‹ Le choléraChapitre 55 sur 125 · XI. — AUDIERNE · texte numérisé non relu

XI. — AUDIERNE

Épidémies antérieures : choléra en i834: 127 cas, 67 décès.

— en i84g : 49 cas, i3 décès.

— en 1866: (?) cas, 5g décès, fièvre typhoïde à l’état endémique.

Superficie : 287 hectares.

Population: dénombrement de 1886: totale, 3. o5o ( 1881 : 2.56o); agglomérée, 3.168.

Taux moyen, de 1882 à i885, de l’excédent des naissances sur les décès: 9,75 pour 1.000 habitants.

Taux moyen, de 1882 à i885, de la mortalité : 38,70 pour 1.000 habitants*.

Nombre des maisons : 362; des ménages : 694.

Spiritueux: au cours d’une année (i885), la consommation du vin, par tête d’habitant, a été de 26 litres, du cidre de 8 litres, de l’alcool de i3 lit. 6.

Épidémie de i885-86.

Population exposée (l’agglomération, 2.168, la Montagne, 353): 2.Ô2I habitants se subdivisant ainsi :

1° Division par groupes d’âge et par sexe:

De o à i5 ans

De i5 à 60 ans. . . .

Au-dessus de 60 ans.

Garçons .

Filles. . . .

Hommes Femmes.

Hommes ,

2° Division par état civil f enfants jusqu’à 15 ans non compris j :

Célibataires

f Hommes

( Femmes

Mariés

( Hommes

/ Femmes . .

Veufs

( Hommes

* Voir p. 148 comment ces chiffres ont été obtenus.

Les professions qui ont fourni des victimes au choléra se chiffraient comme suit au

dénombrement de 1 886 :

f Marins 354

Cultivateurs 34

l Journaliers 15

I Ouvriers boîtiers 19

I Ferblantiers 28

Hommes J Menuisiers 2

j Syndic 1

I Couvreurs 5

| Cantonnier 1

I Mareyeurs ?

Militaires ?

\ Sans profession 61

! Cultivatrices 60

Journalières 28

Ouvrières 5

Couturières 40

Remmailleuses de filets

Domestiques 66

Nombre des maisons exposées: 284; des ménages : 5g i.

Durée de l’épidémie: du 3o octobre i885 au 23 avril 1886 ' .

Nombre des décès: i 44 (5i enfants, dont 3i garçons, 20 filles ; 44 hommes ; 4g femmes).

Proportion des décès cholériques, en i885-i886, au chiffre de la population exposée (i44 : 2.52i) : 57,12 p. 1.000.

§ ier. — Conditions sanitaires.

LeD1' Hébert, médecin à Audierne, y a soigné les cholériques avec un dévouement qui lui a valu l’attribution d’une médaille d’or. Il décrit ainsi la ville :

Entre la pointe du Raz et les rochers de Penmarch, sur la rive droite du Goyen, près de son embouchure, se trouve la petite ville d’ Audierne. Elle compte 1.700 habitants, abstraction faite des quartiers excentriques. Celte ville est bâtie sur deux quais : l’un, le quaide la Mairie, orienté au N. -N. -O. ; l’autre, le quai Côte-Cléden allant du N.-E. au S. -O. Entre ces deux quais, le Goyen court N. et S. Cette partie de la ville est habitée par des commerçants, classe relativement aisée et qui, grâce à ce bien-être, n’a pas eu à souffrir des atteintes du choléra.

Derrière le quai de la Mairie et parallèlement à lui, sur une longueur de trois cents mètres environ, se trouve la Grand’rue, quartier à peu près exclusivement habité par les marins et leurs familles. Cette rue, droite, bien percée, relativement large, pavée, est bordée de deux rangées de maisons.

' Voir les observations météoriques pour cette période à la planche 10, p. i4â.

Les habitations adossées aux constructions du quai sont pour la plupart de création récente et constituent par suite des logements plus salubres. Aussi, les cas de choléra y ont-ils été, en général, moins graves et les décès moins fréquents.

Le côté ouest de la Grand’rue est adossé à une colline de 25o mètres d’élévation qui, de ce côté, domine la ville et la surplombe complètement. En certains points les maisons paraissent bâties dans une sorte d’excavation creusée au pied de la colline. Ce dernier côté doit seul attirer notre attention, car c’est lui qui, en raison de sa situation topographique, a été le plus éprouvé par l’épidémie.

L’adossement de ces maisons à la colline constitue une cause permanente d’insalubrité : murs souvent contigus ou adossés à la colline ; mares formées dans les cours par l’eau qui suinte de la colline, véritables cloaques infects, surtout en été ; enfin, infiltrations continuelles des eaux dans ces logements dont l’intérieur est pour la plupart misérable.

Là, tout est réuni pour favoriser l’épanouissement morbide : misère, malpropreté, incurie des habitants; il n’est pas jusqu’aux lits, clos comme dans les campagnes bretonnes et quelquefois à deux étages superposés, souvent réduits à une simple paillasse et à une mauvaise couverture, qui ne viennent ajouter à cette déplorable hygiène. En outre, ils sont souvent fixés contre les murs ; aussi, suffitil de rappeler la fréquence des pluies dans la Basse-Bretagne pour avoir une idée très nette de l’insalubrité de pareils logements.

A ces desiderata viennent s’ajouter : i° une entrée rarement dallée, où, au retour de la pêche, les marins déposent leurs vêtements encore imprégnés d’eau salée. Les bottes de mer, les casiers à langoustes, les filets et, en été les barils de rogue, sans oublier le poisson qui sèche, durant le jour, à l’unique fenêtre de la chambre et qu’on rentre la nuit venue; 2° le rez-de-chaussée, sans plancher ni dallage, est transformé, en hiver, en une boue gluante qui adhère aux chaussures. L’air y est rarement renouvelé. Il y en a où la chaleur et le soleil ne pénètrent jamais .

L’étage supérieur, quand il existe, ne présente d’autre salubrité que celle qui résulte de sa situation même. En effet, on y retrouve le même modus vivendi; l’escalier, aussi sale que l’entrée, sert généralement aux marins à suspendre leurs engins de pêche ; et, bien que la chambre soit pourvue d’un plancher, il disparaît sous une couche de poussière épaisse qui le rend tout aussi insalubre que le rezde-chaussée.

Du feu on n’en allume que pour préparer le repas, quelquefois dans un poêle en fonte, le plus souvent dans une cheminée d’un tirage défectueux. Aussi ces logements sont-ils, lorsque soufflent les vents du sud, empoisonnés par une fumée âcre due à la combustion imparfaite d’un bois humide ét vert.

