G LE CHRÉTIEN
dans la communion. C'est pourquoi, sans user de redite, le sujet de cette leçon sera sur l'amour que nous lui devons en cette considération, sur les motifs qu'on peut tirer du très-saint Sacrement pour nous porter à lui donner notre cœur.
Pc CONSIDÉRATION.
Le premier motif d'amour vers la bienheureuse Vierge, est celui de la reconnaissance. Car nous sommes obligés, à moins que d'être ingrats, d'aimer ceux qui nous font quelque bien considérable. Or, nous devons regarder la sainte eucharistie comme un don qu'elle nous fait, dont le prix est infini. Je l'appelle, dit saint Épiphane (1), le prêtre et l'autel qui nous donne le pain céleste pour la rémission de nos péchés. Si donc les bêtes les plus farouches aiment leurs bienfaiteurs, ô bienheureuse Mère de Dieu, puisje vous refuser mon cœur sans violer les plus saintes lois de la nature, après avoir reçu de vous le plus grand de tou& les biens? Si j'étais assez malheureux pour ne vous pas aimer, n'auriez-vous pas sujet de me faire le même reproche que le prophète fait aux pécheurs qui mettent vos bienfaits en oubli : Vous avez oublié Dieu qui vous a donné lanourriture, et vous avez attristé votre chère nourrice Jérusalem (2).
IIe CONSIDÉRATION.
Le second motif, que c'est spécialement en faveur de sa sainte Mère que le Fils de Dieu, qui est le premier
(1) S. Epiph. (Ser. de laud. B. Virg.) (2)Baruc. 4.
a l'école du tabernacle. 417
et le principal auteur de ce don, se résolut de demeurer ici-bas dans le saint Sacrement, afin de la consoler par sa présence pendant son séjour sur la terre ; et quant à nous, il voulut que nous lui en fussions obligés, en la faisant consentir à la donation qu'il nous faisait de son corps et de son sang, comme d'un bien qui lui appartenait. Saint Thomas dit que Jésus- Christ s'est donné à nous quatre fois : la première, en naissant, pour nous tenir compagnie et nous servir de guide dans le voyage de l'éternité; la seconde, au jour delà Cène, pour nous servir de nourriture ; la troisième en mourant, pour être notre rançon, et la quatrième, dans la gloire du ciel, pour être la récompense de nos mérites. Or, en naissant, il a voulu le consentement de sa Mère (1). En mourant, il voulut qu'elle fût au pied de la croix, pour offrir avec lui le sacrifice qu'il faisait de la vie qu'elle lui avait donnée ; et dans le ciel, il veut encore que tous les élus l'honorent comme leur Mère, qui leur procure cette couronne immortelle. De sorte qu'ils lui peuvent dire : 0 bienheureuse Vierge, vous êtes la blancheur de la lumière éternelle, choisie comme le soleil, pour éclairer la Jérusalem céleste. Vous avez la source de la vie, et nous verrons la lumière dans votre lumière, c'est-à-dire dans votre Fils, qui vous a éclairée de ses rayons, et que vous avez enfanté comme la lumière du monde. Il faut donc aussi conclure, par la même raison, qu'elle a voulu qu'elle contribuât au don qu'il nous fait de son corps sacré pour notre nourriture, et qu'elle nous conviât à cet admirable banquet, par ces amoureuses paroles. Venez,
(!) Richar. a S. Laur. /. 5. de laxid. Virg.
mangez mon pain, et buvez le vin que je vous ai préparé. Car, si c'est elle qui nous présente la coupe dans le festin de la gloire, comme réchanson de la cour céleste, dit saint Bonaventure (1), à plus forte raison devons-nous dire que c'est elle qui nous présente la coupe du festin eucharistique, puisqu'elle est pleine du sang qu'elle a donné à son Fils? Car elle ne cesse point jusqu'à présent d'offrir ce cher Fils qu'elle a engendré, en procurant par ses prières et par ses soins l'union des élus à leur Rédempteur. Elle regarde comme ses enfants tous ceux que la grâce consacre à Jésus-Christ. Et comment ne serait-elle pas toujours Mère des élus, puisqu'elle a engendré celui qui les reconnaît et les chérit comme ses frères (2) ?
IIP CONSIDÉRATION.
Le dernier motif est qu'en donnant votre cœur à la Mère après l'avoir donné au Fils , vous ne le partagez point , et vous ne faites rien qui ne leur soit trèsagréable. Car tout est commun entre eux , et l'on peut dire , en quelque manière , que Jésus et Marie ne sont qu'une même chose (3) ; qu'ils n'ont qu'un même cœur , non seulement par ressemblance de qualités et de vertus, mais encore par unité de substance, dit saint Bernardin de Sienne.
Le cœur de Jésus appartient uniquement à Marie , le cœur de Marie appartient uniquement à Jésus. Le
(1) S. Bon av. inPsallerio.
(2) Ansbert. scrtn . de Purifie.
(3) Idem est Jésus cum Maria.
a l'école du tabernacle. 419
cœur du Fils est le trésor de la Mère , parce que c'est la source de tous les biens qu'elle possède (1). Le cœur de la Mère est le trésor du Fils , parce que c'est de là qu'il a tiré de quoi payer toutes nos dettes. Oh ! que le cœur de Dieu était proche de ce trésor (2) ! oh ! que le nôtre devrait y être fortement attaché, puisque Dieu et les anges en ont fait leurs plus chers délices ! Car il ne faut pas douter que son Fils ne l'aime par-dessus tout ce qui est créé , et qu'il ne désire que nous l'aimions de même , vu principalement que c'est pour nous plutôt que pour lui, qu'il a voulu avoir une Mère de notre race , afin de nous rendre avec avantage dans la communion ce qu'il avait reçu d'elle dans sa naissance. Elle lui a donné un cœur plein de tendresse et de douceur , et il en a répandu sur nous les plus favorables influences et les plus amoureux écoulements de sa bonté. Elle lui a donné le lait de ses mamelles , et il nous le rend dans l'Eucharistie (3). Celui, dit saint Irénée (4), qui était le vrai pain du Père par excellence, s'est donné à nous comme un pain délicieux ; afin qu'étant nourris , pour ainsi dire , de la mamelle de sa chair , et nous accoutumant par cette sorte de nourriture à boire et à manger le Verbe divin , nous fussions capables de le posséder et de le conserver en nousmêmes.
C'est pourquoi je ne m'étonne pas si saint Augustin , se trouvant en esprit entre les plaies de Jésus-Christ et le sein de la bienheureuse Vierge , ne savait de quel
(1) Petrus Dam. serm. de Nal.
(2) S. Bernard. Sencnsis serm. de Nomine Mariœ.
(3) S. Drigit. serm. angel. de Virginis excellent.
