CONTRE LES ÉPIDÉMIES
Dans la lutte contre les épidémies, qu’il s’agisse de les prévenir ou de les combattre, et généralement en tout ce qui touche à l’hygiène publique, l’administrateur a un rôle modeste et nécessaire : il doit être et peut seulement être l’auxiliaire de l’homme de science. Ce serait de sa part grande témérité d’entreprendre sur ce qui est le domaine propre du savant.
Seul, l’homme de science a compétence pour indiquer les moyens de mettre localités et individus hors de la portée des maladies transmissibles, et, lorsque le mal n’a pu être évité, les remèdes applicables.
Néanmoins, pour l’œuvre de préservation aussi bien que pour l’œuvre de répression, le concours de l’administrateur est toujours utile; il est quelquefois indispensable.
A l’œuvre dé préservation il peut collaborer en réunissant, lorsque éclate une épidémie, des observations nombreuses, minutieuses, précises, certaines, que lui seul peut réunir. De faits multiples, exactement observés, et des relations immédiates par lesquelles ils se rattachent les uns aux autres, les savants dégageront des lois, puis des conclusions pratiques.
Ces conclusions indiqueront les piesures à prendre, soit pour empêcher le mal, soit pour le combattre.
Les mesures à prendre pour b empêcher peuvent être des actes collectifs, qui appellent l’intervention de l’autorité. En ce cas, l’administration serait, non plus utilement, mais nécessairement,
associée à l’œuvre de préservation. La science, je suppose, affirme que donner en abondance de l’eau de source aux habitants d’une ville, capter cette eau en dehors et au-dessus de toute agglomération, ia garantir sur son trajet des infdtrations du sol et généralement de toute souillure ; — d’autre part, enlever rapidement et complètement, dans des conduites hermétiquement fermées, tous les résidus de la vie ; — - en un mot, sauvegarder la pureté de l’eau, du sol et de l’air, sont des moyens presque infaillibles de mettre cette ville à l’abri du choléra1. Qui donc, sinon l’administration, pourra inviter, et, lorsque la loi le permettra, pourra contraindre les villes à faire les travaux destinés à les préserver du fléau P Quand leur conviction serait absolue, les savants ne pourraient qu’énoncer des prescriptions : c’est aux administrateurs qu’il appartient de les appliquer.
Pour la seconde œuvre, celle de la répression, de la lutte contre la maladie déclarée, l’action administrative ne s’impose pas moins. Le comité consultatif d’hygiène publique de France dira les procédés que la science a adoptés contre une épidémie de choléra : il a toute qualité pour le dire ; mais ses instructions, si parfaites qu’elles soient, resteront purement théoriques, tant que les préfets, les maires, tous les agents du pouvoir exécutif n’useront pas de leur autorité pour en exiger l’observation.
Le rôle de l’administration agissant comme auxiliaire de la science dans la lutte contre les épidémies est donc triple. Elle apporte aux savants des éléments d’information que ceux-ci recueilleraient difficilement sans elle 2 ; — elle fait prendre en tout
1 « Nous avons voulu rappeler l’importance prédominante de trois condilions de la salubrité des villes : amenée d'une eau potable à l’abri de toute souillure, évacuation de matières excrémcntiticlles sans contamination de l’eau et de l’air, salubrité de la maison.» — Brouardel. Recueil des travaux du comité consultatif d’hygiène publique de France , tome XVIII, P- 495.
<c Dans l’opinion de la conférence, l’assainissement des villes est un moyen préventif de premier ordre pour s’opposer à la réception du choléra et en mitiger les ravages.
a Cet assainissement doit être basé principalement sur un ensemble de mesures qui tendent à maintenir la pureté de l’air, à approvisionner les villes d’une eau saine et abondante et h empêcher l'infection du sol par des matières organiques.
« La désinfection sur place, avec enlèvement immédiat des matières excrémentitielles, est une mesure hygiénique d’une importance capitale, surtout en temps de choléra.» — Conclusion adoptée à V unanimité par la conférence sanitaire internationale de Constantinople , en iS66 .
* <( La connaissance de toutes les circonstances, soit locales, soit individuelles, qui favorisent ou atténuent l’activité morbifique du choléra est de la plus haute importance au point de vue prophylactique et doit surtout attirer l’attention des futurs observateurs. Là est le but que la science doit principalement s’efforcer d’atteindre. » — Dr A. Fautel. Instruction générale concernant les mesures préventives à prendre contre le choléra. Septembre
temps les mesures de préservation que les savants ont reconnues efficaces ; — en temps d’épidémie elle exécute et fait exécuter ce que les savants ont prescrit.