A l’extrémité nord de la Grand’rue et perpendiculairement à elle, se trouve la rue Double. Plus étroite que la Grand’rue , elle est irrégulière, tortueuse, pavée seulement de chaque côté où coule un ruisseau alimenté par la fontaine Saint- Raymond. Les maisons qui bordent le côté nord de la rue Double sont mieux aérées que celles qui limitent le côté sud de cette même rue. Ces dernières sont également adossées à la colline et se trouvent, hygiéniquement parlant, dans les mêmes conditions que les maisons de la Grand’ rue. C’est la population agglomérée de cette rue étroite et très humide qui a fourni le plus de victimes au fléau.

Trois autres quartiers, Kervréach qui n’est que le prolongement de la rue Double, Kéridreuf, Kervian, ne présentent aucune particularité digne de remarque. En raison de leur élévation, leur insalubrité est relativement moindre. Aussi ces quartiers ont-ils été moins maltraités.

Reste le quartier dit de la Montagne à cause de sa situation sur une hauteur dans le sud-ouest d’Audierne et qui est, de ce fait, le quartier le plus sain de la ville. Pendant la durée de l’épidémie, j’y ai été appelé à soigner 12 cholériques, tous sérieusement atteints et malgré la gravité des cas, je n’ai perdu qu’un seul malade. J’attribue ce succès à la situation topographique de ce quartier dont les maisons, toutes de construction récente, moins humides, bien ventilées, mieux tenues, constituent des logements très salubres.

Peu de maisons, à Audierne, possèdent des fosses d’aisances, circonstance dont on ne peut que se féliciter relativement à l’hygiène privée; car, de toutes les causes de méphitisme de l’habitation, la plus fréquente et la plus importante est, à coup sûr, celle qui provient des cabinets d’aisances. Par contre, l’hygiène publique a beaucoup à souffrir de ces desiderata car les habitants déposent dans tous les coins de la ville, dans les ruelles, sur les côtes, à la mer, voire même à la porte de leur maison, les immondices de toute sorte. Aussi, malgré le service régulier de la voirie, est-il facile de constater l’accumulation d’immondices de toute nature dans les endroits retirés.

Un autre facteur, également puissant dans la genèse du choléra, a été l’encombrement, en d’autres termes, la disproportion entre le nombre de personnes vivant dans le même local et la quantité d’air dont elles ont absolument besoin . A Audierne, le fait est habituel. Dans une chambre humide, mal aérée, insuffisamment éclairée, malpropre, quelquefois même incomplètement abritée contre les intempéries des saisons, s’entasse toute une famille composée de 8 à 10 personnes.

La distribution des eaux à Audierne se fait au moyen de deux sources excellentes : la source Saint-Raymond, qui alimente la rue Double, la Grand’ rue, la rue de l’Église, les quais, le marché public; la source Mornic, qui alimente la place neuve, le Kervian, etc. L’eau ainsi captée est dirigée sur la voie publique au moyen de conduites métalliques qui viennent aboutir à des bornes-fontaines. Une seule fontaine monumentale est construite sur la place du marché ; mais son fonctionnement défectueux ne permet pas de l’utiliser d’une manière continue .

Pas plus que l’eau, l’alimentation n’a eu d’influence étiologique dans la propagation du choléra. Elle est, à certains moments, en hiver, insuffisante comme qualité, mais rarement comme quantité. Le poisson, frais ou salé, constitue, avec les pommes de terre, la base de la nourriture. Ce genre d’alimentation n’a rien de spécial à Audierne ; c’est le régime habituel de nos populations côtières; il me semble difficile d’admettre qu’il ait agi comme cause prédisposante du choléra.

Quant à l’abus des boissons alcooliques et en particulier de l’eau-de-vie, il constitue une habitude invétérée chez les hommes et malheureusement aussi chez les femmes . Sans vouloir insister sur les fâcheuses conséquences qui résultent de l’usage immodéré des liquides alcooliques, signalons ces habitudes d’intempérance dont les effets déplorables n’ont pas été sans influence sur la gravité exceptionnelle de l’épidémie.

Sur ce dernier point, je dois ajouter à ce qu’en dit le Dr Hébert qu’ayant été averti que les marchands d’Audierne vendaient des vins et spiritueux de mauvaise qualité, j’adressai des échantillons au ministre du commerce qui les fît analyser par le laboratoire municipal de Paris. On trouvera en annexe le résultat de ces analyses. Elles

démontrent que les habitants d’Audierne absorbent des liquides falsifiés et nuisibles, renfermant des produits aldéhydiques.

Le conseil d’hygiène et de salubrité du département du Finistère n’a pas cru que la législation existante permît d’exercer des poursuites.

Voici, sur la situation hygiénique de la ville et des villages qui l’entourent le rapport de l’agent voyer cantonal .

La ville d’Audierne est alimentée par trois sources jaillissant en dehors des agglomérations. L’une d’elles, celle de Saint-Raymond, dessert la partie ouest de la ville en passant dans des tuyaux en fonte, par la rue Double, une partie de la Grand’rue et le quai. Des bornes-fontaines sont placées sur cette conduite à des distances assez rapprochées. La partie nord est desservie par la fontaine du Guervian. Les sources de la rue Côte-Cléden desservent les habitants de cette rue.

L’eau est très bonne, principalement celle de la rue Côte-Cléden. Malgré le grand nombre de bornes-fontaines et la négligence des habitants qui laissent souvent les robinets ouverts, l’eau serait toujours en quantité suffisante si le nombre des consommateurs n’était parfois doublé par les marins étrangers.

Actuellement, malgré une sécheresse exceptionnelle et une grande affluence de marins étrangers, depuis un mois, les sources n’ont pas encore tari. La situation d’Audierne, sous ce rapport, ne laisse rien à désirer.

Il n’en est pas de même pour la propreté. La ville est à peu près dénuée de fosses d’aisances. Quelques maisons sont munies de baquets ou de seaux d’assez fortes dimensions pour recevoir les matières fécales, lesquelles sont ensuite jetées dans le bassin. Dans quelques autres on se contente de vider les vases dans les rues et les venelles où les matières séjournent quelquefois assez longtemps, dans les venelles surtout. J’en ai vu lors du choléra, dans lesquelles on ne pouvait mettre les pieds que très difficilement.

Les matières déposées dans les ruisseaux sont conduites dans le bassin par quelques égouts couverts . Un dépôt s’est formé à la sortie de l’égout collecteur et répand sur tout le quai, à mer basse, les émanations les plus malsaines. L’existence de ce dépôt est certainement due, en partie, aux vases, sables et autres matières qui descendent la rivière de Pont-Croix et s’amoncellent en cet endroit, où le courant n’a plus d’action. Il serait indispensable, à mon avis, de procéder tous les ans, au curage de cette partie du port avant l’arrivée des chaleurs.

