‹ Le chrétien a l'ecole du tabernacleChapitre 11 sur 12 · LES DISPOSITIONS A LA COMMUNION · texte numérisé non relu

LES DISPOSITIONS A LA COMMUNION

PREMIÈRE LEÇON

Honneur et respect que nous devons à la divine Eucharistie.

Venez, adorons Dieu, et nous prosternons devant lui ; pleurons devant le Seigneur qui nous a faits, parce que c'est lui qui est le Seigneur notre Dieu , et nous sommes son peuple qu'il nourrit comme son troupeau, et les brebis qu'il conduit de sa main.

(Psal. xciv. 6.)

I" CONSIDERATION

La présence du Fils de Dieu dans l'Eucharistie doit produire en nous un profond respect. La présence de Dieu doit partout nous donner de la vénération et de la retenue, parce qu'elle remplit toutes choses par son étendue, et les consacre par sa sainteté qui ne fait qu'un temple de l'univers ; mais il n'y a point de lieu où elle doive produire en nous de plus grands sentiments de respect que sous les espèces sacrées de l'Eucharistie. C'est le trône de sa gloire sur la terre, où il fait asseoir son humanité sainte , pour recevoir nos

a l'école du tabernacle. 361

hommages, et réparer par là l'ignominie de la croix. L'honneur que vous lui rendez doit répondre , s'il est possible, aux opprobres que vos péchés lui ont fait souffrir ; et si vous avez un peu de foi, vous ne devez pas être moins touché de ce redoutable mystère, que si vous voyiez le Sauveur mourir effectivement sur le Calvaire. L'autel où il repose est le lieu du monde le plus saint , puisqu'il est comme la source de toute sainteté, comme l'auteur de notre sanctification, de notre consommation et de notre déification. La majesté avec laquelle il y vient est admirable : il est environné d'une infinité de miracles que la toute-puissance divine fait en sa faveur, afin de rendre sa présence plus auguste et plus vénérable. Les œuvres de grâce qu'il y opère sont inexplicables ; les mystères qu'il y renouvelle , incompréhensibles ; et s'il est vrai que la vie de Jésus-Christ n'a été qu'une messe solennelle qu'il commença dans la crèche et finit sur le Calvaire , je puis dire que la messe n'est autre chose que la vie et la mort de Jésus-Christ, dont le mystère durera jusqu'à la consommation des siècles. Toutes ses perfections, soit humaines ou divines, y paraissent dans un grand jour, et relèvent avec éclat la gloire de son humanité dont il est infiniment jaloux en ce sacrement, jusqu'à la faire marcher devant la divinité, qui lui donne, pour ainsi dire, la préséance et ne vient, selon les théologiens (1), qu'à sa suite et dans sa compagnie, comme pour lui faire honneur. Lesanges, dit saint Marc dans sa liturgie, sont dans l'extase ; et saint Chrysostôme, qui les voyait souvent auprès des autels avec une extrême consolation de son âme,

(1) Estius.

assure qu'en même temps que le prêtre prononce les paroles de la consécration, le ciel s'ouvre pour donner passage à ces bienheureux esprits, qui "viennent en foule adorer le Saint des saints, se tenant devant lui avec un incroyable respect , jusqu'à la consommation des divins mystères. Que si les anges du ciel, qui sont d'une condition si noble , d'une nature si excellente, sont néanmoins si humbles, si respectueux, si petits en la présence de Jésus-Christ ; avec quel sentiment de révérence devez-vous vous présenter devant son trône, vous qui n'avez rien qui vous rende considérable devant lui ! Qui êtes-vous pour oser vous mêler parmi les princes de la cour, et prétendre aux caresses que le roi fait à ses favoris? Un atome aux rayons du soleil est bien petit ; mais vous êtes encore incomparablement moins devant Dieu : vous n'êtes rien. Voyez comme les hommes du monde se gouvernent lorsqu'ils traitent avec le prince : la seule pensée qu'ils doivent bientôt lui parler, la vue de son trône, l'attente de sa venue, leur donnent de l'émotion. Ils sont devant lui dans une merveilleuse retenue ; et quoiqu'ils aient la tête remplie de beaucoup d'affaires , ils oublient tout et ne songent qu'à se rendre attentifs (1). Qui fait cela ? le seul respect humain envers une personne qui a souvent moins d'esprit qu'eux, et moins de bonnes qualités naturelles. Combien plus la sainteté, la dignité et la grandeur du Fils de Dieu doivent-elles vous ravir à vous-même, et vous mettre dans un extrême respect. Pouvez-vous sans étonnement regarder ce divin Sauveur dans l'éclat de ses perfections, et dans le dessein qu'il a de venir à

(1) S. Chrys. hom. 37. in 1. ad Corinth.

a l'école du tabernacle. 363

vous, nonobstant votre indignité? Est-il possible, devez-vous dire avec Salomon, que Lieu daigne habite?* sur la terre! Quoi! celui que les deux ne peuvent comprendre, qui du firmament fait l'escabeau de ses pieds, veut aujourd'hui loger chez moi, et s'abaisser jusqu'à la poussière (1). Ce Souverain, ce Tout-Puissant, ce Saint des saints, devant qui la pureté même n'est pas exempte de tache, vient faire sa demeure dans mon cœur qui est si froid et si impur. Que lui ferai-je? Que lui dirai-je? Quel accueil puis-je lui faire qui soit digne de lui ? Comment me disposerai-je à le recevoir? Voudra-t-il bien entrer dans une conscience aussi criminelle que la mienne, dans un cœur aussi froid en son amour, aussi divisé par l'affection des créatures, aussi peu à lui par une adhérence parfaite à ses volontés? Que me dira-t-il à son entrée? Ne sera-t-il point indigné de se voir si mal reçu, si mal logé, si mal traité? Ah ! Seigneur, que votre grandeur m'étonne, et que ma bassesse m'humilie! Je suis accablé du poids de votre majesté; je n'en puis porter l'impression : souffrez que je me cache dans mon néant, et que je vous laisse la place ; que vous soyez le maître absolu de mon âme et de mon corps, et qu'il n'y ait que vous seul qui les occupiez,

IIe CONSIDÉRATION.

Le respect que nous devons au saint Sacrement, doit aller jusqu'au suprême degré de l'adoration.

Tous les sacrements que le Fils de Dieu a établis dans

(1) Parai. 6.

l'Église sont admirables, dit saint Augustin, et méritent une particulière vénération ; mais celui de son corps et de son sang les surpasse tous (1 j. Il en a fait un objet de nos adorations aussi bien que de notre foi : et comme les Israélites, voyant tomber la manne du ciel, furent tellement surpris qu'ils étaient comme hors d'eux-mêmes, s'entredisant les uns aux autres : Qu'est-ce ceci? il veut aussi que tous les fidèles demeurent ravis à la vue de ce mystère d'amour, de ce pain du ciel, qui seul, selon la prophétie de David (2), doit être tout ensemble mangé et adoré, à raison des deux précieuses substances qu'il contient, savoir, la chair du Fils de Dieu qu'il nous donne à manger, et sa divinité qu'il nous commande d'adorer (3). C'est par là que l'on distingue cette viande céleste des viandes ordinaires ; et les Pères de l'Église, pour en faire le discernement, ne nous donnent point de marques plus éclatantes que le culte souverain et la révérence, soit intérieure ou extérieure, que nous lui devons (4). Ce culte, que nous appelons de^ latrie, lui a été rendu de tout temps; ça été l'usage de tous les siècles, depuis son institution, et la pratique universelle de l'Église, qui a toujours porté le respect qu'elle rend à la présence du Rédempteur jusqu'au suprême degré de l'adoration. On le peut aisément recueillir de l'ancienne cérémonie des Grecs, qui tiraient les rideaux de l'autel au moment de la consécration, afin d'exposer au peuple les saints mystères,

(1) S. Aug. Ub.deSpecul. 1.9.

(2) Psalm. 21

(3) Vide ibi. De Aug.

(4) S. Aug. episc. 118. adJoan. c. 3.

a l'école du tabernacle. 365

pour être, comme ils le sont encore aujourd'hui, adorés et invoqués de tous les assistants, qui témoignent pour lors autant de respect que s'ils eussent vu les cieux ouverts (1); d'où vient qu'ils avaient coutume de dire que le ciel s'ouvrait, lorsqu'on tirait le voile du sanctuaire. Cette sainte tradition est confirmée par le sentiment de tous les Pères. Saint Grégoire de Nazianze, dans l'oraison funèbre de sainte Gorgonie, assure qu'elle fut, par l'invocation et l'adoration de l'Eucharistie, délivrée miraculeusement d'une maladie incurable dont elle était affligée. Saint Àmbroise ne donne point d'autre sens à ces paroles de David : Adorez V escabeau de ses pieds (2); ni n'en justifie point autrement la vérité, que par les honneurs divins que nous déférons à cet auguste mystère. L'escabeau de ses pieds, dit ce Père, c'est la terre ; et cette terre n'est autre que la chair de Jésus-Christ, que nous adorons encore aujourd'hui dans nos mystères (3). Saint Augustin tombe dans la même pensée : Personne, dit-il, ne mange cette chair qu'auparavant il ne l'adore. Nous adorons, sous les espèces du pain et du vin que nous voyons, la chair et le sang de Jésus-Christ que nous ne voyons pas (4) . Ce respect était si profondément gravé dans le cœur des chrétiens, qu'il passait même, comme Tertullien l'enseigne, jusqu'au pain commun, dont ils se gardaient soigneusement de laisser tomber la moindre miette, pour la ré-

(1) S. Denys, de cœlesti hierar. ; S. Basil, c. 27 de Spiritu Sancto.

(2) Psal. 98.

(3) S. Ambr. I. 3. offic. c. 12.

(4) S. Aug. in Psal. 98. — S. Aug. cité au décret de Confec c. 2.

vérence qu'ils portaient aux espèces du pain eucharistique (1). De là vient aussi l'honneur qu'ils rendaient aux vases sacrés qui servaient aux sacrifices, tenant, dit Optât de Milet (2), pour sacrilèges, ceux qui osaient les profaner, à raison de la sainteté qu'ils contractent par l'attouchement du corps et du sang de Jésus-Christ, dit saint Jérôme (3), qui nous apprend par ces remarquables paroles, que si nous adorons par la foi la majesté de nos mystères, ce n'est pas aux espèces seules, ni aux simples apparences du pain et du vin, que nous déférons les honneurs divins ; elles ne les méritent pas par elles-mêmes : mais comme dans l'Incarnation nous adorons la divinité de Jésus-Christ revêtue d'une chair mortelle, qui ne diminue rien de la vénération qui est due à sa grandeur, de même dans l'Eucharistie nous adorons sa chair sacrée sous les symboles du sacrement, qui couvrent l'éclat de sa gloire, sans la lui ravir. Vous me demandez si j'adore le Fils de Dieu sous ces voiles, ou si je ne l'adore point? Comment ne l'adorerais-je pas? Si je ne l'adore, je n'aurai point la vie. Vous adorez donc la créature en adorant ces signes? C'est une extrême folie de le dire. On adore le roi, étant revêtu de pourpre : est-ce la pourpre ou le roi qu'on adore ? L'on sait bien que c'est le roi. Cette pourpre est adorée avec lui tandis qu'il la porte ; mais s'il la quitte, elle ne l'est plus. Personne ne lui dit : Dépouillez cet habit, sortez de votre trône, afin qu'étant tout seul, je vous adore. Où est l'insensé qui parle de la sorte? mais on

(1) Tertull. de coro, Milit. c. 3.

