‹ Le CholéraChapitre 2 sur 26 · I. — LES ÉPIDÉMIES · texte numérisé non relu

I. — LES ÉPIDÉMIES

Le choléra aux Indes avant 1817. — S'il fallait s’en rapporter aux assertions d’un historien contemporain, Semmerlink, les maladies qui ont désolé les Indes avant 1817 n’avaient qu’une analogie apparente avec le choléra épidémique tel que nous le connaissons de nos jours. Comment mettre en doute cependant l’exactitude des relations médicales si précises de la fin du xvm e siècle ? A quelle maladie attribuer la mort des 3,000 nègres et des 800 Européens enlevés au nord de l’IIindoustan en 1771, sous les yeux de LebèguedePresle: et les 60,000décès qui, d'après Sqnnerat, se sont produits, de 1768 à 1781, dans la région qui s’étend de Chéringam à Pondichéry ; et la destruction partielle de l’armée du colonel Pearse, en mars 1781 ; et le désastre de Hurdwar, où 20,000 pèlerins succombèrent en 1783 ; et les pertes subies par l’armée anglaise en 1787, 1790 et 1793? v .

Je veux bien qu’on hésite à reporter à l’antiquité la plus reculée, d’après certains documents, l’origine du choléra endémique. J’admets qu’en arrivant au xvi e siècle on fasse bon marché des relations de Cristoval d’Acosta et du dialogue de Garcia d’Orta sur la cholerica passio. Mais je demande qu’on considère

les notes souvent citées de Bontius, médecin de la Compagnie des Indes à Batavia (1642), les rapports de Schnurrer sur le choléra de la province de Madras (1657), ceux de Paysley et Curtis sur le siège de Benjapoore (1656 et 1657). Et dès lors on reconnaîtra que, si, le choléra du xix e siècle se distingue de celui des siècles précédents, c ? est seulement parce qu’il a été plus cruel, plus vagabond et surtout mieux observé (1).

Epidémie de 1817. — Le choléra avait fait déjà quelques victimes dans les vallées du Gange et du Brahmapoutra lorsqu’il vint foudroyer, le 19 août, les habitants de Jessore. En quelques semaines il fit 6,000 victimes. Un mois plus tard, transporté par les fugitifs de Jessore à une distance de quarante lieues, il apparaissait à Calcutta et là encore tuait environ 6,000 personnes en quatre semaines. A la fin de septembre, tout le Bengale était envahi. Après un arrêt momentané en décembre 1817 et en janvier 1818, le fléau gagnait la province de Bombay et bientôt la totalité de l’Inde en subissait les atteintes. En trois ans, trois millions de victimes !

Très rapidement, d’ailleurs, le choléra se propageait à Ceylan, à Malacca (1818), à Singapoor, à Siam (1819), à Bornéo, à Canton, à Shanghaï (1820), aux ^ Philippines, aux Célèbes, aux Moluques (1821).

Les navires transportaient la maladie à Maurice en 1819, à Mascate en 1821, et de là elle envahissait l’Asie occidentale, Bagdad et la Perse.

Au printemps de 1822, l’épidémie ravageait la Syrie, le Kourdistan et de nouveau la Perse. En 1823, elle atteignait la Syrie, les bords de la mer Caspienne ; signalée à Astrakan le 22 septembre, elle s’arrêtait dans cette ville.

L’épidémie avait duré six années.

(1) J’ai puisé largement dans l’article de Laveran (Dictionnaire encyclopédique).

LES ÉPIDÉMIES

Épidémie de 1827. — Le fléau n’erre plus seulement en Asie cette fois. Il atteint l’Europe, l’Afrique, l’Amérique.

C’est par les caravanes que le choléra, franchissant les frontières de l’Inde, est importé dans l’Afghanistan, puis en Perse. De Mesched, la grande ville persane, il rayonne sur le Turkhestan et, de Boukhara, parcourt 2,000 kilomètres pour gagner Orenbourg, au mois d’août 1829.

Le21 juin 1830, il esta Astrakan, bientôt à Odessa; le 20 septembre, il éclate à Moscou ; à la fin de l’année, il est signalé à Minsk, à Grodno, à Nijni- Novogorod.

Tandis que les pèlerins venus du Hedjaz l’importent à la Mecque en juillet 1830, il s’étend des bords de la mer Noire aux principautés danubiennes. S’attachant aux troupes russes, il entre en Pologne le S février 1831 et, le 14 avril, il se révèle à Varsovie.

Arrêté momentanément par le froid, il reprend bientôt sa marche vers le nord, atteint Saint-Pétersbourg en juillet, la Finlande en septembre. Un courant le porte à l’ouest jusqu’à Berlin et Francfort, un autre à Constantinople, où il arrive au mois de juin, pendant que, de la Mecque, il accompagne les pèlerins en Egypte et jusqu’en Tunisie.

C’est dans les ports de la Baltique que le eholéra * prend passage pour l’Angleterre, et, le 14 novembre

1831, il est signalé dans le Sunderland. Le 27 janvier

1832, il fait son apparition à Edimbourg, de 10 février à Londres.

D’Angleterre, il passe à Calais (15 mars 1832). Le 26 mars, Paris est atteint. La célèbre épidémie de 1832 envahit 52 départements et creuse, en France, 100,000 tombes.

Avec les émigrants irlandais, la maladie gagne Québec le 8 juin 1832, pour se propager à Montréal, puis à New-York et à toute l’Amérique du Nord.

C’est encore à l’Angleterre que le Portugal est

redevable de l’épidémie, importée en janvier 1833 par des recrues destinées à l’armée de Don Pedro. Du Portugal, elle traverse l’Espagne et arrive à Marseille le 11 décembre 1834, tandis qu’elle éclate presque simultanément à Oran, à Alger et à Constantine.

En juillet 1835, l’Italie est atteinte ; l’épidémie s’étend du nord au sud et dure deux ans.

