‹ Le Christ d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 10 sur 48 · I.K CHRIST · texte numérisé non relu

I.K CHRIST

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dans le régime de la nature, il est impossible à certaines formes spécifiques de dépasser certaines limites quantitatives, qu'une fougère par exemple n'aura jamais la dimension d'un pin géant, — de même, dans le régime de l'union hypostatique, il est impossible de recevoir et' de réaliser plus de grâce que l'union airme au Verbe n'en exige.

Tout cela, brillantes passes scolastiques entre deux maîtres illustres. Leur désaccord nous aura servi à préciser le sens de la pensée de saint Thomas en nous montrant bien que la grâce du Christ n'est pas susceptible d'accroissement en raison de son intime dépendance de l'union hypostatique.

Les rapports de la grâce sanctifiante avec la grâce d union dans le Christ (i).

Lorsque saint Jean nous dit : « Le Verbe s'est fait chair », et qu'il ajoute : « Nous l'avons vu plein de grâce et de vérité (2) «, il montre bien que, dans sa pensée, l'union du Verbe à la nature humaine précède et conditionne la plénitude de la grâce

(1) Sum. Theol.. III. P.. q. VII, art. 13. — (?) L 14.

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sanctifiante dans le Christ. Ce n'est point cependant une succession dans le temps que veu^ indiquer icil'évangéliste. Il ne dit pas que, dans un premier instant, le Verbe s'est fait chair, et que, dans un second instant, il a été rempli de toute o'iàce sanctifiante. Au contraire, il dit dans la suite du verset que nous venons de citer : « Et nous avons vu sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père », ce qui montre que la gloire du Christ, c'est-à-dire sa grâce pleinement consommée dans les jouissances de la vision, résulte immédiatement de son état de Fils unique de Dieu. Nous pouvons donc conclure avec certitude que la grâce sanctifiante de Notre-Seigneur présuppose sa grâce d'union et en découle d'une manière en quelque sorte naturelle. Nous ne faisons c[ue reprendre ici les ternies mêmes de saint Augustin (1), Comment expliquer maintenant cette antériorité naturelle de la grâce d'union sur la grâce sanctifiante ? — C'est ce que l'Ecriture ne nous dit plus ; et nous devons recourir, avec saint Thomas, aux raisons de convenances théologiques fondées sur les textes sacrés et sur les données de la métaphysique applicables au dogme de l'union hypostatique et à la grâce sanctifiante. ,

Une première raison de l'antériorité de la grâ( e \]\Enrhir.,c. 40.

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d'union sur la grâce sanctifiante se prend des rapports respectifs de la première avec le Verbe, et de la seconde avec le Saint-Esprit comme à leur principe approprié.

Quel est l'auteur de l'union hypostatique ? — C'est assurément Dieu tout entier sans distinction de personnes, puisque Dieu tout entier a décrété l'Incarnation par sa sagesse, l'a réalisée par sa toutepuissance, après l'avoir voulue selon sa bonté. Mais néanmoins cette union, œuvre de sagesse réparatrice, s'attribue à celle des trois personnes divines qui est, en tant que Verbe, la sagesse incréée du Père : et ainsi le principe propre de la grâce d'union, c'est la personne du Verbe s'unissant la nature humaine. D'autre part, et toujours dans l'ordre d'appropriation personnelle, le principe propre de la grâce sanctifiante, c'est le Saint-Esprit, qui est en Dieu l'Amour subsistant et le motif suprême de tout ce que Dieu fait par amour. Ainsi donc, dans l'union hypostatique, c'est le Verbe qui agit et qui est envoyé dans le monde pour s'incarner, et, dans la grâce sanctifiante c'est le Saint-Esprit qui agit sur l'âme et qui lui est envoyé pour l'habiter.

Or, entre l'action du Verbe et l'action du Saint- Esprit sur le même Christ, ne doit-il pas y avoir une hiérarchie d'ordre, fondée sur l'ordre même dans lequel ces deux personnes divines procèdent en Dieu ? A coup sûr, l'action de chacune est pleine-

ment autonome ; chacune est égale à l'autre, et ce serait une erreur d'imaginer entre elles une hiérachie au sens où ce mot signifie l'inégalité et la dépendance. Mais, malgré ces réserves, il y a pourtant un ordre de nature entre la procession du Verbe et celle du Saint-Esprit. L'Amour subsistant dans lequel s'embrassent le Père.et le Verbe présuppose que le Père, énergie toute-puissante de la vie divine et principe sans principe, s'est exprimé à luimême dans une Parole infinie tout ce qu'il est et tout ce qu'il mérite d'amour. Le même ordre doit se retrouver dans ces sortes de processions au-dehors que les théologiens appellent les missions divines. Avantd'envoyerl'Espritquiest Amour, le Père envoie le Verbe qui est Pensée, afin que la sagesse pénètre laction et que la lumière guide l'amout". L'union hypostatique, qui est un envoi de la sagesse incréée dans une nature d'homme et qui fait de cet homme le Fils et le témoin de Dieu, précédera l'envoi du Saint-Esprit dans la grâce sanctifiante qui est une œuvre d'amour.

Mais, on le voit, il ne s'agit pas du tout d'une succession de temps entre l'envoi du Verbe qui s'incarne et l'envoi du Saint-Esprit qui sanctifie le Verbe incarné. C'est un ordre de relation par lequel Tenvoi de l'Esprit sanctificateur, œuvre d'amour, est commandé par Tciivoi du Verbe qui se l'ait chair, œuvre de sagesse.