Le linge est lavé tant à Saint-Raymond qu’au Guervian et dans la rue Côte- Cléden dans de très bonnes conditions d’hygiène, l’eau étant très propre et renouvelée journellement.

Le nettoiement des rues et places est fait par un manœuvre payé par la commune et occupé toute l’année. L’enlèvement des immondices est fait deux fois par semaine et plus souvent si la municipalité le juge nécessaire.

Beaucoup de maisons sont pourvues de cours intérieures dont l’état de propreté laisse beaucoup à désirer. Les propriétaires ou locataires les transforment pour ainsi dire en lieux d’aisances. Quelques-unes contiennent ou des écuries ou des soues à porcs ; le fumier y est déposé dans un coin. Quant à l’enlèvement, il se fait à des époques variables, mais je crois pouvoir affirmer que bien des tas séjournent dans les cours plus de six mois.

Quant à la situation hygiénique des villages dont plusieurs ont moins de vingt feux, elle est bonne. Ils sont bien situés, à des altitudes élevées par rapport

à Audierne même. L’eau provient, en général, de puits dont le seuil est assez élevé pour mettre l’eau à l’abri des souillures de matières étrangères.

Le lavage du linge se fait dans les ruisseaux.

Tous les villages sont dépourvus de fosses d’aisances; mais il n’y a pas d’endroit spécialement destiné à recevoir les matières fécales. Aussi, quoique les abords des villages ne soient pas toujours très propres, on ne voit nulle part l’existence d’un point contagieux.

En résumé, il n’y a rien à signaler aux abords des villages qui mérite d’attirer l’attention de l’administration.

En ville il y a à signaler : i° la malpropreté des rues et ruelles ; a" l’existence d’un dépôt de matières insalubres dans le port et près des habitations ; 3° la malpropreté des cours intérieures .

Je crois devoir ajouter que quoique l’eau de la fontaine Saint-Raymond soit bonne, d’après l’analyse qui en a été faite, le niveau de l’eau y est à la même hauteur que dans le lavoir. Aussi suis-je disposé à croire que des infiltrations se produisent, et dans ce cas il serait prudent de supprimer ce lavoir, sauf à le reporter ailleurs, s’il y a lieu.

§ 2. — L’épidémie.

Le choléra a été importé du Guilvinec à Audierne.

Le 16 octobre i885, cinquante à soixante bateaux de pèclie du Guilvinec, surpris en mer par une tempête, durent se réfugier dans le port d’ Audierne.

L’état sanitaire d’ Audierne était excellent. Au Guilvinec, le choléra faisait des victimes depuis le ior octobre. Les marins du Guilvinec étaient désireux de débarquer et de vendre leur pêche de sardines, qui avait été abondante. L’agent sanitaire, très sagement, s’y opposa. Il demanda des instructions au directeur delà santé à Brest. Le directeur répondit par télégraphe : « Admettez tous les bateaux en libre pratique, si rien de suspect à bord. » L’agent sanitaire d’ Audierne se crut obligé de lever la quarantaine. 11 eut le tort grave de la lever sans faire procéder à une visite médicale car, comme le dit avec raison le Dr Hébert, « le médecin seul avait qualité pour décider s’il n’y avait à bord rien de suspect». Ainsi, quatre cents hommes environ, venus d’un point contaminé, se trouvèrent immédiatement en relations avec la population. Ces relations ont été multiples. Voici comment s’exprime M. le Dr Hébert à cet égard :

D’abord la vente des sardines les a mis en rapport avec le personnel des usines. Puis les achats de provisions diverses les ont fait pénétrer dans les différentes boutiques de la ville. Quelques-uns de ces bateaux ont quitté Audierne dans la nuit, d’autres le lendemain matin. Enfin les bateaux qui avaient mouillé leurs filets dans le voisinage d’ Audierne, y sont revenus dans les quarante-huit heures,

pour y vendre leur poisson. Ainsi donc, pendant cinq jours consécutifs, une série non interrompue de communications directes entre les pêcheurs du Guilvinec et Audierne. Il n’en fallait pas tant pour favoriser l’importation du choléra. Enfin, jusqu’au io novembre i885, les communications avec le Guilvinec n’ont pas cessé. J’ai eu occasion de délivrer deux potions au bismuth laudanisé à des marins de ce port. La diarrhée s’était déclarée en mer.

Le Dr le Jollec, médecin de la marine, détaché à Audierne pour soigner les cholériques, insiste aussi sur cette origine de l’épidémie :

Une réflexion, qui n’est pas sans importance, doit trouver place à la fin de ce rapport. Le choléra a été importé à Audierne par mer. C’est là une vérité qui ressort d’une façon indiscutable de l’observation des faits. Or, il est certain que si les bateaux venus du Guilvinec, où le choléra sévissait, et entrés vers la fin d’octobre dans le port d’ Audierne, y avaient été mis en quarantaine et étaient repartis sans avoir aucune communication avec la ville, celle-ci eût été préservée du choléra, car une foule de ports intermédiaires l’ont été entièrement. Il s’ensuit qu’une ville maritime indemne doit mettre en quarantaine les provenances par mer de tout point contaminé, fût-il très rapproché, du moins quand les communications par terre sont rares ou nulles, ce qui est le cas pour Audierne par rapport au Guilvinec.

Le lundi, 26 octobre, un cas de choléra était constaté par le Dr Hébert, seul médecin de la petite ville ; il ne fut aidé dans sa pénible tâche par le Dr le Jollec, envoyé à Audierne par le ministre de la marine, sur la demande du préfet, que vers la fin de novembre.

Le premier malade est un soudeur de boîtes de sardines domicilié àKervian (voir le plan, planche i5, p. 294). Il meurt le 3o octobre, après quatrejours de maladie. Une de ses parentes, journalière, âgée de quarante ans, qui lui avait donné des soins, est atteinte le 3o et meurt le 3i octobre. Le 2 novembre, un petit garçon de trois ans, habitant la même maison que la journalière, est également frappé ; il meurt le lendemain. Le 1" novembre, une des parentes de la journalière, vivant dans la misère, s’enivrant souvent, et qui l’avait assistée, était tombée malade : elle succombait le sixième jour. Le fils de cette femme, un jeune homme de seize ans, est atteint le 5 novembre et meurt quatre jours plus tard. Le frère de la même femme, qui était allé la visiter, présente, le 5 novembre, tous les symptômes de la maladie. Il guérit au bout de quinze jours, après une série de complications.