En mai 1837, nouvelle irruption à Marseille, puis en Tyrol, en Bavière, en Illyrie, en Bohême, en Galicie, enPologneeten Russie.

Voilàdonc une pandémie qui, en réalité, dure dix ans (1827 à 1837).

Epidémie de 1841. — La mortalité cholérique de l’Inde avait diminué d’une façon notable (de 30 à 20 pour 100 pour l’armée anglaise), lorsqu’en 1841 une sévère recrudescence fut signalée dans les régions septentrionales. La Chine et les Philippines furent, cette année-là, visitées par le fléau.

En 1842, extension dans l’Inde et envahissement de Ceylan.

Epidémie de 1844. — Ici, deux opinions sont en présence: d’après l’une, le choléra de 1844 serait simplement le choléra de l’Inde, propagé à l’Afghanistan et au Turkestan ; d’après l’autre (Tholozan s’est fait le défenseur de cette doctrine), le fléau serait venu éclore, cette fois, en dehors de l’aire endémique.

A la fin de l’été 1844, écrit le D r Arnott, de Bombay, les pays situés au nord de l’Hindoukouk (Caucase indien) furent dévastés par le choléra ; Bokhara et Samarcande (Turkestan), Balkh et Kunduz (villes du nord de l’Afghanistan) souffrirent beaucoup. La maladie n’atteignit Kaboul que le 15 octobre. Le 8 novembre, elle était signalée à Djelahabar et à la fin de novembre à Peshawar, ville indienne voisine de la frontière afghane. Ce fut seulement en mai 1845 que le choléra, ayant franchi l’Indus, atteignit Hassan- Abdab et Lahore, tandis qu’i descendait le cours du

LES ÉPIDÉMIES

fleuve jusqu’à Chikarpour et Hyderabad. Delhi et Agra, dans la direction du sud-est, n’étaient visitées qu’en octobre 1845.

Les assertions d’Arnott, confirmées par celles de Macnamara et de notre compatriote Février, qui, à cette époque, voyageait dans l’Afghanistan, permettent donc d’établir que le choléra a marché, en 1844-1845, du Turkestan sur l’înde, et, dans l’Inde, a progressé de l’ouest à l’est, contrairement à ce qui avait eu lieu précédemment. Il a donc eu, d’après l’expression de Tholozan, une marche récurrente.

Pour ce qui concerne les progrès ultérieurs de l’épidémie, le choléra de 1844 ressemble singulièrement à celui de 1827.

Pendant l’été de 1845, il gagne Mesched; en mai 1846, Asserabad; en juin 1846, Téhéran, où il fait 12,000 victimes sur 60,000 habitants. Bagdad est infectée en novembre et à la même époque 15,000 pèlerins sur 100,000 succombent à la Mecque. Vers le nord, Bakou et Astrakan paient à l’épidémie leur tribut habituel. La Russie est envahie.

Le 24 octobre 1847, Constantinople est frappée.

L’année 1848 est marquée par l’apparition du fléau à Saint-Pétersbourg en juin, à Berlin en juillet, bientôt à Hambourg et en Angleterre, d’où il atteint l’Amérique du Nord et aussi le nord de la, France pendant l’automne.

En 1849, le choléra progresse du nord au sud vers Paris, qu’il atteint en mars, et, d’autre part, venant d’Egypte, il envahit au mois d’août, par Marseille, le sud de la France. Il tue en France 110,000 personnes, dans 54 départements.

Epidémie de 1851. — Ce n’est pas de l’Inde que nous arrive cette fois le fléau. Le germe a été déposé sur le sol de l’Europe et c’est en Silésie qu’il manifeste tout d’abord, à la fin de 1851, sa vitalité; en 1852,ilse montre en Pologne et en Prusse. Pendant l’année 1853, le choléra envahit le Danemark, la Suède, la Norvège

et l’Angleterre. Au mois d’octobre, il éclate dans le département de l’Aisne et au mois de novembre à Paris.

Après un sommeil de deux mois, il se réveille à Paris au mois de février 1854. Plus cruel qu’en 1832 et qu’en 1849, il désole 70 départements français et, jusqu’au mois d’octobre, nous enlève 143,478 personnes.

La même année, dès le mois de juillet, nos navires le portent, avec notre corps expéditionnaire, en Crimée, où il persiste jusqu’en 1856. Il sévit, pendant cette période, sur tout le bassin de la Méditerranée et atteint même l'Europe centrale.

Aux désastres de 1854, il convient d’ajouter ceux qui eurent pour théâtre les Etats-Unis d’Amérique infectés par les émigrants. L’Amérique du Sud, jusquelà respectée, dut accueillir, elle aussi, le sinistre voyageur.

Epidémie de 1865. — S’agit-il ici d'une importation due aux pèlerins embarqués à Singapour ou plutôt d’une reviviscence spontanée sur le sol de l’Arabie ? Quelle que soit l’origine du mal, le choléra éclate en avril 1865,. aux fêtes du Courban-Beiran, et, grâce à la rapidité des transports, il marche à pas de géant vers l’Europe. Le 21 mai il est à Suez, le 2 juin à Alexandrie, le 23 juillet à Marseille, le 26 août à Toulon, le 18 septembre à Paris. Dans le département de la Seine, il fait plus de 6,000 victimes; il sévit, en outre, sur dix-neuf départements français.

S’il disparaît momentanément dans notre pays, c’est pour revenir en 1866, plus tenace et plus violent.

Moins favorisée que la France, la Russie, envahie par Odessa au mois d’août 1865, donne au fléau une hospitalité durable; jusqu’en 1872, elle est tenue constamment en éveil.

En 1870, le choléra gagne la côte orientale d’Afrique, et, d'autre part, renaît en Perse.

LES ÉPIDÉMIES

En 1871, les ports de la Baltique sont envahis; Constantinople est atteinte la même année.