(4) S. Ircencus, /. 4. c. 74.
côté se tourner , contemplant d'une part le lait de la Mère , et de l'autre le sang du Fils , qui l'attiraient également , vu que c'est presque la même chose. Mais pour se tirer de peine , il n'avait qu'à s'approcher de l'autel , il y eût trouvé l'un et l'autre dans l'adorable mystère de l'Eucharistie. Car la chair de Jésus-Christ est la chair de Marie ; et le lait qu'il a sucé de ses mamelles virginales, est passé en son sang précieux que nous prenons dans ce mystère.
Je vous bénis , ô très-sainte Vierge , de ce qu'étant Mère de Dieu par une faveur spéciale , vous ne dédaignez pas de prendre soin des pécheurs et de les chérir comme vos enfants. C'est ce qui me donne l'assurance de me jeter à vos pieds pour vous conjurer de me tenir lieu de mère et d'étendre sur moi les effets de votre miséricorde. Vous avez donné à votre Fils un cœur plein de tendresse pour procurer mon salut , donnezm'en un plein de respect et d'amour pour le servir ; ou plutôt prenez le mien , et me donnez le vôtre avec le sien, afin que je l'aime désormais de votre cœur, et que je vous aime du cœur de votre Fils. Car le mien n'est pas digne de vous aimer ni l'un ni l'autre.
a. l'école du tabernacle. \-l\
OOISTOJjTJSION
De la parfaite union de l'âme avec Dieu dans le Saint-Sacrement.
On peut dire, en général, avec saint Bonaventure, qu'il n'y a rien en cette vie qui ait plus de vertu pour toucher l'âme que le très-saint Sacrement ; parce, ditil, que le Père éternel nous y donne sa substance, c'est-à-dire son Fils ; et sa douceur, c'est-à-dire son Saint-Esprit, qui fait de merveilleuses impressions sur tous les sens intérieurs : « 0 Père céleste, vous nous » présentez et vous nous donnez dans le Sacrement d'a- » mour, votre substance, c'est-à-dire votre Fils, qui » est un avec vous en unité de substance; et votre » douceur, c'est-à-dire votre Saint-Esprit, que vous » respirez éternellement : par conséquent toute la » douceur imaginable (1). » « C'est pourquoi ce pain » de sagesse qui nous est donné au sacrement d'amour *> a une souveraine vertu pour toucher l'âme. Car elle » s'étend à tous les sens intérieurs, jusque là qu'il » demeure en tous ceux qui le mangent, et eux réci- » proquement en lui, afin qu'ils ne meurent jamais, » mais qu'ils vivent et demeurent dans l'éternité (2). »
(1) S. Bon. de 7. ltin. œter. [tin. G. dist. 6.
(2) Ibidem.
Voilà ce qu'on peut dire en général de la vertu du Saint-Sacrement sur les sens spirituels de notre âme. Voyons ce qu'il opère sur chacun en particulier. Nous ne ferons que suivre les traces de ce docteur Sérapbique, qui en fait une excellente induction.
Ire CONSIDÉRATION.
Premièrement , le Fils de Dieu , qui est dans le Saint- Sacrement , est la sagesse incarnée , et en cette qualité il touche l'œil de 1 ame, et lui donne de rares connaissances et de merveilleuses vues. Car il est ici « la » source des lumières , qui répand partout les rayons » de la vérité. » Si donc, dit saint Chrysostôme, « 1 ame reçoit ici la lumière dans sa propre source , si » elle reçoit le soleil qui en est le principe , comment » n'aura-t-elle point les rayons qui en sortent et les » ruisseaux qui en découlent? » Celui qui participe aux divins mystères n'est pas seulement revêtu et environné du soleil , comme cette femme mystérieuse de l'Apocalypse , il en est tout pénétré et tout rempli audedans : quelle merveille si ce flambeau de l'éternité, étant au milieu de son cœur , le rend tout éclatant et lumineux ? Saint Jean dit que la cité de Dieu n'a pas besoin de soleil ni de lune ; parce que la clarté de Dieu l'illumine et que l'Agneau est son flambeau. Que veut dire cela , sinon que celui qui s'approche de la communion , où il reçoit cet Agneau sans tache , n'a pas besoin d'emprunter la lumière du raisonnement humain , qui est le soleil du petit monde , ni la lumière des sens , qui est plus changeante que celle de la lune , puisqu'il a le soleil même du paradis. Adam apprit la science de Dieu
l'école du tabernacle. 423
par infusion dans le paradis terrestre ; Salomon , dans son sommeil , par manière d'extase ; saint Paul , par un ravissement dans le troisième ciel ; saint Pierre , par révélation dans le sein du Père éternel ; Magdeleine , aux pieds de Jésus , par effusion d'amour ; saint Thomas , au côté de Jésus , par un divin attouchement ; et le Disciple bien aimé , sur son sein , par un doux sommeil mystique : mais aujourd'hui c'est dans l'adorable Sacrement que les âmes pures et innocentes sont divinement éclairées , qu'elles connaissent Jésus-Christ dans la fraction du pain , comme les disciples, et qu'elles voient les grandeurs de Dieu , en les goûtant par une heureuse expérience. C'est la douceur du Seigneur, dit saint Bernard : si vous n'en goûtez , vous n'en aurez point la vue , c'est un présent du Saint-Esprit (1). La foi nous donne la certitude pour croire fermement qu'il est présent, mais c'est l'amour qui le touche, qui le goûte, et qui nous le fait voir en le goûtant. Il dit luimême qu'il est la porte par où l'on entre dans les lumières célestes des vérités éternelles qui nourrissent nos âmes à l'immortalité. Il est la porte des sens, dit saint Bonaventure, par les espèces visibles qui sont les signes de sa présence. Il est la porte de l'entendement , qui entre dans ce mystère par le moyen de la foi. Il est la porte de la volonté, qui y entre avec la clef de l'amour, et qui le goûte, et qui le touche. C'est par cette porte que saint Ignace entra dès sa conversion , et qu'il vit l'humanité sainte présente au Sacrement, d'une vue claire , intellectuelle, intuitive, lorsque le prêtre levait l'hostie. C'est par cette porte qu'il entra
(1)5. Bernard, serm. de convers. ad Cler.
depuis iort souvent , et qu'il vit plusieurs fois les personnes divines d'une vue non intuitive , qui est propre des bienheureux, mais purement intellectuelle. C'est par cette porte que les saints entrent dans la joie du Seigneur ; et l'on peut dire , avec Job , que celui qui sera assez heureux pour en trouver l'entrée , verra le visage du Seigneur avec joie (l),avec un plaisir qu'on peut bien sentir , mais qu'on ne peut exprimer. Approchons-nous donc de lui avec amour , comme dit saint Augustin , pour en être illuminés , et non pas avec un mauvais cœur , comme les Juifs , pour en être offusqués. « Approchons-nous pour recevoir son corps » et son sang très-précieux. Les Juifs, en le crucifiant, » furent couverts de ténèbres : et nous, en mangeant » la chair du crucifié, et buvant son sang, nous som- » mes remplis de lumière (2) . »
IIe CONSIDÉRATION.
