XXIX. — GUIPAVAS
Épidémies antérieures : choléra en i834-35: 53 cas, 16 décès.
— en i84q-5o : 234 cas, 86 décès, fièvre typhoïde en i849-5o : 200 décès.
— — en 1 865-66 : 80 décès.
— — en 1871-72 : 3o décès.
Superficie: 5. 021 hectares.
Population: dénombrement de 1886: totale, 7.247 (1881 : 7.077); agglomérée, 886.
Taux moyen, de 1882 à i885, de l’excédent des naissances sur les décès : 3,ii pour 1.000 habitants.
Taux moyen, de 1881 à i885, de la mortalité: 33,74 pour 1 .000 habitants '. Nombre des maisons : 1.127 ; des ménages: 1.392.
Spiritueux : au cours d’une année (i885), la consommation du vin, par tête d’habitant, a été de 28 litres, du cidre de 3 litres, de l’alcool de 6 lit. 5.
Épidémie de 1 885-86.
Population exposée (le bourg et les hameaux de Prat-Salons, Kerhuon, Damany, Rochdu, Kerliorre et Passage-Keralas) : 1.937 habitants se subdivisant ainsi :
1° Division par groupes d'âge et par sexe:
De o à i5 ans $ Garçons 427
( Filles 421
De i5 à 60 ans. . . . . j Hommes 503
( Femmes 507
Au-dessus de 60 ans. Hommes 41
( Fetnmes 38
2" Division par état civil ( enfants jusqu'à 15 ans non compris):
Célibataires
( Hommes.
Mariés
( Hommes
( Femmes
Veufs
( Hommes
( Femmes
Voir p. i48 comment ces chiffres ont été obtenus.
Les professions qui ont fourni des victimes au choléra se chiffraient comme suit au dénombrement de 1 886 :
Hommes
Femmes
Pêcheurs 307
Cultivateurs 72
Ouvriers au port 18
Menuisiers 3
Bouchers 2
Domestiques 15
Pêcheuses 139
Cultivatrices 32
Sans profession (mendiantes) 45
Nombre des maisons exposées : 321 ; des ménages : 53o.
Durée de l’épidémie : du 27 octobre au 6 décembre i885 '.
Nombre des décès : 20 (5 enfants, dont 2 garçons, 3 filles; 8 hommes; 7 femmes).
Proportion des décès cholériques, en i885, au chiffre de la population exposée : (20: I.937) 10,32 p. 1.000.
La commune de Guipavas, qui est d’une étendue considérable, comprend des hameaux situés dans les terres et des hameaux exclusivement maritimes. C’est un des hameaux maritimes, Kerhuon ou Kerhorre 2, qui a été le plus frappé. Comme on le verra ci-après, les habitants de Kerhorre vivent sur la mer et des diverses industries de la mer, transport et pêche. Par sa position, entre Brest et un bras de mer, ce hameau est particulièrement exposé aux épidémies. Aussi a-t-il été visité par la plupart de celles qui ont atteint le Finistère depuis i834 ; le choléra et la fièvre typhoïde y ont toujours fait de nombreuses victimes.
Voici comment le D1' Jennevin, médecin de la marine délégué à Guipavas, raconte cette épidémie qui n’a duré, du moins pour la période où se sont produits des décès, que trente-un jours.
La première victime est une jeune fille de vingt et un ans, Marie— Françoise M..., frappée en revenant de la pêche, surprise par le froid, dans l’eau, en plein état de menstruation et qui succombe le 27 octobre, après une courte maladie ayant présenté tous les symptômes caractéristiques du choléra.
Le lendemain, 28 octobre, son frère, René, âgé de dix-sept ans, qui l’a courageusement soignée, accuse les mêmes symptômes et meurt à son tour. Les deux malades ont, parait-il, ingéré d’énormes quantités d’eau froide, de qualité douteuse.
Le samedi 3 1 octobre, me trouvant en mission passagère à Kerhuon, je suis appelé à constater le décès de la mère des deux premières victimes, âgée de cinquante ans, ainsi que celui d’un homme âgé de quarante-un ans, demeurant à Da-
1 Voir les observations météoriques pour cette période à la planche 10, p. 1 4 4 -
- Kerhuon et Kerhorre désignent deux quartiers d’un même hameau dépendant de la commune de Guipavas, section du Relecq.
many, près des M...,mais de l’autre côté de la route qui conduit au passage . Cyanose prononcée, taches noirâtres, surtout au dos de la main et sous les ongles, yeux profondément encavés, rigidité prononcée.