En 1872, une caravane venue de Djeddah l’importe à Médine. Dans plusieurs villes d’Europe, et surtout au nord de l'Allemagne et en Russie, des cas isolés se manifestent.

C’est par le Havre qu’au mois d’août 1873 le choléra entre de nouveau dans notre pays ; au mois de septembre il sévit à Paris, qu’il abandonne en novembre.

Epidémie de 1883. — C’est aux pèlerins transportés de Bombay à Djeddah par des navires anglais, YHesperia et le Columbian, munis de patentes nettes, qu’on a pu attribuer les épidémies qui ont sévi à la Mecque en 1881 et 1882. C’est également à la négligence ou plutôt à l'incroyable dissimulation des autorités anglaises que paraît due l’épidémie égyptienne de 1883. Le 22 juin de cette année, le choléra éclate à Damiette, et de là, s'étendant en Égypte, fait dans ce pays 28,616 victimes.

Il se déclare à Smyrne au mois d'avril 1884. Le 13 juin il est signalé à Toulon et le 27 juin à Marseille, Pendant l’année 1884, il tue, en France, 11,769 personnes. L’épidémie française a été décrite avec un grand soin par Thoinot (Thèse de Paris 1886).

C’est seulement au mois de novembre 1884 que le fléau se montre à Paris, pour n’y persister, d’ailleurs, que jusqu’en janvier 1885.

L’année 1885 a été mauvaise encore pour notre pays. Marseille a vu renaître le choléra.

D’autre part, des pêcheurs de thon, venus d’Espagne, ayant rencontré en mer des marins de Concarneau, ceux-ci s’imprégnèrent des germes auxquels H. Monod (1) attribue, dans son remarquable ouvrage, l’épidémie qui a sévi sur le Finistère d’octobre à décembre 1885.

(1) H. Monod. Le choléra, histoire d’une épidémie ; Paris,

En 1884, l’Espagne a payé au choléra un lourd tribut : 119,931 victimes. L’Italie, en 1884 et 1885, a perdu 17,750 personnes.

Epidémie de 1889. — L’épidémie qui a envahi, en 1889 et 1890, la Mésopotamie, la Perse et la Syrie, eut son origine dans l’Irak-Arabie. En la décrivant, Proust admettait, non pas une reviviscence, mais une importation nouvelle d’origine indienne.

Epidémie de 1892. — Proust a décrit avec une merveilleuse clarté les ravages du choléra de 1892. D’après lui, il y eut deux courants épidémiques absolument distincts. L’un, né le 4 avril, à la maison de Nanterre (choléra de reviviscence) a. mis trois mois à gagner Paris ; il a rayonné dans diverses parties de la France, surtout au nord et à l’ouest, et même en Belgique et en Hollande. L’autre, venant du Turkestan (choléra d’importation), se montra à Bakou le. 4 juin et avec une rapidité foudroyante envahit la Transcaucasie et le sud de la Russie ; parmi ses expansions, celle de Hambourg a été la plus redoutable. Il a eu pour résultat diverses manifestations en Allemagne, en Angleterre, en Danemark, en Autriche-Hongrie et en Hollande.

C’est en Hollande que les deux épidémies se rejoignent.

Quelques pays sont restés absolument indemnes : la péninsule ibérique, la Suisse, la Suède, la Turquie d’Europe et la Grèce.

Hors d’Europe, il faut signaler les importations venues de Russie et atteignant la Sibérie et l’Asie mineure ; quelques cas isolés aux États-Unis, dus à des émigrants embarqués à Hambourg.

Je me borne à relater certains traits caractéristiques de cette épidémie :

A. Banlieue parisienne et Paris. — Le 4 avril 1892 (rapport de Netter, Proust et Thoinot), un pensionnaire de la maison de Nanterre, pris de symptômes cholériques, succombait en vingt-quatre heures. Tel fut le

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premier cas. Le 8 avril, le choléra se montre à Neuilly, le 10 à l’ile Saint-Denis, le 11 à Puteaux et à Suresnes. En avril et mai, il reste limité aux communes de la banlieue nord-ouest, sur les bords de la Seine. Enfin, il apparaît à Aubervilliers, à Pantin, etc. En juillet, il prend corps-à Paris, où il règne jusqu’en novembre. En juillet, août et septembre, il fait quelques ravages discrets dans la banlieue sud-est et nord-est. Total des décès de la banlieue : 934 ; total des décès de Paris : 894. Le rôle de l’eau dans la diffusion et la propagation de cette épidémie s’est affirmé nettement. C’est de Paris qu’a procédé le choléra du Havre, où le premier cas s’est manifesté le 14 juillet (Gibert).

B. Russie. — L’Afghanistan, contaminé par l’Inde, a été le théâtre d’une épidémie qui a mis près de six mois à gagner la mer Caspienne. Elle a eu dès lors pour véhicules les bateaux à vapeur de cette mer et les wagons du chemin de fer transcaspien. Bakou fut infecté le 4 juin; la panique fut générale : 100,000 habitants s’enfuirent, disséminant partout la maladie. Le 23 juin, on signalait le choléra à Batoum et à Astrakan ; il remontait leVolga et, d’autre part, il gagnait l’ouest. Le 21 juillet, il atteignait Nijni- Novogorod, le 7 août Moscou, le 15 août Saint-Pétersbourg. Presque toutes les provinces de la Russie furent atteintes, et, malgré l’imperfection des statistiques, le nombre des victimes put être évalué à 400,000. A la fin de 1892, il y avait encore des cas assez nombreux. Au commencement de 1893, plusieurs provinces du centre et du sud ont été signalées comme contaminées; en juillet le choléra s’est montré à Moscou.

C. Allemagne. — C’est à des émigrants russes venant s’embarquer à Hambourg ou y faire escale que l’office sanitaire impérial attribue les premiers cas signalés à Hambourg depuis le 16 août; la déclaration officielle date du 22 août. Hambourg a possédé les neuf dixièmes des cholériques de l’Allemagne.