A partir de ce moment, tous les quartiers sont contaminés ; l’épidémie va en augmentant jusqu’au samedi 2 1 novembre où elle atteint son point culminant (10 décès ce jour-là), puis, elle décroît progrès-

sivement jusqu’au mois de janvier 1886, avec une recrudescence marquée les 29 et 3o novembre et le ier décembre. Après le mois de janvier, il y eut encore 2 décès se rattachant à des circonstances particulières que j’ai déjà racontées et que je rappellerai tout à l’heure. En réalité, l’épidémie d’Audierne se clôt avec le décès du 1 5 janvier.

Le choléra n’a frappé que la partie agglomérée d’Audierne, comprenant environ 1.700 habitants dont 5oo avaient émigré. Les hameaux bâtis sur des terrains plus élevés n’ont pas eu un seul cas.

Suivant les constatations faites par le Dr Hébert, le nombre des cas aurait été de 420. Celui des décès a été de 1 44- Les deux sexes ont fourni le même nombre de victimes, chacun 72. La classe pauvre a été exclusivement frappée. Il n’y a à cette règle qu’une exception : le syndic des gens de mer est mort du choléra. Ce fonctionnaire, ancien marin, avait rapporté des pays intertropicaux une diarrhée d’origine hépathique.

La municipalité fit dès le début des recommandations excellentes qui eussent sans doute suffi à arrêter l’épidémie, si elles eussent été rigoureusement observées. Elle mit gratuitement un désinfectant (sulfate de cuivre) à la disposition des habitants. Elle recommanda la désinfection immédiate des déjections cholériques ; elle recommanda l’incinération des paillasses. « Malheureusement, dit le Dr le Jollec, cette mesure radicale n’a pas pu, à cause de l’état de dénûment des possesseurs, être appliquée assez souvent aux eflets de couchage et aux vêtements.» Elle ordonna l’enlèvement rapide des boues et immondices, le balayage régulier des rues et leur arrosage avec la solution désinfectante. Je ne sais si cette dernière prescription fut exécutée en novembre et décembre i885 ; mais, au commencement de 1886, je dus, tant la ville était sale, pourvoir à des travaux extraordinaires de nettoiement. Aux frais du budget du ministère du commerce, l’agent voyer cantonal fut chargé d’assurer l’écoulement des eaux stagnantes et l’enlèvement des immondices. Trois cantonniers complémentaires furent employés à cette besogne.

J’introduis ici un extrait du rapport du Dr le Jollec, sans reculer devant la longueur de la citation parce qu’elle constitue une véritable histoire de l’épidémie d’Audierne :

La maladie observée à l’état épidémique à Audierne a eu tous les caractères du choléra asiatique ou indien. Dans les cas graves et moyens: vomissements et selles riziformes, contractures douloureuses des membres, anurie, algidité, cya-

nose, faciès caractéristique. Aussi, croyons-nous complètement inutile de décrire la maladie, nous contentant de signaler quelques particularités.

Les cas légers consistant en une simple diarrhée, mais toujours très abondante (choléra muqueux de Jaccoud), ont été nombreux. La diarrhée, d’ailleurs, n’a pas toujours été le début d’un état grave... Les cas graves ont le plus souvent, sinon toujours, débuté par des symptômes violents. Nous en citerons un exemple frappant qui s’est passé sous nos yeux. Le 29 novembre, nous allions quitter une jeune femme qui se trouvait dans la période de réaction à forme typhoïde très grave, après une atteinte violente de choléra. Tout à coup son mari qui était présent s’écrie: cc Qu’est-ce que j’ai donc? » Immédiatement, il est pris de vomissements et d’une diarrhée d’une abondance incroyable. Il pâlit, sa vue se trouble, il chancelle et serait tombé si on ne l’avait soutenu. Il mourait le lendemain malin. C’était un marin de vingt-quatre ans d’une constitution et d’une force athlétiques et jusque-là parfaitement bien portant. La femme a guéri. Ils étaient mariés depuis un mois.

La mort n’est pas survenue rapidement chez les premiers malades qui ont succombé. Mais vers le milieu de novembre, la maladie a pris souvent une marche rapidement fatale. Des marins partis le matin bien portants pour la pêche ont dû, en rentrant le soir, être portés à leur domicile et sont morts dans la nuit. La consternation s’est alors répandue dans cette partie de la population. La pêche a été suspendue et n’a été reprise que dans les premiers jours de décembre. Il y a eu, d’ailleurs, jusqu’à la fin de l’épidémie, des morts rapides. Trois décès ont eu lieu le jour où le choléra a fait ses dernières victimes, le i3 décembre 1 . Ce jour-là est mort, à sept heures du matin, un journalier âgé de trente-six ans, alcoolique, qui avait été atteint la veille à midi.

Ce n’est que pendant la première période de l’épidémie que l’on a observé des crampes très douloureuses et très violentes. Plus tard elles ont été généralement modérées ou ont fait complètement défaut, même dans les cas les plus graves.

La réaction a été en général régulière et la guérison par conséquent rapide. La réaction régulière a presque toujours affecté la forme typhoïde, avec des symptômes d’ataxo-adynamie ou simplement d’adynamie, quelquefois très graves. La réaction simplement incomplète a été observée spécialement chez les enfants.

.... Chez trois femmes dont une récemment accouchée, une susceptibilité gastrique excessive d’une durée de sept à huit jours, rendant toute alimentation impossible, a mis la vie en danger pendant cette période de la maladie.

Chez une autre femme pendant la réaction à forme typhoïde ataxo-adynamique très grave, il s’est déclaré une hératite porenchymateuse double qui a heureusement cédé à un traitement approprié. Il n’est pas à notre connaissance que les auteurs aient signalé, à cette période du choléra, des complications oculaires.

Il en est une qui a été très fréquente à 4^dierne, ce sont les accès de fièvre intermittente. Le fait ne paraîtra pas étonnant lorsqu’on saura que la fièvre paludéenne est assez commune dans cette ville. Nous avons eu occasion d’en voir plusieurs cas indépendants du choléra .... La maladie épidémique a été quelquefois la cause du réveil de l’affection paludéenne ; quelquefois elle a déterminé la première manifestation. La quinine a toujours réussi.

Comme suite du choléra, il y a lieu de signaler une porodile double extrêmement volumineuse, suppurée, chez un jeune homme de vingt et un ans. Les

1 M. le Dr le Jollec se trompe sur ce point; il y a encore eu 4 décès en décembre, le 1 4, le 22, le 26 et le 28 où est mort un pêcheur de soixante-treize ans, 4 en janvier,

1 en mars et 1 en avril.

abcès ont été ouverts au moyen du bistouri et de la sonde cannelée, et la guérison a été complète.