Secondement, le Fils de Dieu, qui réside sur l'autel, est le Verbe du Père , et en cette qualité il touche l'oreille du cœur , et lui fait entendre des paroles pleines de douceur et de force tout ensemble. Car il est toujours prêt de sa part à nous parler et à s'entretenir avec nous , soit pour nous consoler , soit pour nous instruire et nous donner de bons avis , parce qu'il est la parole du Père , et la parole , dit saint Augustin , n'est autre chose qu'une connaissance qui s'exprime et se déclare avec amour.
(1) Job. 33. i6.
(2) 5. Aug. in Psal. 33 : Acceditc ad eum, et illuminamini.
a l'école du tabernacle. 425
Nous lisons dans la Vie du P. Cotton, jésuite , que ce grand homme avait coutume de recourir au trèssaint Sacrement dans toutes les affaires importantes et difficiles qui lui arrivaient, et que c'était en consultant cet oracle qu'il apprenait les moyens de les démêler heureusement. D'où vient que lorsqu'il allait célébrer la messe pour demander la lumière du ciel en ces rencontres, il disait ordinairement : Allons au conseil (1); et il est certain , dit l'auteur de sa Vie (2), que souvent Dieu lui manifestait à l'autel le secret des cœurs et les besoins occultes de ceux qui étaient sous sa conduite.
C'était ce même oracle que le Père du Pont consultait si souvent , que le Père Avendagno assure par serment que les fréquentes visites qu'il rendait au très-saint Sacrement eussent pu suffisamment occuper un autre que lui et faire tout l'emploi de sa journée (3). Il ajoute qu'il croit certainement qu'il allait consulter même sur les points de science dont il doutait , et que , comme saint Bonaventure montra le crucifix à saint Thomas , qui lui demandait où étaient ses livres , ce Père eût pu montrer le Saint-Sacrement , si on lui eût fait la même demande , vu son assiduité devant cet adorable mystère et le peu de livres qu'il avait dans sa chambre. Et n'est-ce point ce qui lui fit dire un jour à un religieux de sa compagnie , que Dieu se manifeste si sensiblement aux autels , que si la lumière qu'il y communique quelquefois passait un peu plus avant , elle ôterait la vie. C'est beaucoup dire , en peu de pa-
(i) Vita P. Cotloni.
(2) In vita P. Pétri Cottoni. I. 3. c. 10. in fine.
(3) In Vita P. du Pont. c. 10. /. 3.
rôles , des fruits qu'il recueillait de sa dévotion. Aussi est-ce un des plus puissants motifs qu'il a couchés dans son Mémorial , pour exciter sa confiance en recevant la divine Eucharistie. Voici ses termes :
« Pour approcher de ce Seigneur , divers actes de » confiance se sont présentés à mon esprit.
» Le premier est que , par le moyen de la commu- » nion , mon âme sera changée , guérie et fortifiée : » Celui qui me mange , vivra par moi (1).
» Le second est que , quand je le touche , il me » peut guérir par cet attouchement : si j'ai la foi de » cette femme , qui disait qu'en touchant seulement » le bord de sa robe, elle serait guérie (2).
» Le troisième est que quand je le vois , il me peut » donner la vie. Car si la vue d'un serpent de bronze » guérissait les malades qui étaient piqués par des » serpents venimeux , la vue de notre Seigneur sous » les espèces du Sacrement ne doit-elle pas suffire » pour me guérir?
» Le quatrième est que lors même que je ne le vois » pas , parce qu'il est renfermé dans le tabernacle , je » dois espérer qu'avec une seule parole il me peut » rendre la santé , comme dit le fidèle Centurion : » Dites seulement une parole , et mon serviteur » sera guéri (3). Je me suis souvenu de ce que notre » Seigneur fit dans le cénacle : Il souffla sur les » apôtres y et leur dit : Recevez le Saint-Esprit (4). » 0 bon Jésus , poussez ce souffle de votre bouche , du
(2) Matth. 9.21.
(3) Matth. S. 8.
(4) Joan. '20. 22.
A l'école du tabernacle. 427
» sanctuaire où vous êtes caché, et dites à mon cœur : » Reçois le Saint-Esprit. Ces paroles me sont encore » venues en l'esprit : Dites à mon âme : je suis la » source de ton salut (1). »
C'était sans doute le désir d'écouter ces divines paroles, qui le portait à ces visites si fréquentes du trèssaint Sacrement, et l'on trouve dans ses mémoires, qu'à l'entrée de l'église souvent son âme sentait des assurances de la présence de son Seigneur , comme une joie , un regard , un ris de l'âme , seulement à se voir devant Dieu; de sorte même que la joie de son cœur se répandait jusque sur le corps. D'autres fois il sentait des affections différentes d'amour , d'humilité, de louange , qui s'élevaient subitement , et lui donnaient sujet de s'écrier avec la Reine de Sabat : Heureux vos officiers et vos serviteurs , qui sont toujours ici en votre présence, et qui entendent les paroles pleines de sagesse qui sortent de votre bouche (2) ! Que tu serais heureuse , ô mon âme ! si tu pouvais être longtemps en la présence de ce Seigneur ! Quand je considère comme quoi ce signalé bienfait est infini en toutes ses parties, parce que la chose qui est donnée est infinie ; l'amour avec lequel on nous la donne est infini, et elle nous serait donnée une infinité de fois , s'il en était besoin ; considérant , dis-je, toutes ces circonstances , mon âme se trouve comme hors de soi, et ne sait comment elle pourrait louer et remercier Dieu de cette inestimable faveur. Revenons à saint Bonaventure, et passons avec lui aux autres sens intérieurs.
(1) Psal. 34.3.
(2) 3. Reg. 10. 8.
IIP CONSIDÉRATION.
« Jésus-Christ , en troisième lieu , résidant sur » l'autel dans l'adorable Sacrement , est la fleur des » champs et le lis des vallées , qui touche l'âme et lui » fait sentir l'odeur de ses vertus et de ses admirables » perfections. L'odeur que vous répandez , Seigneur , » a excité en nous des désirs éternels (1), disait saint » Jean l'Evangéliste qui l'avait expérimenté. »
Saint Bernard distingue deux sortes de parfums dans la personne du Fils de Dieu, à savoir ceux de sa divinité et de son humanité. Les uns et les autres ont une grande force pour attirer les âmes pures à ce divin époux, et pour les obliger à le suivre. La source en est dans le divin Sacrement, d'où ces précieuses liqueurs se divisent en plusieurs ruisseaux qui se répandent dansjes âmes avec une merveilleuse diversité. « Nous ne courrons pas tous également à l'odeur de tous » ces parfums, comme dit saint Bernard : les uns se » plaisent à l'odeur de la sagesse, comme Nicodème, » qui vint la nuit traiter avec le Fils de Dieu, et s'en » retourna tout embaumé de la douceur de son entre- » tien et de la sublimité de ses discours (2). »
Les autres se plaisent à l'odeur de sa miséricorde, et le voyant immolé sur les autels comme une victime de propitiation pour leurs péchés, ils conçoivent une douce espérance en sa bonté, qui les fait fondre en
(ï) S. Joan. citât, à S. Bonav.