L’épidémie a fait 8,578 victimes sur 19,647 malades (en 1832, Hambourg n’avait eu que 1,500 décès; en 1848, 1,674 décès), d’août à novembre. J’ajoute qu’au mois de décembre 1892 la même ville a subi le retour offensif du fléau ; à la lin de janvier 1893, elle jouissait enfin d’une paix durable.

D . Belgique. — Ce pays a été contaminé de deux manières : d’abord par un ouvrier venu d’Argenteuil et succombant à Aspelaere le 20 juillet; ensuite par le Saint-Paul venant du Havre et s’amarrant dans le port d’Anvers le 15 août. Anvers recevait d’ailleurs, d autre part, des navires de Hambourg ; cette ville n’a eu que 251 cas et 92 décès. Toutes les provinces de la Belgique ont été atteintes ; celle d’Anvers, plus maltraitée que les autres, a compté 362 décès sur 779 cas jusqu’au 18 novembre.

E. Perse .—Jamais la Perse n’avait été désolée de cette manière. Envahie directement par Hérat, puis par un courant venant de Bakou, elle a vu le choléra ravir 100,000 personnes en dix mois (août 1892 à mai 1893), chiffre énorme pour une population de 5,500,000 âmes.

Résumé. — Depuis le commencement du siècle, le choléra n’a renoncé à aucune de ses prérogatives; nous le trouvons, en 1892 comme en 1817, malgré les progrès de l’hygiène, implacable et triomphant. S’il a modifié ses allures, c’est seulement pour bénéficier du perfectionnement des transports, pour mettre à profit les chemins de fer et les navires rapides. Et voici qu’en 1892, chose inconnue jusqu’alors, il se présente à nous sous deux formes : d’une part importé , c’està-dire brusque dans son expansion et rapidement disséminé ; d’autre part reviviscent, c’est-à-dire lent à se répandre et à se disséminer.

« Jamais on n’avait assisté, dit Proust, à un semblable spectacle; jamais on n’avait observé, à la même époque, des manifestations cholériques ayant deux points de départ aussi distincts, aussi éloignés, et une marche aussi différente (rapidité dans un cas, len-

LES CAUSES

teur dans l’autre) et arrivant enfin à se rencontrer et à se rejoindre. »

IL — LES CAUSES

Le choléra est endémique aux Indes. Il importe de rechercher pourquoi. Cela fait, j’èxaminerai les circonstances qui favorisent la dissémination de la maladie.

Causes de l’endémie cholérique aux Indes. — Le climat de.l’Inde est excessif à la fois pour la chaleur et l’humidité. A Madras, à Pondichéry, le thermomètre peut s’élever à 46°,8 et atteint souvent 40°. Les orages sont violents. La mousson (vent périodique) de sudouest souffle de la fin de mai à la fin d’août, et pendant cette période des torrents de pluie se déversent sur la côte du Coromandel et de l’IIindoustan. Au Bengale, la saison des pluies commence en octobre. Le sol est formé de plateaux et de plaines'basses que recouvre le limon apporté par les inondations périodiques. Le delta du Gange, hérissé de forêts, est le foyer principal des miasmes délétères.

L’insalubrité du climat et du sol est aggravée par les mœurs, le fanatisme religieux, la misère'et la malpropreté du plus grand nombre.

Ce qu’il faut envisager surtout, on ne l’ignore pas, c'est la contamination de l’eau. Quelques citations suffiront.

« L’Hindou, a dit le D r Ghose (de Rungpore), cité par H. Monod, considère les excréments humains comme une chose impure à laquelle le croyant ne doit pas toucher. Une seule caste a le droit d’y toucher, celle des mehters. Or, les mehters sont en petit nombre ; leurs services sontàhautprix.L’Indien ne s’adresse donc à eux qu’à la dernière extrémité. En attendant, il vit à côté

de ses déjections qui se décomposent, car il aimerait mieux mourir empoisonné que de les enlever lui-même. Chaque maison devient ainsi un centre d’infection. Qu’arrive-t-il cependant? Quand le mehter emporte la matière, il ne l’emporte pas loin. Il la jette dans un champ voisin. Soit de ce champ par les pluies, soit de la maison elle-même par les infiltrations, les puits reçoivent ces matières, et ainsi, le pieux Indien! ce qu’il n’aurait pas voulu toucher avec une pelle, il le boit. »

« Lorsqu’on se préoccupe, écrit Pringle, de l’assainissement de l’Inde, il faut se rappeler que la population urbaine ne représente que 5 pour 100 de la population totale ; les autres 95 pour 100 vivent dans les villages. Or, les citernes des villages sont, en réalité, des fosses d’aisances. L’indigène de l’Inde ne se soucie pas plus de l’eau qu’il boit qu’une vache ; même les classes supérieures considèrent l’impureté de l’eau de boisson avec une indifférence absolue, tandis que l’ombre d’un étranger passant sur la cuisine d’un brahmine souille ses aliments. »

Voici un fait emprunté à Furnell et bien propre à mettre en évidence les fâcheuses conséquences de la souillure de l’eau : la ville de Salem a la peu enviable réputation d’être atteinte par le choléra chaque fois qu’il apparaît dans le sud des Indes. La ville est divisée en deux par un cours d’eau, torrent déchaîné pendant la saison des pluies et qui, pendant la sécheresse, n’est qu’une suite de bourbiers marécageux presque sans écoulement; ce cours d’eau est sacré. Avec son eau, les brahmines et les Indiens font leur lessive et leur cuisine ; ils la boivent. Les musulmans et les Européens ne doivent pas toucher à cette eau. En 1881, le choléra ayant pénétré à Salem, les Indiens et les brahmines furent atteints de la façon la plus cruelle ; les musulmans ne présentèrent qu’un très petit nombre de cas, les Européens aucun. Les parias doivent se tenir éloignés de cette eau sainte, que leur approche souillerait ; dans cette classe de gens si sales,

LES CAUSES

si pauvres, il n’y a pas eu un seul cas de choléra.