Nous avons constaté trois rechutes. L’une de gravité moyenne, après une première atteinte légère, chez une jeune femme. La seconde a été mortelle, après un choléra léger chez une femme de quarante-six ans. La dernière a été également mortelle. Elle succédait à une atteinte d’une moyenne gravité; c’était chez une petite fille de quatre ans.

§ 3. — Les incidents de mars 1886.

J’ai dit plus haut que près de quatre mois après la fin de l’épidémie, 2 décès cholériques s’étaient encore produits à Audierne, le 29 mars et le 23 avril 1886. Ces décès se rattachent à des circonstances qui consti tuent un incident grave dans l’épidémie du Finistère. Je les ai déjà indiquées dans la première partie de cette étude; elles méritent d’être exposées avec quelque détail.

Chaque année, au mois de mars, les marins de divers points de la côte, mais surtout ceux de Tréboul et de Douarnenez, se donnent rendez-vous dans les eaux poissonneuses d’Audierne et du Guilvinec pour y pêcher le maquereau. Les marins de Tréboul vont à Audierne ; ceux de Douarnenez vont au Guilvinec. Ces rassemblements offrent, en tout temps, un péril pour la santé publique. Les habitants d’Audierne sont déjà à l’étroit dans leurs maisons, et j’ai dit plus haut que l’insuffisance des logements est une des causes de l’insalubrité de cette commune. On imagine ce que devient l’encombrement lorsqu’arrive à Audierne un supplément d’un millier d’hommes environ. Si nombreux soient-ils, les habitants trouvent toujours moyen de les héberger et les pêcheurs acceptent avec insouciance et paient à deniers comptants le misérable et dangereux abri qui leur est offert ; ils ne sont pas difficiles pour leur logement « terrien » .

Combien n’y avait-il pas plus à craindre de ce rassemblement, alors qu’il devait se produire à la fin d’une épidémie, dans les deux localités le plus cruellement frappées, et que la moitié au moins de. ses éléments provenait d’un port d’où le choléra n’avait pas encore disparu1 ! Interdire le rassemblement, on n’y pouvait songer ; c’eût été condamner à la famine toute une population qui trouve dans cette pêche au maquereau le plus clair de son revenu. Empêcher les marins de loger chez l’habitant ? Il fallait leur offrir un autre

1 Le dernier décès à Douarnenez est du 10 mars 1886.

abri. J’ai raconté plus haut' comment, à la suite d’un arrêté de réquisition pris par le D1' Charrin'2 et bientôt reconnu insuffisant, je pus, grâce à l’obligeance de M. le ministre de la guerre, mettre à Audierne cent tentes militaires à la disposition des marins de Tréboul.

Vers le io mars, les marins de Tréboul débarquèrent à Audierne. Voici comment le rapport du commandant de gendarmerie rend compte de cette arrivée :

Il résulte des renseignements que j’ai recueillis que les personnes qui

avaient l’habitude de louer des chambres aux pêcheurs manifestent hautement leur mécontentement de la mesure prise d’obliger les pêcheurs à coucher sous les tentes. Ces personnes comptaient, disent-elles, sur la présence des pêcheurs à Àudierne pour gagner quelque argent.

Quant aux pécheurs, ils refusent, pour la plupart, de porter leurs bagages sous les tentes et il sera bien difficile de les y contraindre.

J’ai assisté à l’arrivée d’une vingtaine de bateaux, soit une centaine de pêcheurs auxquels l’autorité a donné l’ordre de se rendre sous les tentes ; leur premier mouvement a été de refuser net et ils sont restés dans leurs bateaux.

A les entendre, les tentes étaient inhabitables et ne leur offraient pour les engins de pêche qu’un abri insuffisant contre les maraudeurs.

Du refus obstiné ils passèrent bientôt aux menaces et parlèrent de jeter les tentes à la mer. Je requis le général commandant à Quimper de porter à 60 hommes le détachement chargé de garder les tentes et j’envoyai à Audierne le secrétaire général de la préfecture. Je reçus de celui-ci le 12 mars la dépêche télégraphique suivante :

Longue conférence avec patrons. Discussion confuse sans résultat. Majorité entendrait raison quoique surexcitée, mais les meneurs les en empêchent. Au-

1 Voir p. 85.

s Voici le texte de cette réquisition, datée du a5 février 1886:

Nous, délégué de M . le ministre du commerce ;

En vertu des pouvoirs qui nous sont conférés par décret de M. le président de la république française, en date du 26 janvier 1886 ;

Vu la loi du 3 mars 1822;

Considérant qu’un grand nombre de pêcheurs appartenant aux porls voisins doivent se réunir à Audierne vers le i5 mars et que cette agglomération dans les maisons habituellement occupées par les seuls habitants d’ Audierne pourrait causer le retour de l’épidémie cholérique ;

Requérons MM. Bourgeois et Louarn, propriétaires des usines situées aux lieux dits «la Montagne» et « le Môle », d’avoir à mettre, moyennant une juste rémunération, ces usines à la disposition de M. le maire pour pouvoir loger les pêcheurs étrangers.

Le délégué ministériel,

Signé : Charrin.

cune tente occupée hier. Même situation ce soir. Ils n’ont pas pêché et disent ne pouvoir le faire en raison de l’encombrement des bateaux et quelques-uns disent vouloir retourner à Tréboul. Je proposerai de construire de petites baraques fermant à clé pour mettre les filets devant six tentes pour commencer et comme essai. Il me parait prudent d’avoir un poste de gendarmerie en permanence, quoiqu’il n’y ait eu aucune rixe, ni violence jusqu’ici. Tout semble calme ce soir.

J’adressai au maire d’Audierne le texte d’un arrêté qu’il prit à la date du i3 mars ’. En le lui renvoyant approuvé par moi le même

1 Nous, maire d’Audierne,

Vu la loi du 3 mars 1822 ;

Vu la loi du 5 avril 1884 :

Considérant que la commune d’Audierne a été récemment atteinte de la manière la plus cruelle par l’épidémie cholérique qui a sévi dans le département du Finistère ;

Considérant que chaque année, pendant plusieurs mois, la commune d’Audierne est habitée par un grand nombre de marins étrangers à la commune qui viennent faire la pèche dans ses parages ; que ces marins ont coutume de loger chez les habitants d’Audierne, ce qui amène dans la plupart des maisons un encombrement qui, toujours nuisible à la santé publique, pourrait dans les circonstances présentes avoir les plus fâcheuses conséquences ;

Considérant que les pêcheurs émigrants viennent pour la plupart d’une région où l’épidémie cholérique s’est prolongée jusqu’à ces derniers jours ;

Considérant qu’en prévision de cette situation, M. le préfet du Finistère a obtenu de M. le ministre de la guerre des tentes qui seront mises gratuitement à la disposition des pêcheurs étrangers à la commune et serviront à les loger pendant la saison de la pêche ;

Considérant qu’il est dq devoir de l’autorité municipale de prendre les mesures reconnues utiles pour prévenir les épidémies dans l’intérêt, non seulement des habitants de la commune, mais aussi de ceux qui viennent temporairement l’habiter;

Arrêtons :

Article premier. — Il est expressément défendu aux habitants de la commune d’Audierne de loger dans leurs habitations ou leurs dépendances les pêcheurs susvisés sans une autorisation écrite délivrée par nous . Cette autorisation sera délivrée dans les conditions suivantes : chaque pièce pourra être occupée par autant d’habitants soit résidents, soit émigrants, que le volume de ladite pièce contiendra de fois dix mètres cubes.