(2) Aptatus Milivit. I. 6.

(3) S. Hieron. Epist. ad Theop. Alcxand.

a l'école du tabernacle. 367

l'adore revêtu de sa pourpre et reposant dans son trône (1). De même il a plu au Fils de Dieu de s'unir étroitement aux accidents du pain. C'est son trône, c'est sa pourpre royale. Qui sera l'insolent qui osera lui dire de quitter cet habit qui le couvre, s'il veut qu'on lui rende l'honneur qu'il mérite?

Si vous êtes persuadé que c'est à Jésus-Christ que vous rendez vos hommages en adorant le sacrement ; si vous croyez fermement que c'est lui que vous recevez, que c'est son corps et son sang que vous prenez en participant à ces adorables mystères, comment y apportez- vous si peu de respect? Sa table est couverte de tout ce qu'il y a de plus saint et de plus adorable dans le ciel; l'Agneau est immolé pour tous ; le prêtre prie et gémit pour tous les péchés du peuple; un feu spirituel sort de l'autel, et se répand tout à l'entour; les anges tremblent; les séraphins se couvrent le visage ; toutes les vertus invisibles vous environnent ; tous les esprits bienheureux vous servent d'intercesseurs, prenant ce temps favorable pour apaiser la colère de Dieu que vous avez offensé (2) : au lieu de vous unir avec eux, et de donner avec frayeur des louanges à votre Maître, vous l'irritez encore davantage par vos irrévérences ; vous perdez le respect devant la majesté infinie de votre Dieu sans songer où vous êtes, sans penser que Jésus- Christ y est présent, et qu'il mesure tous les pas et les mouvements de votre corps et de votre âme. 0 ma-

(i) S. Epiph. in Anchor. post. 7. Sic fere loquitur in materiâ incarnationis (S. Chrysostomus).

(2) Idem. S. Chrysost. passim hom. i. de verbis Is. et hom. 21, in Act. apost. et hom. Dei in compreh. de natura, etc.

jesté souveraine, arrêtez l'insolence de mes sens, réprimez mon libertinage, corrigez l'inapplication de mon esprit, et imprimez dans mon cœur un vif sentiment de votre divine présence, qui rappelle toutes mes pensées, et qui tienne toutes mes puissances recueillies et occupées de vos grandeurs.

IIIe CONSIDÉRATION.

Le respect et l'adoration que nous rendons au Fils de Dieu dans le divin Sacrement, doit passer jusqu'au tremblement et à l'anéantissement de nous-mêmes. L'adoration n'est autre chose, selon les Pères, qu'une protestation volontaire que nous faisons par nos soumissions, de la souveraine excellence et de la majesté infinie de sa personne. Voilà pourquoi elle doit produire deux mouvements en notre âme : l'un, par lequel elle s'élève à la souveraine grandeur de Jésus-Christ ; l'autre, par lequel elle s'abîme elle-même dans son néant.

Par le premier, elle monte de la foi de ce mystère à l'admiration, de l'admiration au respect, du respect à l'honneur, de l'honneur à la louange, de la louange à la confession, de la confession à la glorification, qui est le plus haut point de son élévation. La foi lui découvre les grandeurs de Dieu dans cet ineffable sacrement, et lui en donne une haute estime ; cette estime la met dans l'extase et dans le ravissement, et parce que nous avons en singulière vénération les choses qui nous paraissent admirables par leur excellence, l'admiration la porte au respect des grandeurs divines ; et ce respect fait qu'elle les honore par des signes extérieurs, levant les mains et les yeux au ciel avec tant

a l'école du tabernacle. 369

d'ardeur, que l'on dirait que le corps veut suivre le vol de l'esprit. De l'honneur elle passe aux louanges éclatantes en mille bénédictions, accompagnées d'un désir extrême qu'elle a de publier et de confesser à jamais les miséricordes de son Sauveur, et de communiquer à tout le monde les sentiments d'honneur, d'estime, d'amour et de révérence qu'elle a conçus en elle-même, et enfin de répandre sa gloire par tous les coins de la terre, et de le faire régner dans tous les cœurs.

Mais, à mesure qu'elle s'élève par la considération des infinies grandeurs de Jésus-Christ, comme si elle était contrainte de succomber sous le poids de sa majesté, il se fait en elle un autre mouvement de soumission, qui l'oblige à descendre dans la connaissance de sa bassesse, de la connaissance dans le mépris, du mépris dans la confusion, de la confusion dans le tremblement, du tremblement jusque dans l'anéantissement, ne pouvant trouver de lieu assez bas pour se cacher, dans l'extrême passion qu'elle a de se soumettre à son Dieu de toute l'étendue de son cœur, et de lui témoigner le respect qu'elle lui porte.

Voilà de quelle sorte vous devez vous abaisser devant la majesté de Dieu, vous souvenant que les colonnes du ciel tremblent au moindre mouvement de ses volontés. Voilà comme les saints en ont toujours usé, s'approchant du Fils de Dieu avec une contenance si respectueuse, une humilité si profonde, et des sentiments de leur indignité si pénétrants qu'il est difficile de les bien expliquer. On en voit même plusieurs à la mort qui, ayant perdu toutes leurs forces et n'ayant plus qu'un souffle de vie, comme si leur piété faisait un dernier effort, se jettent hors de leur lit lorsqu'on leur

apporte le viatique, se mettent à genoux et l'adorent avec un visage baissé, un corps tout tremblant de respect, une âme anéantie par la pensée de sa bassesse, et enfin avec des marques sensibles d'une extrême révérence, qui condamne notre insensibilité et nous doit servir d'exemple. Car si la présence d'un grand a coutume de donner de la crainte , et d'agir sur l'inférieur avec tant de force qu'il en demeure souvent interdit ; si la vue d'un ange renversa le prophète Daniel et pensa le faire mourir de peur, quel sentiment doit vous imprimer la présence de Jésus-Christ, qui est votre Dieu et votre Sauveur ! Quand ce respect vous ôterait mille vies, certes vous n'y satisferiez pas. Concevez cette pensée : si Dieu vous faisait l'honneur de se servir de vous comme d'un organe de sa puissance miraculeuse pour créer un monde nouveau , pour ressusciter les morts, pour redonner la vie à son Fils, pour sauver tous les réprouvés et les tirer de l'abîme, avec quelle révérence vous uniriez- vous à lui pour recevoir l'influence de sa vertu? Mais êtes-vous engagé dans une action moins considérable, lorsque vous offrez le sacrifice de l'Agneau qui efface les péchés du monde? Ne reproduisez-vous pas le Fils de Dieu, ou du moins ne lui donnez-vous pas une nouvelle existence sous les signes du Sacrement? Ne s'incarne-t-il pas , pour ainsi dire , dans vos mains? Ne s'immole-t-il pas pour le salut des hommes? Quoi donc, cette langue qui le fait descendre du ciel, ce cœur où il prend une nouvelle vie, cette main qui le touche et qui le manie, ne tremble pas ! Tremblez mon âme; tremblez mon cœur, tremblez ma main, qui portez ce précieux fardeau, que le ciel même ne peut soutenir sans trembler. Seigneur, mon Dieu, faites-moi

A l'école du tabernacle. 371

miséricorde, car je suis saisi de frayeur lorsqu'il fau m'approcher de l'autel pour vous offrir ce redoutable sacrifice ; mon âme en est tout émue, mon cœur est dans le tremblement, et mon esprit dans la défaillance. Soutenez-moi, mon Sauveur, et portez vous-même mon indignité et ma faiblesse, si vous voulez qu'elle porte votre grandeur (1).

DEUXIÈME LEÇON

De la pureté de conscience avec laquelle on doit s'approcher de la sainte Table.

Que l'homme donc s'éprouve luimême, et qu'il mange ainsi de ce pain et boive de ce calice.

(I. Cor. xi. 28.)

Ire CONSIDÉRATION.

Le Concile de Trente dit : Que celui qui veut communier, doit se souvenir de ce précepte : Que l'homme s'éprouve soi-même; et que la coutume de l'Eglise montre et déclare que l'épreuve qui est nécessaire, consiste en ce que personne ne doit se présenter à la Communion avant de s'être confessé au prêtre, s'il se sent coupable d'une offense mortelle, quelque contrition qu'il croie avoir de

(1) Liturgia S. Jacobi.

son pêche (1). Pesez cette double nécessité : l'une, qu'il faut être exempt du péché mortel pour communier dignement ; l'autre, que celui qui se sent coupable de quelque offense mortelle, est obligé de s'en confesser avant d'aller à la sainte Table , et qu'il ne suffit pas qu'il en ait de la douleur. Ces deux obligations ne sont pas seulement de précepte ecclésiastique, mais encore de droit divin, fondé sur les paroles de saint Paul; et, quant à la première, il semble qu'elle est même de droit de nature, car la raison naturelle nous dicte que c'est une extrême irrévérence de se présenter à la table du Fils de Dieu, étant son ennemi, avant de s'être réconcilié avec lui. Car, dit saint Ambroise (2) , personne ne doit participer aux sacrements célestes, s'il ne craint Dieu, et s'il n'a conservé le sceau de la grâce , ou s'il ne l'a recouvré après l'avoir perdu, non plus que l'enfant prodigue ne fut admis à la table de son père qu'après avoir été revêtu de sa première robe. Voilà l'ordre qu'on doit garder dans ce mystère. Il faut premièrement guérir les plaies des pécheurs en remettant leurs crimes, et puis on leur donne à manger le pain de la Table céleste (3) . Ne voyez- vous pas quelle est la netteté et la splendeur des vases sacrés? Nos âmes doivent être encore beaucoup plus saintes et plus éclatantes. Pourquoi? parce que c'est pour nous qu'on a soin de les rendre ainsi nets et luisants (4). Jésus-Christ, qui

(1) Concil. Trid. Sess. 13.

(2) S. Amb. I. 7. in. c. 15. Lucœ.

(3) S. Amb. I. 6. in Lucam. c. 9.