Lorsque Koch, fort des résultats obtenus en Égypte, arriva aux Indes, son premier souci fut d’examiner l’eau de boisson. Voici ce qu’il écrivait de Calcutta le 4 mars 1884: « Tout le Bengale est couvert de tanks, c’est-à-dire de lacs-étangs et marais entourés de cabanes et qui fournissent aux pauvres habitants toute l’eau dont ils ont besoin pour les divers usages : bains, lavage du linge, nettoyage des ustensiles de ménage, boisson, etc. Il faut ajouter que les latrines, si toutefois on peut se servir de ce mot pour désigner une organisation des plus primitives, se trouvent fréquemment au bord de ces tanks et y vident leur contenu, et que, de plus, les bords des tanks servent généralement de dépôt pour toutes les ordures et en particulier pour les excréments humains. L’eau des tanks est donc absolument impure "et on comprend que les médecins du pays lui aient attribué certaines épidémies cholériques localisées. Une épidémie ayant sévi sur les cabanes situées autour d’un tank , dans lequel d’ailleurs on avait lavé les linges souillés par les déjections des cholériques, la commission allemande examina l’eau de ce tank et dans plusieurs échantillons elle trouva des bacilles du choléra en très grand nombre. »

Causes de la ■propagation du choléra. — Nous savons que l’homme est l’agent propagateur du choléra. Lorsque ses déjections contiennent les éléments spécifiques, il devient dangereux pour tous ceux qui l’approchent. Bien plus, les souillures issues de son intestin peuvent porter au loin la maladie et la mort.

Le choléra peut suivre soit la voie de terre, soit la voie de mer.

Dans le premier cas, il voyage avec les soldats, les marchands, les pèlerins; dans les camps, autour des villes assiégées, dans les foires, dans les grands centres de pèlerinage, partout où se rassemblent des individus

LE CnÔLÉKA

affamés, fatigués et misérables, il exerce aisément ses ravages. Déjà dangereuses lorsqu’elles se composent uniquement d’hommes vivants, les caravanes qui transportent des cadavres exposent aux plus graves périls les régions qu’elles traversent. Les mahométans Chiites, très nombreux en Perse et aussi dans l’Inde, sont contraints par les exigences de leur religion à transporter leurs morts dans les villes saintes de la vallée de l’Euphrate : Kerbela et Nedjef. A ces cadavres portés à dos de chameau sous un soleil brûlant s’ajoutent les corps des pèlerins tombés en route, si bien que les caravanes deviennent à la fin, suivant l’expression de Fauvel, de véritables charniers ambulants. Au centre de la ville de Kerbéla se trouve le cimetière. Même les maisons servent de tombeaux et la terre qu’on en retire, p.our faire place aux morts, se débite en gâteaux talismaniques aux pèlerins. L’industrie des habitants consiste à inhumer les cadavres qu’on leur apporte de toutes les régions du monde chiite. On comprend de quel danger pour la salubrité publique sont ces charniers (Elisée Reclus, H. Monod).

Particulièrement rapide, cela va sans dire, est la propagation dans les pays pourvus de voies ferrées.

Dans le second cas, ce sont les navires, et surtout les navires à émigrants ou à pèlerins qui transportent, avec leur cargaison humaine, le redoutable fléau. Les pèlerins qui vont de l’Inde au Hedjazont acquis, à cet égard, une triste réputation.

N’incriminons pas seulement les individus !

La conférence internationale de Vienne en 1874 a voté à l’unanimité la conclusion suivante : Le choléra peut être transmis par les effets à usage provenant d’un lieu infecté, et spécialement par ceux qui ont servi aux cholériques ; et même la maladie peut être importée au loin par ces mêmes effets renfermés à l’abri du contact de l’air libre.

Un exemple montrera le bien fondé de ces assertions :

La Virginie quitte Marseille où sévit le choléra, le

LES CAUSES

3 septembre 1865, en route pour la Guadeloupe. Pendant toute la traversée, santé excellente à bord. Le 9 octobre, le navire aborde à Pointe-à-Pitre et, le 20 octobre, le débarquement commence. Le 22, pendant le déchargement et à côté du lieu où il s’opère, un cas de choléra éclate et donne naissance à une épidémie formidable qui fait 10,000 victimes.

Simpson affirmait déjà en 1849 que les objets contaminés pouvaient être dangereux pendant dix mois ; le danger peut persister une année.

Quelle que soit la subtilité des germes (les mouches, dit-on, peuvent les transporter), ils semblent s’attacher aux objets. Daremberg pense cependant qu’ils peuvent se répandre dans les poussières de l’air. Je chercherai ailleurs les causes qui favorisent leur persistante nocivité.

Influence de la chaleur et du froid. — La chaleur a toujours été considérée comme favorable à l’éclosion et à la diffusion du choléra. En général, les épidémies cholériques se développent en été et en automne, et s’apaisent en hiver, pour recouvrer avec les chaleurs une vigueur nouvelle. Telles ont été les alternatives observées en Perse (1821 et 1822), en Mésopotamie (1822 et 1823), en Syrie (1829 et 1830), en Russie (1830 et 1831), en France (1853 et 1854), en France encore (1865 et 1866).En Suède, de 1853 à 1859, c’està-dire pendant sept années consécutives, le choléra n’a sévi qu’en été, sauf pendant l’hiver de 1855-56.

Le choléra ne se développe guère sans une moyenne de 15 degrés centigrades. L’influence de la grande chaleur a été évidente dans certaines épidémies célè- , bres, celles de la Guadeloupe en 1865 celle de la Nouvelle-Orléans, etc.

