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FAIBLE IMPORTANCE DES FACTEURS NON PROFESSIONNELS DU CHÔMAGE

Les notions acquises quant aux rapports entre la profession et l’oisiveté temporaire des travailleurs éclairent, dans une certaine mesure, le problème entier du chômage; et ainsi notre étude, malgré son apparence strictement monographique, aboutit à des conclusions générales.

À. — Vues courantes quant aux causes du chômage.

L’obscurilé qui enveloppe encore actuellement la question des causes du chômage présente ce caractère paradoxal de tenir moins à une pénurie d’hypothèses qû'à une excessive abondance de ces hypothèses mêmes. L'Office du travail français, dreéssant en 1895 la liste de ces causes, n'en trouvait pas moins d’une quarantaine. Il va de soi qu’on confond ici, sous le nom de causes, lous les facteurs possibles du chômage même les plus loinlains et les plus indirects.

On porte, par exemple, sur la liste certaines circonstances susceptibles de motiver la cessation de travail de tel ou tel ouvrier : querelle avec son patron, faute dans son service, désir d'améliorer sa position, elc.; ces circonslances, qui expliquent peul-èlre le congé donné ou reçu, ne peuvent aucunement passer pour la cause du chômage qui a suivi le congé, et qui seul nous intéresse.

En dehors de ces faits, sans doute importants au point de vue pratique, mais dont le rôle comme cause du chômage est proprement nul, on en indique d’autres dont nous avons déjà discuté la signification au début de notre étude. Ce sont les divers états affeclifs ou physiques des

‘ Cf. Rapport sur la question du chômage, Paris, 1895, p. 262 el 320.

travailleurs : absence de volonté ou absence de capacilé de travailler.

Enfin, l’on énumère d’autres causes dites collectives, ou plus exactement collectives involontaires, telles que les arrêts de machines, les mortes-saisons, les crises partielles ou générales, etc.

Quelles seraient, au juste, les relations de ces phénomènes si divers avec le chômage, on ne le dit pas clairement, mais il semble bien qu’on attribue à chacun d'eux un certain nombre de cas de chômage. Correspondant à ces diverses causes, il y aurait donc plusieurs types de chômage, les uns individuels, les autres sociaux.

B. — Jnsignifiance des facteurs dits « personnels » du chômage.

Ce morcellement de la notion de chômage qu'a priori nous n'avions pas voulu admettre, notre analyse en démontre a posteriori l'inexactitude. Elle montre, en particulier, que les facteurs dits personnels du chômage, ou bien n’ont qu'une action infime, ou bien n’ont pas le caractère individuel qu'on leur attribue.

J. La grève. — Prenons, par exemple, les grèves, qu’on attribue souvent à l’action individuelle des meneurs. Si ce point de vue était exact, si la grève élait le résullat d’une ou de plusieurs volontés individuelles, ce phénomène individuel devrait, en vertu de la loi des grands nombres, délerminer dans toul groupe de travailleurs un taux de chômage à peu près égal. Un décompte du chômage par industries où figureraient, à côté d’autres chômeurs, les grévistes, devrail donc présenter des taux moins divers qu'un décompte ne visant pas les grévistes : la répartition égale des grévistes entre les divers groupes profession-

nels tendrait à stabiliser les taux observés. Or les Recensemenis français ne tiennent pas comple des grévisles, tandis que les Recensements allemands les notent!'; el pourtant les taux allemands ne sont nullement plus uniformes d’une industrie à l’autre que les taux français. Ils diffèrent au contraire tout autant et, qui plus est, d’une manière assez semblable. Sans vouloir tirer, de celte conslalation encore trop sommaire, des conclusions définilives, il est permis de penser que les grèves ne jouent pas, comme causes premières et individuelles du chômage, le rôle qu'on leur attribue souvent.

1]. La maladie. — Plus encore que la grève, la maladie apparaît comme une cause non collective de chômage. Et l’on s’attendrail à trouver dans tout groupement de travailleurs à peu près la même proportion de chômeurs par maladie”. La présence de ces malades dans un décompte de chômeurs classés par industrie devrait donc atténuer la diversité des taux de chômage constatés. Or les chômeurs par maladie sont tous comptés dans les Recensements allemands, tandis qu'ils ne figurent dans les chiffres français que lorsque la maladie a amené une rupture du contrat de travail. Les taux allemands devraient donc, si la maladie jouait comme cause première de chômage, être moins divers que les taux français. Puisqu'ils ne le sont pas, il faut admettre que la maladie ou bien

! Cf. Die beschäftigungslosen Arbeitnehmer, p. 10.