(4) S. Chrysost. hom. 3. in ep. ad Ephes. ep. i. ad. Cor. c. 5. *. 8.

a l'école du tabernacle. 373

est notre Pâque, a été immolé. C'est pourquoi célébrons ce divin banquet, non avec le vieux levain, ni avec le levain de la malice et de la corruption de l'esprit, mais avec les pains sans levain de la sincérité et de la vérité (1). Quel est ce pain sans levain avec lequel nous devons manger l'Agneau pascal, pour communier dignement? La pureté de conscience, dit Tostat; c'est ce qui est le plus important, pour recevoir avec fruit le corps de Jésus- Christ. Avec quelle contrition de cœur, avec quelle abondance de larmes, avec quelle pureté de corps et d'âme faut-il célébrer ce mystère, où nous recevons en vérité votre chair, où nous buvons en vérité votre sang, où les choses grandes sont unies aux petites et les divines aux humaines (2) !

IIe CONSIDÉRATION.

Pour connaître le péché que commet celui qui communie indignement , servez-vous des règles que les théologiens (3) donnent pour savoir l'objet d'où les actions bonnes et mauvaises tirent leur différence essentielle , les circonstances qui changent l'espèce du péché , ou qui l'aggravent , la qualité de la personne qui reçoit l'injure , et de celle qui la commet , et les mauvais effets qui s'ensuivent. Si l'on considère son objet , c'est le premier , le plus auguste et le plus saint de tous les sacrements que le pécheur profane ; par

(1) Abulensis in c. 26. Matth. quxst. 37.

(2) S. Ambr.

(3) Vide Solo in 4. dist. 12, q. 1, a. 5.

conséquent , il commet un très-énorme sacrilège. Si Ton considère la personne qui reçoit l'injure , c'est un Homme-Dieu. En tant qu'il est homme , l'injure qu'il reçoit surpasse tout le tort qu'on peut faire aux créatures; en tant qu'il est Dieu, l'outrage qui lui est fait surpasse tous les péchés qui ne regardent pas immédiatement sa divinité.

Si l'on considère la personne qui fait l'injure , c'est un homme qui , plus vil que le néant , a l'insolence d'outrager son Créateur et son souverain Seigneur , à sa propre table, au mépris de son infinie grandeur et de toutes les grâces qu'il a reçues de sa bonté. Enfin , si Ton considère les mauvaises suites et les circonstances qui aggravent son crime , il est d'autant plus coupable qu'il ne pèche ni par ignorance , ni par fragilité , mais par malice , et qu'il oppose au plus grand effort de l'amour divin à son égard, la plus noire ingratitude et la plus horrible perfidie qui puisse s'imaginer. C'est pourquoi saint Cyprien le met au rang des idolâtres , disant qu'il profane le temple du Saint-Esprit, qu'il renverse le sanctuaire , qu'il sert en même temps Jésus-Christ et Baal , et qu'il participe tout à la fois à la coupe de Jésus-Christ et à celle des démons.

Saint Jérôme nous découvre l'horreur de ce crime par la comparaison de Judas , qui est le chef des méchants prêtres qui traitent indignement le corps du Seigneur.

Rupert (1) dit que celui qui communie indignement est un infâme larron , qui vole le pain des enfants au

(i) Rupertus, in c. 2. Apoc.

a l'école du tabernacle. 375

lieu de le prendre de la main de leur Père céleste , et qu'il mérite la mort pour ce sujet.

Saint Chrysostôme (1) compare le chrétien qui porte son crime jusque dans le sanctuaire , tantôt aux Juifs , qui crucifièrent le Fils de Dieu ; tantôt à Hérode , qui voulut l'étouffer dès le berceau , sous prétexte de l'adorer.

Enfin saint Augustin dit que la croix du Calvaire , sur laquelle Jésus-Christ expira par la fureur des Juifs , lui fut moins sensible que celle qu'il souffre dans une mauvaise conscience souillée de quelque offense mortelle. Écoutez les plaintes et les reproches que le Fils de Dieu fait à ces impies qui le reçoivent indignement. Pourquoi , dit-il , méchant et malheureux serviteur , souilles-tu mon corps par l'infamie de tes crimes ? Tu me mets en une croix plus funeste que celle où je fus attaché sur le Calvaire. Car j'embrassai volontiers celle-ci pour compatir à tes misères ; mais celle que tu me fais souffrir m'est intolérable , et je n'y suis qu'à regret (2).

IIP CONSIDÉRATION.

Quel n'est pas le châtiment rigoureux que le Fils de Dieu tire de l'abus du très-saint Sacrement ? On ne peut mioux l'exprimer que par les paroles du Prophète-Roi , et par les malédictions qu'il fulmine contre ]<js ennemis de Jésus-Christ, au psaume 68. Car elles tombent toutes effectivement sur ceux qui man-

(1) S. Chrysost. hom. 50. ad prop. et homil. 7. in Matth.

(2) S. Aug. Serm. 181.

gent le pain du ciel avec une bouche profane , et qui le reçoivent avec un cœur souillé de crimes.

1° La Table eucharistique devient , à leur égard , un piège (1) où leur âme s'engage de telle sorte qu'elle devient esclave du péché , et perd avec la liberté des enfants de Dieu, la vigueur qu'elle avait auparavant pour se porter au bien et se retirer du mal.

2° C'est un scandale pour eux et pour ceux qui savent leur méchante vie (2) , et qui s'indignent de voir tant de véritables crimes sous le masque d'une apparente dévotion.

3° C'est un nuage épais qui obscurcit leur entendement (3) , et le couvre de ténèbres si palpables , qu'ils ne peuvent plus supporter les lumières du ciel, ni l'éclat des vérités éternelles , trouvant , par un aveuglement prodigieux , la nuit au milieu du jour, l'erreur et le mensonge en la présence de la Sagesse incarnée.

4° C'est un poids insupportable sous lequel letir volonté succombe ; et au lieu de diminuer la violence de ses mauvaises inclinations , elle les fortifie , et redouble leur tyrannie ; d'où vient qu'ils sont toujours courbés contre terre (4), et ne font aucun effort généreux pour sortir de leur misère.

5° Ajoutez à cela la colère de Dieu, qu'ils attirent sur eux (5) , à leur grand préjudice; prenant occasion du plus grand de ses bienfaits, de lui faire le plus grand

(1) Ps. 68. 23.

(2) Ibid.

(3) Ps. 68. 24.

(4) Ibid.

(5) Ps. 68. 25.

a l'école du tabernacle. 377

de tous les outrages. Ensuite de quoi, il ne faut pas s'étonner s'il retire sensiblement ses bénédictions spirituelles et temporelles, et s'il leur ôte les biens, la santé, l'honneur et quelquefois même la vie.

6° Et quand ils sont ainsi abandonnés à eux-mêmes et à leurs propres passions, que faut-il attendre d'eux, sinon qu'ils tombent de précipice en précipice, et qu'ils amassent crimes sur crimes, par un enchaînement funeste qui aboutit enfin à l'impénitence finale (1), puisqu'il est certain qu'il n'y a point de pécheurs qui s'endurcissent plus tôt, que ceux qui font un mauvais usage du plus saint de nos mystères.

En quoi je les estime les plus misérables de tous les pécheurs, puisqu'ils rencontrent la mort où les autres vont chercher la vie, changeant malheureusement leur remède en poison, le paradis en un enfer, et le principe de leur immortalité glorieuse en un instrument fatal de leur condamnation éternelle.

Tremblez à la vue de leur malheur, et priez Dieu qu'il vô\is en préserve. Ne vous éloignez pas pour cela du Sacrement, mais soyez plus soigneux de vous y préparer.

(1) Ps. 68. 23.

TROISIÈME LEÇON

Ceux qui fréquentent les sacrements et qui communient souvent, doivent avoir un grand empire sur leurs passions et un grand courage pour combattre les ennemis de leur salut.

Vous avez préparé un festin devant mes yeux, contre ceux qui m'affligent et me traversent.

(Ps. xxn, 5.)

Ire CONSIDÉRATION.

Le saint Sacrement est appelé le pain des forts, et il Test en effet pour trois raisons.

La première est, parce que ceux qui le mangent sont obligés de dompter leurs passions, et de combattre généreusement tout ce qui peut troubler la paix de leur cœur. Car le cœur de celui qui communie et qui reçoit le corps sacré de Jésus-Christ, est le lit où ce roi pacifique repose. Il ne faut donc souffrir autour de lui rien qui puisse troubler son sommeil. Le lit de Salomon, dit l'Epouse des Cantiques, est environné de soixante des plus vaillants hommes d'Israël, qui ont tous l'épée à la main, afin que rien ne trouble son repos durant la nuit (1). La paraphrase chaldaïque ajoute que ces braves guerriers ne craignent point les esprits

(i) Cant.

a l'école du tabernacle. 379

malins qui marchent pendant les ténèbres de la nuit. Le lit de Salomon, c'est le cœur du chrétien qui communie; lit qui doit être couvert de fleurs, c'est-à-dire orné de toutes les vertus (1). Sa tente, c'est le tabernacle où l'on garde le très-saint Sacrement : Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes, et il demeurera avec eux, et ils seront son peuple ; et Dieu, demeurant avec eux, sera leur Dieu (2). Le premier pavillon de guerre qu'il choisit en venant au monde, fut le sein de la bienheureuse Vierge. Mais lorsqu'il en sortit, et qu'il retourna vers son Père, il choisit le tabernacle où l'on conserve le saint Sacrement pour sa tente, et notre cœur pour son lit de repos, afin de demeurer invisiblement avec nous et dans nousmêmes. Les fidèles qui communient souvent, sont les forts d'Israël qui environnent sa tente, et qui veillent autour de sa couche royale. Il faut donc qu'ils soient tous généreux, et qu'ils soient toujours en garde, toujours armés, toujours prêts à combattre leurs ennemis. Car il ne serait pas raisonnable qu'il trouvât, dans le cœur où il repose, des passions rebelles, des désirs déréglés, des saillies violentes et des convoitises désordonnées. Il faut que le lieu où il demeure soit calme et paisible (3) ; il en faut bannir le tumulte et le trouble des passions, et pour cela il faut avoir beaucoup de vigueur et de courage.

(1) Cant. 1. 15.

(2) Apoc. 21. 3.

(3) Ps. 75. 3.

IIe CONSIDÉRATION.

Le saint Sacrement est appelé le pain des fort s , non seulement parce que le Fils de Dieu veut que ceux qui le mangent soient maîtres de leurs passions, et victorieux de toutes les tentations du démon, de la chair et du monde ; mais encore parce que ce pain leur donne la force, la vigueur et le courage de les combattre. Car, si David (1) était fortifié par la seule vue de ce festin, quelle force n'en doivent pas tirer ceux qui en sont véritablement participants ! Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, dit le Seigneur, et moi en lui (2). Si cela est, il n'a pas sujet de craindre, ayant un si puissant renfort. Je suis en Dieu, dit saint Augustin ; qu'y a-t-il de plus fort? et Dieu est en moi, qu'y a-t-il de plus doux (3)? Quand je serais au milieu des ombres de la mort, Seigneur, je ne craindrais point qu'il m' arrive aucun mal, parc» que vous êtes avec moi (4). Car, que peut-on souhaiter de plus sûr et de plus fort que d'être avec vous, ô mon aimable Sauveur ? quel mal peuvent me faire tous mes ennemis en votre divine présence ? Yous m'avez préparé un festin contre tous ceux qui m'affligent; je ne les crains plus, quand j'ai l'honneur de manger à votre table. En effet, dit saint Chrysostôme (5) , qui sont ceux qui nous persécutent et nous

(1) Ps. 22. 5.