02) S. Bern. scrm. 22. in Cant.
a l'école du tabernacle. 429
larmes d'une amoureuse componction, de même que la Madeleine vint arroser de ses pleurs les pieds de son Sauveur, pour obtenir le pardon de ses crimes. Les autres sont attirés à l'imitation de ses vertus, qui jettent une admirable odeur dans ce mystère, où il nous laisse l'exemple d'une profonde humilité, d'une patience invincible, d'une singulière douceur, d'une charité très-ardente, d'un zèle et d'un désir insatiable de la gloire de son Père et de notre salut. Enfin, les autres y sentent mieux l'odeur de ses souffrances et de sa passion, dont le divin Sacrement est une vive représentation, qui contient ce qu'elle exprime et nous en applique toute la vertu. « Qui peut donc s'excuser, s'il ne » court pas à l'odeur de ces parfums, sinon peut-être » celui qui ne les a pas encore sentis? Mais cette odeur » n'a-t-elle pas été répandue partout? Sans doute » toute la terre est remplie de la douceur de ses mi- » séricordes, et par conséquent quiconque n'en sent » pas l'odeur et ne s'y laisse pas attirer, est déjà mort, » ou il a perdu le sens de l'odorat (1). Oui, mon Sei- » gneur Jésus, nous courons tous après vous, parce » que votre douceur nous charme ; le 'sentiment que » nous en avons est l'odeur qui nous attire et nous » oblige à courir, et cette course nous fait parvenir » à l'onction, et l'onction à la claire vue de votre es- » sence, qui est une mer de douceur et de bonté (2). » Car encore que vous soyez doux envers tous, néan- » moins vous l'êtes encore plus à vos domestiques ; et » plus ils ont de pureté et de mérite, plus ils ressenti) Saint Bern. serm. 22. in Cant.
(2) Ibid.
» tent l'odeur de vos parfums, que personne ne con- » naît qu'autant qu'il en a l'expérience (1).
IVe CONSIDERATION.
« En quatrième lieu, Jésus-Christ dans la divine » Eucharistie est le pain des anges, est la manne du » désert, qui délecte le goût, et donne toutes sortes » de douceurs à l'âme qui la reçoit. » Car, dit saint Thomas (2), personne ne peut exprimer les délices qui sont cachées dans ce sacrement, où l'on goûte la douceur de l'esprit dans sa source. C'est là que nous prenons la chair de l'Agneau sans tache, et que nous buvons le précieux sang de cet aimable Sauveur, qui est « toute la force du Père éternel, le trésor des » vertus, la fleur des vrais plaisirs, la douceur des dé- » lices, et le festin des anges (3), » dit excellemment saint Augustin.
Quelle douceur d'être assis à la table des Anges, de manger le pain des Séraphins, qui est la nourriture de ceux qui brûlent de l'amour de Jésus, le pain des Chérubins, qui est l'aliment de ceux qui enseignent les vérités éternelles, et qui sont tout brillants de lumières ; le pain des trônes, qui est l'aliment de ceux qui jouissent d'une paix inaltérable ; le pain des Dominations, qui est la nourriture de ceux qui ont acquis un empire absolu sur leurs passions déréglées ; le pain des Principautés, qui est la nourriture des rois et des princes
(1) S. Bern. serm. 22. in Gant, initio.
(2) S. Th. Opus 67.
(3) S. Aug. Nom. in Exsurgcns Maria.
a l'école du tabernacle. 431
de l'éternité ; le pain des Puissances, qui est la nourriture de ceux qui, par leur invincible constance dans le bien, se rendent terribles aux démons ; le pain des Vertus, qui est la nourriture de ceux qui sont infatigables dans la pratique des bonnes œuvres; le pain des Archanges, qui est la nourriture de ceux qui sont éminents en sainteté; le pain des Anges, qui est l'aliment des humbles, qui sont les plus petits sur la terre et les plus grands dans le ciel. « C'est de ce pain céleste qu'il faut faire nos délices, dit saint Bernard, » mais pour en goûter la douceur, souvenons-nous qu'il n'est promis qu'aux rois : II est excellent le pain du Christ, il fait les délices des rois (1) ; aux humbles : vous avez préparé dans votre douceur un pain pour le pauvre, o Dieu (2) ! et aux vainqueurs : Je donnerai au vainqueur une manne cachée (3). Les consolations, les fruits, les douceurs de l'Eucharistie, sont les douceurs d'une manne cachée que Dieu réserve aux vainqueurs, et qu'il refuse aux vaincus. Ceux qui sont victorieux de la chair et du sang, qui foulent aux pieds les vanités du monde, et qui régnent sur les mouvements de leur cœur, ont cette manne secrète pour leur partage ; mais ceux qui sont esclaves du vice n'en tirent ni la vertu, ni la suavité, ni le suc : si leur bouche reçoit le Sacrement, leur cœur n'en goûte pas le plaisir. C'est pourquoi saint Augustin, qui en avait fait l'expérience, dit amoureusement : « Je vous conjure, » Seigneur, que tout ce qui est créé se change en
(1) Gen. 49. 20.
(2) Psal. 67.
(Z)Apoc. 2. 17.
* amertume pour moi, et que vous soyez seul les délices » de mon âme ; qu'elle ne trouve de satisfaction qu'en » vous seul, puisque vous êtes la douceur même, dou- » ceur inestimable, qui adoucit tout, jusqu'aux choses » les plus fâcheuses et les plus amères (1). »
Ve CONSIDERATION.
En dernier lieu, tous les Pères enseignent que le propre effet du Sacrement de l'Eucharistie, est d'unir réellement Jésus-Christ avec celui qui le reçoit dignement ; à cause de quoi ils appellent cet auguste mystère le nœud de notre union avec le Fils de Dieu : union active et passive. Active, qui est commune à tous les fidèles qui communient dignement, et qui consiste seulement en deux choses, dont la première est la présence réelle et corporelle de Jésus-Christ, qui est effectivement en eux ; la seconde est l'amour réciproque de l'âme envers* Jésus-Christ et de Jésus-Christ envers l'âme, qui achève et consomme l'union qui est entre eux. Passive, qui est un don fort rare, que Dieu ne communique ordinairement qu'aux âmes pures et élevées à un éminent degré de sainteté.
Des théologiens, pour l'expliquer, disent premièrement que ce n'est autre chose qu'un sentiment vital, une notice expérimentale, un attouchement très-divin de Jésus-Christ, par lequel il manifeste à l'âme sa présence réelle par un très-doux embrassement, qui ne mêle pas 'les personnes, qui n'unit pas les subtances
(1)S. Aug. Solil. c. 22.
a l'école du tabernacle. 43'J
mais qui établit un admirable commerce d'affections et une confédération des volontés (1).
