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I. — CONCARNEAU

Épidémies antérieures: choléra en i865-66: 1 84 cas, 78 décès.

fièvre typhoïde en 1866: 54 décès.

Superficie: 116 hectares.

Population: dénombrement de 1886: totale, 5.684 (1881 : 5.igi); agglomérée, 5.397.

Taux moyen, de 1882 à i885, de l’excédent des naissances sur les décès: 16,90 pour 1 .000 habitants.

Taux moyen, de 1882 à 1 885, de la mortalité: 22,08 pour 1.000 habitants*.

Nombre des maisons: 466; des ménages: 1.2 53.

Spiritueux : au cours d’une année (i885), la consommation du vin, par tête d’habitant, a été de 23 litres, du cidre de 127 litres, de l’alcool de 8 lit. 5.

Épidémie de 1 885-86.

Population exposée (l’agglomération) : 5.397 habitants se subdivisant ainsi :

1° Division par groupes d’âge et par sexe:

n î k ( Garçons ....

De o a i5 ans. . . . J Y

( Filles

De i5 à 60 ans.... Homraes • • ■ ■ ( Femmes ....

» 1 1 /> C Hommes. . . .

Au-dessus de 60 ans. 1

( Femmes

2° Division par étal civil (enfants jusqu’à 15 ans non compris) :

Célibataires

Mariés

Veufs

( Hommes.

( Femmes .

( Hommes .

( Femmes .

( Hommes .

( Femmes .

Les professions qui ont Journi des victimes au choléra se chiffraient comme suit au dénombrement de 1 886 :

Hommes

Marins 811

Journaliers 45

Débitants de boissons 27

Menuisiers 14

1 Voir p. 1 48 comment ces chiflres ont été obtenus.

Ménagères 452

Sardinières 317

Couturières 68

Épicières. 5

Nombre des maisons exposées : 466; des ménages: i.253.

Durée de l’épidémie : du 20 septembre i885 au 25 février 1886 *.

Nombre des décès: 47 (12 enfants, dont 10 garçons, 2 filles; 17 hommes; 18 femmes).

Proportion des décès cholériques, en i885-86, au chiffre de la population exposée: (47: 5.397) 8,70 p- 1.000.

Femmes .

§ Ier. — État sanitaire de la ville.

M. Anner, directeur de la santé à Brest, qui s’était rendu dans le sud du Finistère vers la fin d’octobre i885 pour étudier les progrès de l’épidémie, décrit ainsi la ville de Concarneau 2 :

Concarneau est une jolie petite ville à l’est du Guilvinec, contenant actuellement, moment de la pêche, 6.000 habitants. Elle est divisée en deux parties, la vieille ville ou ville close et la ville neuve : la première entourée de murailles produisant le plus pittoresque effet, mais resserrant les maisons entre deux rues longues, étroites, mal éclairées; la seconde, de création toute récente, comprenant de belles constructions, des usines à sardines dites fritures, des maisons bien alignées, saines, avec des rues larges, des places confortables. Il y a à Concarneau deux médecins et trois pharmaciens...

Le pays est plus riche, la voirie en meilleur état qu’au Guilvinec; mais le bienêtre des marins repose toujours sur la pêche plus ou moins fructueuse; or, de même qu’au Guilvinec, la saison est mauvaise et les cinq cents bateaux armés au port de Concarneau n’ont pas été plus heureux que les quatre-vingt-dix inscrits au Guilvinec.

A Concarneau, chacun rivalise de zèle et de dévouement pour soigner les

malades ; toutes les prescriptions médicales sont rigoureusement exécutées ; le Dr Galzain me dit que frotteurs et frotteuses s’offrent en masse pour frictionner les malades.