D’après les renseignements obtenus, la femme M..., malade depuis plusieurs jours, n’avait pas quitté le chevet de ses enfants; l’autre malade, quelques jours auparavant, avait passé toute la journée à la foire de Gouesnou, à pied ou en voiture découverte, sous une pluie torrentielle et était rentré, de l’avis de ses parents, en état de complète ivresse. Dès le lendemain, malaise, vomissements, diarrhée, refroidissement ; mais c’est seulement quelques heures avant sa mort que l’on se décide à demander à la mairie quelques médicaments que le malade refuse et que l’on enfouit sous le fumier.
Le même jour, 3i octobre, je constate l’état presque désespéré d’une jeune fille, encore une M..., âgée de vingt-quatre ans. Je la trouve en pleine période algide : vomissements, selles rizalées, urines supprimées, voix éteinte, extrémités refroidies, haleine glaciale, pouls à peine perceptible, crampes horriblement douloureuses, yeux entourés d’un cercle noir et profondément enfoncés dans l’orbite.
Quelques instants après, je visite une veuve P..., âgée de soixante-six ans, demeurant à Rochdu, atteinte depuis plusieurs jours de diarrhée prémonitoire et chez laquelle viennent de se manifester, accompagnant une faiblesse extrême, des vomissements blanchâtres, des crampes douloureuses avec refroidissement. J’institue un traitement méthodique pour les deux malades; mais, à mon arrivée à mon poste, le 2 novembre, au matin, j’apprends que la veuve P... est morte la veille; quant à la fille M..., un commencement de réaction s’est manifesté chez elle, sous l'influence des médicaments, des soins mieux dirigés, des vêtements chauds mis à sa disposition ; mais cette réaction n’a rien de franc. La malade a du délire la nuit, la langue est rôtie, l’adynamie extrême. Cet état typhoïde s’accentue de jour en jour; la gorge, la poitrine sont successivement envahies et la jeune fille succombe, le 6 novembre, dans l’asphyxie lente.
Avant elle, dès le 3 novembre, j’ai le regret de perdre une femme B. . . .veuve, âgée de cinquante-six ans, demeurant à Kerhorre . Cette victime , toute de dévouement, s’est surmenée au chevet des M... et a été frappée d’une façon presque foudroyante. A ma première visite, état syncopal, pouls imperceptible à la radiale, cyanose prononcée, selles et vomissements aqueux, blanchâtres, des plus abondants, crampes atrocement douloureuses, refroidissement général, dont rien ne peut triompher. Impossible d’obtenir la moindre réaction, et la malade succombe dans l’asphyxie, après 24 heures de maladie.
Le 8 novembre, cas foudroyant chez la jeune Eugénie B. . . , fillette de neuf ans. Cette enfant s’est trouvée atteinte au milieu de la nuit, à l’anse Kerhuon. A mon arrivée, l’état est désespéré et sans que les symptômes menaçants aient pu être enrayés, elle succombe à g heures et demie du matin, moins de douze heures après l’invasion de la maladie.
Le 17 novembre, nous avons à enregistrer 4 décès à la fois. Celui du nommé K..., âgé de trente-trois ans, demeurant à Prat- Salons; celui de l’enfant B..., âgé de dix ans, demeurant à Keralas (Passage) ; ceux des enfants L. . ..âgés, l’un de six, l’autre de un an (Kerhorre). Le premier, de passage à Kerhuon, où il avait été appelé auprès de sa sœur sérieusement atteinte du choléra, tombe luimême frappé le 8 novembre, présente tous les symptômes graves, entre en convalescence et succombe brusquement, probablement à la suite d’une indigestion. Le fils R. .. est malade depuis plusieurs jours, mais on ne m’appelle que le 1 5, au matin, alors que tout est désespéré et on néglige les médicaments. Les enfants L... ont leur mère atteinte elle-même de cholérine sérieuse . Ils présentent de la diarrhée sé-
reuse, des vomissements bilieux, abondants; le pouls disparaît, les yeux s’encavent, le corps se refroidit, et ils meurent dans la nuit.
Le 18 novembre, je suis appelé à constater le décès d’une vieille mendiante, à existence nomade, qui est venue, à plusieurs reprises, me demander des secours en argent et en médicaments. La veuve G..., âgée de soixante-trois ans, demeurant à l’anse Kerhuon, s’est enfermée chez elle, à clef, et s’est couchée pour mourir. Pas de putréfaction, cyanose, encavation énorme des yeux, rigidité absolue.
Le 19 novembre, décès de la nommée Rosalie M..., âgée de dix-huit jours, demeurant à l’anse Kerhuon, sur le même palier que la vieille mendiante : choléra infantile.
En résumé, l’épidémie a atteint, à Kerhorre,49 personnes, sur lesquelles 16 ont succombé.
