CHAPITRE IV
Le Recensement professionnel français de 1901.
L'étude des renseignements fournis sur le chômage par le Recensement français de 1901 comporte deux phases successives. Il nous faut d’abord rechercher le sens exact des chiffres publiés ; savoir quelles distinctions le Recensement fait parmi les professionnels, comment il détermine leurs professions respectives, qu'il considère comme chômeur, etc. Nous devrons ensuite chercher comment mettre en œuvre les données recueillies par l’Administration pour projeter sur le problème qui nous occupe le plus de clarté possible.
La meilleure façon de saisir le sens exact des chiffres publiés est de replacer ceux-ci dans le cadre général de l'enquête faite. À la complexité apparente des notions se substitue alors une simplicité assez grande. Nous reproduisons, pour plus de clarté, à l'annexe I, le texte même du bulletin individuel employé en 1901.
A. — Le principe de la classification. e
On sait que le Recensement de 1901 fut à la fois
général et professionnel. En tant que recensement général,
‘ Voir Résultats statistiques du Recensement général de la population, efectué le 24 mars 1901,4 Vol. in-4°. Paris, Imprimerie Nationale, 1904 et suiv.
il étudiait la population totale de la France; en tant que recensement professionnel, il divisait celle mème population en deux grandes catégories : individus économiquement inactifs, individus économiquement actifs, et formait de ces derniers autant de groupes qu’il y a, dans la société française, d’activités économiques distinctes.
La première question qui se présentait était alors celle de savoir quels individus considérer comme économiquement actifs. Le Recensement de 1896, dont les principes généraux ont été appliqués à nouveau en 1901’, répond à cette question de la façon suivante : &« En parlant d'activité économique, on entend habituellement lout ce qui concourt à réaliser des produits ou des services en vue d’un échange »*. Cette notion sert de base à la classification adoptée par le Recensement de 1901, lequel dislingue les diverses activités économiques selon les produits dus à ces activités’. L'activité économique ainsi envisagée étant ce qu’on appelle l'industrie, l’on peut dire que la classification adoptée par l'Administration est une classification par industries.
Par cette première constatation, une difficulté est sou-
1 Cf. Recensement de r19o1,t. 1, p. 10. « La méthode appliquée en 189% pour le recensement des industries et professions ne fut pas modifiée. »
? Cf. Recensement de 1896,t.1, p. 7. Cette définition un peu vague est complétée par les exemples suivants : « Le propriétaire qui fait valoir ses propriétés exclusivement pour son usage personnel..., le rentier..…., le peintre amateur .., le médecin n’exerçant pas..…., la femme qui se consacre exclusivement aux soins du ménage, ne doivent pas être atteints par le recensement professionnel. Mais l'artiste peintre qui vit de l'exercice de sa profession, le secrétaire qui fait la correspondance, la domestique qui aide aux travaux de ménage seront comptés, parce que, dans ces divers cas, il y a échange de services. »
* Cf. Recensement de 1907, t. |, p. 10 et suivantes : « Le principe de la méthode est de grouper tout d’abord les individus, suivant les établissements, puis de classer les établissements d’après la nature de l’industrie collective qui constitue l'objet propre de chacune de ces agglomérations... En opérant ainsi on évite les rapprochements arbitraires. Quelles que soient les transformalions industrielles, on est assuré que les groupes formés aux diverses époques sont comparables, parce qu’ils ont pour caractère commun de concourir à la réalisation de produits analogues. »
levée qui appelle des explications immédiates. Nous nous étions donné, en effet, pour programme d'étudier le taux de chômage des diverses professions et non celui des industries, et l’on peut se demander si un document qui, précisément, porte sur les industries et non sur les professions est utilisable pour notre propos.
Considérées in abstracto, les deux notions de profession et d'industrie sont certainement distinctes l’une de l’autre : tandis que l’industrie est l’activité économique envisagée dans son produit, la profession est cette même activité envisagée dans le genre de travail accomplit. Il est évident que si celle différence de concept réagit sur la classification des professionnels, nous ne pouvons substituer sans inconvénient l’une des deux classifications à l’autre. Mais en est-il ainsi ou non? Les faits seuls peuvent nous le dire. |
Un premier point semble acquis : c'est que la différence des deux classifications, à supposer qu’elle existe, est, en tout cas, un phénomène récent. Sous le régime de l’économie urbaine, en effet, profession et industrie se confondaient. La profession, le métier étaient l’art de produire tel ou tel objet, de rendre tel ou tel service : l'effort fait et le bien économique se correspondaient exactement *. Il en va encore de même actuellement dans les branches d'industrie où le morcellement du travail n’a pas fait de trop crands progrès. Considérons, par exemple, un maréchal ferrant, un avocat, un domestique : les biens qu’ils produisent ou les services qu'ils rendent, c'est-à-dire leurs
Fr
‘« La notion de profession possède un caractère personnel. Professer un art, c’est l'exercer en affirmant sa volonté de l’exercer. » (Recensement de 1890,
PApasen) L ? {Autrefois chaque individu ayant appris un métier l’exerçait complètement.
En énonçant sa profession, il désignait donc les opérations auxquelles il consacrait son activité. » (Recensement de 1806, ibid.)
«industries » respectives, sont connus par la seule énonciation de leur profession.
À côté de ces industries peu transformées par l’évolution économique moderne, il en est, il est vrai, d’autres beaucoup plus nombreuses où les choses ont pris un tout autre aspect. Très souvent, aujourd’hui, Pactivité économique d’un individu donné n’aboutit plus à produire un bien échangeable; elle consiste seulement à donner une « façon » au produit collectif de tout un groupe de travailleurs. Au sein de ce groupe, qui constitue dans le vocabulaire du Recensement français « l’exploitation » industrielle, la profession, au sens ancien du mot, n'existe plus : il n'y a que des « spécialités professionnelles ». L’individu est « tourneur », « lamineur », « mouleur », « pareur », elc.; et cette dénomination, qui indique bien le travail fait, ne nous laisse plus du tout deviner quel est le produit obtenu.
Reste à savoir comment cette différenciation entre le travail fait et le produit obtenu réagit sur la classification professionnelle des travailleurs. L'on est alors amené à reconnaître que ses effets sont à peu près nuls, et cela par la nécessité où l’on est de former des groupes économiques suffisamment vastes.
Les mille spécialités professionnelles où s’éparpillent certaines industries ne donnent matière à une classification intelligible que si on les réunit selon leurs affinités. Or leur lien principal est précisément l'industrie à laquelle elles se rattachent; et ainsi, dès le premier degré de la classification, les industries forment l'unité de groupement. Ces industries elles-mêmes sont d’ailleurs trop nombreuses pour rester toutes distinctes les unes des autres. Cherche-t-on alors, pour les grouper, un critérium satisfaisant, on s'aperçoit que le plus significatif est