(2) Joan, 6. 57.

(3) S. Aug., in vi. 6. Joann.

(4) Ps. 22. 4.

(5) S. Chrysost. in Psal 22.

a l'école du tabernacle. 381

tourmentent? les tentations de l'ennemi, le mouvement des passions qui nous agitent, les désirs déréglés, les délices et les honneurs du siècle ; car ceux qui vivent de la sorte souffrent les afflictions de la chair. Mais si tôt qu'ils s'approchent de la table du Tout-Puissant, ces afflictions se changent en consolations, parce qu'on leur ôte ce qui est de la chair, et qu'on leur donne ce qui est de l'esprit.

IIIe CONSIDÉRATION.

Le saint Sacrement est encore appelé le pain des forts, parce que c'est la récompense des grands courages, qui surmontent tout ce qui s'oppose à leur perfection, et qui demeurent victorieux de tous les ennemis de leur salut. Faites réflexion sur tous les motifs qui peuvent nous animer au combat , et sur tous les fruits qu'on peut prétendre de la victoire , et vous trouverez que saint Jean les a tous recueillis dans le saint Sacrement.

Le saint Sacrement est donné aux vainqueurs comme une couronne de vie. La table où l'on mettait anciennement les pains de proposition était couronnée d'une couronne d'or, pour nous apprendre qu'en prenant le pain céleste à la table du Fils de Dieu , dont celle-là n'était que la figure, nous y recevons une couronne immortelle.

Le saint Sacrement est la perle évangélique , et la pierre précieuse sur laquelle est gravé le nom des prédestinés , et par conséquent qui vaut mieux que tous les trésors du monde.

Le saint Sacrement est l'étoile du matin qui devance le jour de l'éternité , et l'aurore qui enfante le soleil de la gloire.

Le saint Sacrement est l'arbre de vie qui répare nos forces , et nourrit nos corps et nos âmes pour l'immortalité.

Le saint Sacrement est le trône du Fils de Dieu , d'où il invite les pécheurs qui sont esclaves du démon à recouvrer leur liberté , leur promettant de les faire asseoir à ses côtés , s'ils ont le courage de rompre leurs chaînes.

Le saint Sacrement est la manne qui cache toutes les délices du ciel, et qui en donne le goût et la jouissance aux âmes courageuses qui combattent pour la gloire du divin Époux.

Le saint Sacrement est la source du vrai repos qui nous établit dans une paix immuable , et qui donne une si forte assurance à nos esprits , qu'ils deviennent comme des colonnes inébranlables, qui soutiennent sans se démentir jamais tout le poids de la perfection chrétienne, qui est le temple de la Divinité.

Combattez donc généreusement contre toutes les tentations qui vous attaquent , soyez maître de tous vos sens, prenez un grand empire sur toutes vos passions , si vous voulez goûter les fruits du divin Sacrement , et retenez bien ces paroles de votre Maître : Je suis l'alpha et l'oméga, le commencement et la fin. Je donnerai gratuitement à boire de la source d'eau vive à celui qui a soif. Celui qui sera victorieux possédera ces choses ; et je serai son Dieu, et il sera mon fils. Mais pour ce qui est des timides et des incrédules , des exécrables et

a l'école du tabernacle. 383

des homicides , des fornicateurs , des empoisonneurs , des idolâtres et de tous les menteurs, leur partage sera dans l'étang brûlant de feu et de souffre , qui est la seconde mort (1). Dieu vous en préserve. Ainsi soit-il.

QUATRIÈME LEÇON

Pour bien communier, il faut s'approcher de la sainte Table avec une ferme foi.

Approchons-nous avec un cœur vraiment soumis, et avec une pleine foi. (Hebr. X. 22.)

Ire CONSIDERATION.

La foi, qui est le premier mouvement de l'âme qui veut s'approcher de Dieu, est entièrement nécessaire pour recevoir avec fruit le pain de vie, parce qu'il n'y a que l'œil de la foi qui puisse apercevoir le Fils de Dieu sous les voiles dont il couvre son divin visage. Les sens n'y connaissent rien, la raison humaine n'y voit goutte : il est besoin d'une lumière surnaturelle, pour le reconnaître à travers les nuages qui l'environnent. Car il est dans ce sacrement d'une autre manière qu'en tout le reste des créatures. Il est en toutes

(i) Apoc. xxi. 6.

les créatures, disent les théologiens : par son essence, qui remplit tout; par sa puissance, qui fait tout ; et par sa connaissance, à laquelle toutes choses sont présentes ; mais il est sous les espèces par la présence réelle de son humanité sainte unie à sa divine personne. Dans l'univers, il est caché aux yeux du corps, qui s'arrêtent à la surface des choses sensibles, et non pas aux yeux de l'esprit qui le voient, dit saint Paul, dans le miroir des créatures ; mais dans le Sacrement il est caché aux sens et à l'esprit : caché aux sens, qui ne s'attachent qu'aux apparences; caché à l'esprit, qui ne peut s'élever au-delà de la raison naturelle. La divinité est cachée dans l'humanité; l'humanité, sous la figure du pain. Il est donc doublement caché; et par conséquent, pour le trouver dans ce mystère, il faut s'en approcher en plénitude de foi, avec un vif sentiment de sa présence. Oui, c'est mon Sauveur (devez-vous dire en vous-même) , et le Sauveur de tous les hommes, que je dois recevoir. C'est mon Dieu, et le Dieu du monde, le même qui était sorti du sein de son Père, pour converser visiblement avec les pécheurs; c'est mon Roi, et le Roi des rois; c'est mon Juge, et le Juge des vivants et des morts, qui décidera de mon salut au moment redoutable de ma mort, et qui vient à ce favorable moment traiter familièrement avec moi. Vous devez considérer ce mystère comme un mystère de foi, que le Fils de Dieu a établi pour exercer la soumission de votre esprit, et vous donner occasion de lui faire un sacrifice de ce que vous avez de plus cher, qui est votre propre sens et jugement. Vous devez regarder le jour de la communion comme le jour des secrets, qui est le nom

a l'école du tabernacle. 385

que l'Eglise d'Orient lui donne, jour auquel Jésus- Christ doit vous traiter en ami, et vous confier son secret, c'est-à-dire son sacré Corps caché sous les espèces du Sacrement. Il est vrai que cet aimable Rédempteur est un grand secret dans tous les états de la vie, et qu'il y en a peu qui le connaissent ; mais il n'est en aucun lieu plus caché que dans ce mystère, que saint Thomas appelle un secret très-sacré, qui n'est connu qu'aux yeux de la foi (1) ; parce qu'on y trouve, dit-il, tant de choses qui sont au-dessus de la raison, qu'il n'y a que la foi qui puisse nous en donner l'intelligence. En effet, si la difficulté de connaître les choses vient de leur excellence souveraine, qui a trop de jour, ou de leur excessive bassesse qui en a trop peu, où est-ce que ces deux extrémités se trouvent plus unies que dans le saint Sacrement? où est-ce qu'il est tout ensemble plus petit et plus grand, plus anéanti et plus élevé, et par suite moins connaissable à nos sens? Je sais que saint Chrysostôme (2) enseigne qu'il s'est rendu visible sous les espèces, et que c'est en vain que plusieurs font ces inutiles souhaits : Oh ! si j'avais le bonheur de le voir, ou de toucher seulement le bout de sa robe ! Vous le voyez, dit-il , vous le touchez, et vous dites que vous seriez trop heureux de voir seulement ses habillements, vous à qui il se donne lui-même, non seulement afin que vous puissiez le voir, mais encore toucher et embrasser tout à votre aise. Mais il ne faut pas prendre les paroles de ce saint dans un sens précis et rigoureux. Nos sens, à propre-

(1)S. Thom. iîiitio opusc. 50.

(2) S. Chrysost. Ifom. 83. in Malthzum.

ment parler, ne le voient ni ne le touchent; son corps, en cet état, n'est pas un objet proportionné à leur faiblesse ; si on le voit, ce n'est que sous les espèces, et pour ainsi dire, sous des qualités étrangères, sous un habit emprunté. On peut véritablement le toucher, dit saint Bernard, mais c'est du cœur, et non pas des mains; de l'esprit, et non pas des yeux; de la foi, et non pas des sens. Ou, si vous voulez, on ne le touche que des mains de la foi, du doigt de l'amour, des embrassements de la dévotion ; en un mot, on le touche des yeux de l'esprit (1).

0 Seigneur, je ne souhaite pas de vous voir ici des yeux du corps, puisque vous voulez, pour l'exercice de ma foi, vous dérober à mes sens, et me priver de cette consolation ; j 'y renonce de bon cœur, et je consens qu'elle me soit ôtée jusqu'à ce jour bienheureux , auquel vous tirerez mon corps de la poussière , pour le revêtir des ornements de la gloire. Ce sera pour lors que je vous verrai de mes yeux, et que mes sens glorifiés^ ouiront, en vous contemplant, de l'objet de leur béatitude. Il me suffit, pour cette heure, que vous soyez présent, et que je vous possède sans vous voir. Que dis-je, sans vous voir? Ah! je vous tiens, ô l'ami du monde le plus doux ! ah ! je vous vois, quoique vous soyez ainsi caché ; et si ce n'est des mêmes yeux, c'est avec le même esprit et le même cœur que j 'espère vous voir un jour dans la compagnie des saints.

(1) S. Bern. Serm. 20. in. Cant.

IIe CONSIDERATION.

La foi produit, dans le cœur de l'homme, trois effets qui le disposent avec avantage à la participation des divins mystères. Elle lui donne la lumière, le mouvement et le repos : la lumière , pour contempler le Fils de Dieu; le mouvement, pour s'en approcher; le repos, pour en jouir. C'est à ces trois chefs qu'il faut en réduire la pratique. Vous devez, en premier lieu, tenir durant la Communion ce flambeau toujours allumé au milieu de votre âme, afin de contempler sans cesse , non ces faibles accidents, qui trompent nos sens ; mais le Fils de Dieu, le Roi de gloire, qui cache l'éclat de son visage plus brillant que mille soleils, pour vous donner plus d'accès à sa bonté et moins de crainte de sa grandeur. En second lieu , cette vue doit faire sur vous la même impression que la présence de Jésus- Christ fit sur saint Jean-Baptiste, lorsqu'il était encore dans le sein de sa mère : elle doit faire tressaillir votre cœur de joie, et mettre en action toutes les vertus, afin de recevoir avec honneur ce merveilleux hôte qui vous visite : l'espérance , pour aller au-devant de lui avec allégresse ; l'humilité, pour vous anéantir et vous abîmer dans le respect ; la charité, pour l'embrasser amoureusement ; la religion, pour lui rendre hommage ; l'obéissance, pour vous soumettre à toutes ses volontés. En troisième lieu, cette même vue doit recueillir toutes les puissances de votre âme, et l'obliger à bannir tout ce qui la peut distraire de l'entretien de son Epoux. Car il se plaît dans le silence et dans le repos ; et s'il ne s'y laisse pas voir avec évidence, il s'y fait sentir avec certitude.