Où et quand la première victime a-t-elle contracté le germe de la maladie? Il n’a pas été possible de le découvrir. Mais les habitants de Kerhorre sont, en quelque sorte, les « commissionnaires » de la rade de Brest. Très rudes marins, employant leurs femmes et leurs filles comme matelots, ils pêchent pour leur compte, font de petits transports de denrées et de légumes et sont constamment en relations avec Brest et avec les petits forts de la rade. Se sont-ils, dans ces allées et venues incessantes, trouvés en relations avec des bateaux venant de Concarneau ou d’Audierne? Ou bien ont-ils été mis en contact avec des objets débarqués à Brest, et venant de pays contaminés? Nous ne le savons pas, et je ne puis, à cet égard, que me référer aux hypothèses développées dans la première partie de ce travail.
Le village de Kerhorre est alimenté par deux puits et une source. C’est à la source que tous les habitants vont chercher l’eau nécessaire au ménage et à la boisson. Les deux puits ne servent qu’aux propriétaires sur les terrains desquels ils se trouvent. La source était, au commencement de l’épidémie, entourée de tas de fumier .
La maison où sont mortes les premières victimes a été visitée par le Dr Caradec. Voici comment il la décrit:
Elle se compose, au rez-de-chaussée, d’une pièce unique, dont le sol est de terre humide, encombrée de meubles, notamment les deux lits clos où sont morts le frère et la sœur. Aux deux pignons de la maison sont adossés deux tas de fumier, et c’est sur ce fumier qu’ont été jetées les selles cholériques pendant la durée de la maladie.
Veut-on savoir comment les habitants accueillaient les prescriptions hygiéniques et les médicaments qu’on leur apportait? Ils fermaient leur porte. Voici ce qu’écrivait le sous-préfet de Brest:
Les précautions les plus élémentaires sont, malheureusement, fort difficiles à faire prendre par une population presque sauvage. Ils refusent les médicaments, jettent les désinfectants sans s’en servir. Une des M..., voyant jeter du chlore sur
le fumier où avaient été déversées les déjections cholériques, disait qu’on semait le choléra. Chez un autre malade, j’ai demandé à la femme d’ouvrir le lit clos où était mort son mari quelques heures auparavant . Elle l’a fait de mauvaise grâce ; et un des médecins ayant remarqué que ce lit n’avait pas été refait et que les draps étaient encore humides des déjections du cholérique, j’ai cherché à la
convaincre qu’il fallait immédiatement brûler tout cela, qu’on l’indemniserait
Pour toute réponse, nous avons été insultés en breton par tous les gens présents qui disaient que nous apportions le choléra, qu’on n’avait pas besoin de nous et que nous ne venions que pour ruiner les pauvres gens * . Des scènes violentes, au moins en paroles, s’étant déjà produites dans des cas semblables, j’ai dû envoyer un gendarme à Kerhuon, pour prêter main-forte à la municipalité, en cas de besoin .
Le témoignage da Dr Jennevin n’est pas moins édifiant:
La plupart des maisons contaminées sont entourées d’un fumier mouvant où l’on enfonce parfois plus haut que la cheville ; nulle part on ne trouve de fosse à purin, et l’air avoisinant est d’un méphitisme absolu qui envahit l’intérieur des habitations .
Kerhuon n’a pas d’abattoir situé en dehors de la localité; les bouchers sont donc obligés de tuer les bestiaux sur place, dans l’intérieur même de leur maison. . .
Aussi, nature marécageuse du sol, altération incontestable de l’eau, méphitisme de l’air, voilà déjà trois conditions, déplorables partout, réalisées à Kerhuon et véritables causes déterminantes de la propagation de la maladie.
Au bourg même, à Guipavas, le premier décès est du 1 1 novembre i885 ; le quatrième et dernier du 1 7 du même mois. Les guérisons de 8 autres personnes ont traîné quelques jours encore. Les gens se sont montrés un peu moins réfractaires aux précautions hygiéniques et à la médication. Sur les 8 guéris, 7 avaient reçu les soins assidus d’un médecin.
Guipavas ne se trouvait pas, d’ailleurs, dans des conditions sanitaires beaucoup meilleures que Kerhorre et les localités environnantes. Le bourg était alimenté, à cette époque, par quelques puits particuliers, une pompe et une fontaine. Le sol est sablonneux sur toute l’étendue du bourg. Les sources sont donc exposées à des infiltrations. Certains puits particuliers se trouvent très rapprochés des tas de fumier ou des écuries.