Ainsi la science et l'administration s’entr’aident sans se confondre et, avec des tâches différentes, de valeur inégale, mais également nécessaires, elles travaillent l’une et l’autre à une œuvre commune, dont le dernier objet est la diminution de la mortalité, le prolongement de la vie humaine.
§ 2. — Objet et plan de cet ouvrage.
Mon but ne saurait donc être de soutenir une thèse scientifique sur le choléra, sa nature, son action, sa transmission. Je me propose simplement de mettre en lumière et de placer dans le meilleur ordre possible un grand nombre de faits appartenant à une épidémie particulière, tous d’une authenticité irrécusable. L’on verra les conditions dans lesquelles le choléra a trouvé un milieu favorable à son accès et à sa propagation; celles où l’autorité publique a pu lui faire obstacle ; celles où elle ne l’a pas pu ; — l’on verra comment l’autorité a été souvent, dans les circonstances où il était le plus important qu’elle fût instruite (au début de la maladie, par exemple), laissée dans l’ignorance; comment, quand elle a été à même d’agir dès l’abord, elle a obtenu des succès caractérisés. Il y a là une véritable « leçon de choses » et un puissant encouragement à une action rapide et énergique. Mais le jour n’est pas éloigné, je l’espère, où l’on comprendra qu’il y a mieux à faire que de réprimer le fléau : quand nous ne sommes ni visités, ni menacés par lui, c’est alors le vrai moment de le combattre et de rendre inoffensives ses approches éventuelles par des pratiques générales et constantes d’assainissement.
Peut-être, parmi tant d’observations que j’ai recueillies, en est-il beaucoup qui resteront, au moins pour le moment, sinon pour toujours, sans utilité. Je me tiendrai assez payé de mes peines si quelques-unes d’entre elles trouvent utilement leur place dans l’enquête que poursuit, depuis soixante ans, l’Europe sur l’étiologie et la prophylaxie du choléra asiatique 1 .
1 II n’y a pas plus de six années que Koch a isolé le bacille du choléra et les discussions du congrès international de Vienne, en 1886, ont montré combien sont encore profondes les divergences entre savants sur cette question.
Tel est le but de cet ouvrage. En voici le plan.
Il comprend deux livres.
Le premier, d’un caractère surtout historique, est intitulé « le choléra dans le Finistère ». Il est lui-même divisé en deux parties.
Dans la première sont réunies des informations générales rela- I tives soit au département du Finistère, soit à notre épidémie. On y trouvera des détails sur la condition sanitaire du département, sur les atteintes de choléra qu’il avait antérieurement subies, et un exposé succinct des faits embrassant l’ensemble de l’épidémie de 1 885- 1 886 .
La deuxième partie comprend les notices communales, c’est-àdire l’histoire de l’épidémie dans chacune des communes où des cas de choléra ont été signalés. Ma situation de préfet m’a permis de réunir une assez grande quantité de matériaux. Que l’on puisse/ constater dans mes récits des lacunes, et des lacunes graves, il n’est' que trop vrai ; elles s’expliquent par l’indifférence des populations et des autorités municipales, par l’absence de médecins dans beaucoup de communes, par la répugnance presque invincible qu’éprouvent les premiers malades et leurs familles à se faire connaître de peur d’être considérés comme responsables d’un malheur public. Néanmoins, il n’y a pas de victime de l’épidémie du Finistère dont ce travail ne mentionne l’àge, le sexe, l’état civil, la profession, le domicile. Dans plus d’un tiers des cas de décès, l’on trouvera l’origine présumée de la maladie, c’est-à-dire le fait duquel il résulte que le malade a été en contact avec d’autres cholériques ou a manipulé des effets contaminés. Des renseignements sont donnés sur les causes les plus apparentes d’insalubrité.
Dans le second livre, plus didactique et intitulé « les réformes nécessaires », je passe en revue les décisions législatives ou réglementaires que commanderait, dans l’état actuel de la science, une défense méthodique contre le choléra. J’examine successivement quelles précautions les nations menacées semblent en droit de réclamer de l’Angleterre, qui a dans ses domaines l’atelier de production de la maladie ; quelles clauses pourraient trouver leur place dans un arrangement international pour la protection de la Méditerranée ; enfin, quelles mesures il y aurait lieu de prendre, soit aux frontières de la France, soit à l’intérieur du pays, pour notre propre sauvegarde.