Cet exercice de la foi est de grand prix et d'un mérite considérable, pour le grand honneur qu'il rend à Jésus-Christ en lui assujétissant la plus noble puissance de notre âme, et en lui ouvrant la porte du cœur, qui est le trône de son amour, et le plus délicieux séjour qu'il ait sur la terre (1). Et puis, l'effort qu'il faut faire pour captiver l'esprit et l'obliger à croire ce qu'il ne voit pas, est héroïque. C'est une espèce de combat semblable à celui de Jacob, qui lutta contre l'ange toute la nuit jusqu'au point du jour, et fit tant qu'il emporta, par la perte d'un de ses nerfs, la bénédiction de son vainqueur. Ainsi le juste, éclairé de la foi, se lie étroitement à son Sauveur, malgré l'obscurité des ténèbres ; et dans cet amoureux combat, la raison inférieure perd le nerf de sa force, mais la suprême devient plus lumineuse, et croît de clarté en clarté, jusqu'à ce que le jour de l'éternité bienheureuse commence à paraître. D'ailleurs la foi qui nous soumet à Jésus-Christ, et qui le fait régner dans nos cœurs, ne l'y fait entrer que pour nous combler de biens, et opérer en nous de grands effets de son amour, si bien qu'elle ne nous découvre pas seulement ce trésor caché, mais , par un pieux larcin, elle l'enlève, à la faveur de la nuit, et nous en donne la possession. C'est la clef qui donne entrée aux grandes âmes dans les merveilles de Dieu, et les fait jouir des inestimables richesses de la grâce. Si elles sont ravies de sa bonté, c'est la foi qui leur apprend que c'est un Dieu qui se communique à ses créatures, avec une profusion digne de sa magnificence.

(1) Eph. 3. et 17.

a l'école du tabernacle. 389

Si dans la conversation secrète et familière qu'elles ont avec lui, elles ressentent en quelque façon les prémices de la gloire, c'est la foi qui entretient cet heureux commerce, qui ménage cette entrevue, et qui leur fait trouver un si agréable repos à l'ombre de ce bel arbre de vie, en même temps qu'elles goûtent la douceur de ses fruits. Si leur cœur s'embrase d'amour en s'unissant intimement à ce chaste Époux, c'est la foi qui leur fait voir cette rare beauté, dont elles sentent les attraits (1). Enfin, si elles s'estiment toutes-puissantes par la confiance qu'elles ont en la force de Jésus-Christ, c'est la foi qui leur fait connaître que c'est le bras du Père éternel, à qui rien n'est difficile, que ce qu'il ne veut pas exécuter.

Si cela est véritable, jugez avec quelle ferveur vous devez entrer dans cette disposition, pour être un sujet capable de si grands et de si excellents effets. Ah ! quelle confusion de me voir si faible dans la foi ! que j'ai perdu de grâces, faute de l'avoir cultivée! Ah! si je croyais d'une vive foi que c'est le pain des anges qui m'est présenté, que c'est mon Rédempteur, que c'est celui qui réside dans le sein de son Père avant la naissance des siècles, celui qui est descendu dans le sein d'une mère vierge pour sauver le monde, celui qui doit encore une fois descendre pour le juger ; si j'étais, dis-je, fortement persuadé de ces vérités, oserais-je m'approcher de lui, comme je fais, sans préparation, sans douleur, sans pénitence, sans larmes et sans révérence? Oserais-je, après l'avoir reçu, employer mes yeux, qui ont vu cet adorable mystère, à des regards curieux ; et ma langue,

(I) Osée. 2.

sur laquelle il a reposé, à des paroles de raillerie, de médisance et de libertinage? Oserais-j e profaner ce cœur, où il est entré, par des affections déréglées de haine, d'envie et de vengeance? D'où vient que je tombe si lâchement dans ces désordres, et que je retire si peu de fruit de la Communion, sinon que j'y viens avec une foi languissante, faible, malade, faute d'avoir fait un grand fonds de cette vertu? Quand est-ce donc que je réparerai de si grandes pertes ? Quand est-ce que j 'ouvrirai les yeux, pour voir, d'une part, l'extrême indigence qui me presse, et, de l'autre, les richesses immenses qui me sont offertes? Seigneur, mon Dieu, je ne le puis sans vous. Je suis aveugle, mon esprit est plein de ténèbres; ayez pitié de moi, et me rendez la vue, afin que je contemple vos grandeurs, et que je les adore avec tout le respect dont je suis capable.

IIIe CONSIDÉRATION.

La récompense qui est promise à la foi , lorsqu'elle sera arrivée à la source des lumières , répond avec une merveilleuse proportion aux mérites qu'elle acquiert ici-bas parmi les ténèbres. Il n'est pas convenable à la miséricorde de Dieu , ni à sa justice, dit un savant Père , d'exclure de son royaume ceux qu'il a si étroitement unis à sa personne durant leur exil : mais il est juste que dans le ciel , où il manifeste à découvert son incompréhensible grandeur , il rende un honneur particulier à ceux qui l'ont singulièrement honoré sous les voiles et les figures étrangères du Sacrement (1 ) . De ces excellentes paroles on peut recueillir trois

(1) Algerus, lib. I. de Euch. c. 3.

a l'école du tabernacle. 391

choses : la première , que le bon usage de la Communion est un grand préjugé , et comme un gage certain de la béatitude ; la seconde , que ceux qui ont une excellente foi et un grand sentiment de la présence de Jésus-Christ dans ce mystère , auront une couronne et une récompense particulière dans le ciel ; la troisième, que cette couronne vraisemblablement n'est autre chose qu'une plus claire et plus amoureuse vue de sa sainte humanité. La raison de cette conjecture est prise du rapport qui est entre le mérite et la récompense , parce que , comme la possession des saints répond à leur espérance , et la joie, à la mesure de leur désir, de même la claire vue répond au mérite de leur foi. Or, où est-ce que la foi est plus noble et plus généreuse au regard de l'humanité du Fils de Dieu, que dans le sacrement de son amour? Il est donc croyable que ceux qui l'exercent avec plus de perfection, verront plus clairement ce qu'ils ont plus parfaitement cru ; et que Jésus-Christ , ayant été d'une manière extraordinaire l'objet de leur foi, le sera aussi de leur béatitude; qu'il leur paraîtra plus beau et plus aimable, et que , par la vue de ses beautés , il comblera leur cœur de délices ineffables. D'où il suit que s'il se cache dans ce Sacrement , c'est un effet de sa bonté qui se retire des sens , afin que notre foi se trouvant obligée de combattre la raison humaine et de vaincre sa résistance , s'exerce dans ce combat, et par cet exercice qu'elle augmente ses forces , et par cet accroissement qu'elle se perfectionne , et qu'étant arrivée à sa perfection elle reçoive la couronne (1).

(1) Algerus, l. 2. de Euch. c.

C'est pourquoi , toutes les fois que nous allons à la table des anges pour participer à ce pain céleste, prenons soin de vivifier notre foi , afin de recevoir le Fils de Dieu comme nous devons et comme il le mérite. Si quelquefois il arrive que nos sens se soulèvent et se révoltent , abattons promptement leur témérité et leur orgueil ; souvenons-nous que la foi a deux qualités , l'inévidence et la certitude : l'inévidence , parce que Jésus-Christ, qui est son objet, est caché dans ce mystère ; la certitude , parce qu'il y est véritablement. Vous ne l'y verrez pas , parce qu'il ne s'y montre point; mais vous l'y trouverez , parce qu'il s'y rend présent pour vous faire sentir la douceur de son esprit. Que vous importe de le voir , pourvu que vous soyez assuré de le posséder (1) ? Approchez-vous de lui, âme chrétienne , avec cette ferme foi ; prenez-le par lamanducation réelle de son corps et de son sang ; tenez-le par amour , conservez-le par la pureté , et ne le perdez jamais par légèreté ni par inconstance. Croyez à la première vérité; acquiescez à sa parole : Ceci est mon corps (2). Aimez ce doux ami, qui veut être lui-même la couronne de votre obéissance et la récompense de votre foi.

0 Seigneur, je vous suis obligé de m'avoir procuré une occasion si favorable de vous donner des preuves de ma fidélité ! Que vous êtes magnifique de préparer une si belle couronne à ceux qui combattent leur jugement, et qui triomphent de la prudence de la chair par la seule force de votre parole ! Quelle joie a mon âme

(1) Cant. 3. 4.

(2) Luc. n, 19.

a l'école du tabernacle. 393

de savoir que vous êtes tout ensemble le sujet et le témoin de ce combat? Je le crois fermement, mon Sauveur, parce que vous m'en avez commandé la croyance ; vous m'en avez assuré, vous qui êtes la vérité même ; je le crois, et je voudrais, pour vous plaire encore davantage, avoir la lumière de ces grands saints, vous qu'ils contemplent d'un œil si ferme, d'une vue si éclairée, si forte, si pénétrante, si élevée audessus des sens, qu'il semble que la foi n'a plus de voiles pour eux.

CINQUIÈME LEÇON

Le Fils de Dieu se donne mourant dans le saint Sacrement pour nous enseigner à mourir à nousmêmes.

« Je vis, non ce n'est plus moi, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. »

Ire CONSIDERATION.

L'état du Fils de Dieu, dans le saint Sacrement, est un état figuratif de la mort, par laquelle il a sauvé tous les hommes, et il y entre en personne, portant avec lui les mérites et les trésors de la croix, par un changement admirable d'une substance très-vile, qu'il détruit entièrement en son propre corps, qui est d'un prix infini et qui renferme en lui toutes les richesses du ciel pour nous les communiquer. De même, si vous

voulez que l'esprit de Jésus vous remplisse de sa vertu pour continuer en vous l'office de Sauveur des âmes qu'il a fait en mourant sur la croix, il faut qu'il y entre par un changement parfait, qui détruise tout ce qu'il y a de vicieux et de gâté dans la nature, et qui fasse place aux opérations de la grâce. La raison est, parce que pendant que vous agirez, comme vous faites, par les mouvements de la nature, par vos propres intentions, par vos inclinations , quoi que vous fassiez, vous ne ferez que vous perdre, et vous ne sauverez jamais une seule âme. Carie salut n'est pas un ouvrage de la nature, c'est l'ouvrage de Jésus-Christ, qui ne vous remplira jamais de son divin esprit, si vous ne faites mourir l'amour-propre. Tenez donc pour certain que, tant que vous serez plein de vous-même, vous serez vide de Dieu ; qu'il faut vous perdre pour gagner Jésus, et trouver en lui votre perfection et celle de plusieurs autres. Renouvelez en votre âme ce désir efficace et cette volonté ferme de changer cette vie imparfaite que vous nîenez. Hélas! que perdrez-vous en la perdant, qu'une fausse liberté et une véritable misère? Faut-il qu'un néant vous occupe au lieu de Dieu? Fautil que l'amour de Jésus ne puisse faire en vous ce que le feu fait dans la matière, qu'il dépouille entièrement de ses qualités grossières, pour la convertir en flammes? Si vous vouliez, vous seriez un feu brûlant pour embraser les cœurs de tout le monde, et vous n'êtes qu'un glaçon.