Dans les cours intérieures, les résidus de la vie s’accumulent et séjournent longtemps. L’enlèvement de ces résidus ne se fait,
1 « Lorsqu’on aperçevait seulement ès-rues les médecins, chirurgiens et barbiers, esleus pour panser les malades, chacun couroit après eux à coups de pierres, pour les tuer comme chiens enragés. » Ambroise Pake, sur l’épidémie de peste de i53r . — En i8go, dans les campagnes de la province de Valence, en Espagne, les médecins qui soignaient les cholériques étaient accusés de propager la maladie. Ils étaient poursuivis, menacés, maltraités. La population ameutée obligeait l’un d’eux à avaler les remèdes qu’il venait de prescrire. (Comité consultatif d’hygiène publique de France. Procès-verbal de la séance du 2 2 septembre 1890.)
généralement, que deux fois par an, aux époques de l’ensemencement des blés et des pommes de terres, c’est-à-dire en octobre et en mars.
Certains travaux d’assainissement furent commandés et immédiatement exécutés dans les hameaux dépendant de la commune de Guipavas. L’on trouvera sur le plan de Guipavas (planche n° 25) l’emplacement de chacun de ces hameaux.
Au Relecq, huit mètres cubes de terres et de boues furent enlevés de l’enceinte des fontaines et transportés à une distance moyenne de 3o mètres. Cinq mètres cubes de boues provenant des abords du lavoir furent transportés à une distance de 20 mètres. Le chemin a été remblayé sur une hauteur de o m. 3o et sur une superficie de 10 mètres carrés pour dessécher une mare à l’est du lavoir et sur le chemin qui y conduit. Une douve a été creusée sur une longueur de 6 mètres en ce même point.
A Damany-Prat- Salons, une douve de 20 mètres de longueur a été faite devant la ferme de Damany pour modifier le cours du ruisseau qui passait au milieu du chemin. La fontaine et le lavoir de Prat-Salons ont été refaits et transportés plus bas dans la même parcelle.
A Mesdoun, une clôture a été faite autour du lavoir et de la fontaine pour empêcher les purins et les eaux fluviales de s’y écouler. La hauteur de cette clôture est de o m. 5o ; sa longueur de 19 mètres et sa largeur moyenne de om. 5o. Le ruisseau qui passait au milieu du chemin de Mesdoun, devant Kerhorre-Izella, a été rectifié sur une longueur de i5 mètres et le chemin a été remblayé en cette partie sur une épaisseur de om. 60, une longueur de n mètres et une largeur de 3 mètres.
A Kerhorre-Izella, une douve a été creusée sur une longueur de 3o mètres pour dessécher une mare existant dans la cour Morvan. Une autre douve a été faite pour reporter le ruisseau tout à fait au bord du chemin, sur une longueur de 48 mètres. Le chemin a en outre été remblayé en cette partie sur une superficie de 4o mètres carrés. L’épaisseur du remblai était de 1 m. 10.
A Kervalaès, une douve de 28 mètres de longueur a été faite pour dessécher la mare existant devant les maisons. De plus un remblai de 2 m. 20 d’épaisseur a été fait, sur une superficie de 25 mètres carrés environ, pour combler la mare.
A Kerhuon, une douve de 28 mètres de longueur a été creusée
Planche N? 2bf
Planche N? 25
pour assurer l’écoulement des eaux qui croupissaient aux abords de la fontaine. Une autre douve de i5o mètres de longueur a été construite pour dessécher une mare existant dans une cour et dont les eaux, par les temps de pluie, s’infiltraient dans les maisons. Cette cour a en outre été remblayée du côté des maisons et rabaissée de l’autre côté, pour permettre le facile écoulement des eaux dans la douve construite. Le cube des pierrailles transportées d’une distance de 200 mètres était de 3 mètres cubes.
Le plan de Guipavas comprend deux planches. La planche i(\ contient le plan d’ensemble de la commune. On y voit que le bourg est situé dans les terres et à quelque distance du foyer de l’épidémie, sur un terrain sensiblement plus élevé. La planche 25 contient le plan des hameaux où l’épidémie s’est concentrée. Ce sont toutes les agglomérations groupées aux bords du petit bras de mer qui aboutit à la rivière de Landerneau.
Tableau des décédés.
N°‘ d’ordre » du tableau général des décès.
DATE
du
DÉCÈS
PROFESSION
CO
ÉTAT CIVIL
DOMICILE
27 oct. i885 . .
Pêcheuse
Célibataire
Prat-Salons.
Pêcheur
Pêcheuse
Kerhuon . j
Cultivateur . . .
Veuf
Damany . j
' nov. i885.
Pêcheuse
Veuve. . . .
Rochdu .
Kerhorre .
Célibataire
Kerhuon . j
Menuisier ....
Marié ....
Guipavas .
Cultivateur . . .
Mendiante ....
Veuve ....
Kerhuon .
Cultivateur . . .
Marié ....
Guipavas . j
Cultivatrice. . .
Kerhorre .
Keralas (pas.)
Ouvrier de port.
Célibataire
Prat-Salons.
Kerhuon .
Boucher
Célibataire
6 déc. i885 . .
Journalier ....
Marié ....