Secondement, ils distinguent cette union d'avec l'union suprême de la Divinité, d'autant que celle-ci unit l'âme avec l'esprit de Dieu selon ces paroles de saint Paul : Celui qui s'unit au Seigneur devient un esprit avec lui (2) ; celle-là l'unit avec l'esprit de l'Homme-Dieu, suivant ce qui est écrit : Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi y et moi en lui (3) .
De plus, comparant lune avec l'autre, ils disent qu'elles conviennent en ce point, que comme l'union suprême de la Divinité avec l'âme, prise de la part de Dieu, est un écoulement divin, une admirable manifestation de Dieu, par laquelle il s'écoule dans l'âme, s'unissant intimement à son entendement en qualité de souveraine lumière, et à la volonté en qualité de souverain bien infiniment délectable, à cause de quoi on appelle cet écoulement le baiser de Dieu, l'embrassement de Dieu, la manifestation de son visage sous la qualité de tout bien ; et de la part de l'âme, c'est une heureuse découverte de ce souverain objet par un sentiment de Dieu, par un goût de Dieu, par un attouchement divin, par une connaissance expérimentale de Dieu, suivie d'une liquéfaction et transformation totale, comme cette transformation est suivie de l'extase, et l'extase, d'une perte de l'âme en Dieu,
(1) Autor serm. de Gosnâ Ùomini âpud S. Cyp. Vide S. lamas. I. 4. de fide, c. 14.
(2) 1. Cor. G. 17.
3 Joan. 6. 57
qui est comme noyée et absorbée dans cet abîme de tout être et de tout bien ; de même l'union suprême de Jésus-Christ dans le Sacrement, dont quelques personnes éminentes en sainteté sont favorisées, n'est autre chose, si on la considère de la part de l'Homme- Dieu, qu'un écoulement de Jésus -Christ, une manifestation qu'il fait de lui-même, se montrant aux âmes très-épurées comme la souveraine lumière et le souverain bien, et leur faisant sentir sa présence par un attouchement ineffable qui passe jusqu'à l'esprit, qu'on appelle le baiser et l'embrassement de l'Époux ; et si on la considère de la part de l'âme, c'est une union réciproque, une adhérence intime, un embrassement de l'âme, qui sent et connaît par expérience combien Jésus-Christ est doux.
C'est en ce sens qu'ils expliquent les paroles de Notre Seigneur, qui dit : En ce jour vous connaîtrez que je suis en mon Père, et vous en moi, et moi en vous (1). Lorsque je me communiquerai à vous dans la communion, vous connaîtrez par l'expérience que vous ferez de ma douceur, que je suis dans mon Père, et que vous êtes dans moi, et que je suis en vous. Ils allèguent encore ces autres paroles, qui suivent incontinent après : Celui qui m'aime, sera, aimé de mon Père, et je V aimerai aussi, et je me découvrirai à lui (2) ; et celles-ci : Je leur ai donné la gloire que vous m'avez donnée, afin qu'ils soient un comme nous sommes un. Je suis en eux, et vous en moi, afin qu'ils soient consommés en un (3).
(i) Joan. 14. 20.
(2) Joan. 14. 21.
(3) Joan. 17. 22, 23.
a l'école du tabernacle. 435
Ils confirment leur opinion par l'autorité de plusieurs Pères, comme dit saint Ililaire, qui appelle l'union que nous avons avec Jésus-Christ dans l'Eucharistie, « une union naturelle (1) ; » de saint Cyrille, qui dit : Jésus- Christ est dans nous, non seulement par une union de charité, mais par une « participation naturelle, » comme une cire qui est fondue dans l'autre par la chaleur du feu (2) ; de saint Chrysostôme, qui dit que Jésus-Christ nous voulant témoigner son amour, s'est « uni avec nous par le moyen de son corps, qu'il n'a » fait qu'une chose de nous et de lui, et que c'est le » propre de ceux qui s'aiment ardemment (3); » de saint Ambroise, qui fait parler sainte Agnès en ces termes : « Mon corps est maintenant associé à celui de » Jésus-Christ, et son sang a embelli mes joues (4) ; » et enfin de saint Bonaventure, qui s'explique plus clairement sur ce sujet qu'aucun autre que je sache : car il dit que Jésus-Christ, qui est le pain du Sacrement, est l'objet « d'un attouchement suprême, » parce qu'il se donne pour viande, et qu'il demeure en celui qui s'en nourrit, et que celui qui s'en nourrit demeure réciproquement en lui (5). Et il établit ensuite trois degrés dans ce divin attouchement, selon la doctrine de Richard, que nous avons déjà rapportée, à savoir, le désir, la connaissance, le goût. Le désir cherche Dieu, la connaissance le trouve; mais c'est proprement le goût qui le touche. Le désir l'atteint bien en quelque
(\)S. Hil. I. 3. de TrinU.
(2) S. Cyrill. I. 10. in Joan. c. 13.
(3) S. Chr. Hom. 45. in Joan.
(4) S. Ambr. serin. 90. de S. Agn.
(5) S. Bonavent. 1. in 6. œter. disl. 6.
façon, parce que, comme dit saint Grégoire, celui qui veut Dieu, a déjà ce qu'il veut et ce qu'il aime; mais il ne l'atteint pas parfaitement, car il faut encore « qu'il » cherche toujours sa présence. » La connaissance le touche encore de plus près ; car c'est un acte vital qui atteint son objet, et qui le trouve; autrement l'Époux ne dirait pas à l'Epouse : Vous avez blessé mon cœur d'un de vos yeux (1), qui est celui de l'intelligence, dont les regards sont fort pénétrants. Mais néanmoins cet attouchement est imparfait, si l'objet qui est présent à la connaissance ne l'est aussi à la volonté qui est éprise d'amour. Car, dit saint Augustin, tous ceux qui connaissent Dieu ne l'ont pas. La difficulté est de savoir si Jésus-Christ s'unit à l'âme immédiatement par lui-même, comme Dieu s'unit aux bienheureux, sans l'entremise d'aucune espèce, ou s'il s'unit à la manière des objets qui frappent nos sens par l'espèce qu'ils leur impriment. Quelques-uns estiment que l'union est immédiate tant au regard de l'entendement que de la volbnté; que l'entendement reçoit une notion expérimentale de la présence réelle de Jésus-Christ, et quelquefois comme une vue claire et intuitive, non de sa divinité, mais de son humanité, et de l'union qu'elle a avec l'âme; et d'ailleurs que la volonté l'embrasse avec des goûts, des sentiments, des délices ineffables, et que ce sont les deux bras avec lesquels l'âme embrasse l'Époux. Mais comme cette question est plus curieuse que nécessaire, il serait inutile de nous y arrêter. Je reviens à saint Bonaventure, et je dis avec lui que ce goût et cet attouchement suprême de Jésus- Ci) Gant. 4. 9.