Art. 2. — Tout patron de bateau étranger à la commune qui viendra s’établir à Audierne pour se livrer à la pêche déclarera à la mairie dans quelles maisons et dans quelles pièces de ces maisons lui et les hommes de son équipage se proposent de loger. Ces pièces seront cubées par nos soins et les autorisations de location délivrées par nous dans les conditions de l’article premier.

Art. 3. — Pour les pêcheurs qui ne pourraient pas être logés chez les habitants dans les conditions de l’article premier, ils auront le choix ou d’habiter dans leurs bateaux ou de demander une tente abri qui leur sera désignée par nous de manière à ce qu’ils aient tout l’emplacement nécessaire, soit aux hommes, soit aux engins de pêche.

Le patron de la barque sera tenu de payer les dégradations aux tentes qui seraient jugées de son fait ou du fait de son équipage .

Art. 4- — Les pêcheurs pourront être autorisés à déposer leur matériel de pêche dans les chambres qui auront été reconnues inhabitables par suite du défaut du nombre exigé de mètres cubes d’air. Dans ce cas, il faudra qu’il soit constaté que les habitants ont bien dix mètres cubes d’air par personne.

Art. 5. — Des poursuites seront exercées contre les habitants qui logeraient des marins étrangers sans en avoir obtenu l’autorisation.

Approuvé :

Le préfet da Finistère, Signé : Henri Monod.

Audierne, le i3 mars 1886.

Le maire.

Signé : de Léclüse Trévoedal.

jour, je lui écrivais : « Ce sont les intérêts les plus directs et les plus évidents de la population d’Audierne que nous défendons dans cette circonstance. Nous ne voulons ménager aucun effort pour lui épargner le renouvellement des cruelles épreuves qu’elle a traversées. J’espère, monsieur le maire, que vous réussirez à le faire comprendre et aux habitants d’Audierne et aux marins de Tréboul. »

Le i4 mars, le maire d’Audierne nommait une commission chargée d’indiquer les maisons qui, répondant aux exigences de l’arrêté du i3 mars, pourraient être autorisées à loger un certain nombre de pêcheurs.

Le iG mars, le maire me télégraphiait : « Marins étrangers calmés. La commission a procédé hier à la visite d’une partie des locaux; elle continuera aujourd’hui. Treize équipages logés chez les habitants. Un équipage logé sous latente. » Le 18, il me télégraphiait de nouveau : « Quarante-huit bateaux étrangers dans notre port. Un équipage logé sous la tente. Quarante chez l’habitant. »

Ces deux dépêches étaient inquiétantes. Elles semblaient indiquer ou que la commission chargée de vérifier les locaux les avait tous trouvés habitables — et je savais qu’ils ne l’étaient pas — ou que le maire, malgré l’arrêté, laissait agir à leur guise les habi tants et les pêcheurs.

Le 23 mars, une dépêche du D1' Bizien, habitant Tréboul, informait le D1' Charrin qu’un marin, revenant d’Audierne, était rentré chez lui atteint du choléra. Je télégraphiai immédiatement au maire d’Audierne pour qu’il recherchât la maison où avait logé ce marin, et la fit désinfecter. Le maire répondit : « Cet homme était déjà malade avant son arrivée à Audicrne. Le reste de l’équipage se porte bien. L’appartement a été désinfecté. » Mais le lendemain, il m’écrivait : « Je suis complètement débordé en ce moment. Tous les marins logent en ville ; je n’ai approuvé que trente à trente-cinq logements, et nous avons ici une cinquantaine de bateaux. Il y a donc environ quinze équipages qui logent dans des appartements non approuvés. .U viens de taire bannir un a\is informant les habitants qu’ils doivent retirer le plus tôt possible de la mairie les autorisations de logement et prévenant les délinquants qu’ils seront poursuivis, a

Les 24 et 25 mars, des dépêches du maire de Tréboul annonçaient que six pêcheurs venaient de rentrer d’Audierne rapportant le choléra. Je demandai au maire d’Audierne des explications sur l’inexécution de son arrêté. Je lui disais notamment : « Comment

expliquer que, tandis qu’au Guilvinec cinquante-quatre tentes sont actuellement occupées par plus de 5oo marins qui ne se plaignent pas, loin de là, de leur installation ; tandis qu’au Guilvinec l’arrêté municipal est strictement exécuté, que nous pouvons, sans aucun inconvénient, faire rentrer 4o hommes sur la troupe de 5o qui y avait été envoyée, à Audierne, au contraire, l’arrêté municipal est violé, les maisons sont encombrées, les tentes restent inoccupées, et la santé publique est compromise ? »

Il devenait évident que le maire d’Audierne n’avait pas une autorité suffisante sur la population pour lui imposer le respect de ses prescriptions. Peut-être n’était-il pas convaincu lui-même de leur efficacité. J’eus recours à une mesure exceptionnelle. Un arrêté préfectoral délégua M. Buart, conseiller de préfecture, pour prendre toutes les décisions que commanderait le maintien de la salubrité publique, tant dans la commune d’Audierne que dans les communes limitrophes. M. Buarl1 était un fonctionnaire actif et prudent, et je n’eus qu’à me féliciter de mon choix. Il se rendit immédiatement à son poste, et le 27 mars il m’écrivait :