? On reconnait bien, il est vrai, qu'il existe des maladies professionnelles, c’est-à-dire que la profession est, dans certains cas, la cause prépondérante de la maladie; mais ce n’est pas là ce que nous voulons dire et notre position pourrait plutôt être définie ainsi: non seulement certains chômages-maladie ont des causes professionnelles, mais encore ces causes sont identiques à celles qui agissent sur les autres genres de chômage. Si paradoxale que paraisse cette proposition, c’est celle que suggère l'étude des statistiques, et, sans affirmer actuellement sa vérité, nous croyons qu’elle vaut Lout au moins comme hypothèse à contrôler par de nouvelles recherches.

n'est qu'une cause apparente de chômage, ou bien n’est qu'une cause seconde, subordonnée elle-même aux causes industrielles du chômage.

Cette induction tirée de nos tableaux est confirmée de facon éclatante par d'autres groupements des mêmes chiffres officiels. Nous avons vu que lPAdministration allemande a distingué les chômeurs selon la cause du chômage et a ainsi formé deux groupes : chômeurs par maladie, chômeurs pour aulres causes. Si l'on combine ce classement avec le classement industriel, on s’aperçoil que d’une façon générale, lorsque le nombre de chômeurs pour causes diverses augmente, celui des chômeurs par maladie augmente aussi et vice versa.

Ce remarquable parallélisme est mis en lumière par M. Schanz de la facon suivante * : il dresse la liste des industries dans lesquelles le chômage pour autres causes que la maladie est, en décembre, particulièrement élevé, puis fait le même travail pour le chômage-maladie. Et ces deux lisies sont aux deux tiers semblables, c’est-à-dire que sur trente-deux et trente-quatre rubriques qu'elles contiennent respectivement, vingt et une se retrouvent dans les deux tableaux : ressemblance surprenante, déclare le professeur Schanz; ressemblance, dirons-nous, qui montre clairement l’insignifiance de la maladie comme cause individuelle et première du chômage *.

! Cf. Die beschäftigungslosen Arbeitnehmer, p. 11 et 12.

? Cf. G. Scuanz, Neue Beiträge, etc., p. 175 et 213.

* Le même fail apparut encore dans le Recensement français de 1896. Celui-ci, qui comportait une question quant aux causes du chômage, répartissait les cas notés en trois catégories : chômage-maladie, chômage-morte-saison, chômage pour autres causes. On constlata que, quelle que fût l’industrie considérée, la proportion du chômage-maladie aux autres restait à peu près constante, ce qui prouvait que les cas de chômage-maladie augmentaient quand les autres augmentaient et vice versa. Ce parallélisme n’est mis d’ailleurs en lumière que d’une façon sommaire, en un tableau où l’ensemble des travailleurs est divisé en cinq seclions industrielles seulement. C’est pourquoi nous n'insistons pas davantage sur cet exemple. Cf. Recensement de 1896, tome IV, p. 120.

111. La paresse, la demi-validité, le manque de qualification professionnelle. — À côté de la grève et de la maladie, d’autres causes dites personnelles du chômage sont aussi souvent mises en avant comme causes premières du phénomène. Telles sont, en particulier, la demi-validité ou l’âge, la paresse et le manque de qualification professionnelle. À Pune ou l’autre de ces trois tares, beaucoup d’experts altribuent à peu près tout ce qui reste du chômage, une fois la maladie et la grève déduites. EL l’on sait combien le problème des unemployable ou celui des unskilled font couler d'encre en Angleterre. On sait, de même, quelles mesures de rigueur on prend de plus en plus, en tous pays, contre les vagabonds et autres arbertsscheue.

L'examen de nos tableaux nous donne, de l'importance de ces causes personnelles de chômage, une impression toute différente de celle qu’en ont les praticiens, et analogue à celle que nous avons indiquée pour la grève et la maladie.