Un relevé très intéressant de Hirsch (1860) démontre que le troisième trimestre (juillet, août, septembre) compte sept fois plus d’épidémies cholériques que le premier ; le mois de juillet, qui est le plus chargé de tous^en compte douze fois plus que janvier etfévrier.

Cependant, le froid n’a pas toujours mis obstacle à la propagation du fléau. A Moscou en 1830, une température de 20° n’en a pas empêché les progrès. Le froid était vif à Orenbourg en 1831 et à Prague pendant l’épidémie de 1846. A Paris, le choléra a sévi, en 1884, pendant les mois de novembre et décembre.

Au contraire, à la Nouvelle-Orléans, le vent du nord s’étant élevé, le froid subit arrêta en trois jours les progrès du choléra.

Tnfluence des conditions météorologiques , — Les orages et les vents chauds sont favorables aux épidémies. En 1849,1e maximum de l’épidémie a coïncidé avec un violent orage. En 1863, le choléra, jusqu’alors bénin à Marseille, acquit toute son.intensité à la suite de violentes perturbations atmosphériques. En août 1834 un détachement du 45 e , ayant quelques cas isolés, fut surpris par un violent siroco dans la plaine de la Metidja; dès lors, tous les hommes furent atteints. Dignat, étudiant parallèlement les épidémies parisiennes de grippe en 1889 et 1890 et de choléra en 1884 et 1892, a constaté qu’au moment de l’apparition des deux maladies on avait pu faire les observations suivantes : 1° direction dominante des vents d’est dans les jours qui précèdent l’épidémie; 2° abaissement, au même moment, de l’influence électrique atmosphérique au-dessous de la normale ; 3° écarts brusques de la température et de la pression barométrique; 4° enfin et surtout, phénomène constamment observé, abaissement de l’influence électrique coïncidant avec une élévation de la pression atmosphérique.

Influence de l’altitude. — Les médecins militaires de l’Inde ont souvent sauvé leurs troupes en gagnant les régions montagneuses. Nos médecins les ont imités. En 1859, dans la provinced’Oran, ils ont mis fin aux ravages du choléra dans un corps d’armée déjà décimé par la maladie en se portant sur les hauteurs. En Perse, pendant trois épidémies successives le

LES CAUSES

camp du roi, composé de 10,000 individus, a été préservé par le séjour sur un plateau élevé. Les Alpes suisses se glorifient d’avoir toujours été préservées du choléra. Même immunité pour le Plateau central delà France, les Pyrénées, les montagnes de la Basse- Autriche. D’après Briquet (1849), l’altitude moyenne des arrondissements épargnés en France était de 320 mètres ; celle des arrondissements infectés est de 115 mètres. Dans deux tableaux dressés par Farr, nous voyons que des épidémies anglaises de 1849 et de 1854 ont fait 13 et 15 victimes sur 1000 habitants dans les localités basses, tandis que les communes élevées de 100 à 350 pieds audessus de la Tamise ne fournissaient qu’un ou deux décès sur 1000 habitants.

Influence des lieux. — Tous les lieux ne sont pas favorables au développement du germe cholérique. On connaît sa prédilection pour les habitations basses, humides, malpropres, sa crainte des localités aérées et salubres. Aussi n’a-t-on pas dû s’étonner de le voir rechercher plusieurs fois de suite, dans différentes épidémies, les mêmes rues, les mêmes maisons, les mêmes chambres.

A Alger, par exemple, l’hôpital du Dey a été signalé comme un foyer particulièrement redoutable. En 1835, 30 médecins ou pharmaciens y étaient frappés. En 1866, sur 63 cholériques on comptait 24' personnes attachées à l’établissement, parmi lesquelles neuf sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Au contraire, au fort des Anglais, où pourtant les conditions semblaient très défectueuses, le personnel attaché aux cholériques restait absolument indemne.

A Paris, l’hôpital de la Charité a eu le fâcheux privilège de voir surgir, plus que d’autres, les cas intérieurs.

Les établissements fermés (bagnes, prisons, maisons centrales, asiles d’aliénés, maisons religieuses) ont été tantôt très atteints, tantôt complètement

respectés. Plusieurs fois l’évacuation des locaux dut s’effectuer.

Il ne faut pas tenir compte seulement de l’encombrement, de la misère et de la malpropreté. L’humidité a été incriminée. Dans les villes et dans les villages, les parties basses voisines des cours d’eau ont pu être constamment atteintes, tandis que les autres étaient épargnées. Le voisinage des cimetières a été considéré comme défavorable.

La question des lieux a perdu de son importance depuis le jour où l’on a compris comment la distribution d’eaux malsaines pouvait apporter le choléra aux populations trop confiantes. Dans la banlieue de Paris, l’épidémie de 1892 s’est longtemps localisée dans les communes qui recevaient l’eau de Seine prise en aval de Paris ; les deux foyers maxima, Aubervilliers et Saint-Ouen, étaient précisément alimentés par l’eau la plus polluée, celle qu’on puisait pour ces localités en aval du grand égout collecteur de Clichy. Au contraire, partout où l’eau de Seine prise en amont de Paris était servie aux communes, la mortalité cholérique a été très faible. Voici les chiffres :

1° Groupe alimenté par l’eau de Seine puisée audessous du collecteur de Clichy: mortalité 36. 4 pour 10,000 habitants.

2” Groupe alimenté par l’eau puisée entre Paris et le collecteur de Clichy: mortalité 1S.6.

3° Groupe alimenté par l’eau puisée en amont de Paris : mortalité 2.7.

Daremberg (1) pense que les irrigations faites avec les eaux d’égout ne sont pas sans influence sur la conservation des microbes dans le sol et le retour des épidémies.

Tandis que le choléra faisait rage à Hambourg, en 1892(19,647 cas et 8,575 décès, sur 622,530 habitants), Altona, sa voisine, recevant aussi de l’eau de l’Elbe,

(t) Dabeiuberg. Le choléra, ses causes, les moyens de s’en préserver ; Paris, 1892.