La population de Concarneau, ville relativement importante et en rapport avec le monde extérieur, diffère en effet sensiblement de celle d’autres communes du Finistère. L’on n’a pas vu là les cholériques refuser les remèdes qu’on leur offrait, par crainte qu’on ne voulût les empoisonner, ce qui a été fréquent ailleurs. Il s’est trouvé des malades qui ne recherchaient pas les soins qui leur étaient nécessaires ; mais ce n’était pas par ignorance, ni par apathie, ni par fatalisme. Le Dr Coffec, médecin des épidémies de

1 Voir les observations météoriques pour cette période à la planche 10, p. i44.

! Rapport au ministre du commerce, 26 octobre i885.

l’arrondissement de Quimper, entre un mardi dans un des pauvres logements de Concarneau. Le vendredi précédent, le mari, un pêcheur de vingt-huit ans, est mort dans cette chambre, emporté par une maladie de cinq heures. La femme est là qui travaille. Le lendemain de la mort, le samedi, elle a été prise d’une forte diarrhée qui ne l’a pas quittée depuis. Elle sait à quoi elle est exposée, car elle a bravement soigné son mari. Voilà pourtant trois jours qu’elle travaille, malade. Il faut bien que la besogne se fasse ! Il faut bien donner à manger aux marmots ! Les paroles du Dr Coffec réussissent enfin à l’émouvoir ; elle se fait soigner et elle échappe au fléau. L’on ne voulut pas à Concarneau appeler un médecin de la marine : nos docteurs nous suffisent, répondit-on au directeur de la santé. Et ils suffirent en effet.

D’après le Dr Galzain, les quartiers atteints renferment une population misérable, entassée dans des habitations insalubres.

J’attribue, dit-il, la propagation du mal et ses ravages dans la classe pauvre aux causes suivantes : malpropreté, alimentation mauvaise et insuffisante, logements insalubres, trop étroits, où l’air est confiné et vicié, habitudes d’intempérance des ouvriers et des marins, défaut de précautions et de soins pour se préserver de la contagion et négligence de l’observance des lois les plus élémentaires de l’hygiène en temps d’épidémie.

Beaucoup des logements sont en effet mal tenus ; souvent les maisons sont bâties en contre-bas du sol et delà rue, exposées à l’invasion des eaux sales du dehors.

Voici, du reste, le rapport que l’agent voyer cantonal a rédigé en réponse à la circulaire du directeur du service vicinal :

Nature du sol. — Sol arable sur o m. 80 à i mètre de profondeur, reposant sur roche granitique compacte et décomposée .

Eau bue par les habitants. — Eau de source très potable provenant du territoire de la commune de Beuzec-Conq, dans le vallon de l’anse Saint-Jacques, aune distance d’environ 1.200 mètres de Concarneau, L’eau de source est amenée par des tuyaux en fonte dans un réservoir situé sur le territoire de Beuzec-Conq et de là distribuée par des tuyaux en fonte dans les divers quartiers de la ville. Ces tuyaux sont enfouis dans le sol à une profondeur d’environ o m. 80.

La quantité d’eau fournie par cette source paraît suffisante pour l’alimentation des habitants, mais est notoirement insuffisante pour le nettoyage des ruisseaux de la ville et l’arrosage en temps de sécheresse. La population était, d’après le dernier recensement, de 5.586 habitants, plus une population flottante d’été de 2.000 habitants, soit 7.600 habitants environ. Le débit journalier de la source a été estimé être de 3 1 .000 litres, ce qui donne 4 litres environ pour la consommation individuelle.