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La seconde raison de saint Thomas en faveur de l'antériorité de la grâce d'union sur la grâce sanctifiante fait abstraction des personnes divines et de leurs œuvres propres. Elle considère la grâce, soit d'union, soit sanctifiante, comme l'œuvre commune de la présence de Dieu dans le Christ, sans distinguer Père, Fils ou Saint-Esprit. Car s'il est légitime d'approprier respectivement l'une ou l'autre de ces grâces au Verbe et au Saint-Esprit, il est également nécessaire de les considérer comme l'œuvre indistincte de la divinité tout entière. Saint- Thomas complète par ce second argument le point de vue forcément partiel du premier. Ou plutôt, ces deux arguments, qui se font antithèse sans pourtant se contredire, se complètent mutuellement.

Quel est l'auteur de la grâce ? — C'est Dieu se rendant présent à l'homme qu'il gratifie de ses dons. De même que la cause de la lumière dans l'atmosphère, c'est la présence du soleil à l'horizon, de même la cause de la grâce dans une âme humaine, c'est la présence de Dieu qui lui donne un être et des puissances au-dessus de toute force humaine et dans un ordre proprement divin. Or, comment Dieu est-il présent dans le Christ ? — Par l'union hypostatiqueprincipalement. En effet, nous avons vu que, de toutes les présences de Dieu naturellement ou surnaturellement possibles, celle qui unit un« nature humaine à une personne divine est la plus

absolue. Nous avons vu encore que cette forme suprême de la présence de Dieu est le privilège du Christ exclusivement. C'est pourquoi saint Thomas affirme avec une concision remarquable que la présence de Dieu dans le Christ s'entend en propre de l'union de sa nature humaine à la personne du Verbe. Ceci posé, nous n'avons qu'à nous souvenir du principe invoqué déjà par notre docteur : plus l'être qui reçoit est proche de celui qui donne, plus et mieux il reçoit. Donc, de toutes les âmes humaines créées ou possibles, celle du Christ est la mieux apte à recevoir le don de la grâce sanctifiante. Nos âmes, à nous, sont comme les atmosphères troubles et épaisses qui semblent envelopper certaines planètes lointaines : les rayons du soleil y perdent leur éclat, leur intensité, leur droiture même, car ils s'y brisent en s'y réfractant. L'âme de Notre- Seîgncur, au contraire, est d'une limpidité et d'une transparence parfaites, et la splendeur de la lumière éternelle la pénètre sans atténuation : elle est si proche de cette lumière que la lumière ne saurait s'affaiblir en cheminant vers elle.

Disons-nous pour cela que la grâce d'union détermine nécessairement la grâce sanctifiante dans le Christ comme une sorte de propriété essentielle ? — Nullement. Plusieurs théologiens, à la suite de Médina, l'ont pensé, se basant sur des textes mal compris de saint Augustin et de saint Thomas j mais

nous estimons, avec Jean de Saint-Thomas, qu'ils se trompent. L'union hypostatique termine la nature humaine du Christ à la personne du Verbe ; mais terminer une nature humaine à la personne du Verbe, ce n'est pas fatalement insérer dans cette nature une greffe divine qui lui permette désormais de produire des fruits divins. On peut concevoir un Christ qui ne possède pas nécessairement en conséquence de l'union, la grâce sanctifiante. Pour le Christ d'ailleurs, comme pour nous, le don de la grâce sanctifiante est gratuit : or il cesserait d'être gratuit s'il devait émanernécessairement de l'union hypostatique, comme une propriété émane d'une substance. C'est pourquoi saint Augustin et saint Thomas disent avec une discrétion que Médina et d'autres n'ont pas sentie : la grâce sanctifiante est comme naturelle au Christ. La grâce, en effet, nous le répétons, ne saurait trouver de sujet mieux préparé à la recevoir que cette âme unie à la personne du Verbe. L'âme du Christ est bien le sujet '■om?atMrel de la grâce sanctifiante par le fait des aptitudes incomparables à la recevoir qu'elle tient de l'union hypostatique. Au fait s'ajoute même ici une sorte de droit, un droit moral. L'union hypostatique fait de tout l'Homme-Dieu le Fils de Dieu, non par adoption, mais par nature, puisque son humanité ne subsiste que dans la personne du Verbe Fils de Dieu. Or, à son Fils, Dieu doit la béatitude éternelle

et la lui donne. Il ne se peut pas qu'il la refuse à cette nature d'homme qui est devenue quelque chose de son Fils : ce serait un miracle, un étrange miracle, en contradiction avec sa bonté et son équité, que Dieu se refusât à payer cette dette de béatitude à lame humaine de son Fils bien-aimé. Cette âme est donc, au titre même du Verbe qui se l'est unie, l'héritière privilégiée de la gloire divine et de toutes les grâces qui l'accompagnent. Cela n'implique point pourtant la connexion nécessaire de la grâce d'union et de la grâce sanctifiante.

Pour une troisième raison encore saint Thomas nous affirme la priorité naturelle de la grâce dunion. Quel est le but de la grâce ? — De faire agir l'homme comme Dieu. Or quel est le sujet de notre action ? — Notre personne. Et dans le Christ, quelle est la personne? — Ce n'est pas, comme en nous, la personne naturelle de l'homme : c'est la personne divine faisant fonction de personne humaine et constituant par là le sujet complet et autonome que présuppose toute action. Avant donc que le Christ agisse surnaturellement en ses diverses puissances sous l'influx de la grâce sanctifiante, il faut qu'il soit constitué à l'état de personne. Donc la grâce d'union est naturellement antérieure à la grâce sanctifiante.

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