a l'école du tabernacle. 437
Christ dans le saint Sacrement, est un puissant moyen pour avancer dans les voies de Dieu (1). Car, dit ce Père, le voyageur marche sûrement quand il est bien nourri, et que ses forces croissent à mesure qu'il avance, jusqu'à ce qu'il soit arrivé à la montagne d'IIoreb. Levez-vous, ma chère épouse; hâtez-vous, ma colombe, et venez (2) en diligence. Pourquoi? Parce que le figuier a produit ses fruits (3), c'està-dire parce que vous avez la douceur du saint Sacrement, qui vous sert de viatique. 0 chère âme ! n'avezvous pas mangé le rayon avec le miel, c'est-à-dire la douceur de ma divinité, avec le corps et le sang de mon humanité? Car c'est le propre de mes amis de boire, de manger et de s'enivrer de mes douceurs : de boire mon sang, de manger mon corps, de s'enivrer par une intime expérience de ma divinité. 0 que cette expérience lumineuse donne d'éclat à votre beauté! Car lorsque vous me venez visiter, vous sentez ma présence, vous connaissez par une heureuse expérience que je suis derrière la muraille, que je vous regarde par les treillis, que je bondis sur les collines. Vous connaissez encore par la même expérience que je vous parle, et que je vous fais sentir l'odeur de mes parfums, goûter les délices de ma table, et recevoir les caresses de mes divins embrassements. Gerson, chancelier de l'université de Paris, qui était également versé dans la théologie mystique et scholastique (4), parlant des effets admirables du saint Sacrement, dit que cette
(1) Vide Thom. a Jesu, l. de oralione divi?ia, c. 29,
(2) Cant. 2. 10.
(3) Cant. 2. 13.
(4) Gerson. 10. 3. tract. 9. super Magnificat, p. i.
union dont nous parlons, est la fin et le raccourci de tout ce qu'il a dit, et de tout ce qui se peut dire des louanges, des fruits et des effets de ce mystère; que tout le monde intérieur et extérieur a été créé pour l'unité, afin que toutes choses soient consommées en un; que c'est de cette unité que Notre Seigneur dit : Il n'y a qu'une chose nécessaire (1) ; et saint Denis : « Toutes choses participent à l'unité (2) ; » que le même saint met toute sa Théologie Mystique dans l'union qui est au-dessus de l'esprit (3); que l'Épouse l'établit d'abord sous le nom du baiser, comme la fin de l'amour (4) ; que c'est par la même raison que Notre Seigneur institua le très-saint Sacrement, et qu'il le laissa à ses disciples comme le gage de son amour qui nous consomme dans l'unité; qu'il n'y a point d'union plus étroite ni plus admirable que celle qui est portée par ces paroles : Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi et moi en lui. Que cette résidence de Dieu en l'homme, et de l'homme en Dieu, est la grâce des grâces, le don parfait qui est descendu d'en haut, et qui ne peut monter de la terre : la sagesse divinement inspirée avec tous ses ornements; le silence, le repos, la parole secrète, ou plutôt la voix du tonnerre; en un mot, que tout ce qui signifie l'adhérence, la résidence, l'inexistence, l'union d'esprit et de corps entre Dieu et l'âme, entre le divin Époux et l'Épouse, entre l'unique ami et l'unique amante, sous le nom ou la forme de la grâce sanctifiante, est compris
(1) Luc. 10. 42.
(2) S. Dîonysius.
(3) Ibid.
(5) Cant. il.
a l'école du tabernacle. 439
en cette seule parole : « Demeurer en Jésus-Christ par » le mutuel embrassement de la grâce. » Heureux celui qui possède ce don gratuit habituellement ; plus heureux celui qui le possède en acte et en habitude tout ensemble ; très-heureux celui qui le possède à face découverte, et qui est transformé en la même image, comme par l'esprit du Seigneur, qui le pousse, le conduit, et le tire de clarté en clarté, en telle sorte que les yeux de son cœur étant illuminés, il connaisse par expérience cette suréminente science de la charité de Jésus-Christ, qui est le souhait de l'Apôtre, c'est-àdire la grâce d'union, et l'union de la grâce qui nous unit à la très-simple essence de la Divinité. Plusieurs la possèdent quant à l'habitude, comme les enfants nouvellement baptisés. Plusieurs la possèdent quant à l'acte, lorsqu'ils font des œuvres méritoires; mais il y en a très-peu qui sentent distinctement et nettement cette union, cette voix, cette demeure, à cause des soins qui traversent la mémoire, et des images de l'entendement, et des divers désirs de la volonté, quoiqu'ils ne soient pas criminels. La bienheureuse Vierge jouissait de ce don lorsqu'elle communiait. Elle contemplait son Fils résidant en elle-même par le don d'intelligence, d'une manière plus pénétrante que par la seule foi. Elle n'admettait aucune imagination ni discours; mais elle ressentait sa présence par un sentiment d'amour et par un doux embrassement (1). Elle baisait, elle touchait, elle caressait celui-là même qu'elle avait autrefois baisé, caressé et porté dans son sein, mais d'une autre manière qui n'était pas de moindre mérite.
M) Lors. loc. cit.
Et de plus elle avait cet avantage, de le manger, et d'en tirer la vie. Quelques âmes éminentes participent encore à cette grâce, lorsqu'elles s'élèvent au-dessus d'ellesmêmes pour entrer en Dieu, comme saint Paul. Alors elles sentent par expérience ce que dit cet Apôtre, que la parole de Dieu est plus pénétrante que le glaive, et qu'elle va jusqu'à la division de l'àme et de l'esprit, en sorte que l'esprit s'élève en haut, et l'âme demeure en bas. Ce qui ne peut arriver, s'il n'y a un profond silence et repos en l'un et en l'autre, et si la séparation ne va jusqu'aux jointures et aux moelles, c'est-à-dire jusqu'à éloigner toutes les pensées et toutes les affections naturelles où il y a mélange et composition, et même toutes les pensées naturelles et les intentions les plus simples qui se peuvent acquérir ; si bien qu'il ne demeure dans le sentiment et dans l'expérience que cet heureux écoulement déiforme et gratuit, et cette infusion de l'esprit de Jésus-Christ, plus élevé au-dessus de l'âme que le ciel n'est éloigné de la terre.
Voilà à peu près ce que dit cet excellent théologien (1) sur le sujet de l'union que le Saint-Sacrement opère quelquefois entre Jésus-Christ et celui qui le reçoit par une faveur aussi rare qu'elle est précieuse. Mais quelque rare et précieuse qu'elle soit, si vous êtes soigneux d'éviter les moindres fautes avec une fidélité immuable , et d'ôter tous les obstacles pour vous disposer par la pureté de votre cœur à recevoir cette grâce , vous ressentirez très-assurément, et vous expérimenterez les excellents et glorieux effets que produit ce sacrement (ce sont les propres paroles de Denis
(l) Dionys. Cari. ser. 4. de f est. Corporis Chrisli.