Sitôt arrivé à Audierne, j’ai pu voir le Dr Hébert qui m’a immédiatement renseigné d’une manière très précise sur la situation générale. Aucune tente n’était occupée jusqu’à ce matin. Une seule l’avait été au début, lors de l’arrivée des premiers bateaux de Tréboul. Mais elle fut assez vite abandonnée par ses hôtes, auxquels leurs camarades prodiguaient les injures, voire les menaces. Tous les marins émigrants étaient donc logés en ville, et ce, dans les conditions les plus défavorables. J’ai visité tout à l’heure un de ces logements : sept hommes couchent, mangent dans une chambre d’une exiguïté incroyable. Et encore, le maire qui m’accompagnait m’a-t-il affirmé que celle installation — si l’on peut appeler de ce nom ce que j’ai vu — était une des plus satisfaisantes d’Audierne. En fait, les pêcheurs de Tréboul étaient entassés les uns sur les autres, avec leur matériel de pêche, dans des locaux grands comme la main, qui ne sont autre chose que de véritables taudis, malpropres et insuffisamment aérés. Le maire, que je suis allé trouver sitôt après mon entrevue avec M . Hébert, m’a affirmé qu’il avait été trompé jusqu’à ces derniers jours sur la situation; et voici comment il explique l’erreur dont son administration aurait été victime. Aux termes de l’arrêté pris par lui, conformément à vos instructions, les habitants d’Audierne n’étaient autorisés à loger qu’un émigrant pour 10 mètres cubes flair. Or. voici ce qui se passait. Un individu demandait à fournir le logemeni à un équipage. La commission que vous savez se transportait chez lui. examinait les pièces qu’il se proposait, disait-il, d’aflfccter à l’habitation des marins, trouvait le nombre de mètres cubes d’air nécessaire, accordait en conséquence l’autorisation sollicitée, et en fait les pêcheurs étaient littéralement empilés les uns sur les autres dans une seule chambre, le propriétaire se réservant pour son usage personnel les autres locaux visités par la commission. D’après les renseignements

Aujourd’hui sous-préfet de Loudéac.

que je me suis procurés de divers côtés, il n’est pas douteux que c’est ainsi que les choses ont eu lieu. Reste à savoir si l’administration municipale était effectivement tenue dans l’ignorance, ainsi qu’elle le prétend...

J’arrive maintenant à la situation sanitaire d’Audierne à l’heure où je vous écris. D’après le maire, 17 pêcheurs environ étaient partis malades pour Tréboul, tant par voie de terre que par voie de mer, avant cet après-midi. Depuis, deux autres marins, dont un que j’ai vu, ont été évacués dans la même direction- Hier et ce matin, un certain nombre de bateaux ont pris la route de Tréboul et on ne peut savoir au juste s’il ne se trouve pas à bord des individus contaminés. Ces pauvres gens sont véritablement étranges ; la plupart semblent vouloir taire leur mal, et l’on n’est informé de la maladie que lorsqu’ils ne peuvent plus la dissimuler.

Jusqu’à présent pas un habitant d’Audierne n’est atteint, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le faire savoir par télégramme. Mais le Dr Hébert est persuadé qu’il se produira fatalement, avant peu de jours, des cas parmi la population. 11 a constaté, d’ailleurs, que la maladie ne paraissait pas jusqu’ici avoir le caractère de gravité qu’elle présentait lors de la dernière épidémie. Mais rien ne garantit que les cas seront toujours aussi bénins.

Nous avons réuni, le maire et moi, les patrons à la mairie, à deux heures. A tour de rôle nous avons insisté près d’eux sur la nécessité d’évacuer les logements en ville, pour aller occuper les tentes. Ils nous ont écoutés avec grand calme. Deux ou trois d’entre eux seulement nous ont objecté que les tentes fermaient mal, que la pluie y pénétrait, etc. Je leur ai répondu que cela n’était pas possible, que l’on était parfaitement à couvert sous une tente, qu’au surplus, leurs camarades de Douarnenez s’y trouvaient admirablement au Guilvinec et j’ai terminé en leur donnant lecture des renseignements officiels qui nous étaient parvenus à cet égard. Ils ont alors prétendu qu’au Guilvinec les tentes renfermaient des planchers... Finalement, j’ai donné aux patrons un délai maximum de quarantehuit heures pour évacuer les logements chez l’habitant, en ajoutant — d’après l’avis du Dr Hébert — qu’ils devraient retirer également leurs engins de pêche des locaux où ils se trouvaient. Quand nous serons fixés exactement sur le nombre des tentes occupées, c’est-à-dire demain vraisemblablement, la municipalité fera construire de suite des baraquements en nombre suffisant pour que les pêcheurs restant à Audierne puissent y déposer leur matériel. Je dis les pêcheurs restant à Audierne. En eflet, il est probable, d’après ce que nous avons recueilli, qu’un grand nombre de marins vont tout simplement rentrer chez eux. La pêche ne donne pas du tout et, d’autre part, ils semblent très effrayés. Actuellement — cinq heures — vingt-six tentes sont retenues et le maire, qui m’en prévient à l’instant, ajoute qu’il ne prévoit plus de difficultés...

En outre, M. Buart publiait un avis enjoignant aux propriétaires de désinfecter, dans un délai de quarante-huit heures, les logements ayant servi à des marins étrangers (le désinfectant était fourni gratuitement). Il procédait par les soins de cantonniers à un nettoyage complet de la ville. Il faisait en un mot ce que le maire eût dû faire. Le Dr Charrin, qui visita la ville avec moi le 28 mars, approuva toutes ces mesures. Grâce à elles, le mal a été évité à Audierne : deux habitants seulement ont succombé au choléra pendant cette période. Les marins de Tréboul avaient quitté Audierne au fur et à me-

sure que des cas de choléra éclataient parmi les équipages. Dans les derniers jours de mars, ils étaient tous partis. On leur interdit d’y rentrer jusqu’à ce que le nettoyage d’Audierne fût terminé. L’opération était complète vers le 5 avril. L’interdiction fut levée et les marins arrivèrent par centaines. Cette fois, ils n’essayèrent même pas de loger chez l’habitant; d’eux-mêmes ils s’installèrent sous les tentes. M. Buart rentra à Ouimper. L’épidémie ne reparut pas.

Les documents qui accompagnent cette notice sont : i°un tableau contenant l’indication de la date du décès, du sexe, de l’âge, delà profession, de l’état et du domicile des décédés ; 2° le résumé des décès par sexe et par âge, par état civil et par profession ; 3° un tableau chronologique donnant la courbe figurative des décès ; 4° l’analyse de vins et spiritueux vendus à Audierne ; 5° le plan de la ville d’Audierne.

Audierne. — I. Tableau

NUMÉROS

d'ordre.

NUMÉROS du tableau général des Décès.

DATE DU DÉCÈS

SEXE

3o octobre i885

Soudeur

Journalière

Fém.

3 novembre i885 ....

Maso.

Fém.

Pêcheur

Masc.

IO —

Soudeur

IO

Fém.

IO —

Pécheur

Masc.

IO —

Ferblantier

Pécheur

Journalière

Fém.