Immondices. — Un service est installé par la commune (fermage) pour l’enlèvement des vidanges. A cet effet, des bailles sont déposées dans les maisons non

pourvues de fosses d’aisances, ce qui est la presque unanimité ; et l’entrepreneur les enlève journellement sur un avis des particuliers déposé à la mairie. Malheureusement, une grande partie des vidanges se fait encore dans le port, le long du quai d’ Aiguillon, et dans le bassin, au grand détriment de la santé publique. D’un autre côté, les vidanges d’usines se font journellement dans les ruisseaux de la ville; et par les temps de chaleurs excessives, on peut se faire une idée des inconvénients et des dangers que cette manière de faire doit amener. Enfin, les eaux corrompues sortant des usines après le lavage du matériel se déversent dans le port et l’arrière-port, ce qui est une cause évidente d’insalubrité. Tout le monde le reconnaît; mais, jusqu’à ce jour, il n’a rien été fait pour remédier à cet inconvénient. On y arriverait en obligeant les propriétaires des usines à construire, à frais communs, un aqueduc collecteur déversant toutes ces eaux insalubres en dehors des eaux du port, aux abords du vivier Guillon,. par exemple. Le déversement de ces eaux de lavage dans le port donne des odeurs insupportables, pendant les grandes chaleurs surtout.

Le lavage du linge de Concarneau se fait en grande partie aux lavoirs publics installés dans l’anse Saint-Jacques et aux Sables-blancs, sur le territoire de Beuzec-Conq. Les eaux savonneuses se rendent directement à la mer, qui est à proximité de ces lavoirs.

Le nettoiement des rues, places et chemins se fait d’une façon très convenable par les soins des cantonniers de la ville et du cantonnier communal. Les boues et fumiers sont enlevés journellement, le dimanche excepté, par les soins d’un fermier à bail.

Toutes les maisons ne sont pas munies de cours intérieures, ou ces cours sont insuffisantes pour servir aux besoins de plusieurs ménages, ce qui est le lot de presque toutes les maisons habitées par des pêcheurs. Le petit nombre de maisons dites bourgeoises offre toutes les conditions désirables d’hygiène et de propreté.

Il y aurait lieu, en résumé, pour l’assainissement de la ville de Concarneau d’y amener une plus grande quantité d’eau, soit en achetant une source nouvelle, soit en creusant de nouveaux puits, qui donneraient de l’eau pour les usages de propreté, nettoiement des ruisseaux, arrosage des chaussées, etc.

Il y a urgence, enfin, à établir des latrines publiques qui permettent aux nombreux marins, étrangers à la localité, de satisfaire leurs besoins journaliers, sans être contraints, comme cela se fait actuellement, d’orner les chemins de Concarneau d’ordures dont le cantonnier communal a le soin d’effectuer l’enlèvement tous les jours.

D’un autre côté, l’agglomération, pendant l’été, dans les locaux appartenant aux usines, de nombreuses femmes étrangères à la ville peut être une cause de propagation de l’épidémie, à un moment donné. Cette question, qui soulèvera sans doute de la part des propriétaires de fritures de nombreuses récriminations, mérite d’être soigneusement examinée ; car ces femmes y sont entassées et parquées dans des conditions déplorables au point de vue de l’hygiène.

L’on remarquera la présence de puits dans plusieurs des agglomérations atteintes. Comme l’explique l’agent voyer, la ville fournit aux habitants, par les bornes-fontaines, de l’eau salubre ; mais là même où il y a des bornes-fontaines les habitants vont plus loin chercher l’eau des puits, la trouvant plus fraîche. C’est probablement ce qui se passe dans la ville close où il y a deux puits et

une borne-fontaine. Or, les puits sont certainement contaminés par les infiltrations des eaux superficielles qui, la pente du sol vers la mer étant insuffisante, séjournent dans les rues et y forment des cloaques, jusqu’à ce qu’elles soient absorbées par le sol. Telle est la prédilection pour l’eau des puits, que le maire de Concarneau, qui en toute autre circonstance a prêté à mon administration le concours le plus dévoué, se refusait à interdire l’usage de cette eau. Je l’y avais invité; le it\ février 1886, il me répondait qu’un tel ordre jetterait « la perturbation dans la population ». Il se bornerait donc à publier un avis « engageant les habitants, dans l’intérêt de l’hygiène publique, à ne pas boire de l’eau des puits et à ne pas s’en servir pour l’usage des ménages ». Il ajoutait que les puits de la ville étaient dans un état de grande propreté et fournissaient une eau très potable. Le Dr Charrin qui était convaincu que l’eau des puits était dangereuse prit, le icr mars, en vertu des pouvoirs qui lui avaient été conférés par le décret du 29 janvier, un arrêté interdisant l’usage de cette eau. On assure que malgré cet arrêté, malgré la police et la gendarmerie, malgré toutes les explications, quelques habitants s’obstinèrent dans la désobéissance.

