par la voie terrestre comme en 1892. Nous verrons cependant, chemin faisant, que l'épidémie hessoise de 1866, que l'épidémie espagnole de 1890, et que l'épidémie parisienne actuelle, sont dues non pas à l'apport de nouveaux germes indiens, mais à la résurrection de germes cholériques répandus sur le sol plusieurs années auparavant, demeurés latents pendant de longs mois, et que des conditions physiques et chimiques encore inconnues ont réveillé de leur profond sommeil. Ces germes sont répandus dans l'air
sous forme de poussières et absorbe's par les voies aériennes, ou bien ils sont entraînés par l'eau et absorbés par les voies digestives.
Mais que ce soit l'eau ou l'air qui soient le véhicule du contage, c'est toujours dans le sol que cet élément contagieux a été puisé, quand on est en présence d'une épidémie de choléra non importé de l'Inde, de choléra non en vahissant,de choléra reviviscent. Les germes d'une épidémie antérieure ont été déposés dans le sol par l'intermédiaire des matières fécales qui en contiennent des quantités innombrables. Les germes ne meurent pas dans la terre, ils continuent à vivre, peut-être même à pulluler ; puis quelques années après, ils sont entraînés par les eaux de pluie, dans l'eau des fleuves ou des rivières que nous buvons, ou bien, ils remontent à la surface du sol et sont entraînés dans l'air que nous respirons avec les poussières que le vent soulève. C'est toujours le sol qui est le grand réceptacle, le grand conservateur des microbes
du choléra. Et si nous n'y prenons garde, le fléau deviendra une maladie européenne, parce que le sol européen sera infecté par les microbes du choléra.
M. Pettenkofer, le célèbre hygiéniste de Munich, prétend que certains lieux sont favorables, que d'autres sont défavorables à l'évolution du choléra. Il est localistc. Ainsi, dit-il, dans ces douze dernières années, il y a eu 80 p. 100 de morts dans le Bas-Bengale, 2 p. 100 dans le district ouest du Penjab; dans les six autres districts du Penjab, il n'y a pas eu un seul décès. Donc il y a une immunité locale dans l'Inde, comme à Versailles et à Lyon, qui ont été cà peine effleurés par le choléra. Cette théorie de l'immunité, dit toujours M. Pettenkofer, est absolument inexplicable pour les bactériologistes, elle est contraire à la théorie de la propagation du choléra par l'eau; mais, d'autr® part, les localistes sont incapables de dire pourquoi ces pays possèdent l'immunité. Aussi cette
question nous semble-t-elle, contrairement aux assertions de M. Pettenkofer, être absolument insoluble en ce moment.
Nous pouvons seulement dire que dans certaines localités, les germes du choléra déposés par des épidémies antérieures ne reviennent plus à la vie, et que, dans d'autres localités, ils couvent, puis se répandent dans la population. Il est probable que des conditions géologiques et des conditions hygiéniques motivent ces faits, mais il faut avouer que nous ne les connaissons pas encore. Et il vaudrait mieux pouvoir dire que partout la destruction des germes des affections contagieuses est si parfaite, qu'ils ne seront plus jamais à redouter.
Ce que nous disons du choléra s'applique d'autant plus à la fièvre typhoïde et à Tinfluenza qui font un bien plus grand nombre de victimes. Il y a vingt ans, avant les progrès de la vaccination, la petite vérole était aussi redoutable que Finfluenza. En 1870, elle fait
à Paris 786 victimes en mai, 866 en juin, 983 en juillet, 1 36 1 en octobre pendant le siège. Tandis que pendant tout le temps de l'épidémie cholérique de 1873, il n'y eut que 854 décès parisiens, et 997 en 1884. Il est certain que l'intensité meurtrière du choléra à Paris décroît, probablement grâce aux progrès de l'hygiène, car, en 1 832, il fit 18402 victimes, 19184 en 1849 et 11 008 en 1 865- 1866. Mais il continue à inspirer une grande terreur parce que souvent il foudroie les individus et les tue en quelques heures.