Pécheur

Masc.

Ménagère

Fém.

Masc.

iG —

Pêcheur

Ménagère

Fém.

iG —

iG — ....

Journalière

iG —

Pêcheur

Masc.

Fém.

Masc.

Menuisier

Fém.

Ménagère

Masc.

Couturière

Fém.

Ménagère

Remmailleuse de filets

Pêcheur

Masc.

DES DÉCÉDÉS

AGE

ÉTAT CIVIL

DOMICILE

NUMÉROS

des

maisons

sur

LE PLAN

NUMÉROS

d’ordre.

35 ans.

Marié

Route de Quimper

Rue Double

Célibataire (fille-mère).

Rue de Kydreutt'

Rue de Quimper

Rue Double

Célibataire

Rue de Kydreuff

Rue du Château

Grand’rue

Place de l’Église ....

Rue Double

Mariée

Grand’rue

Mariée

Rue Double

Mariée

Rue du Cimetière

Rue Double

Grand’rue

Mariée

Place de l’Église

Grand’rue

Veuf.

Rue Double

Mariée

Grand’rue

16 mois.

Route de Quimper

37 ans.

Marié

Rue du Cimetière

15 mois.

Grand’rue

73 ans.

Célibataire. . . .

27 bis.

Rue de Kydreuff

Mariée

Grand’rue

Célibataire

Marié

Rue Double

Audierne. — I. Tableau

NUMÉROS

d’ordre.

N”' D’ORDRE du tableau général

DES DÉCÈS

DATE DU DÉCÈS

PROFESSION

SEXE

18 novembre i885. . . .

Sans profession

Masc.

Pêcheur

Journalière

Fém.

Masc.

Menuisier

Ménagère

Fém.

Masc.

Pêcheur

Domestique

Fém.

Masc.

Ménagère

Fém.

Journalière

Masc.

Ménagère

Fém.

Journalière

Ménagère

Masc.

Fém.

Syndic des gens de mer . . .

Masc.

Ménagère

Fém.

Ménagère

Masc.

Ménagère

Fém.

Masc.

Pêcheur

Fém.

Ménagère

Masc.

Pêcheur

Journalière

Fém.

DES DÉCÉDÉS ( Sllîte ).

AGE

ÉTAT CIVIL

DOMICILE

NUMÉROS

des

maisons

sur

LE PLAN

NUMÉROS

d’ordre.

Célibataire

Grand’rue

Rue de Quimper

Mariée

Impasse de l’Église

Célibataire

Quartier de Pénanguer . . .

Marié

Quai

37 bis.

Célibataire

Marié

Route de Quimper

Mariée

Grand’rue

Célibataire (fille-mère).

Rue du Cimetière

Près l’Église

15 jours.

Rue de Kydreuff.

Mariée

Rue Double

Rue du Cimetière

Mariée

Chemin de Plogoff

Marié

Grand’rue

Marié

Mariée

Route de Quimper

Rue Double

Mariée

Grand’rue

VfillVP

Chemin de Plogoff

5 mois.

Rue Double

22 ans.

Grand’rue

Marié

Rue Double

Quai

Mariée

Rue Double

Quai

20 mois.

39 ans.

Marié

Grand’rue

Mariée

Rue Double

Veuve

Audiebne. — I. Tableau

N*‘ DORDRE du tableau général

DES DÉCÈS

DATE DU DECES.

24 novembre i885. . . .

Cultivatrice

Pêcheur

Journalier

Ménagère

Journalière

Ménagère

Couturière

Journalière

Journalière

Pêcheur

Ménagère

Journalier

Pécheur

Pécheur

Pêcheur

décembre i885

PROFESSION

Journalier .

Journalière.

Journalier .

Couvreur . .

Fém.

Masc.

Maso.

Fém.

Masc.

Fém.

Masc.

Fém.

Masc.

Fém.

Masc.

Fém.

Masc.

Fém.

Masc.

Fém.

Masc.

Cantonnier.

DES DÉCÉDÉS (Suite).

AGE

ÉTAT CIVIL

DOMICILE

NUMÉROS

des

maisons

sur

LE PLAN

NUMÉROS

d'ordre.

5 mois.

Grand’rue

15 ans.

Veuve

Quartier Pénanguer

Rue de Quimper

4 jours.

Grand’rue

57 bis.

2 ans.

Près l’Église

Quai

Mariée

Rue de la Côte-Cléden ....

Près l’Église

SO

Rue du Cimetière

Célibataire

Rue de la Côte-Cléden ....

Grand’rue

Mariée

Chemin de Plogolf

Célibataire

Rue de Quimper

Quai

Rue du Cimetière

Rue Double

Mariée

Près l’Église

Grand’rue

Veuf.

Quartier Kydreuff

Route de Quimper

yeuf

Rue du Cimetière

Rue Double

Rue du Château

Quartier Pénanguer

Marié

Rue Double

Rue du Cimetière

23 mois.

Marié

Rue Double

Quartier Kydreuff.

78 ans.

Rue Double

Rue du Cimetière

Rue Double

Marié - ,

Rue du Château

Route de Quimper

Marié

Rue du Cimetière

Quartier Kydreuff

Audierne. — I. Tableau

NUMÉROS

d’ordre.

N“* D’ORDRE du tableau général

DBS DÉCÈS.

DATE DU DÉCÈS

PROFESSION

SEXE

3 décembre i885. . . .

Journalier

Masc.

Journalière

Fém.

Masc.

Fém.

Journalière

Ménagère

IO

Journalier

Masc.

Fém.

Masc.

Journalière

Fém.

Masc.

Pêcheur

'janvier 1886

Marchand de poissons

Pêcheur

mars 1886

Jardinier

23 avril 1886

Militaire

DES DÉCÉDÉS (Fin).

AGE

ÉTAT CIVIL

DOMICILE

NUMÉROS

des

maisons

sur

LE PLAN

NUMÉROS

d’ordre.

Veuf.

Quartier Kydreuff

Veuve

Route de Quimper

Quartier Kydreuff

Rue de l’Église

Célibataire

Ctrand’ rue

Rue Double

Mariée

Doute *le Ouimper

Rue de Kydreuff

Route de Quimper

Impasse de l’Église

yy

Rue de l’Eglise

Marié

Quartier Pénanguer

Route de Quimper

Rue du Château

Célibataire. . . .

Rue Double

Route de Quimper

Veuf. . . .

Rue de Kydreuff

Marié

Quai

Rue du Château

Célibataire

Quartier Pénanguer

La Montagne

Marié

Quartier des Capucins. . . .

1 Célibataire

Quartier Pénanguer

TOTAL

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