Si la paresse ou la demi-validité, pour commencer par elles, étaient vraiment des causes premières du chômage, elles devraient se manifester également dans toules les fractions de la population et tendraient à égaliser le niveau du chômage dans les diverses industries : il semble prouvé par nos séries de taux, si différents les uns des autres, que tel n’est pas le cas; la paresse ou la demi-validité n'auraient donc, elles aussi, sur le chômage qu'une action ou bien insignifiante, ou bien secondaire. Le premier qualificatif conviendrait, pensons-nous, à la paresse, le deuxième à la demi-validité. Ce dernier état est moins, en effet, malgré l'apparence, une lare physique qu'une infériorité économique. Le demi-valide est Pindividu qui ne peul atteindre un cerlain niveau de productivité et cette incapacité coïncide, selon la profession du travailleur, avec des états physiques ou des âges très divers.

Un employé de bureau qui a une jambe coupée est encore économiquement valide, tandis que la même infirmilé chez un manœuvre est de l’invalidité. [l n’y a pas, en d’autres termes, de demi-validité absolue : linfériorité physique accroît le taux de chômage de telle industrie plus que celui de telle autre; dans certaines industries, la demi-validité ne joue aucun rôle parce que les demivalides sont, dès la diminution de leur capacité spéciale, complètement éliminés et obligés de changer d’occupalions. Sans prétendre nier qu’il y ait un problème de la demi-validité, comme du reste un problème du chômagemaladie ou du chômage-grève, nous croyons que ces problèmes ne pourront être résolus qu'après celui que posent les rapports entre la profession et le chômage, et nous prétendons que nos siatistiques nous justifient à penser ainsi.

Il en va de même du problème des rapports entre le chômage et l'absence de qualification professionnelle chez le travailleur. La distinction du travail qualifié et du travail non qualifié, sans correspondre à celle des industries, a pourtant cerlains points communs avec elle. On sait, d’une façon plus ou moins vague, que certaines industries emploient plutôt du travail non qualifié, et d’autres du travail qualifié. Nous pourrions citer parmi les premières, les industries chimiques, les usines à gaz, les fabriques de conserves, le travail du papier, du caoutchouc, elc. ; parmi les secondes, la boucherie, la boulangerie, le travail des coiffeurs, celui des encadreurs, doreurs, etc. Or, si l’on se reporte à nos tableaux, on voit que toutes les industries que nous avons cilées dans le premier groupe ont un coefficient de chômage relativement bas, et toutes celles qui figurent dans le deuxième un coefficient relaltivement élevé : cela suffit à prouver qu'il n’y a pas, entre la non-qualification des travailleurs et le chômage, les rap-

ports simples qu’on croit souvent, et peut-être s’apercevrailon même, en poussant plus loin l'étude, que l’unskillness, n'a, comme facteur du chômage, qu’un rôle insignifiant.

C. — Insignifiance de certaines causes naturelles ou sociales du chômage.

Des statistiques présentées par nous, d'autres enseignements se dégagent encore. Semblables au point de vue du groupement professionnel, elles diffèrent à d’autres égards, et, d'abord, au point de vue du lieu et de l'époque de leur confection. On attribue généralement à ces circonstances une influence prépondérante sur le taux du chômage; nos indices de ressemblance prouvent que cette conception est erronée. Si nous considérons, par exemple, les industries du bâtiment avec leur taux élevé de chômage en hiver, nous constatons que, dans les autres saisons, le coefficient de ces mêmes industries reste élevé, et ainsi l'influence saisonnière, supposée si importante, semble plutôt masquer les influences professionnelles fixes.

Dans les phénomènes observés, d’autres nuances apparaissent encore comme secondaires. Telle est, par exemple, celle qui sépare les salariés travaillant à poste fixe chez autrui des autres salariés : les Recensements français ne portent que sur la première catégorie de travailleurs; les Recensements allemands embrassent dans leurs observations tous les salariés; la ressemblance des taux montre qu’au point de vue du chômage, cetie nuance est sans importance.

Il en va de même des diverses nuances dans l'absence du travail : les Recensements français ne notent que les chômages accompagnés d’une ruplure du contrat de travail; les Recensements allemands portent sur toute espèce de chômage. Les. Recensements français notent

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