IIe CONSIDÉRATION.

Jésus-Christ est dans le saint Sacrement d'une manière selon laquelle un corps ne peut vivre que par

a l'école du tabernacle. 395

miracle. Car il y est réduit sous un point à la façon des esprits ; d'où il suit qu'en vertu de cet état, et sous ces voiles qui le cachent, il ne peut exercer aucune fonction des sens, ni des puissances qui dépendent des organes, que par une puissance et une vertu supérieure à la nature : si bien qu'il ne fait aucun usage ni de la vue, ni des autres facultés ; ou, s'il en fait, c'est par miracle. Tel doit être un homme vraiment mortifié. Il doit rendre l'usage de son corps et de ses sens tout spirituel, étouffant cet esprit naturel qui est si agissant, et qui a tant de peine à mourir, pour ne voir, parler, traiter avec le prochain, prendre le repos et le repas, et les divertissements nécessaires, que par les mouvements de l'esprit de Jésus-Christ. Et comme la mort, s'emparant d'un corps, n'y laisse aucun effet de vie qu'elle n'éteigne, parce qu'elle est indivisible, tuant tout le corps à la fois ; de même il faut que la mortification, qui est la mort de l'amour-propre, soit universelle, et qu'elle ne laisse rien en nous qui soit vivant selon la nature. Examinez un peu votre vie à cette règle; regardez-vous dans ce miroir, et voyez si c'est Jésus qui est seul vivant dans vos pensées, dans vos affections, dans vos regards, dans votre maintien, dans vos paroles. Oh! que la nature est encore vive chez vous! qu'elle est sensible à l'honneur ! qu'elle est empressée à chercher ses aises, ses commodités ! qu'elle est ennemie de règlements et de conseils, amoureuse de ses plaisirs et de sa propre volonté ! Oh ! que vous avez à travailler dans ces jours de dévotion, si vous voulez faire votre devoir, et ne pas vous y porter superficiellement et par manière d'acquit ! quelle confusion d'avoir si peu gagné sur vous ! quelle honte d'avoir même tant reculé !

IIIe CONSIDÉRATION.

Quoique Jésus-Christ ne soit mort qu'une fois sur le calvaire, néanmoins il renouvelle tous les jours un million de fois sa mort sur l'autel. C'est pourquoi Rupert appelle cet adorable mystère les funérailles de Jésus-Christ, que l'Église célèbre tous les jours, sans lesquelles elle ne pourrait subsister. A la vérité, elle ne prend que huit jours dans l'année pour célébrer cette mort mystique du Fils de Dieu, et pour vous obliger à renouveler en vous la ferveur de l'esprit, qui fait mourir la nature , mais elle vous oblige néanmoins à chercher une mortification continuelle en toutes choses ; et quoiqu'elle ne garde pas tant de célébrité en tous temps à vos funérailles, elle n'y demande pas moins de résolution et de courage. Les morts ne ressuscitent point selon le cours de la nature ; mais la nature corrompue, et ce vieil homme qui gâte tout chez vous, ne laisse pas souvent de revivre après que vous l'avez fait mourir. C'est pourquoi il ne faut pas vous contenter de l'ensevelir aujourd'hui, parce que, si vous n'avez toujours l'épée de la mortification à la main, on le verra bientôt revivre. Il renversera bientôt cette modestie et cette retenue d'un jour : il ira vous troubler dans l'oraison, et, s'il le peut, il vous la fera quitter ; il vous tirera de l'indifférence à vos emplois où vous vous étiez destiné, et vous fera reprendre toutes ces maximes de fausse sagesse, que \ous préférez à celles de Jésus- Christ. Prenez-y garde et résistez si bien à ce coup, que tous les jours de votre vie soient des jours de mort, et toutes vos actions, des actions d'un homme vraiment

a l'école du tabernacle. 397

mortifié. Persuadez- vous que tout bien dépend de là , et celui de l'Église, qui ne peut subsister sans cet esprit.

SIXIÈME LEÇON

Le Fils de Dieu se donne vivant aussi bien que mourant dans le très-saint Sacrement, afin de nous apprendre à vivre selon l'esprit de l'Évangile.

« Je vis, non co n'est plus moi, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. »

I™ CONSIDERATION

La vie de Jésus-Christ dans le saint Sacrement est une vie fort intérieure et retirée, quoiqu'il soit exposé en public pour vivre et traiter avec toute sorte de personnes ; c'est une vie très-pure et séparée de la contagion du vice, quoiqu'il demeure parmi des pécheurs; c'est une vie noble, excellente, divine, quoiqu'il n'y ait rien de plus simple, ce semble, à l'extérieur, que ces faibles espèces qui le couvrent. Telle doit être votre vie, si vous vivez de son esprit. Vous devez descendre vers les hommes, comme le rayon du soleil qui demeure toujours attaché à son principe; vous devez vous tenir uni à Dieu, tirer toute votre force de la communication avec sa majesté divine, et prendre garde, par un soin et un amour particulier de

la pureté de votre âme, de ne pas vous souiller comme l'eau en pensant laver les autres ; et enfin, vous devez tenir pour certain que ce n'est point cet éclat extérieur des talents naturels, ce succès, cette réputation, ces approbations et admirations publiques qui font le principal de votre gloire, ni qui vous rendent grand devant Dieu ; mais cette vie intérieure dont les talents extérieurs tirent leur efficace et leur vertu. Il ne faut pas mépriser le reste : car, étant uni à l'intérieur, il fait de grands effets ; mais, sans la solide dévotion, sans l'union avec Jésus-Christ, sans la vertu de son esprit, ce n'est qu'une pure vanité, qu'un néant revêtu d'impuissance, qu'une trompeuse apparence, qui est capable de vous perdre et qui en a perdu beaucoup d'autres. Si saint Paul craignait de tomber dans la réprobation en prêchant et en sauvant les autres, que devez-vous craindre, vous qui avez si peu de force, vous qui n'avez qu'un peu d'extérieur qui cache des défauts honteux et un intérieur déréglé et misérable ?

IIe CONSIDÉRATION.

La vie de Jésus dans le très-saint Sacrement est une vie toute sainte, conduite par une sagesse qui paraît folie aux yeux de la chair, mais qui ravit les anges; animée d'un amour ardent et extatique qui le fait sortir hors de lui-même par des saillies merveilleuses; soutenue par l'exercice des vertus les plus héroïques, qu'il pratique d'une manière toute divine. Voilà le modèle de votre vie. L'esprit qui doit la conduire est un esprit de sagesse, qui ne tient rien de

a l'école du tabernacle. 390

cette prudence humaine et de cette sagesse charnelle qui n'a de l'adresse que pour chercher son petit honneur, pour mendier de la faveur et du support, pour faire des amis, pour conduire sa fortune, comme s'il y avait encore des fortunes à faire pour celui qui a méprisé le monde. La vraie sagesse que l'esprit de Jésus nous communique prend toutes ses lumières du ciel; aussi, elle ne regarde que le ciel, elle ne prise rien que par rapport à la gloire et à la volonté de Dieu, elle ne goûte et n'estime que ce qui regarde son service, la sainteté de son âme et le salut du prochain. L'amour qui l'anime est un amour filial, qui ne fait rien par contrainte, ni par respect humain; qui ne trouve rien amer et difficile; qui n'a point d'autres bornes que le bon plaisir de Dieu, l'ordre des supérieurs et les maximes de l'Évangile. Enfin, les vertus qu'elle pratique sont des vertus solides, qui ne demeurent pas dans la simple complaisance et dans l'agrément, mais qui se font connaître par de bons effets. Oh! qu'il est à craindre que, repassant la vie que nous avons menée jusqu'ici et la mesurant à ces trois règles, nous ne la trouvions extrêmement défectueuse ! Que de fausses lumières , que d'illusions dans notre conduite ! que de froideur et de faiblesse dans notre amour, que de vaine apparence dans nos dévotions et dans nos vertus , et peu de solidité ! Nous adorons Jésus-Christ le matin comme notre maître et notre directeur, et les actions du jour n'en sont pas mieux réglées ; nous le prenons comme notre modèle, et, au lieu de l'imiter, nous suivons une voie toute contraire; nous lui promettons de nous surmonter, mais ce n'est qu'en idée, la moindre occasion nous

montre ce que nous sommes ; nous le prions de prendre la conduite de nos sens et de notre appétit, et nous ne lui obéissons jamais; nous protestons de l'avoir présent dans nos conversations, et néanmoins elles n'en sont pas moins séculières et mondaines.

IIIe CONSIDÉRATION.

La vie de Jésus dans le Saint-Sacrement est une vie pleine de merveilles et de prodiges. Car, bien qu'il soit glorieux, jouissant de tous les avantages de sa grandeur royale, il est néanmoins dans un état d'humiliation qui durera jusqu'à ia fin du inonde; quoiqu'il soit impassible, il exerce une longue et invincible patience parmi tant de sujets que nous lui donnons de s'offenser; quoiqu'il soit tout resserré sous une parcelle de l'hostie, néanmoins il se trouve presque en toutes les contrées de la terre ; quoiqu'il soit immortel, il cesse d'être dans le Sacrement, et perd cette existence miraculeuse qu'il a sous les espèces, toutes les fois qu'elles se corrompent ; quoiqu'il soit sur nos autels depuis plus de dix-huit siècles, il y vient de nouveau tous les jours, et l'on peut dire qu'à chaque heure il renouvelle sa vie sacramentale en quelque partie du monde. Telle est la vie de ceux qui n'agissent que par l'esprit de Jésus-Christ : ils savent aller à Dieu par l'infamie et par l'honneur, s'anéantir au milieu des louanges, s'élever au-dessus de tous les opprobres, souffrir mille travaux et ne perdre jamais le repos de l'esprit, comme s'ils étaient impassibles; ne se relâcher jamais ; ne veiller ni languir dans leurs bonnes résolutions ; se renouveler tous les jours; enfin mourir continuellement à eux-mêmes,

A l'école du tabernacle. 401

et conserver avec une constance et une persévérance inviolables la fidélité qu'ils doivent à Dieu. Que des hommes ainsi morts mènent donc une vie admirable ! Que des âmes anéanties de cette sorte, qui ne sont plus rien en elles-mêmes, sont en Dieu de rares chefsd'œuvre de grâce, capables de faire des miracles pour sa gloire! Quant à vous, quelle vie menez- vous? Rentrez sérieusement en vous-même , et vous y trouverez le sujet de votre humiliation. Votre vie sans doute est pleine de prodiges, mais bien contraires à ceux-ci. Le monde vous prend pour un homme de Dieu, et vous êtes au fond tout opposé aux volontés de Dieu. Vous portez l'habit des saints et vous avez les imperfections des séculiers. On croit que vous cherchez les âmes et vous ne cherchez que vous-même. Vous faites profession de convertir le monde et le monde vous pervertit.