L’absence de latrines ne contribuait pas à rendre la ville plus résistante à l’épidémie. En chercher dans les maisons des pêcheurs, il n'y faut pas songer. Il n’y en avait pas non plus de publiques, et à Concarneau l’on n’a pas la ressource de champs voisins. Les habitants vont donc déposer leurs matières fécales le long de la grève que la mer est chargée de nettoyer. A certaines heures et par certains vents l’air est empuanti, et j’ai connu des personnes qui ne pouvaient aller visiter cette petite ville si bien située, si intéressante, sans en revenir malades. La malpropreté dont parle le Dr Galzain passe quelquefois l’imagination. Dans un taudis sordide, nous avons trouvé, M. Proust et moi, une femme en haillons, malade, étendue sur un peu de paille ; ses excréments desséchés gisaient à côté d’elle *. J’ai voulu déterminer la municipalité à construire des latrines. Mes conseils, mes injonctions mêmes sont restées longtemps sans effet. C’est seulement au mois de novembre 1886 que le conseil municipal s’occupa de la question. Il l’a résolue après mon départ. Depuis deux ans, un établissement public fonctionne à la grève de Sainte-Croix ; la population a pris l’habitude d’en faire usage et en est aujourd’hui satisfaite. Le maire s’en féli-

* Voir, p. 56, la description qu’a faite M. Proust de ce logement.

cite et m’écrit qu’en quelques années la salubrité a fait de grands progrès à Concarneau1. Une épidémie passagère de choléra a eu plus d’une fois pour conséquence de procurer ainsi le bienfait durable de travaux d’assainissement.

J’ai dit qu’un grand nombre de maisons de Concarneau sont en contre-bas du sol de la rue : ce n’est pas leur seul défaut. En général, elles sont mal éclairées, mal aérées, d’un cubage insuffisant. La maison qui porte au plan (planche n, p. i64) le n° 4 (ville close) et où se sont produits 6 cas de choléra dont 2 décès se compose de trois pièces ; chaque pièce cube soixante mètres. Dans celle du rez-de-chaussée logeaient 6 personnes et 7 dans chacune de celles du premier et du deuxième étages. L’unique chambre de la maison n° 2, celle où s’est produit le premier décès, cube quarantecinq mètres et était habitée par cinq personnes. Dans la maison n° 29 , où se sont produits 4 cas de choléra dont 3 décès, l’une des chambres, cubant quarante-deux mètres, était occupée par 7 personnes.

§ 2. — L’épidémie.

Le premier cas est constaté à Concarneau le 20 septembre i885.

J’ai dit ailleurs 2 que le choléra a probablement été importé dans le Finistère par des personnes venant de lieux contaminés et débarquées à Brest. Il est intéressant de constater que dès le début de l’épidémie cette opinion a été émise par l’un des médecins de Concarneau. A la suite de sa visite du mois d’octobre i885, M. Anner, directeur de la santé à Brest, écrivait: « Le docteur Hugo t pense que l’épidémie a pu être introduite par des marins venus en congé, arrivant du Tonkin. J’ai eu la liste de ces marins au nombre de six; ils 11’ont fait que traverser la ville. Aucun d’eux ne réside à Concarneau, Lanriec, Beuzec ou Trégunc. » Même ne faisant que traverser la ville, il n’est pas impossible qu’au moyen d’effets souillés ces marins y aient semé le germe fatal, et l’on va voir que M. Anner se trompait sur la résidence des hommes. En effet, le maire de Concarneau poursuivit, à ma demande, l’en-