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mais de l’eau bien filtrée, ne comptait, sur ses 143,249 habitants, que 572 cas et 328 décès. Wandsbeck, autre ville avoisinante, peuplée de 20,571 habitants, qui recevait l’eau pure du Grossensee, n’avait que 63 cas et 43 décès.

Influence de la perméabilité du sol. — Pettenkofer attribue les variations des épidémies, non pas à la composition géologique du sol, mais à sa nature plus ou moins compacte; un sol sablonneux, un terrain d’alluvion perméable à l’eau et aux matières organiques, voilà ce qu’il faut pour la diffusion du mal. Ce sol étant imprégné par les déjections, il s’en dégage des miasmes nuisibles. L’humidité est une cause adjuvante, parce que l’eau est le véhicule ordinaire du germe infectieux. Si les localités élevées sont épargnées, c’est grâce à la déclivité du sol, qui porte les germes de la montagne vers la plaine. Le sous-sol des habitations est-il compact, le choléra ne se propage pas épidémiquement. C’est à l’état compact du soussol qu’il faut attribuer l’immunité singulière de l’un des côtés d’une rue, dont les numéros pairs sont respectés, tandis que les numéros impairs sont atteints.

Si l’influence du sous-sol était décisive, on comprendrait mal comment certains châteaux construits sur le roc ont été envahis par le choléra; un comprendrait mal comment, à Helsingfors, en 1848, les parties de la ville bâties sur le granit ont été cruellement traitées par le choléra, tandis que les parties marécageuses ou voisines du rivage étaient respectées.

Les variations de la nappe d’eau souterraine, moins influentes sur le choléra que sur la fièvre typhoïde, et les expériences de Hueppe et Wood nous occuperont au chapitre des microbes.

Influence des races. — Ici, tout le monde n’est pas d’accord; tandis que les uns prétendent qu’aux Indes le choléra sévit spécialement sur les indigènes, les autres considèrent les etrangers comme plus exposés

à la maladie. La seule chose qui apparaisse nettement, c’est la mortalité élevée chez les nègres, soit en Afrique, soit aux Antilles, soit en Amérique. En 1866, à la Pointe-à-Pître, 1,304 nègres ont succombé, tandis que les militaires et les marins du commerce étaient indemnes. A la Basse-Terre, les troupes noires ont perdu 125 hommes sur 1,000, tandis que l’infanterie blanche ne perdait que 40 hommes et l’artillerie blanche 31. Aux Etats-Unis, en 1866, la mortalité des troupes blanches était de 77 pour 1000, celle des troupes noires de 135 pour 1000.

Influence du sexe et de l’âge. — On a dit que les femmes étaient plus souvent atteintes que les hommes, mais guérissaient plus fréquemment. Voici cependant, en 1854, une mortalité cholérique de 8.02 pour 1000 chez les hommes et de 7.78 chez les femmes. Dans les hôpitaux civils, le nombre des hommes traités pour le choléra a presque toujours été supérieur à celui des femmes. Mon service, en 1892, a reçu 234 hommes et 166 femmes.

Les enfants à la mamelle, sont généralement épargnés. Chez les autres, il n’y a pas de prédisposition spéciale. En 1854, en France, les personnes de 0 à 20 ans ont donné 18 pour 100 des malades; celles de 20 à 40, 56 pour 100; celles de 40 à 60, 24 pour 100.

. Les vieillards débiles et cachectisés offrent au fléau des proies faciles.

Influence des professions. — Le personnel des hôpitaux qui reçoivent les cholériques est particulièrement exposé. A Moscou, en 1830, on a compté dans ce personnel 30 ou 40 atteintes pour 100, tandis que la population civile ne fournissait qu’un chiffre de 3 pour 100.

A 1 hôpital de Bromberg (Berlin), en 1831, 54 malades sur 115 employés. A Toulon, en 1849, 51 décès sur 179 infirmiers militaires, pendant que, dans la garnison, on ne comptait qu’un décès sur 15 hommes.

En 1892, à Paris, plusieurs décès dans le personnel hospitalier.

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Voici l’intéressant relevé fait, la môme année, par Ratjen, à Hambourg : dans les baraques ouvertes spécialement à l’hôpital Marie (1,529 cholériques), le personnel n’a pas fourni un seul cas ; à l’ancien Hôpital -général, 19 cas, 7 décès ; au nouvel Hôpital général, 19 cas, 4 décès ; au lazaret de la rue Stresow, 2 cas, 1 décès. Sur 170 porteurs dirigés par la police, 6 cas, 1 décès.

Inutile d’insister sur le nombre des victimes faites par le choléra dans le corps médical civil et militaire. Ce nombre n’a pas été considérable en 1832, à Paris : 20 médecins seulement sur 1,100 ont succombé; à Toulon, en 1842, 30 atteintes et 5 décès parmi les 35 officiers de santé de la marine.

On a cité comme particulièrement exposés à la contagion les fossoyeurs, les chiffonniers, les blanchisseurs. Le linge des cholériques a causé de nombreux méfaits. En 1873, Drasche a signalé dans la blanchisserie de Dornbach, qui recevait le linge des trois hôpitaux civils de Vienne, 13 cas et 7 décès sur un personnel de 80 femmes et 20 hommes; hors de l’établissement, dans le village, plusieurs personnes ont été atteintes.

Dans l’armée, le choléra s’est montré parfois très meurtrier (en Crimée, par exemple), parfois très bénin. De même dans la flotte. On conçoit facilement les effets de la fatigue, des privations, de l’encombrement, des souffrances physiques et morales.