SEPTIÈME LEÇON

Jésus-Christ se donne non seulement mourant et vivant , mais encore vivifiant et inspirant sa vie à nos âmes dans le très-saint Sacrement, pour nous apprendre avec quel esprit nous devons travailler à notre salut.

Le pain de Dieu est celui qui est descendu du ciel, et qui donne la vie au monde. (Joan. vi.)

Ire CONSIDÉRATION.

Jésus-Christ descend encore tous les jours du ciel sur la terre dans le même but pour lequel il est venu la première fois, c'est-à-dire pour travailler au salut des âmes.

Car, bien qu'il trouve ses délices dans la compagnie des hommes, ce n'est pas néanmoins pour son plaisir qu'il les recherche, ni pour recueillir nos respects, quoiqu'il puisse justement y prétendre ; mais par l'estime qu'il fait des âmes , pour leur donner la vie , et pour leur faire trouver leur salut dans l'obéissance et la soumission qu'elles rendent à l'esprit qu'il leur inspire. C'est pour cela qu'il est dans le saint Sacrement comme un charme divin qui les attire , comme le charbon allumé du prophète qui les purifie , comme la semence d'une vie divine , et enfin comme le sceau de la perfection , qui s'applique intimement àlame pour lui imprimer l'image de sa sainteté. Tel doit être celui qui agit avec le prochain dans le vrai esprit de Jésus , qui est celui des ouvriers apostoliques que ce Roi magnifique envoie dans le monde pour convier les hommes à son banquet. Il doit faire une grande estime des âmes , préférer dans cette estime leur salut à toutes les considérations de plaisir, d'honneur, de repos et de tout autre intérêt. S'il a^des attraits et de l'industrie pour gagner les cœurs , ce n'est pas pour se les acquérir , mais pour les gagner à Dieu ; s'il les recherche , ce n'est paspour se faire valoir et se donner de la réputation , mais pour les porter à la perfection; s'il converse avec le monde, ce n'est pas par divertissement , par humeur , pour passer le temps agréablement , mais pour les conduire avec lui à la bienheureuse éternité. Est-ce là votre esprit ? sont-ce vos desseins et vos pensées? Combien avez-vous gagné d'âmes , depuis que vous êtes au service de Dieu ? Oh ! s'il fallait sortir de ce monde à ce moment , que vous en verriez peu autour de vous ! qu'il y en a qui périssent , que vous pourriez sauver ?

A l'école du tabernacle. 403

Et vous estimez cela peu de chose, pour vous obliger à quitter ce train de vie que vous menez.

IIe CONSIDÉRATION.

Bien que le Fils de Dieu ait de si droites intentions, et une passion si forte et si pure pour le salut des âmes, néanmoins il ne s'y porte et ne vient à nous que par une admirable obéissance, dont toutes les circonstances sont remarquables. Il rend cette obéissance non seulement à son Père, mais, pour son amour, au dernier et au plus vil de tous les hommes, pourvu qu'il ait le caractère et le pouvoir sacerdotal. Il la rend promptement, aussitôt qu'il a prononcé les paroles. Il la rend si constamment, que dix-huit siècles n'ont pu lasser sa persévérance. Il la rend avec tant d'indifférence et de résignation, qu'après être descendu sur l'autel, il n'en sortira jamais, si on ne le porte dans la bouche de celui qui le reçoit, quelque désir qu'il ait de se loger dans son cœur, et de lui porter le sacré baiser de la paix. Telle doit être la disposition de celui qui agit dans le véritable esprit de Jésus. Quelque mouvement qu'il ressente pour le salut des âmes, l'obéissance doit en être le principe : il doit prendre de la main de Dieu et de la bouche des supérieurs tous ses emplois. Son propre choix lui serait trop funeste, et inutile pour le prochain. Il doit être prêt à demeurer toute sa vie caché, quelque talent qu'il ait, car il n'en a pas plus que Jésus-Christ : prêt à voler quand on l'appelle, et partout où l'obéissance l'appelle, avec un courage infatigable. Est-ce ainsi que vous avez réglé votre zèle? Devant Dieu, ne vous flattez point : êtes- vous sans

tache, sans dessein, indifférent à faire tout ce qu'on voudra de vous ? Quand ouvrirez- vous les yeux à votre devoir, quand les fermerez-vous à la passion et aux respects humains ?

IIIe CONSIDÉRATION.

L'amour que Jésus-Christ a pour les âmes, est universel. Il se fait tout à tous sans distinction de noble, de roturier, de riche, de pauvre, de savant, d'idiot. Il est la consolation des affligés, la force des faibles, le conseil et la lumière des simples ; les pécheurs mêmes qui sont ses ennemis, ne sont pas rebutés; et s'ils ne le peuvent recevoir en cet état, du moins ils peuvent le prier : il les écoute, et il apaise la colère de son Père par les prières qu'il fait pour eux. Tel doit être le zèle d'un ouvrier évangélique : ne regarder que les âmes, et non pas la condition des hommes ; ne regarder dans les âmes mêmes que Jésus-Christ; n'avoir pas moins d'ardeur à aicj[er les pauvres que les riches ; et s'il est permis d'avoir quelque pente, la tourner plutôt du côté des petits, se souvenant que ce sont eux d'ordinaire qui font la cour au Fils de Dieu, qui le visitent, et qui se rendent assidus autour de lui , pendant que les grands du monde s'en éloignent par impiété et par orgueil.

Faites ici une sérieuse réflexion sur le passé. Examinez les fautes que vous faites dans les emplois et les fonctions qui regardent le prochain ; voyez quelles en sont les racines, pour les retrancher; et dans la confusion des désordres passés, songez tout de bon aux moyens de vous corriger, et de renouveler en vous l'esprit de Jésus-Christ.

A L'ÉCOLE du tabernacle. 405

HUITIÈME LEÇON

De la dévotion avec laquelle nous devons recevoir le très-saint Sacrement, pour en tirer de la consolation.

Je me suis assis à l'ombre de celui que j'avais désiré, et son fruit est doux à ma bouche. (Gant, ii, 3.)

I" CONSIDÉRATION

Pour tirer de la consolation du très-saint Sacrement, il faut y apporter de la dévotion, qui consiste en trois actes.

Le premier est le désir avec lequel il faut s'en approcher. Je me suis assise, dit l'Epouse, à l'ombre de celui que j'avais désiré (1). L'ombre de ce bel arbre dont le fruit est si doux, c'est le saint Sacrement, qui est un mystère de foi sous lequel Jésus-Christ cache son immortelle lumière. Avant que de jouir de la douceur de ce fruit, il veut qu'on le désire. Il faut manger l'Agneau pascal avec avidité selon la loi. Vous le mangerez en grande hâte (2), comme ceux qui sont pressés de la faim. Que personne, dit saint Chrysostôme, ne vienne ici avec lâcheté, avec tiédeur, avec engourdissement ; venez-y tout fervents ; venez-y comme le

(1) Gant. 2. ».

(2) Exod. 12. II.

cerf altéré court à la fontaine ; comme l'affamé à la table ; comme celui qui est transi de froid, à un grand feu ; comme l'enfant qui s'enfonce avec empressement dans le sein de sa nourrice, et s'attache les yeux fermés à la mamelle pour en sucer la douceur. Imitez la divine Épouse qui commence ses entretiens avec son divin Époux par des désirs ardents : Qu'il me donne un baiser de sa bouche (1). Entrez dans les sentiments des anciens patriarches qui étaient dans les limbes, et qui soupiraient après la venue du Messie. Hâtez-vous, Seigneur, de venir nous délivrer. Tâchez de répondre au désir que Notre Seigneur témoigna le jour de la Cène, lorsqu'il dit à ses Apôtres : J'ai eu un désir extrême de manger cette Pâque avec vous avant que je souffre (2).

Mon Sauveur, souffrez que je prenne tous les désirs que vous avez jamais eus de vous donner à nous, et que je les présente à votre Père céleste pour suppléer à mes langueurs. Oh ! que n'ai-je tous les soupirs, toutes les larfhes, tous les désirs de vos apôtres, de vos disciples, et surtout de votre très-sainte Mère, pour correspondre en quelque façon aux vôtres ? Que je vous les offrirais de bon cœur, et que je m'estimerais heureux de pouvoir dire avec le prophète : Que vos tabernacles sont aimables, ô Seigneur des vertus ! Mon âme languit et se consume du désir d'entrer dans la maison du Seigneur. Mon cœur et ma chair brûlent d'ardeur pour le Dieu vivant. Le passereau trouve bien une demeure, et la tourte-

(1) Cant. 1.1.

(2) Luc. xxn, 15.

a l'école du tabernacle. 407

relie un nid pour y mettre ses petits. 0 Seigneur des vertus , mon roi, et mon Dieu, faites que vos autels soient ma demeure ! Heureux ceux qui habitent dans votre maison. Seigneur, et qui mangent de votre pain ; ils vous loueront éternellement (1).

IIe CONSIDÉRATION.

Il faut avoir en communiant, l'attention, le recueillement et l'élévation d'esprit : c'est le second acte de dévotion requis pour tirer du fruit de la communion. Il ne faut pas laisser courir çà et là votre esprit ; il faut le tenir calme, et lui donner, comme l'Épouse, une situation de repos. Je me suis assise à V ombre de celui que j'avais désiré. L'encens qui brûlait sur l'autel des parfums montait en droite ligne vers le ciel ; les vents n'en faisaient point ondoyer la fumée; ainsi, votre oraison doit aller droit à Dieu sans être dissipée par les distractions : Que ma prière monte droit vers vous comme la, fumée de V encens l (2)

Abraham, voulant faire son sacrifice, laissa ses ser viteurs au pied de la montagne. Moïse monta tout seul sur le mont Sina et commanda au peuple de demeurer en bas. Le souverain Pontife entrait seul dans le sanctuaire pour offrir de l'encens. Ainsi, quand vous allez recevoir le saint Sacrement, ou offrir le sacrifice, vous devez vous élever par la contemplation, et laisser en bas toutes les pensées de la terre. Le fils de Dieu pa-

(1) Ps. CXL, 2.

