I. CONSIDERATIOxN
C'est lâcheté et faiblesse d'esprit de dépendre de l'opîjîion des hommes.
Car, premièrement, n'est-ce pas une grande lâcheté de se rendre esclave de l'opinion des hommes et de faire dépendre
(1) Richard.- à S. Vict. in lib. patriarch. in Dina. — (2) Tert,, 1. de carne Christi, c. 5.
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de leurs jugements, qui sont si volages et si injustes, le bonheur et le repos de noire vie? Que diriez-vous de la faiblesse d'un malade qui craindrait tous ceux qui l'approchent, et les amis qui le visitent , et les domestiques qui le servent, et les médecins qui le traitent? Ne jugeriez-vous pas qu'il est aussi malade d'esprit que de corps? Tel est celui qui est sujet à ces vains respects? il se blesse de tout, il craint ceux qui sont plus que lui, il craint ceux qui lui sont égaux, il dépend même de ses sujets , il se met en peine de plaire à tous sans se soucier autrement de déplaire à Dieu. Il dit bien à la vérité qu'il faut le contenter, mais qu'il est contraint de s'accommoder au monde et de suivre le torrent qui l'entraîne comme par force , ne voyant pas que ces lâches complaisances ne sont que des marques honteuses de la faiblesse de son esprit , qui attire sur lui le mépris des anges et de Dieu même. Car qu'y a-t-il de plus méprisable, de plus bas, et de plus indigne d'un bon courage, que de se rendre ainsi dépendant de toutes sortes de personnes, de n'oser faire un pas ni proférer une parole, ni disposer d'une pensée, quoiqu'il n'y ait rien de plus libre, sans consulter le jugement des hommes qui sont aussi faibles et malades que lui? Si un homme était réduit à cet état que les yeux de tous ceux qui le regardent pussent le rendre malade, le noircir, le blanchir, le blesser, l'affliger, et enfin faire sur son corps toutes les impressions qu'ils voudraient, n'auriez-vous pas pitié de sa faiblesse et ne l'eslimeriez-vous pas bien malheureux? Plus faible et malheureux est celui qui ne vit que par opinion et qui reçoit toutes les impressions que le monde veut faire sur son esprit , puisqu'il ne faut qu'un ris, une parole , un regard pour le rendre méchant et le porter à toutes sortes de péchés; et qu'il ne s'excuse pas sur la violence qu'on lui fait, il n'y a que sa lâcheté qui fortifie la tyrannie du monde; et s'il se plaint de la contrainte qu'il souffre, il publie ouvertement sa faiblesse, mais il ne l'excuse
pas. Quand on bat une place de cent pièces de canon, elle peut dire qu'on l'attaque avec violence; mais si l'ennemi ne la battait que de reproches, d'injures, de menaces et de mépris , et que les assiégés , perdant cœur au vent d'une parole, abandonnassent la défense , ne seraient-ils pas ridicules de dire qu'ils ont été pressés de se rendre et qu'ils n'ont pu résister à la force? Vous pouvez triompher de tous les respects humains, en regardant ceux qui attaquent votre vertu d'un œil de mépris et d'un visage ferme; et pour une parole de raillerie vous trahissez le parti de Jésus-Christ; de quel prétexte pouvez-vous couvrir cette lâcheté? n'êtesvous point honteux de vous rendre sans combat à ses ennemis? ne rougissez-vous point de votre faiblesse, de votre trahison et de votre infidélité ?
C'est être déserteur et trahir le parti de Jésus-Christ et de la vertu, que d'être esclave de ropi7iion des hommes.
Car TOUS devez vous persuader que Jésus-Christ vous a choisi pour porter ses intérêts et donner cours à ses maximes, en prenant la défense de la vertu contre les pernicieuses coutumes du monde. Si vous manquez à ce devoir qui vous est si glorieux, vous n'êtes pas seulement un lâche, mais un déserteur. Vous voyez dans ce siècle corrompu que le vice règne avec impunité, et qu'il n'a plus de honte de se montrer et de faire paraîlre sa laideur. La vanité des hommes et des femmes est excessive; l'impureté règne absolument sur les corps et sur les âmes; les blasphèmes sont aussi fréquents que les paroles; le mépris de la religion passe pour force d'esprit; la dissolution, l'impiété, le libertinage ont levé le masque, on ne s'en cache plus. En un mot, la vie des chrétiens est aujourd'hui l'opprobre de Jésus-Christ et la
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honte du christianisme (1). C'est donc à vous à vous opposer à ces désordres et à soutenir l'honneur de votre maître, si vous ne voulez passer pour un transfuge. Il n'est pas temps de cacher votre vertu, il faut qu'elle paraisse pour faire rougir le vice, et que l'éclat de vos actions éblouisse les yeux des insolents. S'ils se moquent de votre dévotion, moquez-vous de leur impiété et de leur folie ; ne les craignez point, dit Notre-Seigneur par le prophète Ezéchiel, ne vous effrayez point de leurs discours; je sais que leur cœur est endurci et qu'ils ont perdu toute honte; mais je vous donnerai plus de résolution et de constance qu'ils n'ont d'effronterie et d'insolence; vous les verrez d'un regard fixe et d'un visage assuré, et votre front plus dur que le diamant et plus ferme que le roc, sera capable de confondre leur orgueil et leur impudence par une sainte hardiesse. Ne les appréhendez donc point, et que leur -visage morguant ne vous fasse point de peur (2). La honte est louable dans le mal, mais elle est repréhensible dans le bien; et comme c'est sagesse de rougir du vice, c'est une marque de folie d'avoir honte de la vertu (3). Il faut qu'un chrétien , dit saint Augustin, témoigne une généreuse fierté , et pour ainsi dire une sainte effronterie, quand il se trouve parmi des hommes à qui Jésus-Christ ne plaît pas, et qui font insulte à ceux qui l'imitent et qui embrassent les humiliations de la croix. C'est alors qu'il doit armer son front contre leurs insolentes railleries, et se couvrir d'une sainte liberté contre les traits de leur langue envenimée; il n'y a que les vipères qui cachent sous la langue la figure de la croix , et il n'y a que les enfants illégitimes qui soient honteux de porter en public les marques de Jésus-Christ crucifié, et de se déclarer pour son parti. Gardez-vous donc de commettre cette faute ; bannissez cette honte criminelle; montrez que vous ne savez ce que
(1) Salvianus. — (2) Ezech., 9. — (3) S. Greg., hom. 10 in Ezech.
c'est que de rougir au sujet de la croix. Faites paraître sur votre \isage une fermeté invincible, que craiguez-vous ayant armé votre front du signe de la croix (1)?