A l'école du tabernacle. 441
le Chartreux, qui en pouvait répondre par sa propre expérience ). Jésus-Christ , qui est la vertu et la sagesse de Dieu le Père , entrera et pénétrera dans votre âme , dans votre entendement, dans votre volonté, et dans le plus intime de votre esprit , avec une effusion et communication magnifique de ses trésors. Il vous fera voir des yeux de l'esprit les richesses de sa gloire , comme il les montra autrefois à sainte Agnès, ainsi qu'elle le témoigna elle-même : « Il m'a découvert des » trésors inestimables , qu'il m'a promis de me donner , » si je lui suis constamment fidèle. » Oui, le soleil de la sagesse viendra à vous avec un épanchement merveilleux de lumières et d'illustrations célestes , et de brillants rayons d'une lumineuse clarté : il éclairera vos yeux, afin que vous considériez et compreniez les merveilles de sa loi , et que par l'intelligence d'un esprit très-épuré , vous entriez avec une pénétration profonde dans les principes et dans les motifs de votre foi. A la faveur de ces lumières, entrant dans le sanctuaire de Dieu et dans l'abîme d'une clarté qui n'a point de bornes , tout environné de splendeurs , vous verrez la liaison , l'ordre , la consonnance , les raisons , les fondements et les solides principes de votre foi , et vous serez convaincu , comme il est vrai qu'il n'y a rien de plus raisonnable, ni de plus certain et de mieux établi , ni de plus sublime et plus profond que les maximes de la foi chétienne , quand on les regarde dans tout leur jour. 0 ! que l'éclat de cette illustration et de cette visite bannira promptement de votre intérieur tous les nuages des passions , toutes les obscurités de vos affections déréglées , toute l 'inquiétude de vos soins , toutes vos tentations sur les merveilles de la foi, et toutes
les ténèbres de l'erreur , ramenant en un instant la sérénité, la tranquillité et la joie au milieu de votre cœur. Alors Jésus-Christ entrant chez vous, vous fera un banquet délicieux de son corps et de son sang , et vous dira : Mangez, mon cher ami, buvez, enivrez-vous , mon bien-aimé : mangez le pain de vie et d'intelligence, goûtez et voyez combien je suis doux. Au reste, par cette vue lumineuse de la sagesse éternelle , votre volonté sera aussitôt enflammée de son amour, et pour lors vous serez véritablement changé en Jésus- Christ d'une manière déifîque et surnaturelle, ainsi que l'amour surnaturel et infus a coutume de transformer l'amant en la chose aimée. Et comme cet objet incréé est infiniment aimable, et qu'il a une vertu infinie pour attirer et ravir à soi , pour altérer et enflammer la plus haute cime de la volonté , il arrive très-souvent qu'il tire l'esprit de l'Amant avec une force si puissante , si prédominante , si douce , dans les richesses de sa gloire , dans l'océan de ses délices et de sa béatitude , *que la pointe de l'âme est tout-à-fait absorbée et noyée dans l'abîme de la Divinité ; en sorte que l'admiration, le regard, l'amour, le goût, la complaisance qu'elle prend en cet objet, la fait tomber en défaillance, et la rend si attentive et si fortement appliquée à la Divinité , que l'activité de tous les sens inférieurs demeure suspendue, toute leur harmonie se glace, pour ainsi dire, tout le corps est assoupi, tous les membres deviennent raides et perdent le mouvement , toute la masse de la chair est comme un tronc immobile , et l'homme ne vit plus alors d'une vie animale ni humaine , mais simplement d'une vie intellectuelle et déiforme. Nous en avons des exemples dans
tas livres et dans la vie des saints (1); et si quelquesuns avaient peine à le croire, on leur pourrait faire voir à l'œil la preuve de ce que je dis , en la personne de plusieurs religieux et séculiers de l'un et de l'autre sexe , à qui cela arrive en célébrant la messe ou en communiant , et participant aux sacrés mystères.
Quelqu'un pourrait demander ce que l'on doit juger de l'opinion de ces théologiens, qui établissent une certaine union réelle et substantielle entre le corps de Jésus-Christ et tous ceux qui communient , union qui demeure même après que les espèces sont consommées , et qui ne se perd qu'avec la grâce sanctifiante.
J'avoue que leur doctrine n'a jamais pu entrer dans mon esprit , quoiqu'ils semblent se prévaloir de l'autorité des Pères ; mais l'opinion de Thomas à Je su (2) me semble plus recevable , qui distingue quatre unions entre Jésus-Christ et les fidèles , dans la sainte communion. La première est une union de présence réelle et de charité, qui est commune à tous les justes qui reçoivent le très-saint Sacrement. La seconde est une union d'expérience , de goût et d'attachement suprême, qui est un acte vital par lequel la partie supérieure de l'âme touche, sent et goûte la présence de Jésus- Christ. La troisième est une union mystique et morale du corps de Jésus-Christ avec le nôtre par le moyen du pain et du vin. La quatrième est une union d'expérience sensible qui est ordinairement jointe à la se-
(l) Vide Taulcr. Inst. c. 30. et ser. 2. de venerabili Eucharist. Sacr.
(?) TïrfcMald. in illa vcrba Joan. 6. 57: In me manat. et oço in co. Vasq. 3. part.
conde , par laquelle le corps aussi bien que l'esprit sent la présence de Jésus-Christ , par un doux embrasscment et par un goût délicieux, qui n'est communiqué qu'à des âmes d'une pureté et sainteté extraordinaires, et qui serait plus fréquent si nous avions plus de soin de purifier nos cœurs , et de les rendre capables de porter Dieu et de recevoir ses faveurs : Heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'Us verront Dieu (1), non seulement d'une vue claire et intuitive dans la béatitude céleste , mais encore ici-bas , d'une vue d'intelligence et de sagesse, qui passera jusqu'à l'union, et leur fera goûter par expérience combien Dieu est bon à ceux qui le reçoivent dignement. Car je puis dire que c'est un essai , et comme un avant-goût de la félicité éternelle , où l'âme trouve la plénitude de tout bien avec tant d'abondance qu'elle ne voit plus rien dans le monde qui mérite d'être l'objet de ses désirs (2) .
Mais avant que de jouir de ce bonheur, il faut se résoudre à souffrir cent sortes de morts très-sensibles et crucifiantes , et à passer par des voies merveilleuses et inconnues , par où Dieu conduit l'homme d'oraison , et lui apprend à se quitter soi-même et à mourir à toutes choses (3) . Mais aussi qui peut dire quelle précieuse vie il reprend après être ainsi mort, et combien grande est la gloire de sa résurrection mystique , qui le transforme en Jésus-Christ ; suivant ce que dit saint Augustin : « Je suis la viande des grands : croissez et
(1) Matih. 5. 8.
(2) Vide Tauler., serm. 3. de venerab. Sacrum. (o) Tauler., serm. 3. de venerab Sacram.
a l'école du tabernacle. 445
v> vous me mangerez. Vous ne me changerez pas en •> votre substance , comme la viande qui nourrit votre » chair, mais vous serez changé en moi. » Il est vrai et on ne le peut assez dire , c'est un bien ineffable et incompréhensible que de mourir à soi-même pour vivre en Jésus-Christ et pour la gloire de Jésus-Christ.