Influence des maladies. — Ce que j’ai dit de la misère, delà malpropreté, du défaut d’hygiène, je puis le répéter à propos des états pathologiques. Les maladies aiguës semblent éloigner le choléra ; au contraire, les affections chroniques l’attirent. Les tuberculeux, les cancéreux, les alcooliques sont souvent frappés et résistent mal. Briquet et Mignot ont relevé 448 cas chez les malades hospitalisés en 1849 à la Charité. Depuis cette époque, la création de services d’isolement a singulièrement modifié les choses; les cas intérieurs sont

devenus exceptionnels en 1892. La convalescence des maladies aiguës et graves doit être, en temps d’épidémie, l’objet d’une sollicitude spéciale.

J’ai recherché (1) dans quelle mesure une fièvre typhoïde antécédente pouvait prédisposer au choléra. Sur 173 cholériques interrogés à ce point "de vue, 41 (25 hommes et 16 femmes) m’ont fourni une réponse positive. Parmi ces 41 malades, 3- seulement avaient eu la fièvre typhoïde dans l’annén qui a précédé l’atteinte cholérique; le dernier n’était guéri de la dothiénentérie que depuis un mois quand il fut apporté dans mon service, où, d’ailleurs, il trouva la guérison.Donc, lafièvre typhoïde antécédentene semble pas prédisposer au choléra. Elle ne peut être accusée davantage d’aggraver la situation des cholériques : sur les 41 sujets dont j’ai parlé, 22 ont guéri, 19 ont succombé; cette proportion n’est pas très éloignée de celle de ma statistique générale, puisque la mort a frappé 50 pour 100 de mon effectif total.

De la constitution épidémique. — Sans exagérer, comme on l’a fait, le rôle des constitutions médicales, on peut dire que la survenue des grandes épidémies de choléra est précédée ou accompagnée, en général, d’une recrudescence des affections endémiques. Celles-ci deviennent à la fois plus fréquentes et plus graves, et, en outre, elles se compliquent souvent de phénomènes cholériformes.

Même au cours des épidémies cholériques d’intensité moyenne, la fièvre typhoïde, par exemple, subit une influence manifeste.

En 1873, à Paris, Ernest Besnier a noté, dans son rapport sur les maladies régnantes des mois de juillet, août et septembre, que l’exacerbation saisonnière habituelle de l’endémo-épidémie typhoïdique avait coïncidé avec l’apparition du choléra. D’après lui, le

(1) L. Galliard. Choléra et fièvre typhoïde (Soc. méd. des hôp. de Paris, janvier 1893).

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nombre des atteintes n’avait pas dépassé le chiffre des années moyennes ; mais la mortalité, dépassant le niveau moyen du trimestre correspondant des autres années, c’est-à-dire 27 pour 100, s’était élevée à 33 pour 100.

A la même époque, Libermann, médecin du Gros- Caillou, notait chez ses typhiques, généralement adynamiques, la diarrhée profuse, la tendance au refroidissement, à la cyanose, au collapsus.

En 1892, nous avons vu la lièvre typhoïde, jusquelà très discrète, causer 30 décès à Paris, du 18 au 24 septembre (au lieu de 19, chiffre moyen), et le nombre de décès par dothiénentérie se maintenir, jusqu’au mois de novembre, au-dessus de 20, c’està-dire dépasser légèrement le chiffre moyen des autres années, pour s’abaisser enfin à 7, du 6 au 12 novembre.

En 1885, au Tonkin, Demmlera vu l’état des soldats atteints de dysenterie et de diarrhée s’aggraver au moment où arrivaient à l’hôpital les premiers cholériques.

Ce n’est pas tout. Les grandes épidémies sont précédées d’une série d’états morbides plus ou moins déterminés qui leur constituent en quelque sorte des prodromes ; il y a, pour les épidémies comme pour les individus, des symptômes avant-coureurs.

Faut-il voir là comme un souffle précurseur de la tempête ? Faut-il penser, au contraire, que, sans l’ensemble des circonstances qui créent l’opportunité morbide, l’importation cholérique demeurerait vaine et inoffensive ? Faut-il croire que, s’il ne trouve un terrain pathologique convenablement préparé, le germe du choléra soit inhabile à se développer?

Le 31 mars 1893, Ernest Gaucher apportait à la Société des hôpitaux de Paris l’observation d’un homme de soixante-huit ans, qui venait de succomber à l’hôpital Saint-Antoine ; les signes cliniques et la démonstration des bacilles virgules dans les selles séreuses à grains riziformes permettaient d’affirmer,

dans ce cas, le choléra vrai. Pourquoi donc ce cholérique frappé en plein faubourg Saint-Antoine, c’està-dire dans un quartier souvent propice aux épidémies, est-il demeuré solitaire ? Pourquoi n’a-t-il pas constitué un centre de rayonnement ?

On peut répondre en empruntant à Pettenkofer les arguments à l’aide desquels il expliquait l’échec d’une expérience tentée très courageusement sur soi-même, à Munich, à l’aide de bacilles expédiés de Hambourg. « Le bacille, disait-il, est comme la levure qui ne peut produire l’alcool qu’en présence de certains sucres ; l’étiologie du choléra est une équation à trois inconnues : X est le germe spécifique, diffusé par les relations humaines, Y est quelque chose qui dépend du lieu et du temps et Z est la prédisposition individuelle. »Et il ajoutait : « Mon expérience, inolfensive à Munich, aurait pu être fatale à Hambourg, car dans cette ville, à côté de l’X asiatique, il y avait la prédisposition de lieu et de temps. »

Donc, pour créer une épidémie, le bacille ne suffit pas, les toxines ne suffisent pas, la prédisposition individuelle ne suffit pas ; il faut encore ce je ne sais quoi, il faut cette inconnue dont nous cherchons à dévoiler la mystérieuse personnalité et qui raille notre ignorance.

« Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà! » Irrésistible puissance sur les rives de l’Elbe, dérisoire faiblesse aux bords de l’Isar ! Qui nous donnera la clé de l’énigme ?

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