(2) Ezech. ■!. 4.

rut sur le chariot d'Ézéchiel comme un homme d'ambre, pour nous apprendre que comme l'ambre attire la paille, de même son dessein dans l'Eucharistie est d'élever nos esprits et de les attirer à soi par la participation de son corps (1). C'est à cela que nous porte ce terrible et admirable sacrifice, qui nous oblige à voler comme des aigles jusqu'au ciel, ou plutôt au-dessus du ciel (2). Car, dit le Seigneur, partout où le corps mort se trouvera, les aigles s'y assembleront; c'est-à-dire, ceux qui communient, qu'il appelle des aigles ; pour montrer que celui qui s'approche de l'autel pour recevoir son corps, doit s'élever en haut, et n'avoir rien de commun avec la terre, et ne se laisser point attirer aux choses basses ; mais voler toujours vers le ciel, et regarder fixement le Soleil de justice (3). C'est par cette raison que le prêtre élève l'hostie, et qu'il prononce ces paroles de la préface : Elevez vos cœurs en haut . Comme s'il disait: Tenez- vous, je vous prie, dans le respect, et soyez dans la crainte à ce redoutable moment de l'élévation de l'hostie. Car chacun s'élève en haut vers le Seigneur, selon l'affection et l'application d'esprit avec laquelle il assiste au sacrifice.

IIP CONSIDÉRATION.

Le troisième acte de dévotion que vous devez procurer au temps de la Communion , c'est la tendresse de cœur accompagnée de deux vifs sentiments, l'un de

(1) S. Chrysost. hom. 24 in ep. I ad Cor.

(2) S. Chrysost. ibid.

(3) Matth. 24. 28.

a l'école du tabernacle. 409

douleur, l'autre de joie. L'amour doit vous fournir un sentiment de joie en la présence de Jésus-Christ , et la contrition un sentiment de douleur à la vue de vos péchés; l'un et l'autre vous produiront ce fruit plein de douceur dont parle l'Épouse, et que le Fils de Dieu réserve pour ceux qui l'aiment et qui craignent de lui déplaire.

Saint Clément d'Alexandrie le compare, pour ce sujet, à une abeille qui , ayant cueilli le suc le plus pur des fleurs , le change ensuite en miel qu'elle nous rend avec la cire dans laquelle elle l'enferme. Ainsi , dit-il, le Fils de Dieu ayant pris la fleur de son humanité dans le sein de la bienheureuse Vierge , la change en un aliment plus doux que le miel caché sous la blancheur des espèces , qu'il fait goûter avec un incroyable plaisir à ceux qui désirent ardemment qu'il vienne prendre possession de leur cœur (1).

Mais si vous en voulez faire l'expérience, il faut aussi , dit saint François de Sales , que vous ayez les qualités de l'abeille. Elle est pure, elle est chaste et virginale, elle est laborieuse, elle extrait son miel des fleurs, et surtout du thym, qui est amer. Aimez la pureté , le travail , la mortification et la pratique des vertus; et alors on vous pourra dire, avec saint Augustin : Sucez , petite abeille ; sucez , sucez et buvez cette délicieuse liqueur , dont la douceur est ineffable. Plongez-vous dans cette source des vrais plaisirs pour remplir votre cœur de joie. Elle est inépuisable, elle ne vous manquera jamais, pourvu que vous n'en preniez point vous-même du dégoût. Conservez-en éternelle-

(1)2 Tim. i. 8.

ment le goût, vous serez éternellement heureuse (1).

0 Jésus , dont la bonté et la douceur sont infinies , faites-moi miséricorde. Je suis tout confus de voir avec quelle froideur je m'approche de votre autel et de votre sainte Table. Je rougis souvent en moi-même de ne pas ressentir cet attrait et cette ardeur que ressentent tant d'âmes saintes , qui , étant transportées du désir de la Communion et de l'amour sensible qui brûle dans leur cœur , ne peuvent s'empêcher de le témoigner par leurs larmes. Comme elles sont altérées, l'ardeur de leur soif fait sans cesse ouvrir la bouche de leur cœur et de leur corps , pour vous recevoir comme la fontaine des eaux vivantes , et elles ne peuvent autrement apaiser la faim dont elles sont pressées , qu'en recevant votre Corps sacré avec une avidité spirituelle et un ravissement de joie. Hélas ! que je suis éloigné d'avoir une semblable dévotion , et des mouvements si vifs d'ardeur et d'amour !

0 mon Dieu , qui êtes le répérateur de la faiblesse humaine et le distributeur de toutes les consolations inférieures, s'il ne m'est pas permis de puiser dans la plénitude de cette source, au moins permettez-moi d'approcher ma bouche du canal par où coule son eau divine , afin que j'en prenne quelques gouttes pour me désaltérer et que je ne meure pas tout-à-fait de soif.

(1) S. Aug. I. desubst. dikct. et anno. c. 3. tom. 4,

a l'école du tabernacle. 411

NEUVIÈME LEÇON

Attraits tout-puissants de Jésus-Christ pour gagner le cœur d'un pécheur.

Seigneur, ceux qui s'éloignent de vous périront. Vous avez perdu ces âmes adultères qui se séparent de vous. Mais pour moi, mon bien est de me tenir uni à Dieu, et de mettre mon espérance au Seigneur mon Dieu.

(Ps. lxxii, 27, 28.)

I* CONSIDÉRATION

Pourquoi tardez-vous à vous donner parfaitement à Jésus-Christ et à l'aimer de tout votre cœur, puisqu'il a seul toutes les qualités d'un parfait ami? Pesez les vérités suivantes, qui vous obligent à prendre une résolution si importante.

Il faut qu'un parfait ami soit souverainement bon, et qu'il ait des attraits infinis, parce qu'il doit épuiser tout l'amour de votre cœur, qui a des désirs infinis. Or, où trouverez-vous une souveraine bonté, sinon en Jésus- Christ? Quel autre que lui vous peut dire : Je vous montrerai tout bien (1). En quel autre lieu pouvezvous trouver l'assemblage de tous les biens sur la terre que dans le saint Sacrement, qui est le froment

(i)Exod. 33. 19.

des élus et le vin qui produit les vierges? Si Jésus- Christ est tout notre bien, notre cœur ne doit-il pas être tout feu et tout désir pour lui? C'est lui faire tort de partager si mal nos affections, et de lui en faire si peu de part, vu qu'il se donne tout à nous.

IIe CONSIDERATION.

Il faut qu'un ami parfait soit tout-puissant, parce qu'il doit garantir votre esprit de toute crainte et appréhension du mal qui vous peut arriver, afin de vous donner à lui sans réserve, et de mettre toute votre confiance en lui. Allez donc chercher parmi les hommes un autre ami que Jésus-Christ, sur qui vous puissiez vous reposer sans danger d'être trompé. Quel autre que lui vous donnera une si parfaite assurance, que vous puissiez lui dire : Je ne craindrai aucun mal, parce que vous êtes avec moi?

IIP CONSIDÉRATION.

Il faut qu'un parfait ami ait beaucoup de douceur et de facilité à pardonner, autrement vous perdrez bientôt son amitié. Mais qui a plus de douceur et de patience que Jésus-Christ? Si sa miséricorde n'était infinie, oserais-je lui dire avec le Prophète : Seigneur, vous me pardonnerez mes pêches pour la gloire de votre nom, parce qu'ils sont en grand nombre (1)?

(I) Ps. 3i.

A l'école du tabernacle. 413

IV* CONSIDERATION

Il faut qu'un parfait ami ait assez de lumières pour prévoir toutes les mauvaises rencontres qui peuvent affliger son ami, et pour l'en garantir. Mais quel autre que vous, ô Sagesse incarnée, serait assez clairvoyant pour pénétrer si avant dans l'avenir? C'est vous qui allez au-devant des misères qui m'environnent de toutes parts. Hélas! que ferais-je sans vous, au milieu de tant de dangers où je suis de me perdre sans ressource? Vous êtes mon gardien, et je puis dire à la faveur de votre amour : Je dors, et mon cœur veille pour moi (1). Je dors sur votre sein, et vous avez toujours les yeux ouverte sur votre pauvre créature.

Ve CONSIDÉRATION.

Il faut qu'un parfait ami soit fidèle, pour être l'asile et la forteresse de celui qui s'y confie. Mais en qui se peut-on fier qu'en vous, Seigneur, qui êtes la fidélité même, et qui rendez heureux ceux qui espèrent en vous (2).

VIe CONSIDÉRATION.

Il faut qu'un parfait ami soit affable et d'un facile accès ; car la présence et l'entretien familier d'un ami est un souverain contentement. Mais où trouverez-

(l)Cant. 5. 2.

(2)Ps. 83. 13.

vous plus de condescendance et de familiarité qu'en celui qui dit que ses délices sont d'être avec les enfants des hommes, et qui entre jusque dans leurs entrailles, pour converser plus particulièrement avec eux?

VIP CONSIDERATION.

Enfin, il faut que la faveur d'un parfait ami soit un bien si excellent , que vous y rencontriez tout ce que vous pouvez souhaiter. Car vous étant donné parfaitement à lui, vous ne seriez pas content, si vous ne retrouviez tout en son amitié. Or, comme tout votre devoir et toute votre sainteté consistent à aimer Jésus- Christ , ainsi toute votre félicité consiste à être réciproquement aimé de lui, et à posséder son cœur comme il possède le vôtre.

Après avoir fait une sérieuse réflexion sur toutes ces vérités , dites avec saint Augustin : Seigneur, qui me fera la grâce^que je puisse reposer en vous ! Qui me fera la grâce que vous veniez dans mon cœur, et que vous l'enivriez du vin céleste de votre amour , afin que je perde le souvenir de tous mes maux , et que je vous embrasse de toutes les puissances de mon âme , comme mon seul et unique bien! (1) Qu'est-ce que vous m'êtes, ô mon Dieu ? Et moi , Seigneur, que vous suis-je, pour m'honorer d'un commandement aussi doux qu'est celui de vous aimer, et pour ne pouvoir souffrir que j'y manque sans vous mettre en colère contre moi , et sans me menacer d'une extrême misère ! Hélas ! Seigneur ,

(1)8. Aug. L {. Conf. c. 4.

A l'école du tabernacle. il 5

n'est-ce pas une assez grande misère que de ne vous point aimer?

Je vous conjure par votre miséricorde, ô mon Dieu, de me dire ce que vous m'êtes. Je vous conjure de dire à mon âme : Je suis ton salut , et de le dire en sorte que je l'entende. Je tiens en votre présence les oreilles de mon cœur toutes prêtes à écouter cette favorable parole. Ouvrez-les, Seigneur, et dites à mon âme: Je suis ton salut. Que je coure après cette voix ; et que vous ayant trouvé, je m'attache si étroitement à vous , que je ne vous quitte jamais !

DIXIEME LEÇON

De l'amour que nous devons à la bienheureuse Vierge, en considération de cet adorable mystère.

»> Venez, mangez mon pain, et buvez le vin que je vous ai préparé. »

(Prov. 9. 5.)

HEMAIIQXJE.

Les saints Pères attribuent ces paroles à la bienheureuse Vierge ; et par le pain qu'elle nous convie de manger, ils entendent la divine Eucharistie, qui est un pain vivant formé de sa substance, dont elle nourrit tous ses enfants. On a déjà montré dans la première leçon de cet ouvrage, que la Sainte Vierge est notre mère et notre nourrice, en vertu de cet aliment divin que nous recevons

Page 1