1 Lettre du 16 juillet 1890.

* Voirpp. 42 et suiv.

quête plus minutieusement que n’avait pu le faire M. Anner et il m’écrivit :

J’ai fait interroger les marins rentrés du service pendant le mois de septembre i885, c’est-à-dire quelques jours avant l’apparition du fléau dans notre ville et il résulte de leurs déclarations :

i° que le 6 septembre i885, les nommés B. . . et A. . . sont arrivés à Concarneau, venant de Toulon où le choléra existait ;

2° que le 20 septembre i885, le nommé D.... est rentré à Concarneau arrivant de Chine où était le choléra et qu’ayant été rapatrié par un navire de l’Etat, un cas de choléra, suivi de décès, s’était déclaré à bord ;

3° que le 26 septembre i885, le nommé M. . . . est rentré dans ses foyers à Concarneau, venant de Chine où existait le choléra, ainsi que le nommé le B... qui est rentré à Lanriec le 4 ou 5 septembre.

Il y a donc lieu de supposer que cette terrible maladie a été importée à Concarneau par ces marins venant de pays contaminés. Cependant aucun d’eux n’en a été atteint.

Après avoir fourni 10 décès en vingt jours, l’épidémie s’aggrave à partir delà deuxième quinzaine d’octobre. Le i3 octobre, on enregistre 2 morts; 2 encore le i5; 5 le 20 du même mois; c’est le jour le plus meurtrier. A partir du 23 novembre, on croit l’épidémie terminée. Mais, les 2 et 7 décembre, 2 décès ont lieu et un le ig décembre; puis rien pendant quinze jours. Le 3 janvier 1886, un décès. Jusqu’à la fin de janvier, on en compte 6 ; on en compte 3 en février: le 25 février meurt la dernière victime. En cinq mois et sept jours, le choléra avait atteint 120 personnes; il en avait emporté 47» dont 12 enfants, 17 hommes et 18 femmes. Les 47 décès et les 73 guérisons sont notés sur le plan de Concarneau qui se trouve à la fin de cette notice.

LeDr Coffec, médecin des épidémies, exprime ainsi son opinion sur l’épidémie de Concarneau :

J’ai vu là beaucoup de malades arrivés tout de suite à la période algide et à la cyanose avec suppression des urines, disparition complète du pouls, la voix éteinte, les yeux enfoncés, cerclés de noir, et qui guérissaient en grand nombre et très vite. Tous ceux que j’ai vus ailleurs avec un pareil cortège de symptômes étaient voués à une mort certaine, quelque mode de traitement qui fût employé. Je ne citerai qu’une seule exception à cette remarque et encore servira-t-elle à démontrer que le mal était moins grave à Concarneau que partout ailleurs. Au plus fort de l’épidémie de Quimper j’étais appelé, un matin, à la maison d’arrêt pour voir un prisonnier arrivé de Concarneau depuis quelques jours avec la diarrhée. Je le fis transporter immédiatement à l’hôpital. Il y est resté deux jours absolument cyanosé et froid, sans pouls, sans voix, suppression des urines, selles nombreuses, riziformes, vomissements opiniâtres. Celui-là a guéri.