*Tisr.
Les Merveilles de l'Eucharistie.
Pages.
Première Leçon. — La sainte Eucharistie est la gloire de Jésus- Christ par excellence 5
Deuxième Leçon. — L'Eucharistie est esprit et vie à l'égard de l'Église 13
Troisième Leçon. — Excellence admirable de l'Eucharistie en qualité de sacrifice 20
Quatrième Leçon. — Respect avec lequel il faut assister au sacrifice de la messe 27
Cinquième Leçon. — Excellence admirable de l'Eucharistie en qualité de sacrement 33
Sixième Leçon. — Pouvoir admirable que Jésus-Christ a donné au prêtre sur son Corps et sur son Sang. Comment il en doit user pour traiter dignement les saints mystères 40
Invitations a l'Eucharistie.
Première Leçon. — L'Eucharistie est le pain des enfants de Dieu. — Jésus-Christ les invite à sa table 19
Deuxième Leçon. — Le fils de Dieu invite les pénitents à sa table, et leur trace le modèle d'une parfaite conversion dans la divine Eucharistie 71
Troisième Leçon. — Le Fils de Dieu invite à sa table tous ceux qui sont tentés 85
Quatrième Leçon. — Jésus-Christ est le pain des pauvres, A les invite à sa table, il les console par son exemple 101
Cinquième Leçon. — Le saint Sacrement est le trône de la miséricorde; le Fils de Dieu y appelle tous ceux qui sont dans l'affliction, pour les consoler et les soulager dans leurs misères 124
Sixième Leçon. — De la joie spirituelle que Notre-Seigneur nous donne dans le très-saint Sacrement 140
Pages.
Septième Leçon. — Que Jésus-Christ invite tous ceux qui craignent la mort; vie qu'il communique à ceux qui participent aux mystères de l'Eucharistie 154
Huitième Leçon. — Du saint Viatique. — Le Fils de Dieu dans le saint Sacrement, s'offre aux agonisants pour les consoler et les secourir au moment de la mort 166
Neuvième Leçon. — Le Fils de Dieu dans le saint Sacrement est l'asile des pécheurs ; il s'offre pour eux à la justice divine, il leur procure des grâces pour se réconcilier avec Dieu et pour apaiser sa colère 194
Dixième Leçon. — Le Fils de Dieu ne demande que notre cœur en reconnaissance de tous les biens qu'il nous fait dans le très-saint Sacrement '200
Les Enseignements de la divine Eucharistie.
Première Leçon. — Le précieux Corps de Jésus-Christ dans le saint Sacrement est un pain vivant, animé de la plus sainte âme qui fut jamais 233
Deuxième Leçon. — De la profonde humilité que la très-sainte âme de Jésus pratique dans l'Eucharistie 230
Troisième Leçon. — La patience que la très-sainte âme de Jésus- Christ exerce dans l'Eucharistie 247
Quatrième Leçon. — La prière que la très-sainte âme de Jésus-Christ fait pour nous dans la divine Eucharistie 252
Cinquième Leçon. — Des trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance dont la très-sainte âme de Jésus-Christ
nous enseigne la pratique dans l'adorable Sacrement.
Sixième Leçon. — De la concorde et de l'union des esprits, que le Fils de Dieu établit et entretient par le moyen de l'Eucharistie '. 263
Septième Leçon. — Amour que la très-sainte âme de Jésus- Christ nous témoigne dans ce mystère 270
Huitième Leçon. — Le feu de la divinité caché dans l'Eucharistie 277
Neuvième Leçon. — La puissance de Dieu paraît dans l'Eucharistie 281
Dixième Leçon. — La sagesse de Dieu brille dans le trèssaint Sacrement 285
Onzième Leçon. — La miséricorde de Dieu parait dans ce m vstôre 289
TABLE. i i9
Douzième Leçon. — L'immensité divine paraît dans ce mystère. Î93
Treizième Leçon. — L'éternité divine parait dans l'Eucharistie. 297
Quatorzième Leçon. — De la bonté de Dieu, du désir qu'il a
d'être aimé et des marques qu'il en donne dans ce mystère. 302
De la fréquente Communion. — Ses Effets.
Première Leçon. — La fréquente Communion rend un grand
honneur à la très-sainte Trinité et lui est très-agréable... 308 Deuxième Leçon. — La fréquente Communion réjouit l'Église
triomphante , souffrante et militante 312
Troisième Leçon. — Des nécessités spirituelles qui obligent
tous les fidèles à fréquenter les Sacrements, et à communier
souvent :,17
Quatrième Leçon. — Des biens spirituels qu'apporte le bon
usage de la fréquente Communion
Cinquième Leçon. — Continuation des biens spirituels
qu'apporte le bon usage de la fréquente Communion 327
Sixième Leçon. — La fréquente Communion est le pins
excellent moyen de reconnaître les bénéfices divins 331
Septième Leçon. — La fréquente Communion est le plus ■lient moyen que nous puissions employer pour obtenir
tout ce que noHS demandons à Dieu 310
Huitième Leçon. — L'Eucharistie est le plus excellent moyen
que nous ayons pour délivrer les âmes du Purgatoire 316
Neuvième Leçon. — Le fréquent usage de la Communion est
le plus excellent moyen pour arriver à la perfection 353
Les Dispositions a la Communion.
Première Leçon. — Honneur et respect que nous devons à la
divine Eucharistie
Deuxième Leçon. — De la pureté de conscience avec laquelle
on doit s'approcher de la sainte Table 371
Troisième Leçon. — Ceux qui fréquentent les sacrements et qui communient souvent, doivent avoir un grand empire sur leurs passions et un grand courage pour combattre les
ennemis de leur salut 378
Quatrième Leçon. — Pour bien communier, il faut s'approcher do la sainte Table avec une ferme foi 383
I'ages.
Cinquième Leçon. — Le Fils de Dieu se donne mourant dans le saint Sacrement pour nous enseigner à mourir à nousmêmes 303
Sixième Leçon. — Le Fils de Dieu se donne vivant aussi bien que mourant dans le très-saint Sacrement, afin de nous apprendre à vivre selon l'esprit de l'Évangile 397
Septième Leçon. — Jésus-Christ se donne non seulement mourant et vivant, mais encore vivifiant et inspirant sa vie à nos âmes dans le très-saint Sacrement, pour nous apprendre avec quel esprit nous devons travailler à notre salut 401
Huitième Leçon. — De la dévotion avec laquelle nous devons recevoir le très-saint Sacrement, pour en tirer de la consolation 405
Neuvième Leçon. — Attraits tout-puissants de Jésus-Christ pour gagner le cœur d'un pécheur 111
Dixième Leçon. — De l'amour que nous devons à la bienheureuse Vierge, en considération de cet adorable mystère. 115
Conclusion.
De la parfaite union de l'âme avec Dieu dans le saint Sacrement. î-;l
Typ. Oberthur el Sis, a Rennes, — M0* k Paris, rue des Blancs-Mante
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