Plusieurs personnes ont constaté qu’un certain nombre de cholériques de Concarneau sont tombés malades en mer. M. Re-

boul, alors préfet du Finistère, écrivait le 8 octobre i885 au ministre du commerce : « En général, les malades sont des marins pêcheurs qui éprouvent les premières atteintes du mal dans leur bateau. Quelques-uns de ceux qui sont morts avaient débarqué trop tard pour se faire soigner. » Le maréchal des logis commandant la brigade de Concarneau écrit dans un de ses rapports journaliers de la fin de septembre : « Hier dans l'après-midi deux pêcheurs ont été débarqués atteints du choléra. D’après les renseignements recueillis, ces hommes ont travaillé à bord de leur bateau jusqu’à six heures du matin, malgré leur état de faiblesse, car toute la nuit ils n’ont cessé de faire, étant pris de diarrhée. Vers cette heure ils se sont mis à vomir et ont perdu connaissance. » D’après le Dr Galzain, le premier cas constaté à Concarneau serait celui d’un marin qui « parti bien portant le matin est rentré le soir au port avec les symptômes cholériques parfaitement marqués ». Et M. Galzain ajoutait : « J’ai depuis fait cette remarque que plusieurs de mes malades m’avaient appelé pour la première fois au retour d’un voyage à la mer ; les douleurs intestinales s’étaient manifestées à bord même de leur barque ; ces hommes m’ont dit n’avoir eu aucune communication avec d’autres bateaux1. »

Le io février, je reçus par la poste du commissaire de police de Concarneau une note indiquant que 2 cas de choléra et un cas de cholérine venaient d’être constatés dans la ville d’où la maladie avait disparu depuis le 29 janvier. La chose n’avait pas paru sans doute assez importante pour qu’on employât une voie plus rapide. Je télégraphiai au maire :

Veuillez me tenir au courant chaque jour par télégraphe, jusqu’à nouvel ordre, de l’état sanitaire . Pour les cas qui se sont déclarés hier, éloignez de la chambre et logez ailleurs tous ceux dont la présence n’est pas indispensable; faites désinfecter préalablement les vases ; que les gardes-malades ne prennent aucune nourriture ni boisson dans la chambre et ne mangent pas sans s’ètrc lavé les mains dans la solution désinfectante. Lettre suit.

Et le même jour j’adressai au maire la lettre suivante :

Quimper, io février 1886.

Monsieur le maire,

Je vous confirme ma dépêche télégraphique de ce matin.

11 y a le plus grand intérêt à ce que les malades soient absolument isolés et qu’il n’entre dans leur chambre aucune personne autre que celles indispensables

1 Rapport de M. Anucr au ministre du commerce.

pour les soigner. Que ces gardes-malades s’abstiennent avec le plus grand soin de prendre aucune nourriture ni aucune boisson dans les chambres des malades et qu’en dehors de ces chambres ils ne mangent pas sans s’être préalablement lavé les mains dans de l’eau contenant 5o grammes de chlorure de chaux par litre et sans s’être rincé la bouche avec de l’eau pure. Qu’ils se lavent également les mains avec la même solution chaque fois qu'ils auront recueilli les vomissements ou les déjections des malades . Qu’ils ne boivent que de l’eau ayant bouilli et ne mangent que des aliments très cuits.

Mettez à la disposition de la maison atteinte deux vases destinés à recueillir les vomissements et les déjections ; l’un servira pendant que l’on emportera l’autre. Chaque vase devra contenir préalablement un verre d’eau de la solution ci-dessus ; quand il sera à moitié plein, on y versera encore un verre de la même solution et l’on ira jeter le contenu à la mer .

Je vous recommande de faire tenir très propres les abords de la maison et de prendre des mesures énergiques pour qu’aucune matière fécale ne séjourne dans les rues.

Faites brûler les linges qui auront été souillés, et que les gardes-malades nettoient leurs propres vêtements avec la solution désinfectante.

Lorsque la maladie sera sur le point d’être terminée, de quelque manière que l’on prévoie que cette terminaison doive se produire, je vous prie de m’en aviser par le télégraphe. M. le ministre du commerce a envoyé dans le Finistère deux agents ayant pris l’habitude à Paris de faire d’une manière complète la désinfection des pièces où s’étaient produits des cas de choléra. Ces deux agents sont actuellement, l’un à Brest, l’autre aux Sables-d’Olonne. Mais je les ai fait procéder ici, à Quimper, devant des hommes qui ont appris d’eux la manière de s’y prendre, et qui pourront à leur tour former des désinfecteurs à Concarneau. Je vous enverrai donc, lorsque l’issue de la maladie sera proche, l’un de ces hommes, et, dès que la chambre du malade ou des malades pourra être occupée, il procédera à la désinfection de la chambre en présence des personnes que vous aurez désignées pour y assister et qui pourraient plus tard, dans des circonstances analogues, procéder seules.

Veuillez agréer, etc.

Le i4 février, qui était un dimanche, je recevais de M. le maire de Concarneau une dépêche télégraphique annonçant qu’un nouveau cas grave s’était produit dans la matinée. M. le D1' Charrin, qui revenait des Sables-d’Olonne, se trouvait à la préfecture au moment où la dépêche arriva. Il partit immédiatement pour Concarneau et y arriva juste à temps pour voir mourir le malade, victime d’un cas foudroyant. Sur la demande de M. Charrin, j’envoyai le soir même à Concarneau un des agents formés à Quimper, et la maison fut désinfectée à fond. Je me rendis à Concarneau le 16 février ; je m’assurai que toutes les mesures de précaution étaient prises et que les trois malades du 9 étaient en bonne voie de guérison. Dès qu’ils purent sortir, on les logea, eux et leurs familles, après avoir désinfecté leurs vêtements, dans un local loué à cet effet et l’on désinfecta les logements qu’ils avaient occupés.

Planche i i .

CHOLÉRA RE 1 8 85-i 8 «G.

Plan de Concarneau.

Dans la deuxième quinzaine de février, j’envoyai à Concarneau des agents désinfecteurs chargés de désinfecter les autres habitations où s’étaient produits des cas de choléra. J’envoyai également une escouade de cantonniers pour établir et maintenir la propreté dans les rues par l’écoulement des eaux et l’enlèvement des immondices. J’allai sur place me rendre compte que mes instructions étaient suivies. Le 25 février, l’épidémie était terminée.

L’on trouvera ci-contre (planche n) le plan de la ville de Concarneau. Sur ce plan, les maisons teintées en jaune sont celles où ont eu lieu un ou plusieurs cas de choléra. Les guérisons sont marquées en rouge, les décès en noir. Chaque maison porte un numéro correspondant à l’ordre chronologique de l’apparition du premier cas dans la maison. L’on a ajouté au plan, comme faisant partie de la même agglomération, avec la seule indication du nombre des guérisons et des décès, quelques-unes des maisons atteintes de Beuzec-Conq, celles qui touchent à Concarneau.

Le tableau des malades qui suit renvoie au plan pour l’indication de la maison où chacune des victimes a été atteinte. Dans ce tableau, comme dans plusieurs de ceux qui vont suivre, la profession et l’état civil des malades ne sont indiqués que pour les décédés. Pour les guéris, ces détails paraissaient sans doute sans importance aux personnes qui dans les mairies enregistraient les déclarations de maladie. Si l’on avait voulu réparer plus tard cette omission, on se serait exposé à de nombreuses erreurs.

Concarneau. - — Tableau

N°* d’ordre.

N- D’ORDRE

DU TABLEAU

général

des décès.

DATE

du commencement de la

MALADIE

DATE

DU DÉCÈS

PROFESSION

des

DÉCÉDÉS

20 septembre i885. . . .

27 septembre i885...

Menuisier

Pêcheur

Guérie

3o septembre i885 . . .

Guéri

ier octobre i885

Sardinière

Guérie

7 octobre i885

ior octobre i885 ....

Pêcheur

Guérie

Guéri

Guérie

Guéri

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Pêcheur

Ménagère

Guéri

Guérie

It

i3 octobre i885 . . .

Pêcheur

Sardinière

Guéri

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Ménagère

Menuisier

Journalier

Guéri

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